croient pas du tout. Ces aveugles niant la lumière, prétendent
sérieusement que _toutes paroles vont également bien sous toute
musique_. Rien ne leur semble plus naturel, si le livret d'un opéra est
jugé mauvais, que d'en faire composer un autre d'un genre entièrement
différent sans déranger la partition. Ils font des messes avec des
opéras bouffes de Rossini. J'en connais une dont les paroles se chantent
sur la musique du _Barbier de Séville_. Ils _ajusteraient_ sans remords
le poëme de la _Vestale_ sous la partition du _Freyschütz_, et
réciproquement. On ne discute point de telles absurdités, qui,
professées par des hommes placés dans certaines positions particulières,
peuvent pourtant avoir sur l'art une détestable influence.
On aurait beau répondre à ces malheureux comme cet ancien qui marchait
pour prouver le mouvement, on ne les convertirait pas.
Aussi est-ce pour le divertissement des esprits sains seulement, que
nous présentons ici les paroles de deux morceaux célèbres, placées, les
premières sous l'air de _la Grâce de Dieu_, les autres sous celui de la
chanson _Un jour maître corbeau_.
[Illustration: notation musicale
Paroles de la Marseillaise
Adaptées à la musique de la _Grâce de Dieu_
_Moderato._
Al-lons, en-fants de la pa-
-tri-e, le jour de gloire est ar-ri-
-vé. Con-tre nous de la ty-ran-
-ni-e l'é-ten-dard san-glant est le-
-vé! En-ten-dez-vous dans ces cam-
pa-gnes mu-gir ces fé-ro-ces sol-
-dats, Qui vien-nent jus-que dans nos
bras é-gor-ger nos fils, nos com-pa-gnes?
Aux ar-mes, ci-to-yens, for-mez
vos ba-tail-lons, Qu'un sang un sang im-pur
a-breu-ve nos sil-lons, a-breu-
--ve nos sil-lons, a-
-breu--ve nos sil-lons.]
[Illustration:
Paroles de l'air d'Eléazar dans la Juive
ADAPTÉES A LA MUSIQUE DE LA CHANSON
_Un jour, maître Corbeau_
_Allegro._
Ra-chel, quand du Sei-
-gneur la grâ-ce tu-té-lai-re, A
mes trem-blan-tes mains con-fi-a ton ber-
-ceau, J'a-vais à ton bon-heur vou-
-é ma vie en-tiè-re, Et c'est moi oui c'est
moi qui te livre au bour-reau!]
Ces deux exemples grimaçants, dans lesquels une musique nouvelle et
spéciale, substituée à la noble inspiration de Rouget de l'Isle et de M.
Halévy, se trouve accolée à des vers pleins d'enthousiasme et de
tendresse, forment le pendant de l'hymne de Marcello, que j'ai cité en
commençant ce livre. Dans ce morceau trop célèbre, une mélodie d'une
jovialité bouffonne fut composée par l'auteur pour une ode italienne
d'un style élevé et grandiose; et c'est en adaptant des paroles joviales
au chant de Marcello, que j'ai établi une concordance parfaite entre la
musique et les vers.
Cette irrévérencieuse plaisanterie, qui n'ôte rien à mon admiration pour
les belles oeuvres de Marcello, ne choquera pas plus les athées de
l'expression que la parodie de _la Marseillaise_ et celle de l'air
d'Éléazar, puisque, à les en croire, toutes paroles vont également bien
sous toute musique.
Voici le thème du compositeur vénitien avec le double texte _des
poëtes_:
[Illustration: notation musicale
_Allegro_
I cieli im-men-si nar-ra-no del Ah quel plai-sir de boi-re frais, De
gran-de Id-dio la glo-ri-a del se far-cir la pan--se, Ah
grande Id-dio la glo-ri-a, I quel plai-sir de boi-re frais, As-
cieli im-men-si nar-ra-no del-sis sous un om-brage é-pais, de
grande Id-di--o la glo-ri-a il boire et de fai-re bom-ban--ce! As-
fir-ma-men-to lu-ci-do il-sis sous un om-brage é-pais, Ah
fir-ma-men-to In-ci-do all' quel plai-sir de boi-re frais, As-
u-ni-ver-so an-nun-zi-a il-sis sous un om-brage é-pais, Ah
fir-ma-men-to lu-ci-do il quel plai-sir de boi-re frais, Sous
fir-ma-men-to lu-ci-do, etc. un om-bra--ge é-pais! etc.]
La musique de ce morceau est le chant d'un marchant de boeufs revenant
joyeux de la foire, plutôt que celui d'un religieux admirateur des
merveilles du firmament. Les athées de l'expression n'admettent point
qu'il puisse exister entre deux chants de cette espèce la moindre
différence de caractère.
Marcello a produit un grand nombre de très-beaux pseaumes, de véritables
odes, qui lui valurent le glorieux surnom de Pindare de la musique, mais
on n'en chante aucun. Il eut le malheur de laisser échapper de sa plume
cette grotesque mélodie, on l'entend aujourd'hui partout; elle est
devenue à Paris presque populaire.
Allons, les athées ont raison; écrions-nous avec Cabanis: «Je jure qu'il
n'y a point de Dieu.»
Le vrai est le faux, le faux est le vrai! L'horrible est beau, le beau
est horrible!
[Illustration: Aux ar-mes, ci-to-yens
for-mez vos ba-tail-ons!... etc.
Allegro.
Ra-chel, quand du Sei-
-gneur la grâ-ce tu-té-lai-re... etc.]
[Illustration: Ah quel plai-sir de boi-re frais de
se far-cir la pan-se, etc.
!!!!!!!!!!!!!!!!]
Mme Stoltz, Mme Sontag.--Les Millions.
En 1854, après une clôture assez longue, le théâtre de l'Opéra, fit sa
réouverture par la reprise de _la Favorite_. J'écrivis à ce sujet les
observations suivantes, qui ne me semblent pas hors de propos
aujourd'hui.
«L'Opéra à fait sa réouverture. Nous avons revu Mme Stoltz plus
dramatique que jamais dans son beau rôle de Léonor. Cette brillante
soirée a été suivie de deux autres exécutions non moins remarquables du
même ouvrage, après quoi l'Opéra, pour se reposer, nous a donné une
fois _le Maître chanteur_, de M. Limnander, partition dans laquelle se
trouvent de charmantes choses qu'on ne remarque point assez, à mon sens.
Après _le Maître chanteur_ est venue _la Reine de Chypre_, où Mme
Soltz a reconquis les honneurs du triomphe, au son des trompettes du
théâtre, aux bouquets des loges d'avant-scène, aux acclamations
enthousiastes de tous. Le monde entier de l'Opéra s'en est mêlé; et je
n'y étais pas! Le fabuliste a raison, l'absence est le plus grand des
maux, pour moi surtout qui jouis d'un guignon infatigable? Quand je suis
à Paris, rien n'est plus terne ni plus stagnant que nos théâtres
lyriques, et je n'ai pas plus tôt tourné les talons qu'on y tire des
feux d'artifice merveilleux, et que les chandelles romaines du succès y
montent au ciel de l'art par myriades.
Mme Stoltz n'a rien perdu de sa voix ni de sa verve brûlante, c'est
ce que chacun dit; mais je lui dirai, moi, qu'elle se prodigue, qu'elle
met trop de voiles au vent, qu'elle donne trop de son âme, qu'elle se
tue, qu'elle se brûle par les deux bouts. Il faut faire vie qui dure, et
notre public de l'Opéra n'est pas habitué à un tel luxe d'élans
dramatiques, à une telle profusion d'accents passionnés. Il y a beau
temps qu'il avait fait son deuil de toutes ces choses; ne souffrons pas
qu'il en reprenne l'habitude. Mme Stoltz pourrait, elle le devrait
même en se bornant, au tiède nécessaire, se dire encore ce que disait
Rossini: _E troppo bono per questi_, etc.»
D'illustres exemples d'illustrissimes cantatrices prouvent
surabondamment ce que j'avance. L'une supprime une partie des phrases de
ses plus beaux airs, elle compte des pauses pour ne pas se fatiguer, et
s'abstient dans presque tout le reste de ses rôles d'articuler les
paroles; vocaliser est plus facile, même quand on ne sait pas vocaliser.
L'autre s'arme d'un calme monumental, d'un froid de marbre, et vous
récite de la passion comme Bossuet récitait ses sermons, sans gestes,
sans mouvements, sans varier l'accentuation de son débit, en maintenant
toujours ce qu'elle croit être son âme au degré de chaleur modérée
recommandé par les professeurs d'hygiène. Et voilà comme on fait les
bonnes maisons! Aussi ces cantatrices ménagères vivent beaucoup plus
longtemps que ne vivent les roses, elles n'acceptent que des centaines
de mille francs, achètent des châteaux, en bâtissent en France, et
deviennent marquises ou duchesses. Tandis que Mme Stoltz, qui n'a
peut-être encore bâti de châteaux qu'en Espagne et ne possède pas le
moindre titre dont elle puisse faire précéder son nom est forcée
d'accepter des cinquantaines de mille francs, des misères, pour se
consumer comme elle le fait dans la flamme de son inspiration. Voyez, la
voilà obligée déjà par les fatigues d'un seul mois de demander un congé,
et d'aller chercher de nouvelles forces sous le ciel doux et bienfaisant
de l'Angleterre. Qu'elle y profite aux moins des bons exemples que
Londres ne lui refusera point. C'est là qu'on voit des cantatrices dont
l'âme n'use pas le fourreau; c'est là que les artistes ardentes
apprennent à se tremper dans les ondes stygiennes de bons gros oratorios
d'où elles sortent froides, rigides et inaccessibles à l'émotion.
Cela vaut mieux, en tout cas, beaucoup mieux que d'aller courir au delà
de l'Océan chez les peuples intertropicaux et plus ou moins
anthropophages. Quel besoin de musique peuvent avoir les sauvages? et
quel charme pouvez-vous trouver à leurs détellements de chevaux, à leurs
bouquets de diamants, quand le choléra, quand le _vomito nero_, quand la
fièvre jaune, dardant sur vous leurs yeux vitreux, sont là mêlés au
cortège de vos adorateurs? Mme Stoltz est revenue une fois déjà de
Rio de Janeiro, il est vrai, mais Mme Sontag est restée à Mexico,
bien morte, la malheureuse femme, elle n'en reviendra pas.
Où l'aiglonne a passé le rossignol demeure.
Pauvre Sontag! aller mourir si tristement, si absurdement, loin de
l'Europe, qui seule pouvait savoir quelle artiste elle était!
On m'a reproché de ne lui avoir pas payé le moindre tribut de regrets.
Ce n'est pas au moins qu'une telle perte m'ait trouvé insensible, je
puis le dire. Je connais toute l'étendue du malheur qui en frappant
l'incomparable cantatrice a frappé l'art musical. Mais on fait
journellement tant d'étalage de douleurs mensongères, on a tant abusé du
prétexte de la mort pour illustrer des médiocrités, que l'élégie,
devenue lieu commun, méfait peur, surtout quand il s'agit de parler de
choses et d'êtres essentiellement dignes d'admiration. Je ne sais bien
faire d'ailleurs qu'une espèce d'oraison funèbre, celle des artistes
médiocres vivants.
Et puis, le dirai-je? je blâmais en ma conscience cette course au
million entreprise par Mme Sontag, et poursuivie jusqu'au sommet des
Andes. Je ne pouvais me faire à la voir si âpre au gain, elle, une
artiste, une artiste sainte, possédant réellement tous les dons de l'art
et de la nature: la voix, le sentiment musical, l'instinct dramatique,
le style, le goût le plus exquis, la passion, la rêverie, la grâce,
tout, et quelque chose de plus que tout. Elle chantait les bagatelles
sonores, elle jouait avec les notes comme jamais jongleur indien ne sut
jouer avec ses boules d'or; mais elle chantait aussi la musique, la
grande musique immortelle, comme les musiciens rêvent parfois de
l'entendre chanter. Oui, elle pouvait tout interpréter, même les
chefs-d'oeuvre; elle les comprenait comme si elle les eût faits. Je
n'oublierai jamais mon étonnement un soir à Londres. J'assistais à une
représentation du _Figaro_ de Mozart. Quand, dans la scène nocturne du
jardin, Mme Sontag vint soupirer ce divin monologue de femme
amoureuse que je n'avais jusque-là jamais entendu que grossièrement
exécuté; à cette mezza voce si tendre, si douce et si mystérieuse en
même temps, cette musique secrète, dont j'avais pourtant le mot, me
parut mille fois plus ravissante encore. Enfin, pensai-je, car je
n'avais garde de me récrier, enfin voilà l'admirable page de Mozart
fidèlement rendue! Voilà le chant de la solitude, le chant de la rêverie
voluptueuse, le chant du mystère et de la nuit; c'est ainsi que doit
s'exhaler la voix d'une femme dans une scène pareille; voilà le
clair-obscur de l'art du chant, la demi-teinte, le _piano_ enfin, ce
piano, ce pianissimo que les compositeurs obtiennent des orchestres de
cent musiciens, des choeurs de deux cents voix, mais que, ni pour or,
ni pour couronnes, ni par la flatterie, ni par la menace, ni par les
caresses, ni par les coups de cravache, ils ne pourraient obtenir de la
plupart des cantatrices, savantes ou inhabiles, italiennes ou
françaises, intelligentes ou sottes, humaines ou divines. Presque toutes
vocifèrent plus ou moins avec la plus exaspérante obstination; elles ne
sauraient s'aventurer au delà du mezzo forte, ce juste-milieu de la
sonorité; elles semblent craindre de n'être pas entendues. Eh!
malheureuses, nous ne vous entendons que trop! Oui, l'Allemande Sontag
nous avait enfin rendu le chant secret, le chant de l'_a parté_, le
chant de l'oiseau caché sous la feuillée, saluant le crépuscule du soir.
Elle connaissait cette nuance exquise dont la simple apparition donne
aux auditeurs bien organisés un frisson de plaisir à nul autre
comparable; elle chantait _piano_ aussi finement, aussi sûrement, aussi
mystérieusement que le font vingt bons violons avec sourdines dirigés
par un habile chef; elle savait enfin tout l'art du chant...
Admirable Sontag!... Elle eût été Juliette, s'il eût existé un opéra de
Roméo shakspearien... elle fût sortie triomphante de la scène du balcon;
elle eût bien dit le fameux passage:
J'ai oublié pourquoi je t'ai rappellé:
Reste, mon Roméo, jusqu'à ce qu'il m'en souvienne;
elle eût été digne de chanter l'incomparable duo d'amour du dernier acte
du _Marchand de Venise_:
«Ce fut par une nuit semblable que la jeune Cressida, quittant les
tentes des Grecs, alla rejoindre aux pieds des murs de Troie
Troïlus son amant.»
Quelque invraisemblable que cela puisse paraître, Mme Sontag, je le
crois, eût pu chanter Shakspeare. Je ne connais pas d'éloge comparable à
celui-là.
Et pour quelques milliers de dollars!... aller mourir...
_Auri sacra fames!..._
Mais quel besoin d'avoir tant d'argent quand on n'est qu'une cantatrice?
Quand vous avez maison de ville, maison de campagne, l'aisance, le luxe,
le sort de vos enfants assuré, que vous faut-il donc de plus? Pourquoi
ne pas se contenter de cinq cent mille francs, de six cent mille francs,
de sept cent mille francs? Pourquoi vous faut-il absolument un million,
plus d'un million? C'est monstrueux cela, c'est une maladie.
Ah! si vous ambitionnez de faire de grandes choses dans l'art, à la
bonne heure; gagnez des millions tant que vous pourrez; pourtant
arrêtez-vous à temps pour conserver les forces nécessaires à la tâche
que vous vous êtes proposé d'accomplir. Tâche royale que nul roi n'a
encore envisagée dans son ensemble. Oui, gagnez des millions, et alors
nous pourrons voir un vrai théâtre lyrique où l'on exécutera dignement
des chefs-d'oeuvre, de temps en temps, et non trois fois par semaine;
où les barbares à aucun prix ne pourront être admis; où il n'y aura pas
de claqueurs; où les opéras seront des oeuvres musicales et poétiques
seulement; où l'on ne se préoccupera jamais de la valeur en écus de ce
qui est beau. Ce sera un théâtre d'art et non un bazar. L'argent y sera
le moyen et non le but.
Gagnez des millions, et vous établirez un gigantesque Conservatoire, où
l'on enseignera tout ce qu'il est bon de savoir en musique et avec la
musique; où l'on formera des musiciens artistes, lettrés, et non des
artisans; où les chanteurs apprendront leur langue, et l'histoire et
l'orthographe, avec la vocalisation, et même aussi la musique, s'il se
peut; où il y aura des classes de tous les instruments utiles sans
exception, et vingt classes de rhythme; où l'on formera d'immenses corps
de choristes ayant de la voix et sachant réellement chanter et lire et
comprendre ce qu'ils chantent; où l'on élèvera des chefs-d'orchestre qui
ne frappent pas la mesure avec le pied et sachent lire les grandes
partitions; où l'on professera la philosophie et l'histoire de l'art, et
bien d'autres choses encore.
Gagnez des millions et vous construirez de belles salles de concerts
faites pour la musique et non pour des bals et des festins patriotiques,
ou destinées à devenir plus tard des greniers à foin.
Vous y donnerez de véritables concerts, rarement; car la musique n'est
pas destinée à prendre place parmi les jouissances quotidiennes de la
vie, comme le boire, le manger, le dormir; je ne sais rien d'odieux
comme ces établissements où bouillotte invariablement chaque soir le pot
au feu musical. Ce sont eux qui ruinent notre art, le vulgarisent, le
rendent plat, niais, stupide, qui l'ont réduit à n'être plus à Paris,
qu'une branche de commerce, que l'art de l'épicerie en gros.
Gagnez des millions et vous détruirez d'une main en édifiant de l'autre,
et vous civiliserez artistement une nation. Alors on vous pardonnera
votre richesse et l'on vous louera même d'avoir pris tant de peine à
l'acquérir, d'être allée la chercher à Mexico, à Rio, à San-Francisco, à
Sydney, à Calcutta.
Mais du diable si un tel rêve préoccupe jamais une cantatrice ni un
chanteur à millions; et je suis bien sûr que ceux qui vont lire cette
inconvenante sortie, si tant est que j'aie des lecteurs parmi les gens à
millions, vont me regarder comme le plus rare imbécile. Imbécile, oui,
mais rare, non. Nous sommes par le monde un assez bon nombre de gens de
cette trempe, dont le mépris pour les millions inintelligents est cent
millions de fois plus vaste et plus profond que l'Océan.
Il faut en prendre votre parti et ne pas trop vous brûler la cervelle,
si vous en avez, pauvres millionnaires!
Heur et malheur.
Il y eut au siècle dernier une cantatrice adorée, parfaitement inconnue
aujourd'hui. Elle se nommait Tonelli. Fut-elle une de ces éphémères
immortelles, fléaux de la musique et des musiciens, qui, sous le nom de
prime donne ou de dive, mettent tout en désarroi dans un théâtre
lyrique, jusqu'au moment où quelque homme d'acier fin, compositeur ou
chef d'orchestre, se met en travers de leurs prétentions, et, sans
efforts ni violence, coupe net leur divinité? Je ne crois pas. Il
semble, au contraire, à en juger par ce qu'ont dit d'elle Jean-Jacques
Rousseau et Diderot, que cette cantatrice italienne ait été une
gracieuse et simple fille, pleine de gentillesse, dont la voix avait
tant de charme, qu'à l'entendre dans ces petits opéras vagissants qu'on
appelait alors _opere buffe_, les hommes d'esprit de ce temps-là
s'imaginaient déguster d'excellente musique, des mélodies exquises, des
accents dignes du ciel. Oh! les bons hommes, les dignes hommes que les
hommes d'esprit de ce siècle philosophique, écrivant sur l'art musical
sans en avoir le moindre sentiment, sans en posséder les notions
premières, sans savoir en quoi il consiste! Je ne dis pas cela pour
Rousseau, qui en possédait, lui, les notions premières. Et pourtant que
d'étonnantes plaisanteries ce grand écrivain a mises en circulation et
auxquelles il a donné une autorité qui subsiste encore et que les
axiomes du bon sens n'acquerront jamais!
C'est si commode, convenons-en, de trouver sur un art ou sur une science
des opinions toutes faites et signées d'un nom illustre! On s'en sert
comme de billets de banque dont la valeur n'est pas discutable. O
philosophes! prodigieux bouffons! Mais ne rappelons, à propos de la
Tonnelli, que l'enthousiasme excité à Paris sous son règne par les
bouffons italiens. A lire le récit des extases de leurs partisans, à
voir la rudesse avec laquelle ces connaisseurs traitent un grand maître
français, Rameau, ne dirait-on pas que les oeuvres des compositeurs
italiens de ce temps, de Pergolèse surtout, débordaient de sève
musicale, que le chant, un chant de miel et de lait, y coulait à pleins
bords, que l'harmonie en était céleste, les formes d'une beauté
antique?... Je viens de relire la _Serva Padrona_. Non... jamais...
mais, tenez, vous ne me croiriez pas. Voir remettre en scène cet opéra
tant prôné et assister à la première représentation de cette
repriserait un plaisir digne de l'Olympe.
Ce qui n'empêchera pas le nom de Pergolèse de rester un nom illustre
pendant longtemps encore; tandis qu'un autre Italien qui possédait
réellement au plus haut degré le don de la mélodie expressive et facile,
Della Maria, qui écrivit pour le théâtre Feydeau de si charmantes
petites partitions dont la grâce est encore fraîche et souriante, est à
peu près oublié maintenant. On connaît ses jolis airs, on ignore son
nom.
Rousseau, Diderot, le baron de Grimm, Mme d'Epinay et toute l'école
philosophique du siècle dernier ont vanté Pergolèse, et aucun philosophe
de notre siècle n'a parlé de Della Maria. C'est la cause... Ah! jeunes
élèves! jeunes maîtres! jeunes virtuoses! jeunes compositeurs! membres
et lauréats de l'Institut, profitez de l'exemple, tâchez de ne pas vous
mettre mal avec nous autres philosophes du temps présent; gardez-vous de
notre malveillance, ne faites rien pour nous blesser. Si vous donnez des
concerts, n'allez pas oublier de nous y faire assister, et qu'ils ne
soient pas trop courts; invitez-nous à vos répétitions générales, à vos
distributions de prix; ne négligez pas de venir à domicile nous chanter
vos romances, nous jouer vos messes et vos polkas. Car il n'y a pas de
philosophie qui tienne, nous nous vengerions en refusant à votre nom une
place dans nos oeuvres sublimes; nous vous ferions la guerre du
silence, la pire de toutes les guerres, souvenez-vous-en. Plus de
gloire, plus d'immortalité, plus rien; et dans trois mille ans,
eussiez-vous écrit chacun trois douzaines d'opéras comiques, on ne
parlerait pas même de vous autant qu'on parle aujourd'hui de ce pauvre
Della Maria.
Les dilettanti du grand monde.--Le poëte et le cuisinier
On entend souvent les gens du monde se plaindre de la longueur des
grands opéras, de la fatigue causée à l'auditeur par ces oeuvres
immenses, de l'heure avancée de la nuit ou s'achève leur représentation,
etc., etc. En réalité pourtant ces mécontents ont tort de se plaindre;
il n'y a pas d'opéras en cinq actes pour eux, mais seulement des opéras
en trois actes et demi. Le public élégant étant dans l'usage de ne
paraître à l'Opéra que vers le milieu du second acte et quelquefois plus
tard, que l'on commence à sept heures, à sept heures et demie ou à huit
heures, peu importe, il ne se montrera pas dans les loges avant neuf
heures. Il n'en est pas moins sans doute désireux d'avoir des places
aux premières représentations, mais ce n'est point l'indice de son
empressement à connaître l'oeuvre, qui l'intéresse fort médiocrement;
il s'agit d'être vu dans la salle ce soir-là et de pouvoir dire: _J'y
étais_, en ajoutant quelque opinion superficielle sur la nature de
l'ouvrage nouveau et une appréciation telle quelle de sa valeur; voilà
tout. Aujourd'hui un compositeur qui aurait écrit un premier acte
admirable peut être certain de le voir exécuté devant une salle aux
trois quarts vide, et d'obtenir seulement le suffrage de MM. les
claqueurs, qui sont à leur poste longtemps avant le lever du rideau. On
donne à peine maintenant un grand opéra tous les deux ans; le public
fashionable aurait donc à dérogera ses habitudes une fois en deux ans
pour entendre dans son entier, à sa première représentation, une
production de cette importance; mais cet effort est trop grand et la
plus miraculeuse inspiration d'un grand musicien ne ferait pas ce monde,
qui passe pour beau et poli, avancer seulement d'un quart d'heure.....
le dîner de ses chevaux.
Il est vrai que les auteurs ont le droit de se consoler de cette
discourtoise indifférence par une indifférence plus grande encore, et de
dire: «Qu'importe l'absence des locataires des stalles d'amphithéâtre et
des premières loges? le suffrage d'amateurs de cette force n'a pour nous
aucune valeur.»
Il en est de même presque partout. Combien de fois n'avons-nous pas vu
les gens naïfs s'indigner au Théâtre-Italien, quand on y représentait le
_Don Giovanni_, de la précipitation avec laquelle les premières loges
se vidaient au moment de l'entrée de la statue du commandeur. Il n'y
avait plus de cavatines à entendre. Rubini avait chanté son air, il ne
restait que la dernière scène (le chef-d'oeuvre du chef-d'oeuvre),
il fallait donc partir au plus vite pour aller prendre le thé.