CHAPITRE XIII.

_Extrême Tolérance des Juifs._

[Exode, Chap. 20, v. 5.]

[Deutér. Chap. 28.]

[Ezéch. Chap. 18, v. 20.]

[Ezéch. Chap. 20, v. 25.]

Ainsi donc sous _Moïse_, sous les Juges, sous les Rois, vous voyez

toujours des exemples de tolérance. Il y a bien plus: _Moïse_ dit

plusieurs fois _que Dieu punit les peres dans les enfants, jusqu'à la

quatrieme génération_: cette menace était nécessaire à un Peuple à qui

Dieu n'avait révélé ni l'immortalité de l'ame, ni les peines & les

récompenses dans une autre vie. Ces vérités ne lui furent annoncées ni

dans le Décalogue, ni dans aucune Loi du Lévitique & du Deutéronome.

C'étaient les dogmes des Perses, des Babyloniens, des Egyptiens, des

Grecs, des Crétois; mais ils ne constituaient nullement la Religion des

Juifs. _Moïse_ ne dit point: _Honore ton pere & ta mere, si tu veux

aller au Ciel_; mais, _Honore ton pere & ta mere, afin de vivre

long-temps sur la terre_: il ne les menace que de maux corporels, de la

galle seche, de la galle purulente, d'ulceres malins dans les genoux &

dans les gras des jambes, d'être exposés aux infidélités de leurs

femmes, d'emprunter à usure des étrangers, & de ne pouvoir prêter à

usure; de périr de famine, & d'être obligés de manger leurs enfants:

mais en aucun lieu il ne leur dit que leurs ames immortelles subiront

des tourments après la mort, ou goûteront des félicités. Dieu qui

conduisait lui-même son Peuple, le punissait ou le récompensait

immédiatement après ses bonnes ou ses mauvaises actions. Tout était

temporel; & c'est la preuve que le savant Evêque _Warburton_ apporte

pour démontrer que la Loi des juifs était divine:[29] parce que Dieu

même étant leur Roi, rendant justice immédiatement après la

transgression ou l'obéissance, n'avait pas besoin de leur révéler une

Doctrine qu'il réservait au temps où il ne gouvernerait plus son

Peuple. Ceux qui par ignorance prétendent que _Moïse_ enseignait

l'immortalité de l'ame, ôtent au Nouveau Testament un de ses plus grands

avantages sur l'ancien. Il est constant que la Loi de _Moïse_

n'annonçait que des châtiments temporels jusqu'à la quatrieme

génération. Cependant, malgré l'énoncé précis de cette Loi, malgré cette

déclaration expresse de Dieu, qu'il punirait jusqu'à la quatrieme

génération, _Ezéchiel_ annonce tout le contraire aux Juifs, & leur dit,

que le fils ne portera point l'iniquité de son pere: il va même jusqu'à

faire dire à Dieu, qu'il leur avait donné _des préceptes qui n'étaient

pas bons_.[30]

[29] Il n'y a qu'un seul passage dans les Loix de _Moïse_, d'où l'on

pût conclurre qu'il était instruit de l'opinion régnante chez les

Egyptiens, que l'ame ne meurt point avec le corps: ce passage est

très-important; c'est dans le chap. 18 du Deutéronome: _Ne consultez

point les Devins qui prédisent par l'inspection des nuées, qui

enchantent les serpents, qui consultent l'esprit de Python, les

Voyants, les Connoisseurs qui interrogent les Morts, & leur demandent

la vérité._

Il paraît, par ce passage, que si l'on évoquait les ames des morts, ce

sortilege prétendu supposait la permanence des ames. Il se peut aussi

que les Magiciens dont parle _Moïse_, n'étant que des trompeurs

grossiers, n'eussent pas une idée distincte du sortilege qu'ils

croyaient opérer. Ils faisaient accroire qu'ils forçaient des morts à

parler, qu'ils les remettaient par leur magie dans l'état où ces corps

avaient été de leur vivant; sans examiner seulement si l'on pouvait

inférer ou non de leurs opérations ridicules le dogme de l'immortalité

de l'ame. Les Sorciers n'ont jamais été Philosophes; ils ont été

toujours des jongleurs stupides, qui jouaient devant des imbécilles.

On peut remarquer encore qu'il est bien étrange que le mot de _Python_

se trouve dans le Deutéronome, long-temps avant que ce mot Grec pût

être connu des Hébreux: aussi le terme _Python_ n'est point dans

l'Hébreu, dont nous n'avons aucune traduction exacte.

Cette Langue a des difficultés insurmontables: c'est un mélange de

Phénicien, d'Egyptien, de Syrien & d'Arabe; & cet ancien mélange est

très-altéré aujourd'hui. L'Hébreu n'eut jamais que deux modes aux

verbes, le présent & le futur: il faut deviner les autres modes par le

sens. Les voyelles différentes étaient souvent exprimées par les mêmes

caracteres, ou plutôt ils n'exprimaient pas les voyelles; & les

inventeurs des points n'ont fait qu'augmenter la difficulté. Chaque

adverbe a vingt significations différentes. Le même mot est pris en

des sens contraires. Ajoutez à cet embarras la sécheresse & la

pauvreté du langage: les Juifs, privés des Arts, ne pouvaient exprimer

ce qu'ils ignoraient. En un mot l'Hébreu est au Grec, ce que le

langage d'un Paysan est à celui d'un Académicien.

[30] Le sentiment d'_Ezéchiel_ prévalut enfin dans la Synagogue; mais

il y eut toujours des Juifs qui, en croyant aux peines éternelles,

croyaient aussi que Dieu poursuivait sur les enfants les iniquités des

peres. Aujourd'hui ils sont punis par-delà la cinquantieme génération,

& ont encore les peines éternelles à craindre. On demande comment les

descendants des Juifs, qui n'étaient pas complices de la mort de

JESUS-CHRIST, ceux qui étant dans Jérusalem n'y eurent aucune part, &

ceux qui étaient répandus sur le reste de la terre, peuvent être

temporellement punis dans leurs enfants, aussi innocents que leurs

peres? Cette punition temporelle, ou plutôt, cette maniere d'exister

différente des autres Peuples, & de faire le commerce sans avoir de

Patrie, peut n'être point regardée comme un châtiment en comparaison

des peines éternelles qu'ils s'attirent par leur incrédulité, & qu'ils

peuvent éviter par une conversion sincere.

Le Livre d'_Ezéchiel_ n'en fut pas moins inséré dans le Canon des

Auteurs inspirés de Dieu: il est vrai que la Synagogue n'en permettait

pas la lecture avant l'âge de trente ans, comme nous l'apprend _St.

Jérôme_; mais c'était de peur que la jeunesse n'abusât des peintures

trop naïves qu'on trouve dans les chapitres 16 & 23 du libertinage des

deux sœurs _Olla_ & _Ooliba_. En un mot, son Livre fut toujours reçu,

malgré sa contradiction formelle avec _Moïse_.

Enfin,[31] lorsque l'immortalité de l'ame fut un dogme reçu, ce qui

probablement avait commencé dès le temps de la captivité de Babylone, la

secte des Saducéens persista toujours à croire qu'il n'y avait ni

peines ni récompenses après la mort, & que la faculté de sentir & de

penser périssait avec nous, comme la force active, le pouvoir de marcher

& de digérer. Ils niaient l'existence des Anges. Ils différaient

beaucoup plus des autres Juifs, que les Protestants ne different des

Catholiques; ils n'en demeurerent pas moins dans la Communion de leurs

freres: on vit même des grands Prêtres de leur secte.

[31] Ceux qui ont voulu trouver dans le Pentateuque la doctrine de

l'Enfer & du Paradis, tels que nous les concevons, se sont étrangement

abusés: leur erreur n'est fondée que sur une vaine dispute de mots; la

Vulgate ayant traduit le mot Hébreu _Sceol_, la fosse, par _Infernum_,

& le mot Latin _Infernum_ ayant été traduit en Français par _Enfer_,

on s'est servi de cette équivoque pour faire croire que les Anciens

Hébreux avaient la notion de l'_Ades_ & du _Tartare_ des Grecs, que

les autres Nations avaient connus auparavant sous d'autres noms.

Il est rapporté au Chapitre 16 des Nombres, que la terre ouvrit sa

bouche sous les tentes de _Coré_, de _Dathan_ & d'_Abiron_, qu'elle

les dévora avec leurs tentes & leur substance, & qu'ils furent

précipités vivants dans la sépulture, dans le souterrein; il n'est

certainement question dans cet endroit, ni des ames de ces trois

Hébreux, ni des tourments de l'Enfer, ni d'une punition éternelle.

Il est étrange que dans le Dictionnaire Encyclopédique, au mot

_Enfer_, on dise que les anciens Hébreux _en ont reconnu la réalité_;

si cela était, ce serait une contradiction insoutenable dans le

Pentateuque. Comment se pourrait-il faire que _Moïse_ eût parlé dans

un passage isolé & unique, des peines après la mort, & qu'il n'en eût

point parlé dans ses Loix? On cite le 32e Chapitre du Deutéronome,

mais on le tronque; le voici entier: _Ils m'ont provoqué en celui qui

n'était pas Dieu, & ils m'ont irrité dans leur vanité; & moi je les

provoquerai dans celui qui n'est pas Peuple, & je les irriterai dans

la Nation insensée. Et il s'est allumé un feu dans ma fureur, & il

brûlera jusqu'au fond de la terre; il dévorera la terre jusqu'à son

germe, & il brulera les fondements des montagnes, & j'assemblerai sur

eux les maux, & je remplirai mes fleches sur eux; ils seront consumés

par la faim, les oiseaux les dévoreront par des morsures ameres; je

lâcherai sur eux les dents des bêtes qui se traînent avec fureur sur

la terre, & des serpents._

Y a-t-il le moindre rapport entre ces expressions & l'idée des

punitions infernales, telles que nous les concevons? Il semble plutôt

que ces paroles n'ayent été rapportées que pour faire voir évidemment

que notre Enfer était ignoré des anciens Juifs.

L'Auteur de cet Article cite encore le passage de _Job_, au Chap. 24.

_L'œil de l'adultere observe l'obscurité; disant, l'œil ne me verra

point, & il couvrira son visage; il perce les maisons dans les

ténebres comme il l'avait dit dans le jour, & ils ont ignoré la

lumiere; si l'aurore apparaît subitement, ils la croyent l'ombre de la

mort, & ainsi ils marchent dans les ténebres comme dans la lumiere: il

est léger sur la surface de l'eau; que sa part soit maudite sur la

terre, qu'il ne marche point par la voye de la vigne, qu'il passe des

eaux de neige à une trop grande chaleur: & ils ont péché le tombeau_,

ou bien, _le tombeau a dissipé ceux qui pechent_, ou bien, (selon les

Septante) _leur péché a été rappellé en mémoire_.

Je cite les passages entiers, & littéralement, sans quoi il est

toujours impossible de s'en former une idée vraie.

Y a-t-il là, je vous prie, le moindre mot, dont on puisse conclure que

_Moïse_ avait enseigné aux Juifs la doctrine claire & simple des

peines & des récompenses après la mort?

Le Livre de _Job_ n'a nul rapport avec les Loix de _Moïse_. De plus,

il est très-vraisemblable que _Job_ n'était point Juif; c'est

l'opinion de _St. Jérôme_ dans ses questions hébraïques sur la Genese.

Le mot _Sathan_, qui est dans _Job_, n'était point connu des Juifs, &

vous ne le trouvez jamais dans le Pentateuque. Les Juifs n'apprirent

ce nom que dans la Chaldée, ainsi que les noms de _Gabriel_ & de

_Raphael_, inconnus avant leur esclavage à Babylone. _Job_ est donc

cité ici très-mal à propos.

On rapporte encore le Chapitre dernier d'_Isaïe_: _Et de mois en mois,

& de Sabath en Sabath, toute chair viendra m'adorer, dit le Seigneur;

& ils sortiront, & ils verront à la voirie les cadavres de ceux qui

ont prévariqué; leur ver ne mourra point, leur feu ne s'éteindra

point, & ils seront exposés aux yeux de toute chair jusqu'à satiété_.

Certainement s'ils sont jettés à la voirie, s'ils sont exposés à la

vue des passants jusqu'à satiété, s'ils sont mangés des vers, cela ne

veut pas dire que _Moïse_ enseigna aux Juifs le dogme de l'immortalité

de l'ame; & ces mots, _Le feu ne s'éteindra point_, ne signifient pas

que des cadavres qui sont exposés à la vue du Peuple subissent les

peines éternelles de l'Enfer.

Comment peut-on citer un passage d'_Isaïe_ pour prouver que les Juifs

du temps de _Moïse_ avaient reçu le dogme de l'immortalité de l'ame?

_Isaïe_ prophétisait, selon la computation Hébraïque, l'an du monde

3380. _Moïse_ vivait vers l'an du monde 2500; il s'est écoulé huit

siecles entre l'un & l'autre. C'est une insulte au sens commun, ou une

pure plaisanterie, que d'abuser ainsi de la permission de citer, & de

prétendre prouver qu'un Auteur a eu une telle opinion, par un passage

d'un Auteur venu huit cents ans après, & qui n'a point parlé de cette

opinion. Il est indubitable que l'immortalité de l'ame, les peines &

les récompenses après la mort, sont annoncées, reconnues, constatées

dans le Nouveau Testament, & il est indubitable qu'elles ne se

trouvent en aucun endroit du Pentateuque.

Les Juifs, en croyant depuis l'immortalité de l'ame, ne furent point

éclairés sur sa spiritualité; ils penserent comme presque toutes les

autres Nations, que l'ame est quelque chose de délié, d'aérien, une

substance légere, qui retenait quelque apparence du corps qu'elle

avait animé; c'est ce qu'on appellait les ombres, les mânes des corps.

Cette opinion fut celle de plusieurs Peres de l'Eglise. _Tertullien_,

dans son Chap. 22. _de l'Ame_, s'exprime ainsi: _Definimus animam Dei

flatu natam, immortalem, corporalem, effigiatam, substantiâ

simplicem_; «Nous définissons l'ame née du souffle de Dieu,

immortelle, corporelle, figurée, simple dans sa substance.

_St. Irenée_ dit dans son Livre II, Chap. 34. _Incorporales sunt animæ

quantùm ad comparationem mortalium corporum._ «Les ames sont

incorporelles en comparaison des corps mortels.» Il ajoute, que

«JESUS-CHRIST a enseigné que les ames conservent les images du corps;»

_Caracterem corporum in quo adoptantur, &c._ On ne voit pas que

JESUS-CHRIST ait jamais enseigné cette Doctrine, & il est difficile de

deviner le sens de _St. Irenée_.

_St. Hilaire_ est plus formel & plus positif dans son Commentaire sur

_St. Matthieu_: il attribue nettement une substance corporelle à

l'ame: _Corpoream natura sua substantiam sortiuntur_.

_St. Ambroise_ sur _Abraham_, Liv. II, Chap. 8, prétend qu'il n'y a

rien de dégagé de la matiere, si ce n'est la substance de la Ste.

Trinité.

On pourrait reprocher à ces hommes respectables d'avoir une mauvaise

Philosophie; mais il est à croire qu'au fond leur Théologie était fort

saine, puisque ne connaissant pas la nature incompréhensible de l'ame,

ils l'assuraient immortelle, & la voulaient Chrétienne.

Nous savons que l'ame est spirituelle, mais nous ne savons point du

tout ce que c'est qu'esprit. Nous connaissons très-imparfaitement la

matiere, & il nous est impossible d'avoir une idée distincte de ce qui

n'est pas matiere. Très-peu instruits de ce qui touche nos sens, nous

ne pouvons rien connaître par nous-mêmes de ce qui est au-delà des

sens. Nous transportons quelques paroles de notre langage ordinaire

dans les abymes de la Métaphysique & de la Théologie, pour nous donner

quelque légere idée des choses que nous ne pouvons ni concevoir, ni

exprimer; nous cherchons à nous étayer de ces mots, pour soutenir,

s'il se peut, notre faible entendement dans ces régions ignorées.

Ainsi nous nous servons du mot _esprit_, qui répond à _souffle_ &

_vent_, pour exprimer quelque chose qui n'est pas matiere; & ce mot

_souffle_, _vent_, _esprit_, nous ramenant malgré nous à l'idée d'une

substance déliée & légere, nous en retranchons encore ce que nous

pouvons, pour parvenir à concevoir la spiritualité pure; mais nous ne

parvenons jamais à une notion distincte: nous ne savons même ce que

nous disons quand nous prononçons le mot _substance_; il veut dire, à

la lettre, ce qui est dessous; & par cela même il nous avertit qu'il

est incompréhensible: car, qu'est-ce en effet que ce qui est dessous?

La connaissance des secrets de Dieu n'est pas le partage de cette vie.

Plongés ici dans des ténebres profondes, nous nous battons les uns

contre les autres, & nous frappons au hasard au milieu de cette nuit,

sans savoir précisément pourquoi nous combattons.

Si on veut bien réfléchir attentivement sur tout cela, il n'y a point

d'homme raisonnable qui ne conclue que nous devons avoir de

l'indigence pour les opinions des autres, & en mériter.

Toutes ces remarques ne sont point étrangeres au fond de la question,

qui consiste à savoir si les hommes doivent se tolérer: car si elles

prouvent combien on s'est trompé de part & d'autre dans tous les

temps, elles prouvent que les hommes ont dû dans tous les temps se

traiter avec indulgence.

Les Pharisiens croyaient à la fatalité[32] & à la Métempsycose.[33] Les

Esséniens pensaient que les ames des Justes allaient dans les Isles

fortunées,[34] & celles des méchants dans une espece de Tartare. Ils ne

faisaient point de sacrifices; ils s'assemblaient entre eux dans une

Synagogue particuliere. En un mot, si l'on veut examiner de près le

Judaïsme, on sera étonné de trouver la plus grande tolérance, au milieu

des horreurs les plus barbares. C'est une contradiction, il est vrai;

presque tous les Peuples se sont gouvernés par des contradictions.

Heureuse celle qui amene des mœurs douces, quand on a des loix de sang!

[32] Le dogme de la fatalité est ancien & universel: vous le trouvez

toujours dans _Homere_. _Jupiter_ voudrait sauver la vie à son fils

_Sarpedon_; mais le Destin l'a condamné à la mort; _Jupiter_ ne peut

qu'obéir. Le Destin était chez les Philosophes ou l'enchaînement

nécessaire des causes & des effets nécessairement produit par la

nature, ou ce même enchaînement ordonné par la Providence; ce qui est

bien plus raisonnable. Tout le systême de la fatalité est contenu dans

ce Vers d'_Anneus Seneque: Ducunt volentem fata, nolentem trahunt_.

On est toujours convenu que Dieu gouvernait l'Univers par des Loix

éternelles, universelles, immuables: cette vérité fut la source de

toutes ces disputes inintelligibles sur la liberté, parce qu'on n'a

défini jamais la liberté, jusqu'à ce que le sage _Loke_ soit venu: il

a prouvé que la liberté est le pouvoir d'agir. Dieu donne ce pouvoir,

& l'homme agissant librement selon les ordres éternels de Dieu, est

une des roues de la grande machine du monde. Toute l'Antiquité disputa

sur la liberté; mais personne ne persécuta sur ce sujet jusqu'à nos

jours. Quelle horreur absurde, d'avoir emprisonné, exilé pour cette

dispute, un _Pompone d'Andilly_, un _Arnaud_, un _Sacy_, un _Nicole_,

& tant d'autres qui ont été la lumiere de la France!

[33] Le Roman Théologique de la Métempsycose vient de l'Inde, dont

nous avons reçu beaucoup plus de fables qu'on ne croit communément. Ce

dogme est expliqué dans l'admirable douzieme Livre des Métamorphoses

d'_Ovide_. Il a été reçu presque dans toute la terre: il a été

toujours combattu; mais nous ne voyons point qu'aucun Prêtre de

l'Antiquité ait jamais fait donner une lettre de cachet à un Disciple

de _Pythagore_.

[34] Ni les anciens Juifs, ni les Egyptiens, ni les Grecs leurs

contemporains, ne croyaient que l'ame de l'homme allât dans le Ciel

après sa mort. Les Juifs pensaient que la Lune & le Soleil étaient à

quelques lieues au-dessus de nous dans le même cercle, & que le

firmament était une voûte épaisse & solide, qui soutenait le poids des

eaux, lesquelles s'échappaient par quelques ouvertures. Le Palais des

Dieux, chez les anciens Grecs, était sur le mont Olympe. La demeure

des Héros, après la mort, était, du temps d'_Homere_, dans une Isle

au-delà de l'Océan, & c'était l'opinion des Esséniens.

Depuis _Homere_, on assigna des planetes aux Dieux; mais il n'y avait

pas plus de raison aux hommes de placer un Dieu dans la Lune, qu'aux

habitants de la Lune de mettre un Dieu dans la planete de la terre.

_Junon_ & _Iris_ n'eurent d'autre Palais que les nuées; il n'y avait

pas là où réposer son pied. Chez les Sabéens, chaque Dieu eut son

étoile; mais une étoile étant un Soleil, il n'y a pas moyen d'habiter

là, à moins d'être de la nature du feu. C'est donc une question fort

inutile de demander ce que les Anciens pensaient du Ciel; la meilleure

réponse est qu'ils ne pensaient pas.

Traité sur la tolérance · 第 28 / 43 题