la musique, l'usage est de dîner à deux heures. La plupart des concerts
de jour commencent en conséquence à midi. Mais si à deux heures moins un
quart le concert n'est pas terminé, restât-il à entendre un quatuor
chanté par la Vierge Marie et la sainte Trinité et accompagné par
l'archange Michel, les braves dilettanti n'en quitteront pas moins leur
place, et, tournant tranquillement le dos aux virtuoses divins, ne
s'achemineront pas moins impassibles vers leur pot-au-feu.
Tous ces gens-là sont des intrus dans les théâtres et dans les salles de
concerts;
L'art n'est pas fait pour eux, ils n'en ont pas besoin.
Ce sont les descendants du bonhomme Chrysale:
Vivant de bonne soupe et non de beau langage,
et Shakspeare et Beethoven sont fort loin à leurs yeux d'avoir
l'importance d'un bon cuisinier.
Les bois d'orangers, le gland et la citrouille.
Nos auteurs de vaudevilles et d'opéras comiques ne manquent jamais de
placer des bois d'orangers à tout bout de champ, si l'action de leur
pièce se passe en Italie.
L'un d'eux eut l'idée d'en placer un dans le voisinage de la grande
route qui va de Naples à Castellamare. Ce bois-là ne pouvait manquer de
m'intriguer beaucoup. Où donc est-il caché? J'eusse été si heureux de le
trouver et de m'endormir sous son ombre parfumée, quand je fis à pied,
en 1832, le voyage de Castellamare, par une chaleur de deux cent
vingt-trois degrés, et caché, comme un dieu d'Homère, dans un nuage...
de poussière ardente. Bah! pas plus de bois d'orangers que dans le
jardin de la Tauride à Saint-Pétersbourg, ou dans la plaine de Rome.
Mais c'est une idée indéracinable de la tête de tous les hommes du Nord
qui ont lu la fameuse chanson de Goethe: _Connais-tu le pays où fleurit
l'oranger?_ que cet arbre fruitier pousse en Italie comme poussent en
Irlande les pommes de terre. On a beau leur dire: L'Italie est grande,
elle commence en deçà des Alpes et finit aux îles Lipari. Chambéry est
en Savoie, la Savoie fait partie du royaume de Sardaigne, la Sardaigne
est en Italie, les Savoyards sont pourtant très-peu Italiens. Or s'il y
a réellement de vastes et magnifiques bois d'orangers dans l'_île_ de
Sardaigne, s'il s'en trouve même un assez joli dans un enclos de Nice,
sur la rive droite du Payon, il ne faut pas s'attendre à rencontrer le
jardin des Hespérides à Suze ni à Saint-Jean de Maurienne.
N'importe! il y a peut-être aujourd'hui des bois d'orangers sur la route
de Castellamare; car quand ces bois-là se mettent à pousser quelque
part, ils poussent vite; il ne s'agit que de commencer.
En tout cas, il n'y a pas, à coup sûr, de bois de citronniers. Il serait
impie de le croire.
--Pourquoi cela?
--Pourquoi? Vous n'avez donc jamais lu la fable _le Gland et la
Citrouille_? Vous ignorez donc que les citrons, au lieu d'être ronds
comme les oranges, sont armés d'une protubérance fort dure, qui
pourrait, si le fruit tombait sur la figure d'un voyageur endormi au
pied du citronnier, lui crever un oeil. La Providence sait ce qu'elle
fait. L'auteur de l'apologue que je viens de citer le démontre
clairement: _Si Dieu a suspendu aux branches du chêne_, dit-il, _un
fruit léger, quand la citrouille monstrueuse, plus convenable en
apparence à un arbre puissant, repose à terre entre les feuilles d'une
misérable herbe rampante, c'est afin de préserver les gens tentés de
s'endormir au pied du chêne, d'avoir le nez écrasé par la chute de la
citrouille._
Sans doute il y a dans les contrées intertropicales beaucoup d'autres
arbres, des cocotiers, par exemple, et des calebassiers, portant des
fruits très-lourds, dangereux pour le nez de l'homme; mais les
moralistes ne sont point obligés de tenir compte de ce qui se passe aux
antipodes. Que de gens de toutes couleurs on y voit d'ailleurs qui ont
le nez écrasé de père en fils!
Les passades.
Les personnes qui s'absentent de Paris pour un temps plus ou moins long
sont tout étonnées, à leur retour, de la persistance avec laquelle les
pâtissiers font chaque jour les mêmes brioches, les petits théâtres
lyriques produisent le même opéra comique nouveau, et de l'obstination
du grand Opéra à jouer les mêmes anciens ouvrages.
Quant à la persistance des pâtissiers et des petits théâtres lyriques à
produire toujours le même opéra-comique nouveau et les mêmes brioches,
elle n'a rien d'étonnant; on a trouvé depuis longtemps le procédé qui
assure le plus haut degré de perfection à ces agréables produits:
pourquoi en changerait-on? Là surtout le mieux serait l'ennemi du bien.
L'important pour les consommateurs, c'est que le four soit bon, et que
brioches et opéras, toujours servis frais, restent en conséquence
très-peu de temps en étalage. Ce système est l'inverse de celui du grand
Opéra, où l'on étalera certains ouvrages jusqu'à ce que les abonnés ne
puissent plus y mordre, faute de dents.
On appelle _passade_, dans les écoles de natation, l'opération au moyen
de laquelle un nageur fait passer entre ses jambes le nageur qui se
trouve devant lui, et, appuyant la main sur sa tête, le pousse
brusquement au fond de l'eau. C'est précisément ce qui se pratique
depuis un temps immémorial à l'Opéra-Comique et au Théâtre-Lyrique; à
peine un baigneur avec sa ceinture de sauvetage (sans laquelle il ne
surnagerait pas) parvient-il à montrer sa tête au-dessus du courant,
qu'un autre lui donne la passade. Le malheureux qui la reçoit disparaît
aussitôt; il se remontre quelquefois à demi-mort, s'il a une bonne
haleine, mais c'est rare; pour l'ordinaire, il est noyé du coup.
Le public se divertit fort de ces facéties nautiques; sans le spectacle
des passades, les écoles de natation seraient peu fréquentées. Cela
s'appelle _varier le répertoire_. A l'Opéra, où l'on ne donne pas de
passades, et où les ouvrages, quand ils ne coulent pas à fond tout
seuls,
_Apparent rari nantes_
et flottent tranquillement comme des bouées dans un port, on s'obstine
seulement à _maintenir le répertoire_. Ces divers systèmes, en dernière
analyse, sont tous bons, puisque le public afflue partout; boutiques de
pâtissiers, théâtres lyriques grands et petits, ne désemplissent pas; on
consomme, on consomme, et tout le monde est content, excepté les noyés.
Sensibilité et laconisme.--Une oraison funèbre en trois syllabes.
Cherubini se promenait dans le foyer de la salle des concerts du
Conservatoire pendant un ent'racte. Les musiciens autour de lui
paraissaient tristes: ils venaient d'apprendre la mort de leur confrère
Brod, virtuose remarquable, premier hautbois de l'Opéra. L'un d'eux,
s'approchant du vieux maître: «Eh bien, M. Cherubini, nous avons donc
perdu ce pauvre Brod!...--Eh!... quoi?--(Le musicien élevant la voix:)
Brod, notre camarade Brod...--Eh bien?--Il est mort!--Euh! petit son!
VOYAGES EN FRANCE
CORRESPONDANCE ACADÉMIQUE
A M. M******, académicien libre.
Marseille.--Un concert.--Le conducteur d'omnibus.--Son
discours.--Sa trompette.--L'amateur content.--L'amateur mécontent.
Paris, 18...
Je me lève au soleil _naissant_, léger, joyeux, dispos et bien portant;
absolument comme le financier des _Prétendus_, ce chef-d'oeuvre des
flons-flons grotesques, qui éclipsa par son succès _Iphigénie en
Tauride_, et qui rapporta à Lemoine (l'auteur des _Prétendus_ s'appelait
Lemoine) plus d'argent que n'en produisirent tous les opéras de Gluck.
Nouvelle preuve que les jours se suivent et se ressemblent.
Je me sens donc tout prêt à vous écrire mille folies. C'est la suite du
songe extravagant dont notre amie la fée Mab m'a gratifié. J'ai rêvé
que je possédais six cents millions, et que j'avais, du soir au
lendemain, au moyen d'arguments irrésistibles, engagé pour moi seul tous
les chanteurs et instrumentistes de talent qui existent à Paris, à
Londres et à Vienne, y compris Jenny Lind et Pischek; d'où était
résultée la clôture immédiate de tous les théâtres lyriques de ces trois
capitales. Vous étiez régisseur général de mes forces musicales; nous
nous entendions à merveille. Nous avions un théâtre magnifique et une
splendide salle de concerts, où deux fois par mois seulement on
exécutait les chefs-d'oeuvre tels que les auteurs les écrivirent, avec
une fidélité, une pompe, une grandeur et une inspiration jusqu'à présent
inconnues. Nous choisissions nous-mêmes notre auditoire, et pour rien au
monde un crétin comme il y en a tant n'eût été admis. L'un d'eux, qui,
par amour-propre, avait corrompu un contrôleur, et pour cinquante mille
francs s'était fait introduire clandestinement dans une loge, fut aperçu
par les artistes, au moment où le premier acte d'_Alceste_ allait
commencer, et contraint de sortir au milieu des huées. Vous bondissiez
de colère; moi j'avais pitié du pauvre homme, trouvant que son
humiliation avait été trop forte, et qu'il eût été plus simple de le
faire extraire doucement par quatre portefaix sans tant de bruit.
Et nous parlions l'anglais comme Johnson, et nous faisions jouer sur
notre théâtre les drames de Shakspeare, sans corrections ni coupures,
par Brooke, Macready et les premiers acteurs des trois royaumes; et
nous avions des vertiges d'admiration.
Nous avions, en outre, organisé une bande de siffleurs, de hueurs et de
conspueurs, pour interdire les symphonies dans les entr'actes du
Théâtre-Français, les couplets ou les ouvertures dans les vaudevilles;
et au bout de quelques soirées orageuses, où force était restée au bon
sens et au bon goût, on avait définitivement reconnu impossible la
continuation de ces horribles stupidités; et l'art musical n'avait plus
à subir de pareils outrages.
A ce moment-là j'ai été réveillé en sursaut; on venait me chercher de la
part du comité de l'Association des artistes-musiciens pour travailler
aux préparatifs d'une _fête dansante_ que la Société s'est un instant
proposé de donner dans le jardin Mabille, sous la direction de Musard,
et avec le concours de toutes les Lorettes de Paris. Le contraste de mon
rêve et de cette réalité m'a paru si excessivement bouffon que j'en ai
ri jusqu'aux spasmes, et que je suis resté dans les dispositions
d'hilarité avec lesquelles je continuerai ma lettre, si vous le voulez
bien. Et vous le voudrez, n'est-ce pas? Il est reconnu depuis longtemps
que nous ne pouvons causer ensemble sans rire; et si découragé ou si
indigné que je sois,
Mon chagrin disparaît sitôt que je vous vois.
Quel changement! Vous rappelez-vous le temps où vous m'éreintiez avec
tant de plaisir dans vos feuilletons du _Courrier français_? Que de
bonnes folies vous avez imprimées sur mes _tendances_ et mes
_extravagances_! Je vous envie les heureux moments que vous avez dû
passer à me fustiger de la sorte; car cela doit être vraiment délicieux
de flageller ainsi quelqu'un sans colère, de sang-froid, en riant, pour
faire un simple exercice d'esprit. Ce n'est pas que votre esprit ait
jamais eu besoin de beaucoup d'exercice; il n'était que trop ingambe,
trop alerte, trop délié et trop bien aiguisé, il m'en souvient. Vous
m'inspiriez, je l'avoue, une inquiétude extrême; et je me trouvai fort
mal à l'aise le soir où notre ami Schlesinger, avec son aplomb
ordinaire, me présenta à vous au bal masqué de l'Opéra. L'occasion
d'ailleurs était étrangement choisie, car nous étions venus tous les
trois pour assister à la _charge_ de ma personne et de ma symphonie
fantastique, qui allait être faite en forme d'intermède musical par
Arnal et Adam. Ce dernier avait écrit une symphonie grotesque dans
laquelle il faisait la caricature de mon instrumentation, et Arnal me
représentait, moi, l'auteur de l'oeuvre, la faisant répéter.
J'adressais aux musiciens une allocution sur la puissance expressive de
la musique, et je démontrais que l'orchestre peut tout exprimer, tout
dire, tout enseigner, _même l'art de mettre sa cravate_.
C'est M. Véron, alors directeur de l'Opéra, qui avait eu l'idée de ce
divertissement. Il m'a plus tard fait chaudement louer dans le
_Constitutionnel_. Le remords le dévorait...
Arnal est devenu un des habitués de mes concerts; il s'est cru obligé en
conscience de les suivre. C'est un homme d'honneur...
Adam est un bon enfant; il s'est repenti, dix ans après, d'avoir accepté
cette tâche de caricaturiste; et depuis lors, il n'a plus _chargé_ que
l'orchestre de Grétry et de Monsigny.
* * * * *
Quant à vous, vous êtes resté, ce me semble, le même homme d'esprit sans
fiel que je n'ai pas connu jadis, et je suis bien heureux, maintenant
que je vous connais, de pouvoir quelquefois me livrer avec vous à ces
bons rires homériques qui font tout oublier.
J'avoue pourtant n'avoir pas retrouvé votre ancienne gaîté dans la
lettre que vous m'avez écrite cet hiver à Londres, et à laquelle je
réponds. J'en suis bien aise; car, en revoyant la belle France, j'ai
senti, moi aussi, un singulier serrement de coeur, et mon rire n'est
plus si facile. Rien d'ailleurs ne rend sérieux comme une banqueroute,
et je viens d'en essuyer une assez désagréable, de l'autre côté du
détroit.
Mais puisque vous m'avez demandé le récit de mon voyage en Angleterre,
c'est celui d'une pérégrination musicale en France que je vous ferai. Je
l'entrepris en 1845. Je n'avais alors de ma vie mis le pied dans une
salle de spectacle ou de concerts française hors de Paris.
Je venais de donner quatre matinées festivalesques dans le Cirque des
Champs-Élysées, et je sentais que les bains et les distractions, qui
m'avaient remis sur pieds l'année précédente, après le festival de
l'Industrie, me seraient encore fort utiles cette fois. Dès que j'en eus
la conviction, je pris mon chapeau... et j'allai me baigner... à
Marseille.
Quand j'eus bien nagé dans la Méditerranée, l'envie me prit de connaître
la ville, et je pensai de prime abord au plus savant amateur de musique
de la cité phocéenne, un de mes anciens amis, M. Lecourt, qui joue fort
bien du violoncelle, qui possède par coeur tout Beethoven, qui fit
cent cinquante lieues, il y a quelques années, pour venir entendre la
première exécution d'un de mes ouvrages à Paris; inflexible dans ses
convictions, disant tout franc ce qu'il pense, appelant chaque chose par
son nom, écrivant comme il parle, pensant, parlant, écrivant et jouant
juste, un coeur d'or sur la main. Je n'eus pas de peine à trouver sa
demeure; il m'eût été plus difficile de rencontrer dans Marseille
quelqu'un qui ne la connût pas. En m'apercevant:
«--C'est vous! bonjour! Qui diable a pu vous donner l'idée de venir
faire de la musique à Marseille? et dans cette saison? et avec une telle
chaleur? et avec les cafés et les indigos qui nous arrivent chaque jour
dans le port?... Ah çà, vous êtes fou!...
--Eh! mais, c'est le directeur de votre théâtre qui m'a suggéré cette
bonne idée. Dans dix jours nous donnerons un concert.
--Extravagance!
--Nous donnerons deux concerts! et si vous m'excitez encore, nous en
donnerons trois, et vous jouerez un solo de violoncelle au quatrième!»
Il faut que vous sachiez, mon cher M***, que Marseille est la première
ville de France qui comprit les grandes oeuvres de Beethoven. Elle
précéda Paris de cinq ans sous ce rapport; on jouait et on admirait déjà
les derniers quatuors de Beethoven à Marseille, quand nous en étions
encore à Paris à traiter de fou le sublime auteur de ces compositions
extraordinaires. J'avais donc une raison pour croire à l'habileté d'un
certain nombre d'exécutants et à l'intelligence de quelques auditeurs.
Il y a d'ailleurs à Marseille plusieurs virtuoses amateurs dont
j'espérais le concours, et qui ne me le refusèrent point en effet. De
plus, le théâtre possédait à cette époque une troupe chantante bien
composée, dans laquelle j'avais remarqué les noms d'Alizard, de Mlle
Mainvielle Fodor et de deux soprani italiens souvent cités devant moi
avec éloges.
A l'aide de M. Pépin, l'habile chef d'orchestre du théâtre, de M.
Pascal, son premier violon, et de M. Lecourt, qui, malgré son opinion
sur l'inopportunité de la tentative, ne m'aida pas moins activement à la
mener à bien, ma troupe instrumentale fut bientôt composée. Il nous
manqua seulement des trompettes, l'usage s'étant déjà introduit à cette
époque, dans les plus grands orchestres de province, de jouer les
parties de trompettes sur des cornets à pistons; abus inqualifiable et
qu'en aucun cas et à aucunes conditions on ne devrait tolérer. Les
choeurs du théâtre m'avaient été assez tièdement recommandés; mais, en
revanche, je connaissais de nom la Société Trotebas, académie de chant
d'hommes que la mort récente de son fondateur n'avait point détruite, et
qui me vint en aide de la meilleure grâce, et fit, avec beaucoup de soin
et de patience, de fort longues répétitions. Cette société, célèbre à
juste titre dans le Midi, est composée de soixante membres, peu
lecteurs, il est vrai, mais doués d'un instinct musical remarquable, de
voix franches, sonores et d'un beau timbre. Ces messieurs exécutèrent
plusieurs morceaux avec verve et un sentiment des nuances digne des plus
grands éloges. Quant aux soprani, qui étaient ceux du choeur du
théâtre, je fus obligé, pendant le concert, pour mettre un terme à leurs
gémissements, de leur dire, avant de commencer un morceau où ils n'ont
qu'à doubler à l'octave les ténors: «Mesdames, il y a une faute de copie
dans vos parties de chant: il y manque, au début, trois cents pauses,
veuillez les compter en silence, avec attention.» Il va sans dire que le
morceau fut fini avant la trois-centième mesure, et qu'ainsi ces dames
ne gâtèrent rien. Alizard eut les honneurs du chant.
Il y avait dans la salle à peu près huit cents personnes; mais Méry s'y
trouvait, ce qui portait pour moi la somme des gens d'esprit et de goût
réunis à deux mille tout au moins. L'auditoire fut attentif et souvent
fort chaleureux; mais quelques parties de programme n'en soulevèrent pas
moins, comme toujours en France, des discussions très-vives après le
concert. Et voici comment j'en fus informé. Je revenais de la mer un
soir, et, faute de place dans l'omnibus qui ramène les baigneurs à la
ville, j'avais dû monter à côté du cocher, sur son siége. La
conversation ne tarda pas à s'engager entre nous deux. Mon phaéton
m'apprit les brillantes connaissances littéraires qu'il avait eu
l'occasion de faire en allant et venant de Marseille à la Méditerranée.
«--Je connais bien Méry, me dit-il; c'est un _crâne_, et il gagnerait
gros d'argent s'il ne perdait pas son temps à écrire un tas de petites
bêtises que les femmes elles lisent, et que j'en ris moi-même
quelquefois comme un nigaud. Malgré ça, Méry est un homme de mérite,
allez, et de Marseille. Je connais bien Alexandre Dumas et son fils.
Dumas, il écrit des tragédies, qu'on dit, où l'on se tue comme des
mouches, où l'on boit des bouteilles de poison. Malheureusement, depuis
quelque temps, ils prétendent qu'il s'amuse aussi à écrire de ces
romans, comme Méry, que l'on lit partout, que ça fait pitié!
--Vous êtes sévère pour ces deux poëtes, lui dis-je.
--Poëtes! poëtes de qui? poëtes de quoi? Un poëte, c'est un homme qu'il
fait rien que des vers; M. Reboul, de Nîmes, est un poëte; celui-là
n'écrit pas de la prose. Mais je rends justice pourtant à Dumas, il
nage, monsieur, il nage comme un roi, et son fils comme un dauphin. J'ai
bien connu la Rachel.
--Mademoiselle Rachel de la Comédie-Française?
--Oui, la tragédienne de la Comédie. Et même c'est à une de ses
représentations que je prononçai ce fameux discours qu'il fit tant de
bruit à Marseille dans le temps.
--Ah! vous avez parlé en public!
--Eh donc, je parlerais bien devant quatre publics dans l'occasion.
Voilà pourquoi je fis ce discours: la Rachel, en arrivant à Marseille,
avait annoncé qu'elle jouerait _Bajazet_, de M. Racine, et qu'en entrant
en scène, elle serait accompagnée de quatre Turs. Je vais au théâtre,
elle entre, et nous ne voyons pas plus de trois turbans près d'elle. Oh!
oh! que nous fîmes dans le parterre, il paraît que cette farceuse de
Française elle veut se moquer des Marseillais. Je fais un signe, tout le
monde il se tait; je monte sur un banc, et je dis, fort: «Manque un
Tur!» Après ce discours-là, si vous aviez vu la salle, c'était terrible!
Ah! la Rachel fut obligée de se retirer, on baissa la toile, et le
directeur fit habiller le quatrième Tur bien vite, et quand la Rachel
reparut, il ne manquait rien.
--Diable! mais vous ne plaisantez pas à Marseille.
--Ah! que certes non! Nous avons bien eu du chagrin aussi dernièrement,
à propos de Félicien David, qu'il est venu ici nous annoncer _le
Désert_, haute symphonie[14], avec la marche de la caravane. Eh bien!
nous avons tous couru au théâtre, et il n'y avait seulement pas un
chameau dans cette caravane.
--Vous avez dû prononcer un fameux discours ce soir-là?
--Non, je n'ai rien dit, je n'ai pas pris parole. J'aurais parlé,
voyez-vous, et ferme, si David il était Français; mais c'est un pays à
nous, il est de la Provence, et nous n'avons pas voulu lui faire de la
peine; quoique ce soit un peu fort d'annoncer une marche de caravane
sans un chameau.»
Après un instant de silence de mon orateur, le hasard m'ayant fait
toucher sa trompette qui roulait sur l'impériale de la voiture:
«--Eh! reprit-il, ça vous connaît?
--Comment! pourquoi pensez-vous que les trompettes me connaissent?
--Farceur! croyez-vous que je ne sais pas que c'est vous qu'il donne ces
grands concerts dont tout le monde il parle?
--Ah! comment le savez-vous?
--Parbleu! c'est M. le conducteur, qu'il est un amateur, qu'il est allé
au théâtre, qu'il me l'a dit.
--Eh bien! puisqu'on parle de mes concerts, qu'en dit-on? Mettez-moi un
peu au courant des conversations, vous qui savez tout.
--Oh! je les ai bien écoutées, l'autre soir, quand les Trotebas ils vous
ont donné une sérénade. La rue de Paradis était si pleine jusqu'à la
Bourse, que nous demandions tous s'il y avait une vente de café
extraordinaire, ou si monseigneur l'archevêque il donnait sa
bénédiction. Pas du tout; c'était à vous qu'on faisait des honneurs.
Alors j'ai entendu les amateurs qu'ils parlaient pendant la sérénade. Il
y en avait un, M. Himturn, un chaud, qu'il est venu de Nîmes pour votre
musique, qu'il disait toujours: «Et l'_Hymne à la France!_ et la _Marche
des Pèlerins!_--Quels pèlerins? criait un autre; je n'ai pas vu de
pèlerins.--Et le _Cinq mai_, et l'_Adagio de la Symphonie_.» Enfin
celui-là vous adore crânement. Plus loin, une dame, elle disait à sa
fille: «Tu n'as point de coeur, Rose, tu ne peux rien comprendre à ça:
joue des contredanses.» Mais les deux plus acharnés, c'étaient deux
commerçants en campêche; ils criaient plus fort que les Trotebas: «Oui,
il faut condamner toutes ces audaces; comment! si on l'avait laissé
faire, ne voulait-il pas mettre un canon dans son orchestre!--Allez
donc, un canon!--Certainement, un canon; il y a sur le programme un
morceau intitulé: _Pièce de campagne_; c'était au moins une pièce de
douze dont il voulait nous régaler!--Mon cher, vous n'avez pas compris;
ce que vous appelez la pièce de campagne n'est sans doute que la _Scène
aux champs_, l'_adagio_ de la symphonie: vous faites un jeu de mots sur
ce titre.--Ah! bien, s'il n'y a pas de canon, il y a le tonnerre, au
moins; et, à la fin, il faudrait être bien bête pour ne pas reconnaître
ces roulements du tonnerre de Dieu, comme les jours d'orage quand il va
pleuvoir.--Mais justement, c'est ce qu'il a voulu faire; c'est
très-poétique, et cela m'a beaucoup ému!--Laissez-moi donc, poétique! Si
c'est une promenade à la campagne qu'il a voulu mettre en musique, il a
bien mal réussi. Est-ce naturel? Pourquoi ce tonnerre? Vais-je à ma
bastide quand il tonne!»
Donc, il était très-mécontent, et celui qui était content était
mécontent aussi que l'autre ne fût pas content; tandis que celui qui
était mécontent était encore plus mécontent de voir que l'autre fût
content.--Que voulez-vous, lui dis-je en descendant de l'omnibus, on a
beau faire, on ne peut pas mécontenter tout le monde.»
Et je m'éloignai, après avoir reçu de M. le conducteur un salut
sympathique, où je reconnus la vérité de l'assertion du cocher. C'était
un amateur... content.
Deuxième lettre.
Lyon.--Les sociétés philharmoniques.--Mon maître de musique.--Deux
lettres anonymes.--Un amateur blessé.--Dîner à Fourvières.--La
société des intelligences.--Le scandale.--La meule de moulin.
Paris, 18...