«... Je n'aime pas que dans cette cause vous vous appuyiez d

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MÉMOIRES

DE LUTHER

IMPRIMERIE DE DUCESSOIS,

Quai des Augustins, 55.

MÉMOIRES

DE LUTHER

ÉCRITS PAR LUI-MÊME,

TRADUITS ET MIS EN ORDRE

PAR M. MICHELET,

PROFESSEUR A L'ÉCOLE NORMALE, CHEF DE LA SECTION HISTORIQUE

AUX ARCHIVES DU ROYAUME,

suivis d'un

Essai sur l'Histoire de la Religion,

ET DES BIOGRAPHIES

DE WICLEFF, JEAN HUSS, ÉRASME, MÉLANCHTON, HUTTEN,

ET AUTRES

PRÉDÉCESSEURS ET CONTEMPORAINS

DE LUTHER.

TOME DEUXIÈME.

PARIS.

CHEZ L. HACHETTE,

Libraire de l'Université de France,

RUE PIERRE-SARRAZIN, 12.

1837

MÉMOIRES

DE LUTHER

LIVRE III.

1529-1546.

CHAPITRE PREMIER.

1529-1532.

Les Turcs. Danger de l'Allemagne.—Augsbourg, Smalkalde. Danger

du protestantisme.

Luther fut tiré de son abattement et ramené à la vie active par les

dangers qui menaçaient la Réforme et l'Allemagne. Lorsque ce _fléau de

Dieu_, qu'il attendait avec résignation comme le signe du Jugement,

fondit en effet sur l'Allemagne, lorsque les Turcs[a1] vinrent camper

devant Vienne, Luther se ravisa, appela le peuple aux armes, et fit

un livre contre les Turcs, qu'il dédia au landgrave de Hesse. Le 9

octobre 1528 il écrivit à ce prince, pour lui exposer les motifs qui

l'avaient décidé à composer ce livre. «Je ne puis me taire, dit-il;

il est malheureusement parmi nous des prédicateurs qui font croire au

peuple qu'on ne doit point s'occuper de la guerre des Turcs; il y en a

même d'assez extravagans pour prétendre, qu'en toutes circonstances,

il est défendu aux chrétiens d'avoir recours aux armes temporelles.

D'autres encore, qui regardant le peuple allemand comme un peuple de

brutes incorrigibles, vont jusqu'à désirer qu'il tombe au pouvoir des

Turcs. Ces folies, ces horribles malices, sont imputées à Luther et

à l'Évangile, comme, il y a trois ans, la révolte des paysans, et en

général tout le mal qui arrive dans le monde. Il est donc urgent que

j'écrive à ce sujet, tant pour confondre les calomniateurs, que pour

éclairer les consciences innocentes sur ce qu'il faut faire contre le

Turc...»

«Nous avons appris hier que le Turc est parti de Vienne pour la

Hongrie, par un grand miracle de Dieu. Car après avoir livré

inutilement le vingtième assaut, il a ouvert la brèche par une mine en

trois endroits. Mais rien n'a pu ramener son armée à l'attaque, Dieu

l'avait frappée de terreur; ils aimaient mieux se laisser égorger

par leurs chefs que de tenter ce dernier assaut. On croit qu'il s'est

retiré ainsi de peur des bombardes et de notre future armée; d'autres

en jugent autrement. Dieu a manifestement combattu pour nous cette

année. Le Turc a perdu vingt-six mille hommes, et il a péri trois mille

des nôtres dans les sorties. J'ai voulu te communiquer ces nouvelles,

afin que nous rendions grâces et que nous priions ensemble. Car le

Turc, devenu notre voisin, ne nous laissera pas éternellement la paix.»

(27 octobre 1529.)

L'Allemagne était sauvée, mais le protestantisme allemand n'en était

que plus en péril. L'irritation des deux partis avait été portée au

comble par un événement antérieur à l'invasion de Soliman. Si l'on

en croit le biographe catholique de Luther, Cochlæus, que nous avons

déjà cité, le chancelier du duc George, Otto Pack, supposa une ligue

des princes catholiques contre l'électeur de Saxe et le landgrave de

Hesse[r1]; il apposa à ce prétendu projet le sceau du duc George, puis

livra ces fausses lettres au Landgrave qui, se croyant menacé, leva

une armée et s'unit étroitement à l'Électeur[a2].

[r1] Cochlæus, 171.

Les catholiques et surtout le duc George[a3] se défendirent vivement

d'avoir jamais songé à menacer l'indépendance religieuse des princes

luthériens; ils rejetèrent tout sur le chancelier qui n'avait fait

peut-être que divulguer les secrets desseins de son maître. «Le docteur

Pack[a4], captif volontaire du Landgrave, à ce que je pense, est

jusqu'à présent accusé d'avoir formé cette alliance des princes. Il

prétend se tirer d'affaire à son honneur, et fasse Dieu que cette trame

retombe sur la tête du rustre qui en est, je crois, l'auteur, sur celle

de notre grand adversaire, tu sais de qui je parle (le duc George de

Saxe).» (14 juillet 1528.)

«Cette ligue des princes impies, qu'ils nient cependant, tu vois quels

troubles elle a excités; pour moi, je prends la froide excuse du duc

George pour un aveu[r2]. Dieu confondra ce fou enragé, ce Moab qui dresse

sa superbe au-dessus de ses forces. Nous prierons contre ces homicides;

assez d'indulgence. S'ils ourdissent encore quelque projet, nous

invoquerons Dieu, puis nous appellerons les princes pour qu'ils soient

perdus sans miséricorde.»

[r2] Ukert, 216.

Bien que tous les princes eussent déclaré ces lettres fausses, les

évêques de Mayence, Bamberg, etc., furent tenus de payer cent mille

écus d'or, comme indemnité des armemens qu'avaient faits les princes

luthériens. Ceux-ci ne demandaient pas mieux que de commencer la

guerre. Ils se comptaient et sentaient leurs forces. Le grand-maître

de l'ordre Teutonique avait sécularisé la Prusse[a5], les ducs de

Mecklembourg et de Brunswick, encouragés par ce grand événement,

avaient appelé des prédicateurs luthériens (1525). La Réforme dominait

dans le nord de l'Allemagne. En Suisse et sur le Rhin, les Zwingliens,

chaque jour plus nombreux, cherchaient à se rapprocher de Luther.

Enfin au sud et à l'est, les Turcs, maîtres de Bude et de la Hongrie,

menaçaient toujours l'Autriche et tenaient en échec l'Empereur. A

son défaut le duc George de Saxe, et les puissans évêques du nord,

s'étaient constitués les adversaires de la Réforme. Une violente

polémique s'était engagée depuis long-temps entre ce prince et Luther.

Le duc écrivait à celui-ci[r3]: «Tu crains que nous n'ayons commerce

avec les hypocrites, la présente te fera voir ce qui en est. Si nous

dissimulons dans cette lettre, tu pourras dire de nous tout ce que tu

voudras; sinon, il faudra chercher les hypocrites là où l'on t'appelle

un prophète, un Daniel, l'apôtre de l'Allemagne, l'évangéliste... Tu

t'imagines peut-être que tu es envoyé de Dieu vers nous, comme ces

prophètes à qui Dieu donna mission de convertir les princes et les

puissans. Moïse fut envoyé à Pharaon, Samuel à Saül, Nathan à David,

Isaïe à Ezéchias, saint Jean-Baptiste à Hérode, nous le savons. Mais

parmi tous ces prophètes nous ne trouvons pas un seul apostat. Ils ont

tous été gens constans dans leur doctrine, hommes sincères et pieux,

sans orgueil, sans avarice, amis de la chasteté...

[r3] Luther Werke, t. IX, 231.

»Nous ne faisons pas non plus grand cas de tes prières ni de celles des

tiens; nous savons que Dieu hait l'assemblée de tes apostats... Dieu a

puni par nous Münzer de sa perversité; il pourra bien en faire autant

de Luther, et nous ne refuserons pas d'être encore en ceci, son indigne

instrument...

»Non, reviens plutôt, Luther, ne te laisse pas mener plus long-temps

par l'esprit qui séduisit l'apostat Sergius: l'Église chrétienne ne

ferme pas son sein au pécheur repentant... Si c'est l'orgueil qui t'a

perdu, regarde ce fier manichéen, saint Augustin, ton maître, dont tu

as juré d'observer la règle: reviens comme lui, reviens à ta fidélité

et à tes sermens, sois comme lui une lumière de la Chrétienté... Voilà

les conseils que nous avons à te donner pour le nouvel an. Si tu t'y

conformes, tu en seras éternellement récompensé de Dieu et nous ferons

tout ce qui est en notre pouvoir pour obtenir ta grâce de l'Empereur.»

(28 décembre 1525.)

_Mémoire_ de Luther contre le duc George[a6] qui avait intercepté

une de ses lettres, 1529[r4]... «Quant aux belles dénominations que le duc

George me donne, misérable, scélérat, parjure et sans honneur, je

n'ai qu'à l'en remercier; ce sont là les émeraudes, les rubis et les

diamans dont les princes doivent m'orner en retour de l'honneur et

de la puissance que l'autorité temporelle tire de la restauration de

l'Évangile...»

[r4] _Ibid._ t. IX, 297.

«... Ne dirait-on pas que le duc George ne connaît pas de supérieur?

Moi, hobereau des hobereaux, dit-il, je suis seul maître et prince,

je suis au-dessus de tous les princes de l'Allemagne, au-dessus de

l'Empire, de ses lois et de ses usages. C'est moi que l'on doit

craindre, à moi seul que l'on doit obéir; ma volonté doit faire loi en

dépit de quiconque pensera et parlera autrement.—Amis, où s'arrêtera

la superbe de ce Moab[a7]? Il ne lui reste plus qu'à escalader le ciel, à

espionner, punir les lettres et les pensées jusque dans le sanctuaire

de Dieu même. Voilà notre petit prince, et avec cela il veut être

glorifié, respecté, adoré! à la bonne heure, grand merci!»

En 1529, l'année même du traité de Cambrai et du siége de Vienne par

Soliman, l'Empereur avait convoqué une diète à Spire[a8]. (15 mars.) On y

décida que les états de l'Empire devaient continuer d'obéir au décret

lancé contre Luther en 1524, et que toute innovation demeurerait

interdite jusqu'à la convocation d'un concile général. C'est alors que

le parti de la Réforme éclata[a9]. L'électeur de Saxe, le margrave de

Brandebourg, le landgrave de Hesse, les ducs de Lunebourg, le prince

d'Anhalt, et avec eux les députés de quatorze villes impériales, firent

contre le décret de la diète une protestation solennelle, le déclarant

injuste et impie. Ils en gardèrent le nom de _protestans_.

Le landgrave de Hesse sentait la nécessité de réunir toutes les sectes

dissidentes pour en former un parti redoutable aux catholiques de

l'Allemagne; il essaya de réconcilier Luther avec les sacramentaires[a10].

Luther prévoyait bien l'inutilité de cette tentative.

«Le landgrave de Hesse nous a convoqués à Marbourg pour la

Saint-Michel, afin de tenter un accord entre nous et les

sacramentaires... Je n'en attendais rien de bon; tout est plein

d'embûches, je le vois bien. Je crains que la victoire ne leur reste,

comme au siècle d'Arius. On a toujours vu de pareilles assemblées être

plus nuisibles qu'utiles... Ce jeune homme de Hesse est inquiet et

plein de pensées qui fermentent. Le Seigneur nous a sauvés, dans ces

deux dernières années, de deux grands incendies qui auraient embrasé

toute l'Allemagne.» (2 août 1529.)

«Nous avons reçu du landgrave une magnifique et splendide hospitalité.

Il y avait là Œcolampade, Zwingli, Bucer, etc. Tous demandaient la

paix avec une humilité extraordinaire. La conférence a duré deux jours;

j'ai répondu à Œcolampade et à Zwingli en leur opposant ce passage:

_Hoc est corpus meum_; j'ai réfuté toutes leurs objections. En somme,

ce sont des gens ignorans et incapables de soutenir une discussion.»

(12 octobre 1529.)

«Je me réjouis, mon cher Amsdorf, de te voir te réjouir de notre synode

de Marbourg; la chose est petite en apparence, mais au fond très

importante. Les prières des gens pieux ont fait que nous les voyons

confondus, morfondus, humiliés.»

«Toute l'argumentation de Zwingli se réduisait à ceci: que le corps ne

peut être sans lieu ni dimension. Œcolampade soutenait que les Pères

appelaient le pain un signe, que ce n'était donc pas le corps même...

Ils nous suppliaient de leur donner le nom de frères. Zwingli le

demandait au Landgrave en pleurant. Il n'y a aucun lieu sur la terre,

disait-il, où j'aimerais mieux passer ma vie qu'à Wittemberg... Nous

ne leur avons pas accordé ce nom de frères, mais seulement ce que la

charité nous oblige à donner même à nos ennemis... Ils se sont en tout

point conduits avec une incroyable humilité et douceur. C'était, comme

il est visible aujourd'hui, pour nous amener à une feinte concorde,

pour nous faire les partisans, les patrons de leurs erreurs... O rusé

Satan! mais Christ qui nous a sauvés est plus habile que toi. Je ne

m'étonne plus maintenant de leurs impudens mensonges. Je vois qu'ils ne

peuvent faire autrement, et je me glorifie de leur chute.» (1er juin

1530.)

Cette guerre théologique de l'Allemagne remplit les intermèdes de la

grande guerre européenne que Charles-Quint soutenait contre François

Ier et contre les Turcs. Mais dans les crises les plus violentes de

celle-ci, l'autre se ralentit à peine. C'est un imposant spectacle

que celui de l'Allemagne absorbée dans la pensée religieuse, et près

d'oublier la ruine prochaine dont semblaient la menacer les plus

formidables ennemis. Pendant que les Turcs franchissaient toutes les

anciennes barrières et que Soliman répandait ses Tartares au-delà de

Vienne, l'Allemagne disputait sur la transsubstantiation et sur le

libre arbitre. Ses guerriers les plus illustres siégeaient dans les

diètes et interrogeaient les docteurs. Tel était le flegme intrépide de

cette grande nation, telle sa confiance dans sa force et dans sa masse.

La guerre des Turcs et celle des Français, la prise de Rome et la

défense de Vienne, occupaient tellement Charles-Quint et Ferdinand, que

les protestans avaient obtenu la tolérance jusqu'au prochain concile.

Mais en 1530, Charles-Quint, voyant la France abattue, l'Italie

asservie, Soliman repoussé, entreprit de juger le grand procès de la

Réforme. Les deux partis comparurent à Augsbourg. Les sectateurs de

Luther, désignés par le nom général de _protestans_, voulurent se

distinguer de tous les autres ennemis de Rome, dont les excès auraient

calomnié leur cause, des zwingliens républicains de la Suisse, odieux

aux princes et à la noblesse, des anabaptistes surtout, proscrits comme

ennemis de l'ordre et de la société. Luther, sur qui pesait encore la

sentence prononcée à Worms, qui le déclarait hérétique, ne put s'y

rendre; il fut remplacé par le savant et pacifique Mélanchton, esprit

doux et timide comme Érasme, dont il restait l'ami malgré Luther.

L'Électeur amena du moins celui-ci le plus près possible d'Augsbourg,

dans la forteresse de Cobourg.[a11][a12] De là Luther pouvait

entretenir avec les ministres protestans, une active et facile

correspondance. Le 22 avril il écrit à Mélanchton: «Je suis enfin

arrivé à mon Sinaï, cher Philippe, mais de ce Sinaï je ferai une Sion,

et j'y élèverai trois tabernacles, l'un au psalmiste, l'autre aux

prophètes, l'autre enfin à Ésope (dont il traduisait alors les fables).

Rien ne manque pour que ma solitude soit complète. J'ai une vaste

maison, qui domine le château, et les clés de toutes les chambres. A

peine y a-t-il trente personnes dans toute la forteresse, encore douze

sont des veilleurs de nuit, et deux autres des sentinelles toujours

postées sur les tours.» (22 avril.)

_A Spalatin_ (9 mai): «Vous allez à Augsbourg, sans avoir pris les

auspices, et ne sachant quand ils vous permettront de commencer.

Moi, je suis déjà au milieu des comices, en présence de magnanimes

souverains, devant des rois, des ducs, des grands, des nobles,

qui confèrent avec gravité sur les affaires de l'état, et d'une

voix infatigable remplissent l'air de leurs décrets et de leurs

prédications. Ils ne siégent point enfermés dans ces antres et ces

royales cavernes que vous appelez des palais, mais sous le soleil;

ils ont le ciel pour tente, pour tapis riche et varié, la verdure des

arbres sous lesquels ils sont en liberté, pour enceinte, la terre

jusqu'à ses dernières limites. Ce luxe stupide de l'or et de la soie

leur fait horreur; tous, ils ont mêmes couleurs, même visage. Ils sont

tous également noirs, tous font la même musique, et dans ce chant sur

une seule note, l'on n'entend que l'agréable dissonnance de la voix des

jeunes se mêlant à celle des vieux. Nulle part je n'ai vu ni entendu

parler de leur Empereur; ils méprisent souverainement ce quadrupède

qui sert à nos chevaliers; ils ont quelque chose de meilleur, avec

quoi ils peuvent se moquer de la furie des canons. Autant que j'ai pu

comprendre leurs décrets, grâce à un interprète, ils ont décidé, à

l'unanimité, de faire la guerre, pendant toute cette année, à l'orge,

au blé et à la farine, enfin à ce qu'il y a de mieux parmi les fruits

et les graines. Et il est à craindre qu'ils ne soient presque partout

vainqueurs, car c'est une race de guerriers adroits et rusés, également

habiles à butiner par force ou surprise. Moi, oisif spectateur, j'ai

assisté avec grande satisfaction à leurs comices. L'espoir où je suis

des victoires que leur courage leur donnera sur le blé et l'orge,

ou sur tout autre ennemi, m'a rendu le fidèle et sincère ami de ces

_patres patriæ_, de ces sauveurs de la république. Et si par des

vœux je puis les servir, je demande au ciel que délivrés de l'odieux

nom de corbeaux, etc. Tout cela n'est qu'une plaisanterie, mais une

plaisanterie sérieuse et nécessaire pour repousser les pensées qui

m'accablent, si toutefois elle les repousse.» (9 mai.)

«Les nobles seigneurs qui forment nos comices courent ou plutôt

naviguent à travers les airs[a13]. Le matin, de bonne heure, ils s'en

vont en guerre, armés de leurs becs invincibles, et tandis qu'ils

pillent, ravagent et dévorent, je suis délivré pour quelque temps de

leurs éternels chants de victoire. Le soir, ils reviennent triomphans;

la fatigue ferme leurs yeux, mais leur sommeil est doux et léger

comme celui d'un vainqueur. Il y a quelques jours j'ai pénétré dans

leur palais pour voir la pompe de leur empire. Les malheureux eurent

grand'peur; ils s'imaginaient que je venais détruire leur industrie. Ce

fut un bruit, une frayeur, des visages consternés!!! Quand je vis que

moi seul je faisais trembler tant d'Achilles et d'Hectors, je battis

des mains, je jetai mon chapeau en l'air, pensant que j'étais bien

assez vengé si je pouvais me moquer d'eux. Tout ceci n'est point un

simple jeu, c'est une allégorie, un présage de ce qui arrivera. Ainsi

devant la parole de Dieu l'on verra trembler toutes ces harpies qui

sont maintenant à Augsbourg, criant et romanisant.» (19 juin.)

Mélanchton transformé à Augsbourg en chef de parti, ayant à batailler

chaque jour avec les légats, les princes, l'Empereur, se trouvait fort

mal de cette vie active qu'on lui avait imposée. Plusieurs fois il fit

part de ses peines à Luther, qui, pour toute consolation, le tançait

rudement[a14]:

«Vous me parlez de vos travaux, de vos périls, de vos larmes, et moi,

suis-je donc assis sur des roses? est-ce que je ne porte pas une part

de votre fardeau? Ah! plût au ciel que ma cause fût telle qu'elle

permît les larmes!» (29 juin 1530.)

«Dieu récompense selon ses œuvres le tyran de Salzbourg qui te fait

tant de mal! Il méritait de toi une autre réponse, telle que je la lui

aurais faite peut-être, telle qu'il n'en a jamais entendu de semblable.

Il faudra qu'ils entendent, je le crains, cette parole de Jules César:

_Ils l'ont voulu_...

»Tout ce que j'écris est inutile, parce que tu veux, selon ta

philosophie, gouverner toutes ces choses avec ta raison, c'est-à-dire

déraisonner avec la raison. Va, continue de te tuer à cette chose, sans

voir que ta main ni ton esprit ne peuvent la saisir, qu'elle ne veut

pas de tes soins.» (30 juin 1530.)

«Dieu a mis cette cause dans un certain lieu que ne connaissait point

ta rhétorique ni ta philosophie. Ce lieu, on l'appelle la foi; là

toutes choses sont inaccessibles à la vue; quiconque veut les rendre

visibles, apparentes et compréhensibles, celui-là ne gagne pour prix

de son travail que des peines et des larmes, comme tu en as gagné.

Dieu a dit qu'il habitait dans les nues, qu'il était assis dans les

ténèbres. Si Moïse avait cherché un moyen d'éviter l'armée de Pharaon,

Israël serait peut-être encore en Égypte... Si nous n'avons pas la

foi, pourquoi ne pas chercher consolation dans la foi d'autrui; car

il y en a nécessairement qui croient, si nous ne croyons pas? Ou bien,

faut-il dire que le Christ nous a abandonnés, avant la consommation des

siècles? S'il n'est pas avec nous, où est-il en ce monde, je vous le

demande? Si nous ne sommes point l'Église ou une partie de l'Église, où

est l'Église? Est-ce Ferdinand, le duc de Bavière, le pape, le Turc et

leurs semblables? Si nous n'avons la parole de Dieu, qui donc l'aura?

Toi, tu ne comprends point toutes ces choses; car Satan te travaille

et te rend faible. Puisse le Christ te guérir! c'est ma sincère et

continuelle prière.» (29 juin.)

«Ma santé est faible... Mais je méprise cet ange de Satan qui vient

souffleter ma chair. Si je ne puis lire ni écrire, au moins je puis

penser et prier, et même me quereller avec le diable; ensuite dormir,

paresser, jouer et chanter. Quant à toi, mon cher Philippe, ne te

macère point pour cette affaire qui n'est point en ta main, mais en

celle d'Un plus puissant à qui personne ne pourra l'enlever.» (31

juillet.)

Mélanchton croyait qu'il était possible de rapprocher les deux partis;

Luther comprit de bonne heure qu'ils étaient irréconciliables. Dans le

commencement de la Réforme, il avait souvent réclamé les conférences

et les disputes publiques; il lui fallait alors tout tenter, avant

d'abandonner l'espérance de conserver l'unité chrétienne; mais sur

la fin de sa vie, dès le temps même de la diète d'Augsbourg, il se

prononçait contre tous ces combats de parole, où le vaincu ne veut

jamais avouer sa défaite.

(26 août 1530.) «Je suis contre toute tentative faite pour accorder

les deux doctrines; car c'est chose impossible, à moins que le pape ne

veuille abolir sa papauté. C'est assez pour nous d'avoir rendu raison

de notre croyance et de demander la paix. Pourquoi espérer de les

convertir à la vérité?»

_A Spalatin._ (26 août 1530.) «J'apprends que vous avez entrepris une

œuvre admirable, de mettre d'accord Luther et le pape. Mais le pape ne

le veut pas, et Luther s'y refuse; prenez garde d'y perdre votre temps

et vos peines. Si vous en venez à bout, pour suivre votre exemple, je

vous promets de réconcilier Christ et Bélial.»

Dans une lettre du 21 juillet il écrivait à Mélanchton: «Vous verrez si

j'étais un vrai prophète quand je répétais sans cesse qu'il n'y avait

point d'accord possible entre les deux doctrines, et que ce serait

assez pour nous d'obtenir la paix publique.»

Ces prophéties ne furent pas écoutées; les conférences eurent lieu,

et l'on demanda aux protestans une profession de foi. Mélanchton la

rédigea, en prenant l'avis de Luther sur les points les plus importans.

A Mélanchton. «J'ai reçu votre apologie, et je m'étonne que vous me

demandiez ce qu'il faut céder aux papistes. Pour ce qui est du prince,

et de ce qu'il faut lui accorder si quelque danger le menace, c'est une

autre question. Quant à moi, il a été fait dans cette apologie plus

de concessions qu'il n'était convenable; et s'ils les rejettent, je

ne vois pas que je puisse aller plus loin, à moins que leurs raisons

et leurs livres ne me paraissent meilleurs qu'ils ne m'ont semblé

jusqu'à cette heure. J'emploie les jours et les nuits à cette affaire,

réfléchissant, interprétant, discutant, parcourant toute l'Écriture;

chaque jour augmente ma certitude et me confirme dans ma doctrine.»

(20 septembre 1530.) «Nos adversaires ne nous cèdent pas un poil; et

nous, il ne faut pas seulement que nous leur cédions le canon, les

messes, la communion sous une espèce, la juridiction accoutumée; mais

encore il faudrait avouer que leurs doctrines, leurs persécutions, tout

ce qu'ils ont fait ou pensé, a été juste et légitime, et que c'est à

tort que nous les avons accusés. C'est-à-dire qu'ils veulent que notre

propre témoignage les justifie et nous condamne. Ce n'est pas là

simplement nous rétracter, mais nous maudire trois fois nous-mêmes.»

«... Je n'aime pas que dans cette cause vous vous appuyiez de mes

opinions. Je ne veux être ni paraître votre chef; quand même l'on

interpréterait cela à bien, je ne veux pas de ce nom. Si ce n'est point

votre propre cause, je ne veux pas qu'on dise que c'est la mienne, et

que je vous l'ai imposée. Je la défendrai moi-même, s'il n'y a que moi

qui la soutienne.»

Deux jours avant, il avait écrit à Mélanchton: «Si j'apprends que les

choses vont mal de votre côté, j'aurai peine à m'empêcher d'aller voir

cette formidable rangée des dents de Satan.» Et quelque temps après:

«J'aurais voulu être la victime sacrifiée par ce dernier concile,

comme Jean Huss a été à Constance celle du dernier jour de la fortune

papale.»[a15] (21 juillet 1530.)

La profession de foi des protestans fut présentée à la diète[a16] et «lue

par ordre de César devant tout l'Empire, c'est-à-dire devant tous

les princes et les états de l'Empire. C'est une grande joie pour

moi d'avoir vécu jusqu'à cette heure, que je voie Christ prêché par

ses confesseurs devant une telle assemblée, et dans une si belle

confession.» (6 juillet.)

Cette confession était signée de cinq électeurs, trente princes

ecclésiastiques, vingt-trois princes séculiers, vingt-deux abbés,

trente-deux comtes et barons, trente-neuf villes libres et impériales.

«Le prince électeur de Saxe, le margrave George de Brandebourg, Jean

Frédéric-le-Jeune, landgrave de Hesse; Ernest et François, ducs de

Lunebourg; le prince Wolfgang de Anhalt; les villes de Nuremberg et de

Reutlingen, ont signé la confession..... Beaucoup d'évêques inclinent à

la paix, sans s'inquiéter des sophismes d'Eck et de Faber. L'archevêque

de Mayence est très porté pour la paix[a17]; de même le duc Henri de

Brunswick, qui a invité familièrement Mélanchton à dîner, l'assurant

qu'il ne pouvait nier les articles touchant les deux espèces, le

mariage des prêtres, et l'inutilité d'établir des différences entre les

choses qui servent à la nourriture. Les nôtres avouent que personne

ne s'est montré plus conciliant dans toutes les conférences que

l'Empereur. Il a reçu notre prince non-seulement avec bonté, mais avec

respect.» (6 juillet.)

L'évêque d'Augsbourg, le confesseur même de Charles-Quint, étaient

favorablement disposés pour les luthériens. L'Espagnol disait à

Mélanchton qu'il s'étonnait qu'en Allemagne on contestât la

doctrine de Luther sur la foi, que lui il avait toujours pensé de même

sur ce point (relation de Spalatin sur la diète d'Augsbourg)[r5].

[r5] _Ibid._ t. IX, 414.

Quoi qu'en dise ici Luther des douces dispositions de Charles-Quint,

il termina les discussions en sommant les réformés de renoncer à leurs

erreurs sous peine d'être mis au ban de l'Empire. Il sembla même prêt à

employer la violence et fit un instant fermer les portes d'Augsbourg.

«Si l'Empereur veut faire un édit, qu'il le fasse; après Worms aussi il

en fit un[a18]. Écoutons l'Empereur puisqu'il est l'Empereur, rien de plus.

Que nous importe ce rustre qui veut se poser comme Empereur (il parle

du duc George)?» (15 juillet 1530.)

«Notre cause se défendra mieux de la violence et des menaces, que de

ces ruses sataniques que j'ai craintes, surtout jusqu'à ce jour...

Qu'ils nous rendent Léonard[a19], Keiser et tant d'autres, qu'ils ont si

injustement fait mourir[a20]. Qu'ils nous rendent tant d'âmes perdues par

leur doctrine impie; qu'ils rendent toutes ces richesses qu'ils ont

prises avec leurs trompeuses indulgences et leurs fraudes de toute

espèce. Qu'ils rendent à Dieu sa gloire violée par tant de blasphèmes;

qu'ils rétablissent dans les personnes et dans les mœurs, la pureté

ecclésiastique, si honteusement souillée. Que dirais-je encore? Alors

nous aussi nous pourrons parler _de possessorio_.» (13 juillet.)

«L'Empereur va ordonner simplement que toutes choses soient rétablies

en leur état, que le règne du pape recommence, ce qui excitera, je le

crains, de grands troubles pour la ruine des prêtres et des clercs.

Les villes les plus puissantes, Nuremberg, Ulm, Augsbourg, Francfort,

Strasbourg et douze autres, rejettent ouvertement le décret impérial,

et font cause commune avec nos princes. Tu as entendu parler de

l'inondation de Rome, de celle de Flandre et de Brabant. Ce sont des

signes envoyés de Dieu, mais les impies ne peuvent les comprendre. Tu

sais encore la vision des moines de Spire. Brentius m'écrit qu'à Bade

on a vu dans les airs une armée nombreuse, et sur le flanc de cette

armée un soldat qui brandissait une lance d'un air triomphant, et qui

passa la montagne voisine et le Rhin.» (5 décembre.)

La diète fut à peine dissoute, que les princes protestans se

rassemblèrent à Smalkalde et y conclurent une ligue défensive,

par laquelle ils devaient former un même corps (31 décembre). Ils

protestèrent contre l'élection de Ferdinand au titre de roi des

Romains. On se prépara à combattre[a21]; les contingens furent fixés:

on s'adressa aux rois de France, d'Angleterre et de Danemark. Luther

fut accusé d'avoir poussé les protestans à prendre cette attitude

hostile[a22].

«Je n'ai point conseillé, comme on l'a dit, la résistance à

l'Empereur[a23]. Voici mon avis comme théologien[a24]: Si les juristes

montrent par leurs lois que cela est permis, moi je leur permettrai

de suivre leurs lois. Si l'Empereur a établi dans ses lois, qu'en

pareil cas on peut lui résister, qu'il souffre de la loi que lui-même a

faite... Le prince est une personne politique; s'il agit comme prince,

il n'agit pas comme chrétien, car le chrétien n'est ni prince, ni

homme, ni femme, ni aucune personne de ce monde. Si donc il est permis

au prince, comme prince, de résister à César, qu'il le fasse selon son

jugement et sa conscience. Quant au chrétien, rien ne lui est permis;

il est mort au monde.» (15 janvier 1531.)

En 1531, Luther écrit un mémoire contre un petit livre anonyme

imprimé à Dresde, dans lequel on reprochait aux protestans de s'armer

en secret et de vouloir surprendre les catholiques, pendant que ceux-ci

ne songeaient, disait-on, qu'à la paix et à la concorde[r6].

[r6] _Ibid._ t. IX, 459.

«... On cache soigneusement d'où ce livre vient, personne ne doit le

savoir. Eh bien! je le veux donc ignorer aussi. Je veux avoir le rhume

pour cette fois et ne pas _sentir_ le maladroit pédant. Cependant

j'essaierai toujours mon savoir-faire et je frapperai hardiment sur le

sac: si les coups tombent sur l'âne qui s'y trouve, ce ne sera pas ma

faute; ce n'est pas à lui, c'est au sac, que j'en voulais.

»Qu'il soit vrai ou non que les luthériens se préparent et se

rassemblent, cela ne me regarde pas, ce n'est pas moi qui le leur ai

ordonné ni conseillé; je ne sais pas ce qu'ils font ou ce qu'ils ne

font pas; mais puisque les papistes annoncent par ce livre qu'ils

croient à ces armemens, j'accueille ce bruit avec plaisir et je me

réjouis de leurs illusions et de leurs alarmes; j'augmenterais même

volontiers ces illusions, si je le pouvais, rien que pour les faire

mourir de peur. Si Caïn tue Abel, si Anne et Caïphe persécutent Jésus,

il est juste qu'ils en soient punis. Qu'ils vivent dans les transes,

qu'ils tremblent au bruit d'une feuille, qu'ils voient partout le

fantôme de l'insurrection et de la mort, rien de plus équitable.

»... N'est-il pas vrai, imposteurs, que lorsqu'à Augsbourg les nôtres

présentèrent leur confession de foi, un papiste a dit: Ils nous donnent

là un livre écrit avec de l'encre; je voudrais, moi, qu'on leur

répondît avec du sang?

»N'est-il pas vrai que l'électeur de Brandebourg et le duc George de

Saxe, ont promis à l'Empereur de fournir cinq mille chevaux contre les

luthériens?

»N'est-il pas vrai qu'un grand nombre de prêtres et de seigneurs

ont parié qu'avant la Saint-Michel, c'en serait fait de tous les

luthériens?

»N'est-il pas vrai que l'électeur de Brandebourg a déclaré publiquement

que l'Empereur et tout l'Empire s'emploieraient corps et biens pour

arriver à ce but?...

»Croyez-vous que l'on ne connaisse pas votre édit? que l'on ignore

que par cet édit toutes les épées de l'Empire sont aiguisées et

dégainées, toutes les arquebuses chargées, toute la cavalerie lancée,

pour fondre sur l'électeur de Saxe et son parti, pour tout mettre à

feu et à sang, tout remplir de pleurs et de désolation? voilà votre

édit, voilà vos entreprises meurtrières scellées de votre sceau et

de vos armes, et vous voulez que l'on appelle cela de la paix, vous

osez accuser les luthériens de troubler le bon accord? O impudence, ô

hypocrisie sans bornes!... Mais je vous entends: vous voudriez que les

nôtres ne s'apprêtassent point à la guerre dont leurs ennemis mortels

les menacent depuis si long-temps, mais qu'ils se laissassent égorger

sans crier ni se défendre, comme des brebis à l'abattoir. Grand merci,

mes bonnes gens! Moi, prédicateur, je dois endurer cela, je le sais

bien, et ceux à qui cette grâce est donnée doivent l'endurer également.

Mais que tous les autres en feront de même, je ne puis le garantir aux

tyrans. Si je donnais publiquement ce conseil aux nôtres, les tyrans

s'en prévaudraient, et je ne veux point leur ôter la peur qu'ils ont

de notre résistance. Ont-ils envie de gagner leurs éperons en nous

massacrant? qu'ils les gagnent donc avec péril comme il convient à de

braves chevaliers. Égorgeurs de leur métier, qu'ils s'attendent du

moins à être reçus comme des égorgeurs...

».... Que l'on m'accuse, ou non, d'être trop violent, je ne m'en soucie

plus[a25]. Je veux que ce soit ma gloire et mon honneur désormais,

que l'on dise de moi comme je tempête et sévis contre les papistes.

Voilà plus de dix ans que je m'humilie et que je donne de bonnes

paroles. A quoi tant de supplications ont-elles servi? A empirer le

mal. Ces rustres n'en sont que plus fiers.—Eh bien! puisqu'ils sont

incorrigibles, puisqu'il n'y a plus espoir d'ébranler leurs infernales

résolutions par la bonté, je romps avec eux, je les poursuivrai de mes

imprécations, sans fin ni repos, jusqu'à ma tombe[a26]. Ils n'auront

plus jamais une bonne parole de moi; je veux qu'on les enterre au bruit

de mes foudres et de mes éclairs.

»Je ne puis plus prier sans maudire. Si je dis, _Que ton nom soit

sanctifié_, il faut que j'ajoute: Maudit soit le nom des papistes et de

tous ceux qui te blasphèment! Si je dis, _Que ton royaume arrive_, je

dois ajouter: Maudits soient la papauté et tous les royaumes qui sont

opposés au tien! Si je dis, _Que ta volonté soit faite_, je dis encore:

Maudits soient et périssent les desseins des papistes et de tous ceux

qui te combattent!... Ainsi je prie ardemment tous les jours, et avec

moi tous les vrais fidèles de Jésus-Christ... Cependant je garde encore

à tout le monde un cœur bon et aimant, et mes plus grands ennemis

eux-mêmes le savent bien.

»Souvent la nuit, quand je ne puis dormir, je cherche dans mon lit,

avec douleur et anxiété, comment on pourrait encore déterminer les

papistes à la pénitence avant le jugement terrible qui les menace. Mais

il semble que cela ne doit pas être. Ils repoussent toute pénitence

et demandent à grands cris notre sang. L'évêque de Saltzbourg a dit

à maître Philippe, à la diète d'Augsbourg: «Pourquoi disputer si

long-temps? Nous savons bien que vous avez raison.» Et un autre jour:

«Vous ne voulez pas céder, nous non plus, il faut donc qu'un parti

extermine l'autre. Vous êtes le petit et nous le grand: nous verrons

qui aura le dessus.» Jamais je n'aurais cru qu'on pût dire de telles

paroles.»

CHAPITRE II.

1534-1536.

Anabaptistes de Munster[a27].

Pendant que les deux grandes ligues des princes sont en présence,

et semblent se défier, un tiers s'élève entre deux, pour l'effroi

commun des deux partis. Cette fois, c'est encore le peuple, comme dans

la guerre des paysans, mais un peuple organisé, maître d'une riche

cité. La _jacquerie_ du Nord, plus systématique que celle du Midi,

produit l'idéal de la démagogie allemande du seizième siècle, une

royauté biblique, un David populaire, un messie artisan. Le mystique

compagnonnage allemand intronise un tailleur.

L'entreprise du tailleur fut hardie, mais non absurde. L'anabaptisme

avait de grandes forces. Il n'éclata que dans Munster; mais il était

répandu dans la Westphalie, dans le Brabant, la Gueldre, la Hollande,

la Frise, et tout le littoral de la Baltique jusqu'en Livonie.

Les Anabaptistes formulèrent la malédiction que les paysans vaincus

avaient jetée sur Luther. Ils détestèrent en lui l'ami de la noblesse,

le soutien de l'autorité civile, le _remora_ de la Réforme. «Quatre

prophètes, deux vrais et deux faux; les vrais sont David et Jean de

Leyde; les faux, le pape et Luther, mais Luther est pire que le pape.»

_Comment l'Évangile a d'abord pris naissance à Munster, et comment il y

a fini après la destruction des anabaptistes[r7]. Histoire véritable

et bien digne d'être lue et conservée dans la mémoire (car l'esprit des

anabaptistes de Munster vit encore), décrite par Henricus Dorpius de

cette ville._ Nous nous contenterons de donner un extrait de ce prolixe

récit:

[r7] _Ibid._ t. II, 391, 199.

La réforme commença à Munster en 1532, par Rothmann, prédicateur

luthérien ou zwinglien. Elle y eut un si grand succès, que l'évêque

cédant à l'intercession du landgrave de Hesse, accorda aux évangéliques

six de ses églises. Plus tard, un garçon tailleur, Jean de Leyde, y

apporta la doctrine des anabaptistes, et la propagea dans quelques

familles. Il fut aidé dans son œuvre par un prédicateur nommé

Hermann Stapraeda, de Moersa, anabaptiste comme lui. Bientôt leurs

assemblées secrètes devinrent si nombreuses, que les catholiques et les

réformés en furent également alarmés, et chassèrent les anabaptistes

de la ville. Mais ceux-ci revinrent plus hardis; ils intimidèrent le

conseil, et l'obligèrent de fixer un jour où il y aurait discussion

publique dans la maison commune, sur le baptême des enfans. Dans

cette discussion, le pasteur Rothmann passa du côté des anabaptistes,

et devint lui-même un de leurs chefs... Un jour, un autre de leurs

prédicateurs se met à courir dans les rues, en criant: «Faites

pénitence, faites pénitence, amendez-vous, faites-vous baptiser, ou

Dieu va vous punir!» Soit crainte, soit zèle religieux, beaucoup de

gens qui entendirent ces cris, se hâtèrent de demander le baptême.

Alors les anabaptistes remplissent le marché en criant: «Sus aux

païens qui ne veulent pas du baptême!» Ils s'emparent des canons, des

munitions, de la maison de ville, et maltraitent les catholiques et

les luthériens qu'ils rencontrent. Ceux-ci se forment en nombre et

attaquent les anabaptistes à leur tour. Après divers combats sans

résultat, les deux partis éprouvèrent le besoin de se rapprocher, et

convinrent que chacun serait libre de professer sa croyance. Mais les

anabaptistes n'observèrent point ce traité; ils écrivirent sous main

à tous ceux de leur secte qui étaient dans les villes voisines pour

les faire venir à Munster. «Quittez ce que vous avez, écrivaient-ils;

maisons, femmes, enfans, laissez tout pour venir à nous. Tout ce que

vous aurez abandonné, vous sera rendu au décuple...» Quand les riches

s'aperçurent que la ville se remplissait d'étrangers, ils en sortirent

comme ils purent, n'y laissant de leur parti que les gens du bas

peuple. (carême de l'année 1534.)

Les anabaptistes, enhardis par leur départ et par les renforts qui leur

étaient arrivés, déposèrent aussitôt le conseil de ville qui était

luthérien, et en composèrent un d'hommes de leur parti.

Quelques jours plus tard, ils pillèrent les églises et les couvens, et

coururent la ville en tumulte, armés de hallebardes, d'arquebuses et de

bâtons, criant comme des furieux: «Faites pénitence, faites pénitence!»

et après: «Hors la ville, impies! hors la ville, ou l'on vous assomme!»

Ainsi ils chassèrent sans pitié tout ce qui n'était pas des leurs.

Ni vieillard ni femme enceinte, ne fut excepté. Un grand nombre de

ces pauvres fugitifs tombèrent entre les mains de l'évêque, qui se

préparait à assiéger la ville. Sans avoir égard à ce qu'ils n'étaient

point du parti des anabaptistes, il les fit emprisonner; beaucoup

d'entre eux furent même cruellement mis à mort.

Les anabaptistes étant maîtres de la ville, leur prophète suprême, Jean

de Matthiesen, ordonna que tout le monde mît son avoir en commun, sans

rien céler, sous peine de la vie. Le peuple eut peur et obéit. Les

biens des fugitifs furent saisis de même. Ce prophète décida encore

que l'on ne garderait aucun autre livre que la Bible et le Nouveau

Testament. Tous les autres qu'on put trouver furent brûlés dans la cour

de la cathédrale. Ainsi le voulait le Père du ciel, disait le prophète.

On en brûla au moins pour vingt mille florins.

Un maréchal ferrant ayant parlé injurieusement des prophètes, toute la

commune est assemblée sur le marché, et Jean Matthiesen le tue d'un

coup de feu. Peu après, ce prophète court tout seul hors la ville, une

hallebarde à la main, criant que le Père lui a ordonné de repousser les

ennemis. Il avait à peine passé la porte qu'il fut tué.

Jean de Leyde lui succéda comme prophète suprême, et il épousa sa

veuve. Il releva le courage du peuple abattu par la mort de son

prédécesseur. A la Pentecôte, l'évêque fit donner l'assaut, mais il

fut repoussé avec grande perte. Jean de Leyde nomma douze fidèles

(parmi lesquels se trouvaient trois nobles) pour être les anciens dans

Israël... Il déclara aussi que Dieu lui avait révélé des doctrines

nouvelles sur le mariage; il discuta avec les prédicateurs, qui,

enfin, se rangèrent à son avis et prêchèrent trois jours de suite

sur la pluralité des femmes. Un assez grand nombre d'habitans se

déclarèrent contre la nouvelle doctrine, et firent même prisonniers les

prédicateurs avec l'un des prophètes; mais bientôt ils furent obligés

de les relâcher, et quarante-neuf d'entre eux périrent.

A la Saint-Jean de l'année 1534, un nouveau prophète, auparavant

orfèvre à Warendorff, assembla le peuple, et lui annonça qu'il avait eu

une révélation d'après laquelle Jean de Leyde devait régner sur toute

la terre, et occuper le trône de David jusqu'au temps où Dieu le Père

viendrait lui redemander le gouvernement... Les douze anciens furent

déposés et Jean de Leyde proclamé roi.

Plus les anabaptistes prenaient de femmes, plus l'esprit de libertinage

augmentait parmi eux; ils commirent d'horribles excès sur des jeunes

filles de dix, douze et quatorze ans. Ces violences barbares, et les

maux du siége irritèrent une partie du peuple. Plusieurs soupçonnaient

Jean de Leyde d'imposture et songeaient à le livrer à l'évêque. Le roi

redoubla de vigilance et nomma douze ducs chargés de maintenir la ville

dans la soumission (jour des Rois 1535). Il promit à ces douze chefs

qu'ils régneraient à la place de tous les princes de la terre, et il

leur distribua d'avance des électorats et des principautés. Le «noble

landgrave de Hesse» est seul excepté de la proscription; ils espèrent,

disent-ils, qu'il deviendra leur frère... Le roi désigna le jour de

Pâques comme l'époque où la ville serait délivrée.

... L'une des reines ayant dit à ses compagnes qu'elle ne croyait pas

conforme à la volonté de Dieu qu'on laissât ainsi le pauvre peuple

mourir de misère et de faim, le roi la conduisit au marché avec ses

autres femmes, lui ordonna de s'agenouiller au milieu de ses compagnes

prosternées comme elle, et lui trancha la tête. Les autres reines

chantèrent: _Gloire à Dieu au haut des cieux!_ et tout le peuple se

mit à danser autour. Cependant il n'avait plus à manger que du pain

et du sel! Vers la fin du siége, la famine fut si grande que l'on y

distribuait régulièrement la chair des morts; on n'exceptait que ceux

qui avaient eu des maladies contagieuses. A la Saint-Jean de l'année

1535, l'évêque apprit d'un transfuge, le moyen d'attaquer la ville avec

avantage. Elle fut prise le jour même de la Saint-Jean, et, après une

résistance opiniâtre, les anabaptistes furent massacrés. Le roi, ainsi

que son vicaire et son lieutenant, fut emmené entre deux chevaux, une

chaîne double au cou, la tête et les pieds nus... L'évêque l'interpella

durement sur l'horrible désastre dont il était cause; il lui répondit:

«François de Waldeck (c'était son nom), si les choses avaient été à mon

gré, ils seraient tous morts de faim, avant que je t'eusse livré la

ville.»

Nous trouvons beaucoup d'autres détails intéressans dans une pièce

insérée au second volume des œuvres allemandes de Luther (édition

de Witt.) sous le titre suivant: _Nouvelle sur les anabaptistes de

Munster_[r8].

[r8] _Ibid._ t. II, 328.

«... Huit jours après que l'assaut a été repoussé par les anabaptistes,

le roi a commencé son règne en s'entourant d'une cour complète, à

l'égal d'un prince séculier. Il a institué des maîtres de cérémonies,

des maréchaux, des huissiers, des maîtres de cuisine, des fourriers,

des chanceliers, des orateurs (_redner_), des serviteurs pour la table,

des échansons, etc.

»Une de ses femmes a été élevée au rang de reine, et elle a également

sa cour à elle. C'est une belle et noble femme de Hollande, mariée

auparavant à un autre prophète qui a été tué devant Munster et de qui

elle est encore enceinte.

»Le roi a en outre trente et un chevaux couverts de draps d'or. Il

s'est fait faire des habits précieux en or et en argent avec les

ornemens de l'église. Son écuyer est paré comme lui de vêtemens

superbes pris de ces ornemens, et il porte en outre des bagues d'or; de

même la reine avec ses vierges et ses femmes.

»Lorsque le roi, dans sa majesté, traverse la ville à cheval, des pages

l'accompagnent: l'un porte à son côté droit la couronne et la Bible,

l'autre une épée nue. L'un d'eux est le fils de l'évêque de Munster. Il

est prisonnier et il sert le roi dans sa chambre.

»Le roi a de même dans sa triple couronne surmontée d'une chaîne d'or

et de pierreries, la figure du monde percée d'une épée d'or et d'une

épée d'argent. Au milieu du pommeau des deux épées se trouve une petite

croix sur laquelle est écrit: _Un roi de la justice sur le monde_. La

reine porte les mêmes ornemens.

»En cet appareil le roi se rend trois fois par semaine au marché, où

il monte sur un siége élevé qu'on a fait exprès. Le lieutenant du roi,

nommé Knipperdolling, se tient une marche plus bas, puis viennent les

conseillers. Celui qui a affaire au roi s'incline deux fois, se laisse

tomber à terre à la troisième, et expose ensuite ce qu'il a à dire.

»Un mardi ils ont célébré la sainte Cène dans la _cour du dôme_; ils

étaient à table au nombre de près de quatre mille deux cents. Trois

plats furent servis: à savoir du bouilli, du jambon et du rôti; le roi

et ses femmes et tous leurs domestiques servirent les convives.

»Après le repas, le roi et la reine prirent du gâteau de froment,

le rompirent et en donnèrent aux autres, disant: «Prenez, mangez et

annoncez la mort du Seigneur.» De même ils prirent une cruche de vin,

disant: «Prenez, buvez-en tous et annoncez la mort du Seigneur.»

»Les convives rompirent de même des gâteaux, et se les présentèrent

les uns aux autres en prononçant ces paroles: «Frère et sœur, prends

et mange. De même que Jésus-Christ s'est dévoué pour moi, de même je

veux me dévouer pour toi; et de même que dans ce gâteau les grains de

froment sont joints, et que les raisins ont été unis pour former ce

vin, de même nous aussi nous sommes unis.» Ils s'exhortaient en même

temps à ne rien dire de frivole, ni qui fût contraire à la loi du

Seigneur. Ensuite ils remercièrent Dieu, d'abord par des prières, et

puis par des cantiques, surtout par le cantique: _Gloire à Dieu au

haut des cieux!_ Le roi et ses femmes, avec leurs serviteurs, se mirent

à table également, ainsi que ceux qui revenaient de la garde.

»Quand tout fut fini, le roi demanda à l'assemblée s'ils étaient tous

disposés à faire et à souffrir la volonté du Père. Ils répondirent

tous: _Oui_. Puis le prophète Jean de Warendorff se leva, et dit: «Que

Dieu lui avait ordonné d'envoyer quelques-uns d'entre eux pour annoncer

les miracles dont ils avaient été témoins.» Le même prophète ajouta

que, selon l'ordre de Dieu, ceux qu'il nommerait devaient se rendre

dans quatre villes de l'Empire, et y prêcher... On donna à chacun un

fenin d'or de la valeur de neuf florins avec de la monnaie ordinaire

pour le voyage, et ils partirent le soir même.

Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome II · 第 1 / 18 段