faisant grand bruit, et criant: «Convertissez-vous et faites pénitence,
car la miséricorde du Père est à sa fin. La cognée frappe déjà la
racine de l'arbre. Que votre ville accepte la paix, ou elle va périr.»
Arrivés devant le conseil des quatre villes, ils étendirent leurs
manteaux par terre, et y jetèrent les susdites pièces d'or, en disant:
«Nous sommes envoyés par le Père pour vous annoncer la paix. Si vous
l'acceptez, mettez tout votre bien en commun; si vous ne voulez pas
faire cela, nous protesterons devant Dieu avec cette pièce d'or,
et nous prouverons par elle que vous avez rejeté la paix qu'il vous
envoyait. Il est arrivé maintenant, le temps annoncé par tous les
prophètes, ce temps où Dieu ne voudra plus souffrir sur la terre que
la justice; et quand le roi aura fait régner la justice sur toute la
face de la terre, alors Jésus-Christ remettra le gouvernement entre les
mains du Père.»
»Alors ils furent mis en prison et questionnés sur leur croyance, leur
vie, etc... (Suit l'interrogatoire.) ... Ils disaient qu'il y avait
quatre prophètes, deux vrais, et deux faux; que les vrais, c'étaient
David et Jean de Leyde, et les faux, le pape et Luther. «Luther,
disaient-ils, est pire encore que le pape.» Ils tiennent aussi pour
damnés tous les autres anabaptistes, quelque part qu'ils se trouvent.
»... Dans Munster, disaient-ils, les hommes ont communément cinq, six,
sept ou huit femmes, selon leur bon plaisir[1]. Mais chacun est obligé
d'habiter d'abord avec l'une d'entre elles, jusqu'à ce qu'elle soit
enceinte. Ensuite, il peut faire comme il lui plaît. Toutes les jeunes
filles qui ont passé douze ans doivent se marier...
[1] L'un des interrogés dit que le roi en avait cinq. D'après
une autre relation, le nombre en serait monté à la fin jusqu'à
dix-sept.
»... Ils détruisent les églises et toutes maisons consacrées à Dieu...
»... Ils attendent à Munster des gens de Groningue et d'autres contrées
de la Hollande. Eux venus, le roi se lèvera avec toutes ses forces, et
subjuguera la terre entière.
»Ils tiennent aussi qu'il est impossible de bien comprendre l'Écriture
sans que des prophètes l'aient expliquée. Quand on discute avec eux
et qu'ils en viennent à ne pouvoir justifier leur entreprise par
l'Écriture, ils disent que le Père ne leur donne pas de s'expliquer
là-dessus. D'autres répondent: Le prophète l'a dit par l'ordre de Dieu.
»Il ne s'en trouva aucun qui voulût se rétracter, ni qui acceptât sa
grâce à ce prix. Ils chantaient et remerciaient Dieu qui les avait
jugés dignes de souffrir pour son nom.»
Les anabaptistes sommés par le landgrave de Hesse de se justifier
relativement au roi qu'ils s'étaient donné, lui répondirent (janvier
1535)[r9]: «Que les temps de la restitution annoncés par les livres
saints étaient arrivés, que l'Évangile leur avait ouvert la prison de
Babylone, et qu'il fallait à présent rendre aux Babyloniens selon leurs
œuvres; qu'une lecture attentive des prophètes, de l'Apocalypse,
etc., montrerait évidemment au Landgrave si c'était d'eux-mêmes qu'ils
avaient institué un roi, ou bien par l'ordre de Dieu, etc.»
[r9] _Ibid._ t. II, 365.
Suit la convention qui fut arrêtée l'an 1533, entre l'évêque de
Munster et cette ville par l'entremise des conseillers du Landgrave:
... Les anabaptistes envoyèrent au landgrave de Hesse leur livre _De
restitutione_. Il le lut avec indignation et ordonna à ses théologiens
d'y répondre et d'opposer particulièrement aux anabaptistes neuf
articles qu'il désigna. Dans ces articles il leur reproche entre autres
choses: 1º de faire consister la justice non pas dans la foi seule,
mais dans la foi et les œuvres ensemble; 2º d'accuser injustement
Luther de n'avoir jamais enseigné les bonnes œuvres; 3º de défendre le
libre arbitre.
Dans le livre _De restitutione_, les anabaptistes divisaient toute
l'histoire du monde en trois parties principales. «Le premier monde,
disent-ils, celui qui exista jusqu'à Noé, fut submergé par les eaux. Le
second, celui dans lequel nous-mêmes nous vivons encore, sera fondu et
purifié par le feu. Le troisième sera un nouveau ciel et une nouvelle
terre, habités par la justice. C'est ce que Dieu a désigné par l'arche
sainte dans laquelle il y avait le vestibule, le sanctuaire et le
saint des saints... La venue du troisième monde sera précédée d'une
restitution et d'un châtiment universels. Les méchans seront tués,
le règne de la justice préparé, les ennemis du Christ jetés à bas, et
toutes choses restituées. C'est ce temps qui commence maintenant.»
_Entretien ou discussion qu'Antoine Corvinus et Jean Kymeus ont eue à
Béverger avec Jean de Leyde, le roi de Munster[r10]._—«Quand le roi
entra dans notre chambre avec l'escorte qui l'avait tiré de sa prison,
nous le saluâmes d'une manière amicale et l'invitâmes à s'asseoir près
du feu. Nous lui demandâmes comment il se portait et s'il souffrait
dans sa prison. Il répondit qu'il souffrait du froid et se sentait
mal au cœur, mais qu'il devait tout endurer avec patience, puisque
Dieu avait ainsi disposé de lui. Peu-à-peu, toujours en lui parlant
amicalement, car on ne pouvait rien obtenir de lui d'une autre manière,
nous arrivâmes à parler de son royaume et de sa doctrine, de la manière
qu'il suit:
[r10] _Ibid._ t. II, 376.
PREMIER POINT DE L'INTERROGATOIRE.—_Les ministres._ «Cher Jean,
nous entendons dire de votre gouvernement des choses extraordinaires
et horribles. Si elles sont telles qu'on le dit, et malheureusement
cela n'est que trop vrai, nous ne pouvons concevoir comment il vous
est possible de justifier une semblable entreprise par la sainte
Écriture...»
_Le roi._ «Ce que nous avons fait et enseigné, nous l'avons fait
et enseigné avec bon droit, et nous pouvons justifier toute notre
entreprise, nos actions et notre doctrine devant Dieu et à qui il
appartient.»
_Les ministres_ lui objectent que dans l'Écriture il n'était question
que d'un règne spirituel de Jésus-Christ: «Mon royaume n'est pas de ce
monde,» a-t-il dit lui-même.
_Le roi._ «J'entends très bien ce que vous dites du royaume spirituel
de Jésus-Christ et je n'attaque nullement les passages que vous citez.
Mais vous devez savoir distinguer le royaume spirituel de Jésus-Christ,
lequel se rapporte aux temps de la souffrance, et duquel après tout ni
vous ni Luther vous n'avez une juste idée, et l'autre royaume, celui
qui, après la résurrection, sera établi dans ce monde pendant mille
ans. Tous les versets qui traitent du royaume spirituel de Jésus-Christ
ont rapport au temps de la souffrance, mais ceux qui se trouvent dans
les prophètes et dans l'Apocalypse et qui traitent du royaume temporel,
doivent être rapportés au temps de la gloire et de la puissance que
Jésus-Christ aura dans le monde avec les siens.
»Notre royaume de Munster a été une image de ce royaume temporel du
Christ; vous savez que Dieu annonce et désigne beaucoup de choses par
des figures. Nous avions cru que notre royaume durerait jusqu'à la
venue du Seigneur, mais nous voyons à présent qu'en ce point notre
entendement a failli et que nos prophètes ne l'ont pas bien compris
eux-mêmes. Dieu nous en a, dans la prison, ouvert et révélé la
véritable intelligence...
»Je n'ignore pas que vous rapportez communément au royaume spirituel du
Christ ces passages et d'autres semblables, qui pourtant doivent, sans
aucun doute, être entendus du royaume temporel. Mais qu'est-ce que ces
interprétations spirituelles, et à quoi servent-elles, si rien ne doit
se réaliser un jour?... Dieu a créé le monde principalement pour se
complaire dans les hommes auxquels il a donné un reflet de sa force et
de sa puissance.»
_Les ministres_ «... Et comment vous justifierez-vous quand Dieu vous
dira au jugement dernier: Qui t'a fait roi? Qui t'a ordonné de répandre
dans le monde de si effroyables erreurs, au grand détriment de ma
parole?»
_Le roi._ «Je répondrai: Les prophètes de Munster me l'ont ordonné
comme étant votre volonté divine, en preuve de quoi ils m'ont donné en
gage leur corps et leur âme.»
_Les ministres_ lui demandent ce qu'il en est des révélations divines
qu'il aurait eues, dit-on, au sujet de son élévation à la royauté.
_Le roi._ «Je n'ai pas eu de révélation à ce sujet, seulement il m'est
venu des pensées, comme s'il devait y avoir un roi à Munster, et que
moi je dusse être ce roi. Ces pensées m'ébranlèrent et m'affligèrent
profondément. Je priais Dieu de vouloir bien prendre en considération
mon inhabileté, et de ne point me charger d'un tel fardeau. Au cas où
il ne voudrait pas m'épargner cette peine, je le priais de me faire
désigner par des prophètes dignes de foi et en possession de sa parole.
Je m'en tins là et n'en dis rien à personne. Mais quinze jours après un
prophète se leva au milieu de la commune et s'écria que Dieu lui avait
signifié que Jean de Leyde devait être roi. Il annonça la même chose au
conseil, qui aussitôt se conforma à ce qu'il disait, se démit de son
pouvoir et me proclama roi avec toute la commune. Il me remit aussi le
glaive de la justice. C'est ainsi que je suis devenu roi.»
DEUXIÈME ARTICLE.—_Le roi._ «... Nous ne nous sommes opposés à
l'autorité que parce qu'elle voulait nous interdire notre baptême et la
parole de Dieu. Nous avons résisté à la violence. Vous prétendez que
nous avons agi injustement en cela, mais saint Pierre ne dit-il pas
qu'on doit obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes?... Vous ne réprouveriez
pas tout ce que nous avons fait, si vous saviez comment les choses se
sont passées...»
_Les ministres._ «Parez et justifiez vos actes, comme vous voudrez,
vous n'en serez pas moins éternellement des rebelles, coupables du
crime de lèse-majesté. Le chrétien doit souffrir et ne point résister
au méchant. Quand même tout le conseil se fût rangé de votre parti
(ce qui n'a pas eu lieu), vous auriez dû supporter la violence plutôt
que de commencer un schisme, une sédition, une tyrannie pareils,
contrairement à la parole de Dieu, à la majesté de l'Empereur, à la
dignité royale, à celle de l'électorat et des princes et états de
l'Empire.»
_Le roi._ «Nous savons ce que nous avons fait: Que Dieu soit notre
juge.»
_Les ministres._ «Nous aussi, nous savons sur quoi est fondé ce que
nous disons. Que Dieu soit notre juge aussi.»
TROISIÈME ARTICLE.—_Le roi._ «... Nous avons été assiégés et détruits
à cause de la parole divine; c'est pour elle que nous avons souffert
la faim et tous les maux, que nous avons perdu les nôtres, et que nous
sommes tombés dans une si lamentable calamité! Ceux d'entre nous qui
sont encore en vie, mourront sans résistance et sans plainte, comme
l'agneau qu'on immole...»
CINQUIÈME ARTICLE.—Le roi dit qu'il a long-temps été de l'avis de
Zwingli, mais qu'il est revenu à croire en la transsubstantiation.
Seulement il n'accorde pas à ses interlocuteurs que celle-ci s'opère
aussi dans celui qui n'a pas la foi.
SIXIÈME ARTICLE.—_Les ministres._ «... Que voulez-vous donc faire
de Jésus-Christ, s'il n'a pas reçu chair et sang de sa mère Marie?
Voulez-vous qu'il soit un fantôme, un spectre? Il serait besoin
que notre Urbanus Regius fît imprimer un second livre pour vous
faire comprendre votre langue natale[2], sans cela vos têtes d'ânes
résisteront toujours à l'instruction.»
[2] Ceci se rapporte à l'interprétation du mot: né, _geboren_.
_Le roi._ «Si vous saviez quelle consolation infinie est renfermée dans
cette connaissance que Jésus-Christ, Dieu et fils du Dieu vivant, s'est
fait homme et a versé son sang, non pas celui de Marie, pour racheter
nos péchés (lui qui est pur de toute faute), vous ne parleriez pas
comme vous faites et vous ne trouveriez pas notre opinion si mauvaise.»
SEPTIÈME ARTICLE sur la polygamie.—Le roi oppose aux ministres
l'exemple des patriarches. Les ministres se retranchent derrière
l'usage généralement établi dans les temps modernes, et déclarent
que le mariage est _res politica_. Le roi dit qu'il vaut mieux avoir
beaucoup d'épouses, que beaucoup de prostituées, et termine cet
entretien, comme le second, par ces mots: «Que Dieu soit notre juge.»
Quoique rédigé par les prédicateurs, l'effet de cette discussion ne
leur est pas favorable. On ne peut s'empêcher d'admirer la fermeté,
le bon sens, et la modeste simplicité du roi de Munster, qui ressort
encore par la dureté pédantesque de ses interlocuteurs.
Corvinus et Kymeus au lecteur chrétien:—«Nous avons représenté notre
entretien avec le roi à-peu-près mot pour mot, sans passer un seul de
ses argumens; seulement nous les avons mis en notre langage et posés
plus convenablement qu'il ne le faisait... Environ huit jours après,
il envoya vers nous pour nous prier de venir encore une fois traiter
avec lui... Nous discutâmes de nouveau pendant deux jours; il se trouva
plus docile que la première fois, mais nous n'avons vu en cela que le
désir de sauver sa vie. Il déclara de son propre mouvement que si on le
prenait en grâce, il voulait avec le secours de Melchior Hoffmann et
de ses reines, exhorter tous les anabaptistes, qui sont très nombreux,
selon lui, dans la Hollande, le Brabant, l'Angleterre et la Frise, à
se taire désormais, à obéir, et même à faire baptiser leurs enfans,
jusqu'à ce que l'autorité s'arrangeât avec eux sur les affaires de
religion.» ... Suit la nouvelle confession de foi de Jean de Leyde, par
laquelle il modifie quelques points de la première. En exhortant les
anabaptistes à l'obéissance, il n'entend qu'une obéissance extérieure.
Il ne cède point sur le fond des doctrines, et veut qu'on laisse les
consciences libres. Quant à l'eucharistie, il déclare que tous ses
confrères sont zwingliens sur ce point, et que lui-même il l'avait
toujours été, mais que dans sa prison Dieu lui a fait connaître ses
erreurs. Cette confession est signée en hollandais: _Moi, Jean de
Leyde, signé de ma propre main_.
Le 19 janvier 1536, Jean de Leyde, ainsi que Knipperdolling et
Krechting, son vicaire et son lieutenant, furent tirés de leurs
cachots[r11]. Le lendemain, l'évêque leur envoya son chapelain pour
conférer avec chacun d'eux séparément, sur leurs croyances et sur
les actes qu'ils avaient commis. Le roi témoigna du repentir et se
rétracta, mais les deux autres persistèrent et ne s'avouèrent coupables
en rien... Le 22 au matin, toutes les portes de Munster furent fermées;
on ne laissa plus entrer ni sortir, et vers les huit heures, le roi,
dépouillé jusqu'à la ceinture, fut conduit sur un échafaud dressé dans
le marché. Deux cents fantassins et trois cents cavaliers se tenaient
auprès. L'affluence du peuple était extrême. Il fut attaché à un
poteau, et deux bourreaux le déchirèrent tour-à-tour avec des tenailles
ardentes. Enfin l'un d'eux lui plongea un couteau dans la poitrine, et
termina ainsi l'exécution qui durait depuis une heure.
[r11] _Ibid._ t. II, 400.
«Aux trois premiers coups de tenailles le roi ne laissa entendre aucun
cri, mais après il s'écria sans cesse, les yeux tournés au ciel: _O
mon Père, ayez pitié de moi!_ et il pria Dieu avec ardeur, pour la
rémission de ses péchés. Quand il se sentit défaillir, il dit: _O mon
Père, je remets mon esprit entre tes mains!_ et il expira.»
«Le cadavre fut jeté sur une claie et traîné devant la tour de
Saint-Lambert, où étaient préparés trois paniers de fer. Arrivé là, on
l'attacha avec des chaînes dans l'un de ces paniers, et les paysans le
hissèrent au haut de la tour, où il fut suspendu à un crochet.»—Le
supplice de Knipperdolling et de Krechting fut le même que celui du
roi. Ils persistèrent jusqu'à la fin dans tout ce qu'ils avaient dit.
«Pendant l'exécution ils n'invoquèrent que le Père, sans faire mention
du Christ, comme c'était l'usage de leur secte. Ni l'un ni l'autre,
ne dit rien de remarquable: peut-être leur silence était-il la suite
des tourmens qu'ils avaient endurés dans la prison, car ils semblaient
déjà plus morts que vifs. Leurs corps furent mis dans les deux autres
paniers de fer, et hissés par les paysans, l'un à la droite, l'autre
à la gauche du roi, mais plus bas de la hauteur d'un homme. Alors on
rouvrit les portes de la ville, et il y entra une grande foule de gens
venus trop tard pour voir l'exécution[a28].»
_Préface de Luther aux Nouvelles, sur les affaires de Munster[r12]._
«Ah! que dois-je, et comment dois-je écrire contre ou sur ces pauvres
gens de Munster! N'est-il pas visible que le diable y règne en
personne, ou plutôt qu'il y a là toute une bande de diables?
[r12] _Ibid._ t. II, 332.
»Reconnaissons pourtant ici la grâce et la miséricorde infinies de
Dieu. Après que l'Allemagne, par tant de blasphèmes, par le sang
de tant d'innocens, a mérité une si rude férule, le père de toute
miséricorde ne permet pas encore au diable de frapper son vrai coup, il
nous avertit d'abord paternellement par ce jeu grossier que Satan fait
à Munster. La puissance de Dieu contraint l'esprit aux cent ruses à s'y
prendre d'abord avec gaucherie et maladresse, afin de nous laisser le
temps d'échapper par la pénitence, aux coups mieux calculés qu'il nous
réservait.
»En effet, l'esprit qui veut tromper le monde ne doit pas commencer par
prendre des femmes, par étendre la main vers les honneurs et le glaive
royal, ou bien par égorger les gens; ceci est trop grossier. Chacun
s'aperçoit que cet esprit ne veut autre chose que s'élever lui-même et
opprimer les autres. Ce qu'il faut pour tromper, c'est de mettre un
habit gris, de prendre un air triste et piteux, de pencher la tête,
de refuser l'argent, de ne pas manger de viande; de fuir les femmes à
l'égal du poison, de repousser comme damnable tout pouvoir temporel, de
rejeter le glaive; puis de se baisser tout doucement vers la couronne,
le glaive et les clés, pour les ramasser et s'en saisir furtivement.
Voilà qui pourrait réussir, voilà qui tromperait même les sages, les
hommes tournés au spirituel. Ce serait là un beau diable, à plumes plus
belles que plumes de paon et de faisan.
»Mais saisir la couronne si impudemment, prendre non-seulement une
femme, mais autant de femmes que dit le caprice et le plaisir. Ah!
c'est le fait d'un diablotin écolier, d'un diable à l'A B C; ou bien
c'est le véritable Satan, le Satan docte et habile, mais garrotté
par la main de Dieu de chaînes si puissantes qu'il n'a pu agir plus
adroitement. C'est pour nous menacer tous et nous exhorter à craindre
ses châtimens, avant qu'il ne laisse le champ libre à un diable savant
qui nous attaquerait, non plus avec l'A B C, mais avec le véritable
texte, le texte difficile. S'il fait de telles choses comme diablotin
à l'école, que ne pourrait-il faire comme diable raisonnable, sage,
savant, légiste, théologien?
»... Lorsque Dieu est en colère et qu'il nous prive de sa parole, nulle
tromperie du diable n'est trop grossière. Les commencemens de Mahomet
aussi furent grossiers; cependant, Dieu n'y mettant obstacle, il en est
sorti un empire damnable et infâme, comme tout le monde sait. Si Dieu
ne nous eût pas été en aide contre Münzer, il se fût élevé par lui un
empire turc, comme celui de Mahomet. En somme: nulle étincelle n'est si
petite, que Dieu y laissant souffler le diable, il n'en puisse sortir
un feu qui dévore le monde, et que personne n'éteigne. La meilleure
arme contre le diable c'est le glaive de l'esprit, la parole de Dieu;
le diable est un esprit et il se moque des cuirasses, des chevaux et
des cavaliers.
»Mais nos seigneurs évêques et princes, ne veulent pas souffrir que
l'on prêche l'Évangile, et que, par la parole divine, l'on arrache
les âmes au diable; ils pensent qu'il suffit d'égorger. De cette
manière ils prennent au diable les corps, ils lui laissent les âmes;
ils réussiront comme les Juifs, qui croyaient exterminer Christ en le
crucifiant.....
»..... Ceux de Munster, entre autres blasphèmes, parlent de la
naissance de Jésus-Christ, comme s'il ne venait pas (c'est leur
langage) de la semence de Marie et que cependant il fût de la semence
de David. Mais ils ne s'expliquent pas clairement. Le diable garde la
bouillie ardente dans la bouche et ne fait que grommeler: _mum, mum_,
voulant probablement dire pis. Toutefois ce que l'on comprend, c'est
que, d'après eux, la semence ou la chair de Marie ne pourrait pas nous
racheter. Eh bien! diable, grommèle et crache tant que tu voudras, le
seul petit mot: _né_, renverse tout cela. Dans toutes les langues,
sur toute la terre, on appelle _né_ l'enfant de chair et de sang qui
sort des entrailles de la femme, et non autre chose. Or l'Écriture dit
partout que Jésus-Christ est _né_ de sa mère Marie, qu'il est son fils
premier né: ainsi Isaïe, Gabriel, et ailleurs: «Tu seras enceinte en
ton corps,» etc. Mon cher, _être enceinte_ ne signifie pas: être un
tuyau par lequel il coule de l'eau (selon les blasphèmes de Manichée);
mais cela veut dire qu'un enfant est pris de la chair et du sang de sa
mère, qu'il est nourri en elle, qu'il y prend croissance, qu'il est à
la fin mis au monde.
»L'autre proposition de ces gens, celle par laquelle ils condamnent
le baptême des enfans et en font une chose païenne, est de même assez
grossière. Ils regardent comme mauvais tout ce que les impies ont et
donnent. Pourquoi donc alors ne tiennent-ils pas pour mauvais l'or,
l'argent et les autres biens qu'ils ont pris aux impies dans Munster.
Ils devraient faire de l'or et de l'argent tout neuf.....
»Leur méchant royaume est si visiblement un royaume de grossière
imposture et de révolte qu'il n'est pas besoin d'en parler. J'en ai
déjà trop dit: Je m'arrête.»[a29]
CHAPITRE III.
1536-1545.
Dernières années de la vie de Luther.—Polygamie du landgrave
de Hesse, etc.
Les catholiques et les protestans réunis un instant contre les
anabaptistes, n'en furent ensuite que plus ennemis[a30]. On parlait
toujours d'un concile général; personne n'en voulait sérieusement. Le
pape le redoutait, les protestans le récusaient d'avance.
«On m'écrit de la diète, que l'Empereur presse les nôtres de consentir
à un concile, et qu'il se courrouce de leur refus. Je ne comprends pas
ces monstruosités. Le pape nie que des hérétiques comme nous puissent
avoir place à un concile: l'Empereur veut que nous consentions au
concile et à ses décrets. C'est peut-être Dieu qui les rend fous...
Mais voici sans doute leur folle combinaison. Comme jusqu'à présent
ils n'ont pu, sous le nom du pape, de l'Église, de l'Empereur, des
diètes, rendre redoutable leur mauvaise cause, ils pensent maintenant
à se couvrir du nom de concile afin de pouvoir crier contre nous: que
nous sommes des gens tellement perdus et désespérés que nous ne voulons
écouter ni le pape, ni l'Église, ni l'Empereur, ni l'Empire, ni le
concile même que nous avons tant de fois demandé. Voyez l'habileté de
Satan contre ce pauvre sot de Dieu, qui aura sans doute de la peine
à se tirer de piéges si bien dressés?... Non, c'est le Seigneur, qui
se jouera de ceux qui se jouent de lui. S'il nous faut consentir à un
concile ainsi disposé pour nous, pourquoi, il y a vingt-cinq ans, ne
nous sommes-nous pas soumis au pape, seigneur des conciles, et à toutes
ses bulles?» (9 juillet 1545.)
Ce concile aurait pu resserrer l'unité de la hiérarchie catholique,
mais non rétablir celle de l'Église. Les armes devaient seules
décider[a31]. Déjà les protestans avaient chassé les Autrichiens du
Wurtemberg. Ils dépouillaient Henri de Brunswick, qui exécutait à
son profit les arrêts de la chambre impériale. Ils encourageaient
l'archevêque de Cologne à imiter l'exemple d'Albert de Brandebourg, en
sécularisant son archevêché, ce qui leur eût donné la majorité dans
le conseil électoral. Cependant il y eut encore quelques tentatives
de conciliation. Des conférences s'ouvrirent à Worms et à Ratisbonne
(1540—1541)[a32]. Elles furent aussi inutiles que celles qui les
avaient précédées. Luther ne s'y trouva point et donna même peu
d'attention à ces disputes qui de jour en jour prenaient un caractère
plus politique que religieux.
«Il ne m'est rien venu de Worms, si ce n'est ce que m'écrit Mélanchton,
qu'il s'y est réuni une telle multitude de doctes personnages de
France, d'Italie, d'Espagne et d'Allemagne, que dans aucun synode
pontifical on n'en pourra jamais voir un aussi grand nombre.» (27
novembre 1540.)