CHAPITRE XI.

_Abus de l'Intolérance._

Mais quoi! sera-t-il permis à chaque Citoyen de ne croire que sa raison,

& de penser ce que cette raison éclairée ou trompée lui dictera? Il le

faut bien,[21] pourvu qu'il ne trouble point l'ordre; car il ne dépend

pas de l'homme de croire, ou de ne pas croire; mais il dépend de lui de

respecter les usages de sa Patrie: & si vous disiez que c'est un crime

de ne pas croire à la Religion dominante, vous accuseriez donc

vous-mêmes les premiers Chrétiens vos peres, & vous justifieriez ceux

que vous accusez de les avoir livrés aux supplices.

[21] _Voyez_ l'excellente Lettre de _Loke_ sur la Tolérance.

Vous répondez que la différence est grande, que toutes les Religions

sont les ouvrages des hommes, & que l'Eglise Catholique Apostolique &

Romaine est seule l'ouvrage de Dieu. Mais en bonne foi, parce que notre

Religion est divine, doit-elle régner par la haine, par les fureurs, par

les exils, par l'enlévement des biens, les prisons, les tortures, les

meurtres, & par les actions de graces rendues à Dieu pour ces meurtres?

Plus la Religion Chrétienne est divine, moins il appartient à l'homme de

la commander; si Dieu l'a faite, Dieu la soutiendra sans vous. Vous

savez que l'intolérance ne produit que des hypocrites ou des rebelles;

quelle funeste alternative! Enfin, voudriez-vous soutenir par des

bourreaux la Religion d'un Dieu que des bourreaux ont fait périr, & qui

n'a prêché que la douceur & la patience?

Voyez, je vous prie, les conséquences affreuses du droit de

l'intolérance: s'il était permis de dépouiller de ses biens, de jetter

dans les cachots, de tuer un Citoyen, qui sous un tel degré de latitude

ne professerait pas la Religion admise sous ce degré, quelle exception

exempterait les premiers de l'Etat des mêmes peines? La Religion lie

également le Monarque & les mendiants: aussi, plus de cinquante Docteurs

ou Moines ont affirmé cette horreur monstrueuse, qu'il était permis de

déposer, de tuer les Souverains qui ne penseraient pas comme l'Eglise

dominante; & les Parlements du Royaume n'ont cessé de proscrire ces

abominables décisions d'abominables Théologiens.[22]

[22] Le Jésuite _Busembaum_, commenté par le Jésuite _La Croix_, dit,

qu'_il est permis de tuer un Prince excommunié par le Pape, dans

quelque Pays qu'on trouve ce Prince, parce que l'Univers appartient au

Pape, & que celui qui accepte cette commission fait une œuvre

très-charitable_. C'est cette proposition inventée dans les petites

maisons de l'Enfer, qui a le plus soulevé toute la France contre les

Jésuites. On leur a reproché alors plus que jamais ce dogme si souvent

enseigné par eux & si souvent désavoué. Ils ont cru se justifier en

montrant à peu près les mêmes décisions dans _St. Thomas_ & dans

plusieurs Jacobins.[A] En effet, _St. Thomas d'Aquin_, Docteur

Angélique, interprete de la volonté divine, ce sont ses titres, avance

qu'un Prince apostat perd son droit à la Couronne, & qu'on ne doit

plus lui obéir:[B] que l'Eglise peut le punir de mort: qu'on n'a

toléré l'Empereur _Julien_ que parce qu'on n'était pas le plus

fort:[C] que de droit on doit tuer tout Hérétique:[D] que ceux qui

délivrent le Peuple d'un Prince qui gouverne tyranniquement, sont

très-louables, &c. &c. On respecte fort l'Ange de l'Ecole; mais si

dans les temps de _Jacques Clément_, son confrere, & du Feuillant

_Ravaillac_, il était venu soutenir en France de telles propositions,

comment aurait-on traité l'Ange de l'Ecole?

[A] Voyez, si vous pouvez, la _Lettre_ d'un homme du monde à un

Théologien sur _St. Thomas_; c'est une brochure de Jésuite, de 1762.

[B] Liv. II, part. 2, question 12.

[C] Liv. II, part. 2, question 12.

[D] Ibid. question 11 & 12.

Il faut avouer que _Jean Gerson_, Chancelier de l'Université, alla

encore plus loin que _St. Thomas_, & le Cordelier _Jean Petit_,

infiniment plus loin que _Gerson_. Plusieurs Cordeliers soutinrent les

horribles Theses de _Jean Petit_. Il faut avouer que cette doctrine

diabolique du Régicide vient uniquement de la folle idée où ont été

long-temps presque tous les Moines, que le Pape est un Dieu en terre,

qui peut disposer à son gré du Trône & de la vie des Rois. Nous avons

été en cela fort au-dessous de ces Tartares qui croyent le grand

_Lama_ immortel; il leur distribue sa chaise percée, ils font sécher

ces reliques, les enchassent, & les baisent dévotement. Pour moi,

j'avoue que j'aimerois mieux, pour le bien de la paix, porter à mon

cou de telles reliques, que de croire que le Pape ait le moindre droit

sur le temporel des Rois, ni même sur le mien, en quelque cas que ce

puisse être.

Le sang de _Henri-le-Grand_ fumait encore, quand le Parlement de Paris

donna un Arrêt qui établissait l'indépendance de la Couronne, comme une

Loi fondamentale. Le Cardinal _Duperron_, qui devait la pourpre à

_Henri-le-Grand_, s'éleva dans les Etats de 1614 contre l'Arrêt du

Parlement, & le fit supprimer. Tous les Journaux du temps rapportent les

termes dont _Duperron_ se servit dans ses harangues: _Si un Prince se

faisait Arien_, dit-il, _on serait bien obligé de le déposer_.

Non assurément, Monsieur le Cardinal; on veut bien adopter votre

supposition chimérique, qu'un de nos Rois ayant lu l'Histoire des

Conciles & des Peres, frappé d'ailleurs de ces paroles, _mon Pere est

plus grand que moi_, les prenant trop à la lettre, & balançant entre le

Concile de Nicée & celui de Constantinople, se déclarât pour _Eusebe de

Nicomédie_, je n'en obéirais pas moins à mon Roi, je ne me croirais pas

moins lié par le serment que je lui ai fait; & si vous osiez vous

soulever contre lui, & que je fusse un de vos juges, je vous déclarerais

criminel de leze-Majesté.

_Duperron_ poussa plus loin la dispute, & je l'abrege. Ce n'est pas ici

le lieu d'approfondir ces chimeres révoltantes; je me bornerai à dire

avec tous les Citoyens, que ce n'est pas parce que _Henri IV_. fut sacré

à Chartres qu'on lui devait obéissance, mais parce que le droit

incontestable de la naissance donnait la Couronne à ce Prince, qui la

méritait par son courage & par sa bonté.

Qu'il soit donc permis de dire que tout Citoyen doit hériter, par le

même droit, des biens de son pere, & qu'on ne voit pas qu'il mérite d'en

être privé, & d'être traîné au gibet, parce qu'il sera du sentiment de

_Ratram_ contre _Pascase Ratberg_, & de _Bérenger_ contre _Scot_.

On sait que tous nos dogmes n'ont pas toujours été clairement expliqués,

& universellement reçus dans notre Eglise. JESUS-CHRIST ne nous ayant

point dit comment procédait le St. Esprit, l'Eglise Latine crut

long-temps avec la Grecque, qu'il ne procédait que du Pere: enfin elle

ajouta au Symbole, qu'il procédait aussi du Fils. Je demande, si le

lendemain de cette décision, un Citoyen qui s'en serait tenu au symbole

de la veille eût été digne de mort? La cruauté, l'injustice serait-elle

moins grande de punir aujourd'hui celui qui penserait comme on pensait

autrefois? Etait-on coupable du temps d'_Honorius I_, de croire que

JESUS n'avait pas deux volontés?

Il n'y a pas long-temps que l'Immaculée Conception est établie: les

Dominicains n'y croyent pas encore. Dans quel temps les Dominicains

commenceront-ils à mériter des peines dans ce monde, & dans l'autre?

Si nous devons apprendre de quelqu'un à nous conduire dans nos disputes

interminables, c'est certainement des Apôtres & des Evangélistes. Il y

avait de quoi exciter un schisme violent entre _St. Paul_ & _St.

Pierre_. _Paul_ dit expressément dans son Epître aux Galates, qu'il

résista en face à _Pierre_, parce que _Pierre_ était répréhensible,

parce qu'il usait de dissimulation aussi-bien que _Barnabé_, parce

qu'ils mangeaient avec les Gentils avant l'arrivée de _Jacques_, &

qu'ensuite ils se retirerent secrétement, & se séparerent des Gentils de

peur d'offenser les Circoncis. _Je vis_, ajoute-t-il, _qu'ils ne

marchaient pas droit selon l'Evangile; je dis à Céphas: Si vous,

Juif, vivez comme les Gentils, & non comme les Juifs, pourquoi

obligez-vous les Gentils à judaïser?_

C'était là un sujet de querelle violente. Il s'agissait de savoir si les

nouveaux Chrétiens judaïseraient ou non. _St. Paul_ alla dans ce

temps-là même sacrifier dans le Temple de Jérusalem. On sait que les

quinze premiers Evêques de Jérusalem furent des Juifs circoncis, qui

observerent le Sabath & qui s'abstinrent des viandes défendues. Un

Evêque Espagnol ou Portugais, qui se ferait circoncire & qui observerait

le Sabath, serait brulé dans un _auto-da-fé_. Cependant la paix ne fut

altérée pour cet objet fondamental, ni parmi les Apôtres, ni parmi les

premiers Chrétiens.

Si les Evangélistes avaient ressemblé aux Ecrivains modernes, ils

avaient un champ bien vaste pour combattre les uns contre les autres.

_St. Matthieu_ compte vingt-huit générations depuis _David_ jusqu'à

JESUS. _St. Luc_ en compte quarante-une; & ces générations sont

absolument différentes. On ne voit pourtant nulle dissention s'élever

entre les Disciples sur ces contrariétés apparentes, très-bien

conciliées par plusieurs Peres de l'Eglise. La charité ne fut point

blessée, la paix fut conservée. Quelle plus grande leçon de nous tolérer

dans nos disputes, & de nous humilier dans tout ce que nous n'entendons

pas?

_St. Paul_, dans son Epître à quelques Juifs de Rome, convertis au

Christianisme, employe toute la fin du Chapitre III à dire que la seule

Foi glorifie, & que les œuvres ne justifient personne. _St. Jacques_,

au contraire, dans son Epître aux douze Tribus dispersées par toute la

terre, Chapitre II, ne cesse de dire qu'on ne peut être sauvé sans les

œuvres. Voilà ce qui a séparé deux grandes Communions parmi nous, & ce

qui ne divisa point les Apôtres.

Si la persécution contre ceux avec qui nous disputons, était une action

sainte, il faut avouer que celui qui aurait fait tuer le plus

d'hérétiques serait le plus grand Saint du Paradis. Quelle figure ferait

un homme qui se serait contenté de dépouiller ses freres, & de les

plonger dans des cachots, auprès d'un zélé qui en aurait massacré des

centaines le jour de la _St. Barthelemi_? en voici la preuve.

Le Successeur de _St. Pierre_ & son Consistoire ne peuvent errer; ils

approuverent, célébrerent, consacrerent l'action de la _St. Barthelemi_:

donc cette action était très-sainte; donc, de deux assassins égaux en

piété, celui qui aurait éventré vingt-quatre femmes grosses Huguenotes,

doit être élevé en gloire du double de celui qui n'en aura éventré que

douze: par la même raison les fanatiques des Cévennes devaient croire

qu'ils seraient élevés en gloire à proportion du nombre des Prêtres,

des Religieux, & des femmes Catholiques qu'ils auraient égorgés. Ce sont

là d'étranges titres pour la gloire éternelle.

Traité sur la tolérance · 第 26 / 43 题