sagesse, nos adversaires, comme gens sots et ineptes, n'usent que de
ruses et de mensonges. On croirait voir Satan lui-même, quand se lève
l'aurore, courir çà et là cherchant, sans pouvoir trouver, quelque
sombre repaire pour échapper à cette lumière qui le poursuit.» (9
janvier 1541.)
Après une nouvelle conférence de théologiens des deux partis, on
voulut avoir l'opinion de Luther sur dix articles dont on était
convenu. «Notre prince apprenant que l'on venait directement à moi sans
s'adresser à lui, accourut avec Pontanus, et tous deux arrangèrent la
réponse à leur façon[a33].»
Quelques années auparavant, cette intervention du prince aurait soulevé
l'indignation de Luther. Ici il en parle sans colère, le dégoût et la
lassitude commencent à s'emparer de lui. Il voit bien qu'en travaillant
à rétablir l'Évangile dans sa pureté primitive, il n'a fait que fournir
aux puissans du siècle les moyens de satisfaire leurs ambitions
terrestres, et qu'ils font chaque jour bon marché de son Christ.
«Notre excellent prince m'a donné à lire les conditions qu'il veut
proposer pour avoir la paix avec l'Empereur et nos adversaires. Je vois
qu'ils regardent toute cette affaire comme une comédie qui se joue
entre eux, tandis que c'est une tragédie entre Dieu et Satan, où Satan
triomphe et où Dieu est humilié[a34]. Mais viendra la catastrophe où le
Tout-Puissant, auteur de cette tragédie, nous donnera la victoire. Je
suis indigné qu'on se joue ainsi de si grandes choses[a35].» (4 avril
1541.)
Nous avons vu de bonne heure dans quelle triste dépendance la Réforme
s'était trouvée à l'égard des princes qui la protégeaient; Luther eut
le temps de voir les conséquences où cette dépendance devait aboutir.
Ces princes, c'étaient des hommes; il fallut les servir, non-seulement
comme princes, mais comme hommes, dans leurs caprices, dans les besoins
de leur humanité. De là, des concessions qui sans être contraires aux
principes de la Réforme, semblèrent peu honorables aux réformateurs.
Le chef le plus belliqueux du parti protestant, l'impétueux et
colérique landgrave de Hesse, fit représenter à Luther et aux ministres
que sa santé ne lui permettait pas de se contenter d'une femme. Les
instructions qu'il donna à Bucer[r13] pour négocier cette affaire
avec les théologiens de Wittemberg, sont un curieux mélange de
sensualité, de craintes religieuses et de naïveté hardie.
[r13] Bossuet en a donné le texte dans son histoire des
_Variations de l'Église protestante_.—t. I, 328, 199.
«Depuis mon mariage, écrit-il, je vis dans l'adultère et la
fornication; et comme je ne veux point abandonner cette vie, je ne puis
m'approcher de la Sainte-Table; car saint Paul a dit que l'adultère ne
possèdera pas le royaume des cieux.» Il énumère ensuite les raisons
qui le forcent à vivre ainsi. «Ma femme, dit-il, n'est ni belle, ni
aimable; elle sent mauvais, elle boit, et mes chambellans savent bien
comment elle se comporte alors, etc.»—Je suis d'une forte complexion,
les médecins peuvent le témoigner, souvent je vais aux diètes
impériales. «_Ubi lautè vivitur et corpus curatur; quomodo me ibi
gerere queam absque uxore, cùm non semper magnum gynæceum mecum ducere
possim?..._» Comment puis-je punir la fornication et les autres crimes,
lorsque moi-même je m'en rends coupable, lorsque tous pourraient me
dire: Maître, commence par toi... Si nous prenions les armes pour la
cause de l'Évangile, je ne le ferais qu'avec une conscience troublée,
car je me dirais: Si tu meurs en cette guerre, tu vas au démon... J'ai
lu avec soin l'Ancien et le Nouveau Testament, et je n'y ai trouvé
d'autre remède que de prendre une seconde femme, car je ne puis, ni
ne veux changer la vie que je mène. Je l'atteste par-devant Dieu, ce
qu'Abraham, Jacob, David, Lamech et Salomon ont fait, pourquoi ne le
puis-je faire?» Cette question de la polygamie avait été agitée déjà
dans les premières années du protestantisme; on la trouvait partout
dans l'Écriture à laquelle la Réforme disait vouloir ramener le
monde. Les réformateurs considéraient d'ailleurs le mariage _ut res
politica_, et sujette aux réglemens du prince. En présence de cette
question, Luther recula d'abord; la chose lui répugnait, mais il
n'osait condamner l'Ancien Testament. D'ailleurs la doctrine que le
Landgrave invoquait, était précisément celle que Luther avait adoptée
en principe dès les commencemens de la Réforme, quoiqu'il ne conseillât
pas de la pratiquer; il avait écrit en 1524: «Il faut que le mari
soit certain par sa propre conscience et par la parole de Dieu, que
la polygamie lui est permise. ..... Pour moi, j'avoue que je ne puis
mettre d'opposition à ce qu'on épouse plusieurs femmes, et que cela
ne répugne pas à l'Écriture sainte. Cependant je ne voudrais pas que
cet exemple s'introduisît parmi les chrétiens, à qui il convient de
s'abstenir même de ce qui est permis, pour éviter le scandale et pour
maintenir l'_honestas_ que saint Paul exige en toute occasion. Il est
tout-à-fait indigne d'un chrétien de courir avec tant d'ardeur pour
son propre avantage jusqu'aux dernières limites de la liberté, et de
négliger pourtant les choses les plus vulgaires et les plus nécessaires
de la charité. Aussi je n'ai point voulu, dans mon sermon, ouvrir cette
fenêtre.» (13 janvier 1524.)
«La polygamie permise autrefois aux Juifs et aux gentils, ne peut,
d'après la foi, exister chez les chrétiens si ce n'est dans un cas
d'absolue nécessité, comme quand on est obligé de se séparer de sa
femme lépreuse, etc. Tu diras donc à ces hommes de chair que s'ils
veulent être chrétiens, il leur faut maîtriser la chair et ne point lui
lâcher la bride. S'ils veulent être gentils, qu'ils le soient, mais à
leurs risques et périls.» (21 mars 1527.)
Un jour Luther demanda au docteur Basilius si, d'après les lois, le
mari dont la femme aurait quelque maladie incurable, et serait, pour
ainsi dire, plus morte que vivante, pourrait être autorisé à prendre
une concubine. Le docteur Basilius ayant répondu que dans certains
cas, cette permission serait probablement accordée, Luther dit: «C'est
là une chose dangereuse, car si l'on admet les cas de maladie, l'on
pourrait venir chaque jour inventer de nouvelles raisons de dissoudre
les mariages.» (1539).
Le message du Landgrave jeta Luther dans un grand embarras. Tout ce
qu'il y avait de théologiens protestans à Wittemberg, se réunit pour
dresser une réponse; on résolut de composer avec ce prince. On lui
accorda le double mariage, mais à condition que sa seconde femme ne
serait point reconnue publiquement. «Votre Altesse comprend assez
d'elle-même la différence qu'il y a d'établir une loi universelle ou
d'user de dispense en un cas particulier pour de pressantes raisons.
Nous ne pouvons introduire publiquement et sanctionner comme par une
loi la permission d'épouser plusieurs femmes... Nous prions Votre
Altesse de considérer dans quel danger serait un homme convaincu
d'avoir introduit en Allemagne une telle loi, qui diviserait les
familles et les engagerait en des procès éternels..... Votre Altesse
est d'une complexion faible, elle dort peu; de grands ménagemens lui
sont nécessaires... Le grand Scanderbeg exhortait souvent ses soldats
à la chasteté, disant qu'il n'y avait rien de si nuisible à leur
profession que le plaisir de l'amour... Qu'il plaise donc à Votre
Altesse d'examiner sérieusement les considérations du scandale, des
travaux, des soins, des chagrins et des infirmités qui lui ont été
représentées... Si cependant Votre Altesse est entièrement résolue
d'épouser une seconde femme, nous jugeons qu'elle doit le faire
secrètement... Fait à Wittemberg, après la fête de saint Nicolas, de
l'an 1539[a36]. Martin LUTHER, Philippe MELANCHTON, Martin BUCER,
Antoine CORVIN, ADAM, Jean LENING, Justin WINTFERT, Dyonisius
MELANTHER.»
C'était une chose dure que de forcer Luther qui, comme théologien et
père de famille, tenait à la sainteté du mariage, de déclarer qu'en
vertu de l'Ancien Testament, deux femmes pouvaient s'asseoir avec leurs
jalousies et leurs haines au même foyer domestique. Cette croix, il
la sentit douloureusement. «Quant à l'affaire _macédonique_, ne t'en
afflige pas trop, puisque les choses en sont venues au point que ni
joie ni tristesse n'y peuvent rien. Pourquoi nous tuer nous-mêmes?
pourquoi souffrir que la tristesse nous ôte la pensée de celui qui a
vaincu toutes les morts et toutes les tristesses? Celui qui a vaincu le
diable et jugé le prince de ce monde, n'a-t-il pas en même temps jugé
et vaincu ce scandale?... A leurs yeux, nos vertus sont des vices quand
nous n'adorons point Satan avec eux. Que Satan triomphe donc, et n'en
concevons ni chagrin, ni tristesse; mais réjouissons-nous en Christ,
qui brisera les efforts de tous nos ennemis.» (18 juin 1540).
Il semble qu'il ait espéré, pour éviter ce scandale, l'intervention de
l'Empereur.
«Si César et l'Empire le voulaient, comme ils seront forcés de le
vouloir, ils feraient bientôt cesser par un édit ce scandale, afin que
cela ne puisse devenir pour l'avenir un droit ou un exemple.»
Depuis cette époque, les lettres de Luther, comme celles de Mélanchton,
sont pleines de dégoût et de tristesse[a37].
Quelqu'un demandant à Luther de l'appuyer par une lettre près de la
cour de Dresde, Luther lui répond qu'il a perdu tout crédit, toute
influence. Dans les lettres précédentes, il se trouve parfois des
expressions amères contre cette cour. _Mundana illa caula._
«J'assisterai à tes noces, mon cher Lauterbach, mais en esprit et par
la prière. Car que j'y aille de corps, ce n'est pas seulement la
multitude des affaires qui m'en empêche, mais le danger d'offenser ces
mamelucks et la reine de ce royaume (la duchesse Catherine de Saxe?);
car qui n'est offensé de la folie de Luther?»
«Tu me demandes, mon cher Jonas, de t'écrire de temps à autre quelques
mots de consolation. Mais c'est moi plus que personne qui ai besoin
que tes lettres viennent rendre quelque vie à mon esprit, moi qui
comme Loth ai tant à souffrir au milieu de cette infâme et satanique
ingratitude, de cet horrible mépris de la parole du Seigneur. Il faut
que je voie Satan posséder les cœurs de ceux qui croient qu'à eux
seuls sont réservées les premières places dans le royaume de Christ!»
Les protestans commençaient déjà à se relâcher de leur sévérité. On
rouvrait les maisons de débauches. Il vaudrait mieux, dit Luther, ne
pas avoir chassé Satan que de le ramener en plus grande force. (13
septembre 1540.)
«Le pape, l'Empereur, le Français, Ferdinand, ont envoyé auprès du
Turc, pour demander la paix, une ambassade magnifique chargée de riches
présens. Et ce qu'il y a de plus beau, c'est que pour ne pas blesser
les yeux des Turcs, ils ont tous quitté le costume de leur pays, et se
sont parés de longues robes à la mode turque... J'espère que ce sont
les signes bienheureux de la fin imminente de toutes choses.» (17
juillet 1745.)
_A Jonas._ «Je te dis à l'oreille que j'ai de grands soupçons qu'on
nous enverra seuls, nous autres luthériens, à la guerre contre le Turc.
Le roi Ferdinand a enlevé de Bohême l'argent de la guerre, et a défendu
qu'on fît partir un seul soldat. L'Empereur ne fait rien. Et si c'était
leur dessein que nous fussions exterminés par le Turc?» (29 décembre
1542.)
«Rien de nouveau ici, sinon que le margrave de Brandebourg se fait une
mauvaise réputation par tout le monde au sujet de la guerre de Hongrie.
Ferdinand n'en a pas une meilleure. Je vois un concours de tant de
motifs et de très vraisemblables, que je ne puis m'empêcher de croire
que tout cela indique une horrible et funeste trahison.» (26 janvier
1542.)
«Je le demande, qu'arrivera-t-il enfin de cette horrible trahison des
princes et des rois?» (16 décembre 1543.)
«Puisse Dieu nous venger des incendiaires (presque tous les mois il
parle d'incendies qui ont lieu à Wittemberg)! Satan a trouvé un nouveau
moyen de nous tuer. On jette du poison dans le vin, du plâtre dans le
lait[a38]. A Iéna, douze personnes ont été empoisonnées dans du vin.
Peut-être sont-elles mortes seulement pour avoir trop bu. Cependant
on assure qu'à Magdebourg et à Northuse, on a trouvé des marchands
vendant du lait empoisonné.» (avril 1541.) Dans une des lettres
suivantes, il fait mention d'une histoire d'hosties empoisonnées.—A
Amsdorf, à l'occasion de la peste de Magdebourg. «Ce que tu me mandes
de la frayeur que l'on a aujourd'hui de la peste, j'en ai fait aussi
l'épreuve il y a quelques années; et je m'étonne de voir que, plus se
répand la prédication de la vie en Jésus-Christ, plus augmente dans le
peuple la peur de la mort, soit qu'auparavant, sous le règne du pape,
un faux espoir de vie diminuât pour eux la crainte de la mort, et que
maintenant la véritable espérance de vie étant mise devant leurs yeux,
ils sentent combien la nature est faible pour croire au vainqueur de
la mort, soit que Dieu nous tente par ces faiblesses et laisse prendre
à Satan, au milieu de cette frayeur, plus de hardiesse et de force.
Tant que nous avons vécu dans la foi du pape, nous étions comme des
gens ivres, endormis ou fous, prenant la mort pour la vie, c'est-à-dire
ignorant ce que c'est que la mort et la colère de Dieu. Maintenant que
la lumière a brillé et que la colère de Dieu nous est mieux connue, la
nature est sortie du sommeil et de la folie. De là vient qu'ils ont
plus de peur qu'autrefois... J'ajoute et j'applique ici ce passage
du psaume LXXI: _Ne me rejetez pas dans le temps de ma vieillesse;
lorsque ma force succombera, ne m'abandonnez pas_. Car je pense que ce
temps suprême est la vieillesse du Christ et le temps de l'abattement,
c'est-à-dire que c'est le grand et dernier assaut du diable, comme
David, dans ses derniers jours, affaibli par l'âge, eût été tué par
le géant, si Abisaï ne fût venu à son aide... J'ai appris presque
toute cette année à chanter avec saint Paul: _Quasi mortui et ecce
vivimus_. Et ailleurs: _Per gloriam vestram quotidiè morior_. Et quand
il dit aux Corinthiens, _In mortibus frequenter_, ce n'a pas été chez
lui spéculation ou méditation sur la mort, mais sentiment de la mort
elle-même, comme s'il n'y avait plus d'espérance de vie.» (20 novembre
1538.)
«J'espère qu'au milieu du déchirement du monde, le Christ va hâter son
jour et fera écrouler l'univers, _Ut fractus illabatur orbis_.» (12
février 1538.)
LIVRE IV.
1530-1546.
CHAPITRE PREMIER.
Conversations de Luther.—La famille[a39], la femme[a40],
les enfans. La nature.
Arrêtons-nous dans cette triste histoire des dernières années de
la vie publique. Réfugions-nous, comme Luther, dans la vie privée;
asseyons-nous à sa table, à côté de sa femme, au milieu de ses enfans
et de ses amis; écoutons les paroles graves du pieux et tendre père de
famille[a41].
«Celui qui insulte les prédicateurs et les femmes ne réussira pas
bien[r14]. C'est des femmes que viennent les enfans par quoi se
maintient le gouvernement de la famille et de l'état. Qui les méprise,
méprise Dieu et les hommes.
[r14] Tischr. 241.
»Le droit saxon est trop dur, lorsqu'il donne seulement à la veuve un
siége et une quenouille[r15]. Par le premier mot, il faut entendre
la maison; par le second, l'entretien, la subsistance. On paie bien un
valet. Que dis-je? on donne plus à un mendiant.
[r15] _Ibid._ 315 _bis_.
»Il n'y a point de doute que les femmes en mal d'enfant, qui meurent
dans la foi, sont sauvées, parce qu'elles meurent dans la charge et la
fonction pour laquelle Dieu les a créées[r16].
[r16] _Ibid._ 116.
»C'est l'usage dans les Pays-Bas, que chaque nouveau et jeune prêtre se
choisisse une petite fille qu'il tient pour sa fiancée, et cela, pour
honorer le saint état du mariage.»
On disait à Luther[r17]: Si un prédicateur chrétien doit souffrir la
prison et la persécution pour l'amour de la parole, ne doit-il pas,
à plus forte raison, se passer du mariage? Il répondit à cela: «Il
est plus facile de supporter la prison que de brûler: je l'ai éprouvé
moi-même. Plus je macérais mon corps, plus je tâchais de le dompter,
et plus je brûlais. Quand on aurait le don de rester chaste dans le
célibat, on doit encore se marier pour faire dépit au pape... Si
j'étais mort à l'improviste, j'aurais voulu pour honorer le mariage,
faire venir à mon lit de mort une pieuse fille que j'aurais prise comme
épouse, et à laquelle j'aurais donné deux gobelets d'argent pour don de
noces et présent de lendemain (morgengabe).»
[r17] _Ibid._ 312 _bis_.
Lettre à un ami qui lui demande conseil pour se marier[r18]: «Si tu
brûles, il faut prendre femme... Tu voudrais bien en avoir une, belle,
pieuse et riche. Très bien, mon cher; on t'en donnera une en peinture,
avec des joues roses et des jambes blanches. Ce sont aussi les plus
pieuses; mais elles ne valent rien pour la cuisine ni pour le lit... Se
lever de bonne heure et se marier jeune, personne ne s'en repentira.
[r18] _Ibid._ 313 _bis_.
»Il n'est guère plus possible de se passer de femme que de boire ou de
manger[r19]. Conçu, nourri, porté dans le corps des femmes, notre
chair est à elles dans sa plus grande partie, et il nous est impossible
de nous en séparer tout-à-fait.
[r19] _Ibid._ 315 _bis_.
»Si j'avais voulu faire l'amour, il y a treize ans, j'aurais pris Ave
Schonfeldin, qui est aujourd'hui au docteur Basilius, le médecin de
Prusse. Je n'aimais pas alors ma Catherine; je la soupçonnais d'être
fière et hautaine; mais il a plu ainsi à Dieu; il a voulu que j'eusse
pitié d'elle, et cela m'a fort bien tourné; Dieu soit loué!
»La plus grande grâce de Dieu est d'avoir un bon et pieux époux, avec
qui vous viviez en paix, à qui vous puissiez confier tout ce que vous
avez, même votre corps et votre vie, et avec qui vous ayez de petits
enfans[r20]. Catherine, tu as un homme pieux qui t'aime, tu es une
impératrice. Grâce soit rendue à Dieu!»
[r20] _Ibid._ 313.
Quelqu'un excusait ceux qui courent après les filles, le docteur Luther
répondit: «Qu'ils sachent que c'est mépriser le sexe féminin. Ils
abusent des femmes qui n'ont pas été créées pour cela. C'est une grande
chose qu'une jeune fille puisse toujours être aimée; le diable le
permet rarement... Elle disait bien, mon hôtesse d'Eisenach, quand j'y
étais aux écoles: _Il n'est sur terre chose plus douce que d'être aimé
d'une femme_.»
«Au jour de la Saint-Martin, anniversaire de la naissance du
docteur Martin Luther, maître Ambrosius Brend vint lui demander sa
nièce...[r21] Un jour qu'il les surprit dans un entretien secret, il
se mit à rire, et dit: «Je ne m'étonne pas qu'un fiancé ait tant à dire
à sa fiancée; pourraient-ils se lasser jamais? Mais on ne doit point
les gêner; ils ont privilége par dessus Droit et Coutume.»—En la lui
accordant, il dit ces paroles: «Monsieur et cher ami, je vous présente
cette jeune fille telle que Dieu me l'a donnée dans sa bonté. Je la
remets entre vos mains; Dieu vous bénisse, de sorte que votre union
soit sainte et heureuse!»
[r21] _Ibid._ 316 _bis_.
Le docteur Martin Luther était à la noce de la fille de Jean
Luffte[r22]. Après le souper, il conduisit la mariée au lit, et dit
à l'époux, que d'après le commun usage il devait être le maître dans
la maison... quand la femme n'y était pas; et pour signe, il ôta un
soulier à l'époux et le mit sur le ciel du lit, afin qu'il prît ainsi
la domination et le gouvernement.
[r22] _Ibid._ 320.
«Fais comme moi, cher compagnon, quand je voulus prendre ma Catherine,
je priai notre Seigneur, mais je priai sérieusement. Fais-en autant, tu
n'as pas encore sérieusement prié.»
En 1541, Luther fut un jour extrêmement gai et enjoué à table[r23].
«Ne vous scandalisez pas de me voir de si bonne humeur, dit-il à ses
amis, j'ai reçu aujourd'hui beaucoup de mauvaises nouvelles et je viens
de lire une lettre très violente contre moi. Nos affaires vont bien,
puisque le diable tempête si fort.»
[r23] _Ibid._ 264 _bis_.
Il riait du bavardage de sa femme, et lui demandait si, avant de
prêcher si bien, elle avait dit un _Pater_. Si elle l'eût fait, Dieu
lui aurait sans doute défendu de prêcher.
«Si je devais encore faire l'amour, je voudrais me tailler dans la
pierre une femme obéissante; sans cela je désespère d'en trouver.
»La première année du mariage, on a d'étranges pensées[r24]. Si on
est à table, on se dit: Auparavant tu étais seul; aujourd'hui tu es à
deux (_Selbander_). Au lit, si l'on s'éveille, on voit une autre tête
à côté de soi. Dans la première année, ma Catherine se tenait assise à
côté de moi quand j'étudiais, et comme elle ne savait que dire, elle me
demandait: «Seigneur docteur, en Prusse, le maître-d'hôtel n'est-il pas
frère du margrave?»
[r24] _Ibid._ 313 _bis_.
»Il ne faut pas mettre d'intervalle entre les fiançailles et les
noces... Les amis mettent des obstacles, comme il m'est arrivé avec
maître Philippe et pour le mariage d'Eisleben (Agricola). Tous mes
meilleurs amis criaient: Point celle-là, mais une autre.»
Lucas Cranach l'aîné avait fait le portrait de la femme de
Luther[r25]. Lorsque le tableau fut suspendu à la muraille et que le
docteur le vit: «Je veux, dit-il, faire peindre aussi un homme, envoyer
à Mantoue les deux portraits pour le concile, et demander aux saints
pères s'ils n'aimeraient pas mieux l'état du mariage, que le célibat
des ecclésiastiques.»
[r25] _Ibid._ 314.
«... Un signe certain que Dieu est ennemi de la papauté, c'est qu'il
lui a refusé cette bénédiction du fruit corporel (la génération des
enfans...).
»Quand Ève fut amenée devant Adam, il devint plein du Saint-Esprit
et lui donna le plus beau, le plus glorieux des noms; il l'appela
_Eva_, c'est-à-dire la mère de tous les vivans; il ne l'appela point
sa femme, mais la mère, la mère de tous les vivans. C'est là la gloire
et l'ornement le plus précieux de la femme: elle est _Fons omnium
viventium_, la source de toute vie humaine. Cette parole est brève,
mais ni Démosthènes ni Cicéron n'aurait pu dire ainsi. C'est le
Saint-Esprit lui-même qui parle ici par notre premier père, et comme il
a fait un si noble éloge du mariage, il est juste que nous couvrions et
cachions ce qu'il y a de fragile dans la femme[a42]. Jésus-Christ, le
fils de Dieu, n'a pas non plus méprisé le mariage; il est lui-même né
d'une femme, ce qui est un grand éloge du mariage.»
«On trouve l'image du mariage dans toutes les créatures, non-seulement
dans les animaux de la terre, de l'air et des eaux, mais encore dans
les arbres et les pierres[r26]. Tout le monde sait qu'il est des
arbres, tels que le pommier et le poirier, qui sont comme mari et
femme, qui se demandent réciproquement, et qui prospèrent mieux quand
ils sont plantés ensemble. Parmi les pierres on remarque la même chose,
surtout dans les pierres précieuses, le corail, l'émeraude et autres.
Le ciel est aussi le mari de la terre. Il la vivifie par la chaleur du
soleil, la pluie et le vent, et lui fait ainsi porter toutes sortes de
plantes et de fruits.»
[r26] _Ibid._ 312 _bis_.
Les petits enfans du docteur se tenaient debout devant la table[r27],
en regardant avec bien de l'attention les pêches qui étaient servies;
le docteur se mit à dire: «Qui veut voir l'image d'une âme qui jouit
dans l'espérance, la trouvera bien ici. Ah! si nous pouvions attendre
avec autant de joie la vie à venir!»
[r27] _Ibid._ 42 _bis_.
On amena au docteur sa petite fille Magdalena[r28], pour qu'elle
chantât à son cousin le chant qui commence ainsi: _Le pape invoque
l'Empereur et les rois, etc._ Mais elle ne le voulut point, quoique
sa mère l'en priât fort. Le docteur dit à ce sujet: «Rien de bien par
force. Sans la grâce, il ne résulte rien de bon des œuvres de la loi.»
[r28] _Ibid._ 124.
«_Servez le Seigneur avec crainte et réjouissez-vous avec
tremblement[r29]._ Il n'y a pas là, pour moi, de contradiction. C'est
ce que mon petit Jean fait à l'égard de son père. Mais je ne puis en
faire autant à l'égard de Dieu. Si je suis à ma table, et que j'écrive
ou que je fasse autre chose, Jean me chante une petite chanson; s'il
chante trop haut et que je l'avertisse, il continue, mais en lui-même
et avec quelque crainte. Dieu veut aussi que nous soyons toujours
gais, mais d'une gaîté mêlée de crainte et de réserve.»
[r29] _Ibid._ 10 _bis_.