CHAPITRE XII.

_Si l'intolérance fut de Droit Divin dans le Judaïsme, & si elle fut

toujours mise en pratique?_

[Deutér. Chap. 14.]

On appelle, je crois _Droit Divin_, les préceptes que Dieu a donnés

lui-même. Il voulut que les Juifs mangeassent un agneau cuit avec des

laitues, & que les Convives le mangeassent debout, un bâton à la main,

en commémoration du _Phase_; il ordonna que la consécration du grand

Prêtre se ferait en mettant du sang à son oreille droite, à sa main

droite, & à son pied droit; coutumes extraordinaires pour nous, mais non

pas pour l'antiquité; il voulut qu'on chargeât le bouc _Hazazel_ des

iniquités du Peuple; il défendit qu'on se nourrît de poissons sans

écailles, de porcs, de lievres, de hérissons, de hiboux, de griffons,

d'ixions, &c.

Il institua les fêtes, les cérémonies; toutes ces choses, qui semblaient

arbitraires aux autres Nations, & soumises au droit positif, à l'usage,

étant commandées par Dieu même, devenaient un droit divin pour les

Juifs, comme tout ce que JESUS-CHRIST, fils de _Marie_, fils de DIEU,

nous a commandé, est de droit divin pour nous.

Gardons-nous de rechercher ici pourquoi Dieu a substitué une Loi

nouvelle à celle qu'il avait donnée à _Moïse_, & pourquoi il avait

commandé à _Moïse_, plus de choses qu'au Patriarche _Abraham_, & plus à

_Abraham_ qu'à _Noé_.[23] Il semble qu'il daigne se proportionner aux

temps & à la population du Genre-humain; c'est une gradation paternelle:

mais ces abymes sont trop profonds pour notre débile vue; tenons-nous

dans les bornes de notre sujet; voyons d'abord ce qu'était l'Intolérance

chez les Juifs.

[23] Dans l'idée que nous avons de faire sur cet Ouvrage quelques

Notes utiles, nous remarquerons ici, qu'il est dit que Dieu fit une

alliance avec _Noé_, & avec tous les animaux; & cependant il permet à

_Noé_ de _manger de tout ce qui a vie & mouvement_; il excepte

seulement le sang, dont il ne permet pas qu'on se nourrisse. Dieu

ajoute, _qu'il tirera vengeance de tous les animaux qui auront répandu

le sang de l'homme_.

On peut inférer de ces passages & de plusieurs autres ce que toute

l'antiquité a toujours pensé jusqu'à nos jours, & ce que tous les

hommes sensés pensent, que les animaux ont quelques connaissances.

Dieu ne fait point un pacte avec les arbres & avec les pierres, qui

n'ont point de sentiment; mais il en fait un avec les animaux, qu'il a

daigné douer d'un sentiment souvent plus exquis que le nôtre, & de

quelques idées nécessairement attachées à ce sentiment. C'est pourquoi

il ne veut pas qu'on ait la barbarie de se nourrir de leur sang, parce

qu'en effet le sang est la source de la vie, & par conséquent du

sentiment. Privez un animal de tout son sang, tous ses organes restent

sans action. C'est donc avec très-grande raison que l'Ecriture dit en

cent endroits que l'ame, c'est-à-dire, ce qu'on appellait l'ame

sensitive, est dans le sang; & cette idée si naturelle a été celle de

tous les Peuples.

C'est sur cette idée qu'est fondée la commisération que nous devons

avoir pour les animaux. Des sept Préceptes des _Noachides_, admis chez

les Juifs, il y en a un qui défend de manger le membre d'un animal en

vie. Ce précepte prouve que les hommes avaient eu la cruauté de

mutiler les animaux pour manger leurs membres coupés, & qu'ils les

laissaient vivre, pour se nourrir successivement des parties de leur

corps. Cette coutume subsista en effet chez quelques Peuples barbares,

comme on le voit par les sacrifices de l'Isle de Chio, à _Bacchus

Omadios_, le mangeur de chair crue. Dieu, en permettant que les

animaux nous servent de pâture, recommande donc quelque humanité

envers eux. Il faut convenir qu'il y a de la barbarie à les faire

souffrir, & il n'y a certainement que l'usage qui puisse diminuer en

nous l'horreur naturelle d'égorger un animal que nous avons nourri de

nos mains. Il y a toujours eu des Peuples qui s'en sont fait un grand

scrupule: ce scrupule dure encore dans la presqu'Isle de l'Inde; toute

la secte de _Pithagore_, en Italie & en Grece, s'abstint constamment

de manger de la chair. _Porphire_, dans son Livre de l'abstinence,

reproche à son Disciple de n'avoir quitté sa secte que pour se livrer

à son appétit barbare.

Il faut, ce me semble, avoir renoncé à la lumiere naturelle, pour oser

avancer que les bêtes ne sont que des machines. Il y a une

contradiction manifeste à convenir que Dieu a donné aux bêtes tous les

organes du sentiment, & à soutenir qu'il ne leur a point donné de

sentiment.

Il me paraît encore qu'il faut n'avoir jamais observé les animaux,

pour ne pas distinguer chez eux les différentes voix du besoin, de la

souffrance, de la joye, de la crainte, de l'amour, de la colere, & de

toutes leurs affections; il serait bien étrange qu'elles exprimassent

si bien ce qu'elles ne sentiraient pas.

Cette remarque peut fournir beaucoup de réflexions aux esprits

exercés, sur le pouvoir & la bonté du Créateur, qui daigne accorder la

vie, le sentiment, les idées, la mémoire aux êtres que lui-même a

organisés de sa main toute-puissante. Nous ne savons ni comment ces

organes se sont formés, ni comment ils se développent, ni comment on

reçoit la vie, ni par quelles Loix les sentiments, les idées, la

mémoire, la volonté sont attachés à cette vie: & dans cette profonde &

éternelle ignorance, inhérente à notre nature, nous disputons sans

cesse, nous nous persécutons les uns les autres, comme les taureaux

qui se battent avec leurs cornes, sans savoir pourquoi & comment ils

ont des cornes.

[Amos, Chap. 5, v. 26.]

[Jérém. Chap. 7, v. 22.]

[Actes des Ap. Ch. 7, v. 42.]

Il est vrai que dans l'Exode, les Nombres, le Lévitique, le Deutéronome,

il y a des Loix très-séveres sur le Culte, & des châtiments plus séveres

encore. Plusieurs Commentateurs ont de la peine à concilier les récits

de _Moïse_ avec les passages de _Jérémie_ & d'_Amos_, & avec le célebre

Discours de _St. Etienne_, rapporté dans les Actes des Apôtres. _Amos_

dit que les Juifs adorerent toujours dans le Désert _Moloc_, _Remphan_

& _Kium_. _Jérémie_ dit expressément, que Dieu ne demanda aucun

sacrifice à leurs peres quand ils sortirent d'Egypte. _St. Etienne_,

dans son Discours aux Juifs, s'exprime ainsi: «Ils adorerent l'Armée du

Ciel, ils n'offrirent ni sacrifices ni hosties dans le Désert pendant

quarante ans, ils porterent le Tabernacle du Dieu _Moloc_, & l'astre de

leur Dieu _Rempham_.

[Deutér. Chap. 12, v. 8.]

D'autres Critiques inferent du culte de tant de Dieux étrangers, que ces

Dieux furent tolérés par _Moïse_, & ils citent en preuves ces paroles du

Deutéronome: _Quand vous serez dans la Terre de Canaan, vous ne ferez

point comme nous faisons aujourd'hui, où chacun fait ce qui lui semble

bon_.[24]

[24] Plusieurs Ecrivains concluent témérairement de ce passage, que le

chapitre concernant le Veau d'or (qui n'est autre chose que le Dieu

_Apis_) a été ajouté aux livres de _Moïse_, ainsi que plusieurs autres

Chapitres.

_Aben-Ezra_ fut le premier qui crut prouver que le Pentateuque avait

été rédigé du temps des Rois. _Volaston_, _Colins_, _Tindale_,

_Shaftsburi_, _Bolingbroke_, & beaucoup d'autres ont allégué que l'art

de graver ses pensées sur la pierre polie, sur la brique, sur le

plomb, ou sur le bois, était la seule maniere d'écrire: ils disent

que, du temps de _Moïse_, les Chaldéens & les Egyptiens n'écrivaient

pas autrement, qu'on ne pouvait alors graver que d'une maniere

très-abrégée, & en hiéroglyfes, la substance des choses qu'on voulait

transmettre à la postérité, & non pas des histoires détaillées; qu'il

n'était pas possible de graver de gros livres dans un désert où l'on

changeait si souvent de demeure, où l'on n'avait personne qui pût ni

fournir des vêtements, ni les tailler, ni même raccommoder les

sandales, & où Dieu fut obligé de faire un miracle de quarante années

pour conserver les vêtements & les chaussures de son Peuple. Ils

disent qu'il n'est pas vraisemblable qu'on eût tant de Graveurs de

caracteres, lorsqu'on manquait des Arts les plus nécessaires, & qu'on

ne pouvait même faire du pain: & si on leur dit que les colonnes du

Tabernacle étaient d'airain, & les chapiteaux d'argent massif, ils

répondent que l'ordre a pu en être donné dans le Désert, mais qu'il ne

fut exécuté que dans des temps plus heureux.

Ils ne peuvent concevoir que ce Peuple pauvre ait demandé un veau d'or

massif pour l'adorer au pied de la montagne même où Dieu parlait à

_Moïse_, au milieu des foudres & des éclairs que ce Peuple voyait, &

au son de la trompette céleste qu'il entendait. Ils s'étonnent que la

veille du jour même où _Moïse_ descendit de la montagne, tout ce

Peuple se soit adressé au frere de _Moïse_ pour avoir un veau d'or

massif. Comment _Aaron_ le jetta-t-il en fonte en un seul jour?

Comment ensuite _Moïse_ le réduisit-il en poudre? Ils disent qu'il est

impossible à tout Artiste de faire en moins de trois mois une statue

d'or, & que pour la réduire en poudre qu'on puisse avaler, l'art de la

chymie la plus savante ne suffit pas; ainsi, la prévarication

d'_Aaron_, & l'opération de _Moïse_ auraient été deux miracles.

L'humanité, la bonté de cœur qui les trompe, les empêche de croire

que _Moïse_ ait fait égorger vingt-trois mille personnes pour expier

ce péché: ils n'imaginent pas que vingt-trois mille hommes se soient

ainsi laissés massacrer par des Lévites, à moins d'un troisieme

miracle. Enfin, ils trouvent étrange qu'_Aaron_, le plus coupable de

tous, ait été récompensé du crime dont les autres étaient si

horriblement punis, & qu'il ait été fait grand Prêtre, tandis que les

cadavres de vingt-trois mille de ses freres sanglants, étaient

entassés au pied de l'Autel où il allait sacrifier.

Ils font les mêmes difficultés sur les vingt-quatre mille Israélites

massacrés par l'ordre de _Moïse_, pour expier la faute d'un seul qu'on

avait surpris avec une fille Moabite. On voit tant de Rois Juifs, &

sur-tout _Salomon_, épouser impunément des étrangeres, que ces

critiques ne peuvent admettre que l'alliance d'une Moabite ait été un

si grand crime: _Ruth_ était Moabite, quoique sa famille fût

originaire de Béthléem; la sainte Ecriture l'appelle toujours _Ruth la

Moabite_: cependant elle alla se mettre dans le lit de _Booz_ par le

conseil de sa mere, elle en reçut six boisseaux d'orge, l'épousa

ensuite, & fut l'aïeule de _David_. _Raab_ était non-seulement

étrangere, mais une femme publique; la Vulgate ne lui donne d'autre

titre que celui de _meretrix_; elle épousa _Salomon_, Prince de Juda;

& c'est encore de ce _Salomon_ que _David_ descend. On regarde même

_Raab_ comme la figure de l'Eglise Chrétienne; c'est le sentiment de

plusieurs Peres, & sur-tout d'_Origene_ dans sa 7e. homélie sur

_Josué_.

_Bethzabé_, femme d'_Urie_, de laquelle _David_ eut _Salomon_, était

Ethéenne. Si vous remontez plus haut, le Patriarche _Juda_, épousa une

femme Cananéenne; ses enfants eurent pour femme _Thamar_, de la race

d'_Aram_: cette femme, avec laquelle _Juda_ commit, sans le savoir, un

inceste, n'était pas de la race d'_Israël_.

Ainsi notre Seigneur JESUS-CHRIST daigna s'incarner chez les Juifs

dans une famille dont cinq étrangers étaient la tige, pour faire voir

que les Nations étrangeres auraient part à son héritage.

Le Rabin _Aben-Ezra_ fut, comme on l'a dit, le premier qui osa

prétendre que le Pentateuque avait été rédigé long-temps après

_Moïse_: il se fonde sur plusieurs passages. «Les Cananéens étaient

alors dans ce Pays. La montagne de Moria, appellée la montagne de

Dieu. Le lit de _Og_, Roi de Bazan, se voit encore en _Rabath_, & il

appella tout ce Pays de Bazan, les Villages de Jaïr,

jusqu'aujourd'hui. Il ne s'est jamais vu de Prophete en Israël comme

_Moïse_. Ce sont ici les Rois qui ont régné en Edom avant qu'aucun Roi

régnât sur Israël.» Il prétend que ces passages, où il est parlé des

choses arrivées après _Moïse_, ne peuvent être de _Moïse_. On répond à

ces objections, que ces passages sont des Notes ajoutées long-temps

après par les Copistes.

_Newton_, de qui d'ailleurs on ne doit prononcer le nom qu'avec

respect, mais qui a pu se tromper, puisqu'il était homme, attribue

dans son Introduction à ses Commentaires sur _Daniel_ & sur _St.

Jean_, les Livres de _Moïse_, de _Josué_ & des _Juges_, à des Auteurs

sacrés très-postérieurs; il se fonde sur le chap. 36 de la Genese, sur

quatre chapitres des Juges, 17. 18. 19. 21; sur _Samuel_, chap. 8; sur

les Chroniques, chap. 2; sur le Livre de _Ruth_, chap. 4. En effet, si

dans le chap. 36 de la Genese il est parlé des Rois, s'il en est fait

mention dans les Livres des juges, si dans le Livre de _Ruth_ il est

parlé de _David_, il semble que tous ces Livres ayent été rédigés du

temps des Rois. C'est aussi le sentiment de quelques Théologiens, à la

tête desquels est le fameux _Le Clerc_. Mais cette opinion n'a qu'un

petit nombre de Sectateurs, dont la curiosité fonde ces abymes. Cette

curiosité, sans doute, n'est pas au rang des devoirs de l'homme.

Lorsque les savants & les ignorants, les Princes & les Bergers,

paraîtront après cette courte vie devant le Maître de l'éternité:

chacun de nous alors, voudra avoir été juste, humain, compatissant,

généreux: nul ne se vantera d'avoir su précisément en quelle année le

Pentateuque fut écrit, & d'avoir démêlé le Texte des Notes qui étaient

en usage chez les Scribes. Dieu ne nous demandera pas si nous avons

pris parti pour les Massoretes contre le Talmud, si nous n'avons

jamais pris un _caph_ pour un _beth_, un _yod_ pour un _vaü_, un

_daleth_ pour un _res_: certes il nous jugera sur nos actions, & non

sur l'intelligence de la Langue Hébraïque. Nous nous en tenons

fermement à la décision de l'Eglise, selon le devoir raisonnable d'un

fidele.

[Levit. Chap. 17.]

[Lévit. Chap. 18 v. 23.]

Finissons cette Note par un passage important du Lévitique, Livre

composé après l'adoration du Veau d'or. Il ordonne aux Juifs de ne

plus adorer les velus, _les boucs avec lesquels même ils ont commis

des abominations infames_. On ne sait si cet étrange culte venait

d'Egypte, Patrie de la superstition & du sortilege; mais on croit que

la coutume de nos prétendus Sorciers d'aller au Sabath, d'y adorer un

bouc, & de s'abandonner avec lui à des turpitudes inconcevables, dont

l'idée fait horreur, est venue des anciens Juifs: en effet, ce furent

eux qui enseignerent dans une partie de l'Europe la sorcellerie. Quel

Peuple! Une si étrange infamie semblait mériter un châtiment pareil à

celui que le veau d'or leur attira, & pourtant le Législateur se

contente de leur faire une simple défense. On ne rapporte ici ce fait

que pour faire connaître la Nation Juive: il faut que la bestialité

ait été commune chez elle, puisqu'elle est la seule Nation connue chez

qui les Loix ayent été forcées de prohiber un crime qui n'a été

soupçonné ailleurs par aucun Législateur.

Il est à croire que dans les fatigues & dans la pénurie que les Juifs

avaient essuyées dans les Déserts de Pharan, d'Oreb, & de Cadés-barné,

l'espece féminine, plus faible que l'autre, avait succombé. Il faut

bien qu'en effet les Juifs manquassent de filles, puisqu'il leur est

toujours ordonné, quand ils s'emparent d'un Bourg ou d'un Village,

soit à gauche, soit à droite du Lac Asphaltide, de tuer tout, excepté

les filles nubiles.

Les Arabes qui habitent encore une partie de ces Déserts, stipulent

toujours dans les Traités qu'ils font avec les caravanes, qu'on leur

donnera des filles nubiles. Il est vraisemblable que les jeunes gens

dans ces Pays affreux pousserent la dépravation de la Nature humaine,

jusqu'à s'accoupler avec des chevres, comme on le dit de quelques

Bergers de la Calabre.

Il reste maintenant à savoir si ces accouplements avaient produit des

monstres, & s'il y a quelque fondement aux anciens Contes des Satyres,

des Faunes, des Centaures & des Minotaures: l'Histoire le dit; la

Physique ne nous a pas encore éclairés sur cet article monstrueux.

Ils appuyent leur sentiment sur ce qu'il n'est parlé d'aucun acte

religieux du Peuple dans le Désert: point de Pâque célébrée, point de

Pentecôte; nulle mention qu'on ait célébré la fête des Tabernacles,

nulle Priere publique établie; enfin, la Circoncision, ce sceau de

l'alliance de DIEU avec _Abraham_, ne fut point pratiquée.

[Josué, Ch. 14. v. 15 & suiv.]

Ils se prévalent encore de l'Histoire de _Josué_. Ce conquérant dit aux

Juifs: «L'option vous est donnée, choisissez quel parti il vous plaîra,

ou d'adorer les Dieux que vous avez servis dans le Pays des Amorrhéens,

ou ceux que vous avez reconnus en Mésopotamie. Le Peuple répond: Il n'en

sera pas ainsi, nous servirons _Adonaï_. _Josué_ leur repliqua: Vous

avez choisi vous-mêmes, ôtez donc du milieu de vous les Dieux

étrangers.» Ils avaient donc eu incontestablement d'autres Dieux

qu'_Adonaï_ sous _Moïse_.

Il est très-inutile de réfuter ici les Critiques qui pensent que le

Pentateuque ne fut pas écrit par _Moïse_; tout a été dit dès long-temps

sur cette matiere; & quand même quelque petite partie des Livres de

_Moïse_ aurait été écrite du temps des Juges ou des Rois, ou des

Pontifes, ils n'en seraient pas moins inspirés & moins divins.

C'est assez, ce me semble, qu'il soit prouvé par la Ste. Ecriture, que

malgré la punition extraordinaire attirée aux Juifs par le culte

d'_Apis_, ils conserverent long-temps une liberté entiere: peut-être

même que le massacre que _Moïse_ fit de vingt-trois mille hommes pour le

veau érigé par son frere, lui fit comprendre qu'on ne gagnait rien par

la rigueur, & qu'il fut obligé de fermer les yeux sur la passion du

Peuple pour les Dieux étrangers.

[Nomb. Chap. 21, v. 9.]

Lui-même semble bientôt transgresser la Loi qu'il a donnée. Il a défendu

tout simulacre, cependant il érige un serpent d'airain. La même

exception à la Loi se trouve depuis dans le Temple de _Salomon_; ce

Prince fait sculpter douze bœufs qui soutiennent le grand bassin du

Temple; des Chérubins sont posés dans l'Arche, ils ont une tête d'aigle

& une tête de veau; & c'est apparemment cette tête de veau mal faite,

trouvée dans le Temple par les Soldats Romains, qui fit croire

long-temps que les Juifs adoraient un âne.

[Liv. IV. des Rois, Chap. 16.]

En vain le culte des Dieux étrangers est défendu; _Salomon_ est

paisiblement idolâtre. _Jéroboam_, à qui Dieu donna dix parts du

Royaume, fait ériger deux veaux d'or, & regne vingt-deux ans, en

réunissant en lui les dignités de Monarque & de Pontife. Le petit

Royaume de Juda dresse sous _Roboam_ des Autels étrangers & des statues.

Le saint Roi _Asa_ ne détruit point les hauts lieux. Le Grand-Prêtre

_Urias_ érige dans le Temple, à la place de l'Autel des holocaustes, un

Autel du Roi de Syrie. On ne voit, en un mot, aucune contrainte sur la

Religion. Je sais que la plupart des Rois Juifs s'exterminerent,

s'assassinerent les uns les autres; mais ce fut toujours pour leur

intérêt, & non pour leur créance.

[Liv. III. des Rois, Chap. 18, v. 38 & 40.]

[Liv. IV. des Rois, Chap. 2, v. 24.]

Il est vrai que parmi les Prophetes il y en eut qui intéresserent le

Ciel à leur vengeance. _Elie_ fit descendre le feu céleste pour consumer

le Prêtre de _Baal_; _Elisée_ fit venir des ours pour dévorer

quarante-deux petits enfants qui l'avaient appellé _tête chauve_: mais

ce sont des miracles rares, & des faits qu'il serait un peu dur de

vouloir imiter.

[Nomb. Chap. 31.]

On nous objecte encore que le Peuple Juif fut très-ignorant &

très-barbare. Il est dit que dans la guerre qu'il fit aux

Madianites, [25]_Moïse_ ordonna de tuer tous les enfants mâles & toutes

les meres, & de partager le butin. Les vainqueurs trouverent dans le

camp 675000 brebis, 72000 bœufs, 61000 ânes, & 32000 jeunes filles; ils

en firent le partage, & tuerent tout le reste. Plusieurs Commentateurs

même prétendent que trente-deux filles furent immolées au Seigneur:

_cesserunt in partem Domini triginta duæ animæ_.

[25] Madian n'était point compris dans la Terre promise: c'est un

petit canton de l'Idumée, dans l'Arabie pétrée; il commence vers le

Septentrion, au Torrent d'Arnon, & finit au Torrent de Zared, au

milieu des rochers, & sur le rivage oriental du Lac Asphaltide. Ce

Pays est habité aujourd'hui par une petite horde d'Arabes: il peut

avoir huit lieues ou environ de long, & un peu moins en largeur.

[Ezéch. Chap. 39, v. 18.]

En effet, les Juifs immolaient des hommes à la Divinité, témoin le

sacrifice de _Jephté_,[26] témoin le Roi _Agag_,[27] coupé en morceaux

par le Prêtre _Samuel_. _Ezéchiel_ même leur promet, pour les

encourager, qu'ils mangeront de la chair humaine. _Vous mangerez_,

dit-il, _le cheval & le Cavalier, vous boirez le sang des Princes_. On

ne trouve dans toute l'Histoire de ce Peuple aucun trait de générosité,

de magnanimité, de bienfaisance; mais il s'échappe toujours dans le

nuage de cette barbarie, si longue & si affreuse, des rayons d'une

tolérance universelle.

[26] Il est certain par le Texte, que _Jephté_ immola sa fille. _Dieu

n'approuva pas ces dévouements_, dit _Don Calmet_, dans sa

Dissertation sur le Vœu de _Jephté; mais lorsqu'on les a faits, il

veut qu'on les exécute, ne fût-ce que pour punir ceux qui les

faisaient, ou pour réprimer la légéreté qu'on aurait eue à les faire,

si on n'en avait pas craint l'exécution_. _St. Augustin_, & presque

tous les Peres, condamnent l'action de _Jephté_: il est vrai que

l'Ecriture dit, qu'_il fut rempli de l'esprit de Dieu_; & _St. Paul_,

dans son Epître aux Hébreux, chap. 11, fait l'éloge de _Jephté_; il le

place avec _Samuel_ & _David_.

_St. Jérôme_, dans son Epître à _Julien_, dit, _Jephté immola sa fille

au Seigneur, & c'est pour cela que l'Apôtre le compte parmi les

Saints_. Voilà de part & d'autre des jugements sur lesquels il ne nous

est pas permis de porter le nôtre; on doit craindre même d'avoir un

avis.

[27]

[Liv. I. des Rois, Chapitre 15.]

On peut regarder la mort du Roi _Agag_ comme un vrai sacrifice. _Saül_

avait fait ce Roi des Amalécites prisonnier de guerre, & l'avait reçu

à composition; mais le Prêtre _Samuel_ lui avait ordonné de ne rien

épargner, il lui avait dit en propres mots. _Tuez tout, depuis l'homme

jusqu'à la femme, jusqu'aux petits enfants, & ceux qui sont encore à

la mammelle._

_Samuel coupa le Roi Agag en morceaux, devant le Seigneur, à Galgal._

«Le zele dont ce Prophete était animé, dit _Don Calmet_, lui mit

l'épée en main dans cette occasion pour venger la gloire du Seigneur,

& pour confondre _Saül_.

On voit dans cette fatale aventure un dévouement, un Prêtre, une

victime; c'était donc un sacrifice.

Tous les Peuples dont nous avons l'histoire, ont sacrifié des hommes à

la Divinité, excepté les Chinois. _Plutarque_ rapporte que les Romains

mêmes en immolerent du temps de la République.

On voit dans les Commentaires de _César_, que les Germains allaient

immoler les ôtages qu'il leur avait donnés, lorsqu'il délivra ces

ôtages par sa victoire.

J'ai remarqué ailleurs que cette violation du Droit des gens envers

les ôtages de _César_, & ces victimes humaines immolées, pour comble

d'horreur, par la main des femmes, dément un peu le panégyrique que

_Tacite_ fait des Germains dans son Traité _De moribus Germanorum_. Il

paraît que dans ce Traité _Tacite_ songe plus à faire la satyre des

Romains, que l'éloge des Germains, qu'il ne connaissait pas.

Disons ici en passant que _Tacite_ aimait encore mieux la satyre que

la vérité. Il veut rendre tout odieux, jusqu'aux actions

indifférentes; & sa malignité nous plaît presque autant que son style,

parce que nous aimons la médisance & l'esprit.

Revenons aux victimes humaines. Nos Peres en immolaient aussi-bien que

les Germains; c'est le dernier degré de la stupidité de notre nature

abandonnée à elle-même, & c'est un des fruits de la faiblesse de notre

jugement. Nous dîmes: Il faut offrir à Dieu ce qu'on a de plus

précieux & de plus beau; nous n'avons rien de plus précieux que nos

enfants; il faut donc choisir les plus beaux & les plus jeunes pour

les sacrifier à la Divinité.

_Philon_ dit que dans la Terre de Canaan on immolait quelquefois ses

enfants, avant que Dieu eût ordonné à _Abraham_ de lui sacrifier son

fils unique _Isaac_ pour éprouver sa foi.

_Sanchoniaton_, cité par _Eusebe_, rapporte que les Phéniciens

sacrifiaient dans les grands dangers le plus cher de leurs enfants, &

qu'_Ilus_ immola son fils _Jehud_ à peu près dans le temps que Dieu

mit la foi d'_Abraham_ à l'épreuve. Il est difficile de percer dans

les ténebres de cette antiquité; mais il n'est que trop vrai que ces

horribles sacrifices ont été presque par-tout en usage; les Peuples ne

s'en sont défaits qu'à mesure qu'ils se sont policés. La politesse

amene l'humanité.

[Juges, Chap. 11, v. 24.]

_Jephté_, inspiré de Dieu, & qui lui immola sa fille, dit aux Ammonites:

_Ce que votre Dieu Chamos vous a donné, ne vous appartient-il pas de

droit? Souffrez donc que nous prenions la Terre que notre Dieu nous a

promise._ Cette déclaration est précise; elle peut mener bien loin;

mais, au moins, elle est une preuve évidente que Dieu tolérait _Chamos_.

Car la sainte Ecriture ne dit pas: Vous pensez avoir droit sur les

Terres que vous dites vous avoir été données par le Dieu _Chamos_; elle

dit positivement: Vous avez droit, _Tibi jure debentur_: ce qui est le

vrai sens de ces paroles hébraïques, _Otho thirasch_.

[Chap. 17 v. dernier.]

L'histoire de _Michas_ & du Lévite, rapportée aux 17 & 18 chapitres du

Livre des Juges, est bien encore une preuve incontestable de la

tolérance & de la liberté la plus grande, admise chez les Juifs. La mere

de _Michas_, femme fort riche d'Ephraïm, avait perdu onze cents pieces

d'argent; son fils les lui rendit: elle voua cet argent au Seigneur, &

en fit faire des idoles; elle bâtit une petite Chapelle, un Lévite

desservit la Chapelle moyennant dix pieces d'argent, une tunique, un

manteau par année & sa nourriture; & _Michas_ s'écria: _C'est maintenant

que Dieu me fera du bien, puisque j'ai chez moi un Prêtre de la race de

Lévi_.

Cependant, six cents hommes de la Tribu de _Dan_, qui cherchaient à

s'emparer de quelque Village dans le Pays, & à s'y établir, mais n'ayant

point de Prêtre Lévite avec eux, & en ayant besoin pour que Dieu

favorisât leur entreprise, allerent chez _Michas_, & prirent son Ephod,

ses Idoles & son Lévite, malgré les remontrances de ce Prêtre, & malgré

les cris de _Michas_ & de sa mere. Alors ils allerent avec assurance

attaquer le Village nommé _Laïs_, & y mirent tout à feu & à sang, selon

leur coutume. Ils donnerent le nom de _Dan_ à _Laïs_, en mémoire de leur

victoire; ils placerent l'Idole de _Michas_ sur un Autel; & ce qui est

bien plus remarquable, _Jonathan_, petit-fils de _Moïse_, fut le

Grand-Prêtre de ce Temple, où l'on adorait le Dieu d'Israël & l'Idole de

_Michas_.

Après la mort de _Gédéon_, les Hébreux adorerent _Baal-bérith_ pendant

près de vingt ans, & renoncerent au culte d'_Adonaï_, sans qu'aucun

Chef, aucun Juge, aucun Prêtre criât vengeance. Leur crime était grand,

je l'avoue; mais si cette idolâtrie même fut tolérée, combien les

différences dans le vrai culte ont elles dû l'être?

Quelques-uns donnent pour une preuve d'intolérance, que le Seigneur

lui-même ayant permis que son Arche fût prise par les Philistins dans un

combat, il ne punit les Philistins qu'en les frappant d'une maladie

secrete, ressemblante aux hémorrhoïdes, en renversant la statue de

_Dagon_, & en envoyant une multitude de rats dans leurs campagnes: mais

lorsque les Philistins, pour appaiser sa colere, eurent renvoyé l'Arche

attelée de deux vaches qui nourrissaient leurs veaux, & offert à Dieu

cinq rats d'or, & cinq anus d'or, le Seigneur fit mourir soixante & dix

anciens d'Israël, & cinquante mille hommes du Peuple, pour avoir regardé

l'Arche; on répond que le châtiment du Seigneur ne tombe point sur une

créance, sur une différence dans le culte, ni sur aucune idolâtrie.

Si le Seigneur avait voulu punir l'idolâtrie, il aurait fait périr tous

les Philistins qui oserent prendre son Arche, & qui adoraient _Dagon_;

mais il fit périr cinquante mille & soixante & dix hommes de son Peuple,

uniquement parce qu'ils avaient regardé son Arche qu'ils ne devaient pas

regarder: tant les Loix, les mœurs de ce temps, l'économie judaïque

different de tout ce que nous connaissons; tant les voyes inscrutables

de Dieu sont au-dessus des nôtres. _La rigueur exercée_, dit le

judicieux Don Calmet, _contre ce grand nombre d'hommes, ne paraîtra

excessive qu'à ceux qui n'ont pas compris jusqu'à quel point Dieu

voulait être craint & respecté parmi son Peuple, & qui ne jugent des

vues & des desseins de Dieu qu'en suivant les foibles lumieres de leur

raison_.

Dieu ne punit donc pas un culte étranger, mais une profanation du sien,

une curiosité indiscrete, une désobéissance, peut-être même un esprit de

révolte. On sent bien que de tels châtiments n'appartiennent qu'à Dieu

dans la Théocratie Judaïque. On ne peut trop redire que ces temps & ces

mœurs n'ont aucun rapport aux nôtres.

[Liv. IV. des Rois, Chap. 20, v. 25.]

Enfin, lorsque dans des siecles postérieurs _Naaman_ l'idolâtre, demanda

à _Elisée_ s'il lui était permis de suivre son Roi dans le Temple de

Remnon, & _d'y adorer avec lui_, ce même _Elisée_ qui avait fait dévorer

les enfants par les ours, ne lui répondit-il pas, _Allez en paix_?

[Jérém. Chap. 27, v. 6.]

Il y a bien plus; le Seigneur ordonne à _Jérémie_ de se mettre des

cordes au cou, des colliers[28] & des jougs, de les envoyer aux

Roitelets ou Melchim de Moab, d'Ammon, d'Edom, de Tyr, de Sidon; &

_Jérémie_ leur fait dire par le Seigneur: _J'ai donné toutes vos

Terres à Nabuchodonosor, Roi de Babylone, mon serviteur_. Voilà un Roi

idolâtre déclaré serviteur de Dieu & son favori.

[28] Ceux qui sont peu au fait des usages de l'antiquité, & qui ne

jugent que d'après ce qu'ils voyent autour d'eux, peuvent être étonnés

de ces singularités; mais il faut songer qu'alors, dans l'Egypte, &

dans une grande partie de l'Asie, la plupart des choses s'exprimaient

par des figures, des hiéroglyphes, des signes, des types.

[Isaïe, Chapitre 8.]

Les Prophetes, qui s'appellaient _les Voyants_ chez les Egyptiens &

chez les Juifs, non-seulement s'exprimaient en allégories, mais ils

figuraient par des signes les événements qu'ils annonçaient. Ainsi

_Isaïe_, le premier des quatre grands Prophetes Juifs, prend un

rouleau, & y écrit: _Shas bas, butinez, vîte_; puis il s'approche de

la Prophétesse, elle conçoit, & met au monde un fils, qu'il appelle

_Maher-Salal-Has-bas_: c'est une figure des maux que les Peuples

d'Egypte & d'Assyrie feront aux Juifs.

Ce Prophete dit: _Avant que l'enfant soit en âge de manger du beurre &

du miel, & qu'il sache réprouver le mauvais & choisir le bon, la terre

détestée par vous sera délivrée des deux Rois: le Seigneur sifflera

aux mouches d'Egypte & aux abeilles d'Assur: le Seigneur prendra un

rasoir de louage, & en rasera toute la barbe & les poils des pieds du

Roi d'Assur._

Cette prophétie des abeilles, de la barbe & du poil des pieds rasé, ne

peut être entendue que par ceux qui savent que c'était la coutume

d'appeller les essaims au son du flageolet ou de quelqu'autre

instrument champêtre; que le plus grand affront qu'on pût faire à un

homme, était de lui couper la barbe; qu'on appellait le poil des

pieds, le poil du pubis; que l'on ne rasait ce poil que dans des

maladies immondes, comme celle de la lepre. Toutes ces figures, si

étrangeres à notre style, ne signifient autre chose, sinon que le

Seigneur, dans quelques années, délivrera son Peuple d'oppression.

[Isaïe, Chapitre 20.]

Le même _Isaïe_ marche tout nud, pour marquer que le Roi d'Assyrie

emmenera d'Egypte & d'Ethiopie une foule de captifs qui n'auront pas

de quoi couvrir leur nudité.

[Ezéch. Chap. 4 & suiv.]

_Ezéchiel_ mange le volume de parchemin qui lui est présenté: ensuite

il couvre son pain d'excréments, & demeure couché sur son côté gauche

trois cents quatre-vingt-dix jours, & sur le côté droit quarante

jours, pour faire entendre que les Juifs manqueront de pain, & pour

signifier les années que devait durer la captivité. Il se charge de

chaînes, qui figurent celles du Peuple; il coupe ses cheveux & sa

barbe, & les partage en trois parties: le premier tiers désigne ceux

qui doivent périr dans la Ville; le second, ceux qui seront mis à mort

autour des murailles; le troisieme, ceux qui doivent être emmenés à

Babylone.

[Ozée, Chap. 3.]

Le Prophete _Ozée_ s'unit à une femme adultere, qu'il achete quinze

pieces d'argent & un chomer & demi d'orge: _Vous m'attendrez_, lui

dit-il, _plusieurs jours, & pendant ce temps nul homme n'approchera de

vous; c'est l'état où les enfants d'Israël seront long-temps sans

Rois, sans Princes, sans Sacrifices, sans Autel & sans Ephod_. En un

mot, les Nabi, les Voyants, les Prophetes, ne prédisent presque jamais

sans figurer par un signe la chose prédite.

_Jérémie_ ne fait donc que se conformer à l'usage, en se liant de

cordes, & en se mettant des colliers & des jougs sur le dos, pour

signifier l'esclavage de ceux auxquels il envoye ces types. Si on veut

y prendre garde, ces temps-là sont comme ceux d'un ancien monde, qui

differe en tout du nouveau; la vie civile, les Loix, la maniere de

faire la guerre, les cérémonies de la Religion, tout est absolument

différent. Il n'y a même qu'à ouvrir _Homere_ & le premier Livre

d'_Hérodote_, pour se convaincre que nous n'avons aucune ressemblance

avec les Peuples de la haute antiquité, & que nous devons nous défier

de notre jugement quand nous cherchons à comparer leurs mœurs avec

les nôtres.

La nature même n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui. Les Magiciens

avaient sur elle un pouvoir qu'ils n'ont plus: ils enchantaient les

serpents, ils évoquaient les morts, &c. Dieu envoyait des songes, &

des hommes les expliquaient. Le don de prophétie était commun. On

voyait des métamorphoses telles que celles de _Nabuchodonosor_ changé

en bœuf, de la femme de _Loth_ en statue de sel, de cinq Villes en un

lac bitumineux.

Il y avait des especes d'hommes qui n'existent plus. La race des

géants _Rephaïm_, _Emim_, _Néphilim_, _Enacim_ a disparu. _St.

Augustin_, au Livre V de _la Cité de Dieu_, dit avoir vu la dent d'un

ancien Géant, grosse comme cent de nos molaires. _Ezéchiel_ parle des

pigmées _Gamadim_, hauts d'une coudée, qui combattaient au siege de

Tyr: & en presque tout cela les Auteurs sacrés sont d'accord avec les

profanes. Les maladies & les remedes n'étaient point les mêmes que de

nos jours: les possédés étaient guéris avec la racine nommée _Barad_

enchassée dans un anneau qu'on leur mettait sous le nez.

Enfin tout cet ancien monde était si différent du nôtre, qu'on ne peut

en tirer aujourd'hui aucune regle de conduite; & si, dans cette

antiquité reculée, les hommes s'étaient persécutés & opprimés tour à

tour au sujet de leur culte, on ne devrait pas imiter cette cruauté

sous la Loi de grace.

[Jérém. Chap. 18, v. 19.]

Le même _Jérémie_, que le Melk, ou Roitelet Juif, _Sédécias_, avait fait

mettre au cachot, ayant obtenu son pardon de _Sédécias_, lui conseille

de la part de Dieu de se rendre au Roi de Babylone: _Si vous allez vous

rendre à ses Officiers_, dit-il, _votre ame vivra_. Dieu prend donc

enfin le parti d'un Roi idolâtre; il lui livre l'Arche, dont la seule

vue avait coûté la vie à cinquante mille soixante & dix Juifs; il lui

livre le Saint des Saints, & le reste du Temple qui avait coûté à bâtir

cent huit mille talents d'or, un million dix-sept mille talents d'argent

& dix mille drachmes d'or, laissés par _David_ & ses Officiers pour la

construction de la Maison du Seigneur; ce qui, sans compter les deniers

employés par _Salomon_, monte à la somme de dix-neuf milliards

soixante-deux millions, ou environ, au cours de ce jour. Jamais

idolâtrie ne fut plus récompensée. Je sais que ce compte est exagéré,

qu'il y a probablement erreur de Copiste; mais réduisez la somme à la

moitié, au quart, au huitieme même, elle vous étonnera encore. On n'est

guères moins surpris des richesses qu'_Hérodote_ dit avoir vues dans le

Temple d'Ephese. Enfin, les trésors ne sont rien aux yeux de Dieu; & le

nom de son Serviteur donné à _Nabuchodonosor_, est le vrai trésor

inestimable.

[Isaïe, Chap. 44 & 45.]

Dieu ne favorise pas moins le _Kir_, ou _Koresh_, ou _Kosroes_, que nous

appellons _Cyrus_; il l'appelle _son Christ_, _son Oint_, quoiqu'il ne

fût pas Oint, selon la signification commune de ce mot, & qu'il suivît

la Religion de _Zoroastre_; il l'appelle son _Pasteur_, quoiqu'il fût

usurpateur aux yeux des hommes: il n'y a pas dans toute la sainte

Ecriture une plus grande marque de prédilection.

Vous voyez dans _Malachie_, que _du levant au couchant le nom de Dieu

est grand dans les Nations, & qu'on lui offre par-tout des oblations

pures_. Dieu a soin des Ninivites idolâtres comme des Juifs; il les

menace, & il leur pardonne. _Melchisedec_, qui n'était point Juif, était

Sacrificateur de Dieu. _Balaam_ idolâtre, était Prophete. L'Ecriture

nous apprend donc que non-seulement Dieu tolérait tous les autres

Peuples, mais qu'il en avait un soin paternel: & nous osons être

intolérants!

Traité sur la tolérance · 第 27 / 43 题