--N'importe, répond sa bondissante soeur; ce que je demande est

indispensable.» Et la musique obéit. Ailleurs la danse trouve

l'instrumentation trop délicate; il lui faut des trombones, des

cymbales, de bons coups de grosse caisse, et la musique, en gémissant,

se résigne à toutes sortes de brutalités. Ici le mouvement est trop vif

pour que le danseur puisse se livrer aux _grands écarts_, aux nobles

_élévations_ de son pas; la musique, soumise, brise le rhythme, en

attendant le moment de reprendre son allure naturelle; et il lui faut de

la patience, car le grand danseur s'élève si haut, que fort souvent, on

le sait, il lui arrive à lui-même de s'ennuyer en l'air. Là le mouvement

devra être plus ou moins accéléré, selon que la danseuse veut faire

oeuvre des dix doigts de ses pieds ou des deux gros orteils seulement.

Alors la musique sera forcée de passer et de revenir, et de repasser et

de revenir encore, en quelques mesures, de l'allégro au presto, ou de

l'allégretto au prestissimo, sans égard pour le dessin mélodique

disloqué et même pour la possibilité de l'exécution. Mais voici qui est

bien plus grave. Quand un ballet nouveau a triomphé, on taille, on

rogne, on déchire, on extermine un opéra quelconque, fût-ce un

chef-d'oeuvre consacré par l'admiration générale, pour en faire le

complément de la soirée que le ballet ne suffit pas à remplir, pour en

faire un _lever de rideau_. Mais si d'aventure il naissait quelque bel

opéra en trois actes, dont la durée, par conséquent, serait,

insuffisante à occuper la scène de sept heures du soir à minuit,

ferait-on un lever de rideau avec quelque fragment de ballet? Dieu du

ciel, quelle honte! la danse ne la subirait pas.

Abîmons tout plutôt: c'est l'esprit de la danse!

Les danseurs poëtes.

Un danseur disait en parlant d'un de ses propres entrechats: _C'est une

poignée de diamants jetée au soleil!_ En voyant Mme Ferraris dans _le

Cheval de bronze_, un autre s'écria: _C'est une rose emportée par le

vent dans un tourbillon de turquoises, de rubis et de poudre d'or._

Autre mot de M. Auber.

Dernièrement un habitué de l'orchestre de l'Opéra, ne reconnaissant pas

la jeune danseuse qui entrait en scène, demanda à un de ses voisins

comment elle s'appelait: «C'est Mlle Zina, répondit celui-ci, dont le

maillot, vous le savez, s'est décousu le soir de son premier

début.--Accident remarquable, ajouta doucement M. Auber qui se trouvait

là, car ce fut une des rares occasions où le décousu a du succès.»

Concerts.

Je serais un ingrat si je ne parlais pas ici des douces heures que m'ont

fait passer, cet hiver, à Paris les donneurs de concerts.

Presque chaque jour pendant quatre mois, j'ai été l'un des acteurs de la

comédie suivante:

Le théâtre représente un cabinet de travail modestement meublé et un

malade toussant au coin de sa cheminée. Entrent deux pianistes, trois

pianistes, quatre pianistes et un violoniste.

LE PIANISTE Nº 1, _au malade_.

Monsieur, j'ai appris que vous étiez fort souffrant...

LE PIANISTE Nº 2.

J'ai su, moi aussi, que votre santé...

LES PIANISTES Nos 7 ET 9.

On nous a dit que vous étiez gravement indisposé...

LE PIANISTE Nº 1.

Et je viens... vous prier d'assister à mon concert qui a lieu dans le

salon d'Erard.

LE PIANISTE Nº 2.

Et je me suis fait un devoir de venir vous demander... de vouloir bien

venir entendre mes nouvelles études et mon concert chez Pleyel.

LE PIANISTE Nº 8.

Quant à moi, un seul motif m'amène, mon cher ami, le soin de votre

santé. Vous travaillez trop; il faut sortir, prendre l'air, vous

distraire; je viens dans l'intention formelle de vous enlever; j'ai une

voiture à votre porte, il faut que vous assistiez à mon concert chez

Herz. Allons! allons!

LE MALADE.

Quand aura lieu le vôtre?

LE Nº 1.

Ce soir à huit heures.

LE MALADE.

Et le vôtre?

LE Nº 2.

Ce soir à huit heures.

LE MALADE.

Et le vôtre?

LE Nº 8.

Ce soir à huit heures.

LE VIOLONISTE, _éclatant de rire_.

Il y en a six ou sept à la fois, ce soir. Et comme j'ai bien prévu que,

selon votre usage, ne pouvant aller partout, vous n'iriez nulle part, et

par discrétion en outre, pour ne pas vous déranger, souffrant comme vous

l'êtes, j'ai apporté ma boîte; mon violon est là. Si vous le permettez,

je vais vous jouer mes nouveaux caprices pour la quatrième corde.

LE MALADE, _à part_.

La peste de ta corde, empoisonneur au diable,

En eusses-tu le cou serré.

* * * * *

Le fait est, et cela est triste à dire, que les concerts à Paris sont

devenus de pitoyables non-sens. Il y en a une telle quantité, ils vous

poursuivent, vous obsèdent, vous assomment, vous scient avec une si

cruelle obstination, que le propriétaire d'un vaste salon littéraire a

eu dernièrement l'idée de placer devant sa porte une affiche ainsi

conçue: _Ici on ne donne pas de concerts_. Et son salon, depuis lors,

regorge de lecteurs et d'amis de la paix qui viennent y chercher un

abri.

Depuis que Mme Erard s'est résignée à ouvrir gratuitement ses salons

aux féroces virtuoses errant en liberté dans Paris, le produit de la

vente des pianos de sa fabrique a baissé d'une façon déplorable,

personne n'osant plus aller chez elle, le jour ni la nuit, examiner ses

instruments, dans la crainte de tomber en plein concert sous la griffe

d'un de ces lions.

Notez qu'il n'y a plus assez de salons, de manèges, de halles, de

corridors pour satisfaire tous les concertants. Les salles de Herz, de

Pleyel, d'Erard, de Gouffier, de Sainte-Cécile, du Conservatoire, de

l'hôtel du Louvre, de l'hôtel d'Osmond, de Valentino, du Prado, du

Théâtre-Italien n'y suffisent pas. Et comme en désespoir de cause

plusieurs virtuoses commençaient à travailler en plein air, dans

certaines rues neuves où le bruit des rares voitures qui y passent

garantit mal l'inviolabilité des oreilles des habitants, les

propriétaires ont dû faire inscrire en lettres énormes sur leurs

maisons: _Il est défendu de faire de la musique contre ce mur_.

Les donneurs de concerts novices en sont encore, les innocents! à

répandre dans Paris des invitations gratuites qu'ils glissent la nuit

sous les portes cochères; ils s'étonnent ensuite de voir leur salle

déserte! Il est bon d'avertir ici ces dignes virtuoses, étrangers pour

la plupart, arrivant de Russie, d'Allemagne, d'Italie, d'Espagne, des

Indes, du Japon, de la Nouvelle-Calédonie, du Congo, de Monaco, de

San-Francisco, de Macao, de Cusco, qu'un auditoire de concert se paye

maintenant, comme on a de tout temps payé le choeur, l'orchestre et

les claqueurs. Un auditoire de six cents oreilles coûte au moins trois

mille francs.

L'un des _bénéficiaires_ donneurs de concerts a bien voulu dernièrement

recourir au procédé américain, qui consiste à offrir avec un billet une

tasse de chocolat et une tranche de pâté; mais les auditeurs parisiens,

n'étant pas en général gros mangeurs, ont trouvé la compensation

insuffisante, et tout d'abord ont fait demander par un de leurs chefs au

virtuose amphitryon, s'il ne serait pas possible de consommer le

chocolat et le pâté sans entendre le concert. Le bénéficiaire indigné,

ayant répondu comme le philosophe ancien: «Mange, mais écoute!»

l'affaire n'a pas pu s'arranger.

La bravoure de Nelson.

Il y a un pays, voisin du nôtre, où la musique est réellement aimée et

respectée, et où l'on ne saurait en conséquence entendre un concert ni

une représentation lyrique de longue durée. Dans ce pays-là, une soirée

musicale commencée à six heures et demie doit être terminée à neuf

heures, à neuf heures et demie tout au plus, car à onze heures tout le

monde dort.

Chez nous, à onze heures, tout le monde dort bien aussi, mais la musique

n'est pas finie. Pour obtenir des succès productifs, il faut même à

toute force que nos compositeurs écrivent de ces bons gros mâtins

d'opéras qui aboient de sept heures à minuit et quelquefois encore par

delà. On aime à y dormir, on aime à y pâtir, on aime à y bâtir des

châteaux en Espagne, bercé par le bruit incessant de la cascade de

cavatines, jusqu'à ce qu'un accident fasse que l'on rentre en soi-même,

que la claque oublie d'applaudir, par exemple; alors on s'éveille en

sursaut.

Cette tendance à faire descendre la musique à de vils emplois, tels que

ceux d'inviter le public au sommeil dans un théâtre, d'accompagner les

conversations dans un salon, de faciliter la digestion pendant les

festins, ou d'amuser les enfants de tous les âges, est l'indice le plus

sûr de la barbarie d'un peuple. A cet égard nous sommes en France assez

peu civilisés, et notre _goût_ pour l'art en général ressemble fort à

celui d'un de nos rois à qui l'on demandait s'il aimait la musique, et

qui répondit avec bonhomie: «Eh! je ne la crains pas!» Je ne suis pas si

brave que ce roi, et j'avoue en toute humilité que la musique bien

souvent me fait une peur affreuse. Mais si, comme Nelson, je tremble au

moment du combat, pourtant, quoi qu'on en dise, on me voit toujours

aussi à mon poste à l'heure du danger, et l'on me trouvera mort un beau

soir au sixième acte de quelque opéra de Trafalgar.

Préjugés grotesques.

Le préjugé, chez nous, dit beaucoup plus qu'ailleurs d'énormes sottises,

et voudrait du haut de son insolence régenter toutes les parties de

l'art musical. Sans relever ce qu'il dit de l'harmonie, de la mélodie,

du rhythme, à en croire l'une de ses assertions outrecuidantes, il n'y

aurait qu'une seule forme à donner aux textes destinés au chant; il

serait impossible de chanter de la prose; les vers alexandrins seraient

les pires de tous pour le compositeur. Enfin certaines gens soutiennent

que _tous les vers_ destinés au chant doivent être, sans exception, ce

qu'on appelle des vers _rhythmiques_, c'est-à-dire scandés d'une façon

uniforme du commencement à la fin d'un morceau, ayant chacun un nombre

égal de syllabes longues et brèves placées aux mêmes endroits.

Quant à faire de la musique sur de la prose, rien n'est plus facile; il

s'agit seulement de savoir sur quelle prose. Les illustres

chefs-d'oeuvre de l'art religieux, messes et oratorios, ont été écrits

par Haendel, Haydn, Bach, Mozart, sur de la prose anglaise, allemande et

latine. «Oui, dit-on, cela se peut en latin, en allemand et en anglais,

mais c'est impraticable en français.» On appelle toujours chez nous

impraticable ce qui est impratiqué. Or ce n'est pas même impratiqué; il

y a de la musique écrite sur de la prose française, et il y en aura tant

qu'on voudra. Dans les opéras les plus célèbres on entend chaque jour

des passages où les vers de l'auteur du livret ont été disloqués par le

compositeur, brisés, hachés, dénaturés par la répétition de certains

mots et par l'addition même de certains autres, de telle sorte que ces

vers sont devenus en réalité de la prose, et cette prose se trouve

convenir et s'adapter à la pensée du musicien que les vers

contrariaient.

Cela se chante pourtant sans peine, et le morceau de musique n'en est

pas moins beau comme musique pure; et _la mélodie se moque de vos

prétentions à la guider, à la soutenir par des formes littéraires

arrêtées à l'avance par un autre que le compositeur_.

Un librettiste critiquait violemment devant moi les vers d'un opéra

nouveau:

«Quels rhythmes!» disait-il, «quel désordre! C'est comme de la prose.

Ici un grand vers, là un petit vers, aucune concordance dans la

distribution des accents, les longues et les brèves jetées au hasard!

quel tohu-bohu! Faites donc de la musique là-dessus!»

Je le laissai dire. Quelques jours plus tard, en me promenant avec lui,

je chantais, mais sans paroles, une mélodie qui paraissait le charmer:

«Connaissez-vous cela? lui dis-je.

--Non, c'est délicieux; cela doit être de quelque opéra italien, car les

Italiens au moins savent faire des paroles qui n'empêchent pas de

chanter.

--C'est la musique des vers que vous trouviez si antimélodiques l'autre

jour.»

Combien de fois ne me suis-je pas amusé à faire tomber dans le même

piège des partisans de l'emploi exclusif des vers rhythmiques en leur

chantant au contraire une mélodie à laquelle j'avais adapté des paroles

italiennes; puis, quand mes auditeurs s'étaient bien évertués à prouver

l'heureuse influence de la coupe des vers italiens sur l'inspiration du

compositeur, je soufflais sur leur enthousiasme, en leur apprenant que

la forme des vers ne pouvait en aucune façon avoir, en ce cas, déterminé

celle de la mélodie, puisque le chant qu'on venait d'entendre

appartenait à une symphonie de Beethoven et qu'il avait par conséquent

été écrit _sans paroles_.

Ceci ne veut point dire que les vers rhythmiques ne puissent être

excellents pour la musique. Bien plus, j'avouerai qu'ils sont fort

souvent indispensables. Si le compositeur a adopté pour son morceau un

rhythme obstiné dont la persistance même est la cause de l'effet, tel

que celui du choeur des démons dans l'_Orphée_ de Gluck:

Quel est l'audacieux

Qui dans ces sombres lieux,

il est bien évident que cette forme doit se retrouver dans les vers,

sans quoi les paroles n'iraient pas sur la musique.

Si plusieurs strophes différentes sont destinées à être chantées

successivement sur la même mélodie, il serait fort à désirer également

qu'elles fussent toutes coupées et rhythmées de la même façon; on

empêcherait ainsi les fautes grossières de prosodie produites

nécessairement par la musique sur les couplets qui ne sont point

rhythmés comme le premier, ou l'on éviterait au compositeur soigneux

l'obligation de corriger ces fautes en modifiant sa mélodie pour les

diverses strophes, lorsqu'il a tout intérêt à ne pas la modifier.

Mais dire que dans un air, dans un duo, dans une scène où la passion

peut et doit s'exprimer de mille façons diverses et imprévues, il faut

absolument que les vers soient uniformément coupés et rhythmés,

prétendre qu'il n'y a pas de musique possible sans cela, c'est prouver

clairement tout au moins qu'on n'a pas d'idée de la constitution de cet

art; et l'application de ce système par les poëtes italiens, en mainte

occasion où la musique la repousse, n'a sans doute pas peu contribué à

donner à l'ensemble des productions musicales de l'Italie l'uniformité

de physionomie qu'on a le droit de lui reprocher.

Quant à la prévention contre les vers alexandrins, prévention que

beaucoup de compositeurs partagent, elle est d'autant plus étrange, que

ni poëtes ni musiciens ne manifestent d'aversion pour les vers de six

pieds. Or, qu'est-ce qu'un vers alexandrin coupé en deux par

l'hémistiche, sinon deux vers de six pieds qui ne riment pas? Et que

fait la rime, je vous prie, au développement d'une période mélodique?...

Bien plus, il arrive souvent que ces poëtes, compteurs si rigoureux de

syllabes, croyant faire deux vers de six pieds, font un abominable vers

de treize pieds, faute de tenir compte de la non-élision de la fin du

premier vers avec le commencement du second. Telle fut la maladresse

commise par l'auteur des paroles du _Pré aux Clercs_, quand Hérold lui

demanda des vers _rhythmiques_ (il en fallait là) de six pieds pour un

de ses plus jolis morceaux:

C'en est fait, le ciel même

A reçu leurs serments,

Sa puissance suprêME

VIENT d'unir deux amants.

L'ensemble des deux premiers vers, grâce à l'élision qui les unit, fait

bien douze syllabes pour le musicien, mais l'ensemble des deux autres en

forme évidemment treize, l'élision ne pouvant avoir lieu entre _suprême_

et _vient_, et il résulte de cette syllabe surnuméraire l'obligation

d'ajouter dans la musique une note qui dérange l'ordonnance de la phrase

et produit un petit soubresaut des plus disgracieux. Voilà de la

barbarie!

Dans un livre très-bien fait sous plusieurs rapports, intitulé _Essai de

rhythmique française_, M. Ducondut a prouvé fort catégoriquement, que

malgré le préjugé qui existe contre ses aptitudes à cet égard, la langue

française pouvait se prêter sans peine à toutes les formes de vers et à

toutes les divisions rhythmiques, et que si on n'avait pas fait jusqu'à

présent usage des formes qu'il croit indispensables à la musique, il

fallait s'en prendre aux poëtes et non pas accuser l'insuffisance de la

langue. Les exemples qu'il donne de vers rhythmiques de toutes sortes

démontrent avec évidence sa théorie. Mais cette théorie, admettant comme

une nécessité absolue de la poésie lyrique l'emploi des règles qu'elle

donne, est en soi radicalement fausse, je le répète. La musique est en

général insaisissable dans ses caprices, alors même qu'elle semble le

moins en avoir; et hors les cas exceptionnels dont j'ai parlé tout à

l'heure, il est parfaitement insensé de prétendre n'employer pour le

chant que des vers rhythmiques, et de croire que la cadence monotone de

vers ainsi faits facilitera la composition de la mélodie en lui imposant

à l'avance une forme invariable; car si la mélodie n'avait pas fort

heureusement mille moyens de s'y dérober, ce serait en réalité

précisément le contraire.

«La musique, dit M. Ducondut, procède par phrases, qui se composent de

mesures égales entre elles et dont chacune se divise elle-même en temps

forts et en temps faibles; elle a ses notes frappées et levées, avec ses

points de repos ou cadences; et le retour régulier de toutes ces choses,

dans les membres correspondants de la période mélodique, constitue, avec

la carrure des phrases, le rhythme musical. La poésie qui prétend

s'allier à la musique est tenue de se conformer à cette marche... etc.,

sans quoi il y a désaccord entre les deux arts associés.» Sans doute,

mais cette marche de la musique est fort loin d'avoir la régularité

absolue que vous lui attribuez et qui existe dans vos vers. Une mesure

est égale à une autre mesure; égale en durée, je le veux bien, mais

cette durée est inégalement partagée. Dans celle-ci, je n'emploierai que

_deux notes_ qui porteront _deux syllabes_; dans la suivante j'en

écrirai quatre ou six ou sept qui pourront porter quatre ou six ou sept

syllabes si je le veux, ou _une seule syllabe_, s'il me plaît que la

série de notes soit vocalisée. Que devient alors votre rhythme poétique

établi à si grand'peine? La musique le détruit, le broie, l'anéantit. La

poésie est esclave du rhythme qu'elle s'est imposé, la musique,

non-seulement est indépendante, mais c'est elle qui crée le rhythme et

qui, tout en le conservant dans ses éléments constitutifs, peut le

modifier de mille manières dans ses détails. Et le _mouvement_, dont les

auteurs de théories poétiques ne parlent jamais et qui seul peut donner

au rhythme son caractère, qui est-ce qui le détermine? C'est le

musicien. Car le mouvement est l'âme de la musique, et les poëtes n'ont

jamais songé seulement à trouver le moyen de fixer le degré de rapidité

ou de lenteur convenable à la récitation de leurs vers.

L'écriture du langage d'aucun peuple n'a les signes indicateurs de la

division du temps. La musique (moderne) seule les possède; la musique

peut écrire le silence et en déterminer la durée, ce que les langues

parlées ne sauraient faire. La musique enfin, et pour couper court à ces

singulières prétentions renouvelées des Grecs qu'élèvent des

grammairiens et des poëtes qui ne la connaissent pas, existe par

elle-même; elle n'a aucun besoin de la poésie; et toutes les langues

humaines périraient qu'elle n'en resterait pas moins le plus poétique et

le plus grand des arts, comme elle en est le plus libre. Qu'est une

symphonie de Beethoven, sinon la musique souveraine dans toute sa

majesté?...

* * * * *

... Tel est encore le préjugé toujours ranimé à propos de tous les

musiciens de style, de la suprématie accordée par eux, dit-on, à la

partie instrumentale au détriment de la vocale. Vienne un compositeur

qui sait écrire, qui possède son art à fond, qui, par conséquent, sait

employer l'orchestre avec discernement, avec finesse, le faire parler

avec esprit, se mouvoir avec grâce, jouer comme un gracieux enfant, ou

chanter d'une voix puissante, ou tonner, ou rugir; qui ne va pas, à

l'exemple des compositeurs vulgaires, se ruer à coups de pied, à coups

de poing sur les instruments, celui-là, dira-t-on, est un homme d'un

grand talent, mais il _a mis la statue dans l'orchestre_. Et cette

niaise critique des opéras de Mozart, faite il y a quatre-vingts ans par

le faux bonhomme Grétry, reste et restera longtemps encore infligée

comme un blâme par la foule des connaisseurs ou par les connaisseurs de

la foule, aux musiciens qui ont le plus de droits à l'éloge contraire.

Si quelqu'un avait osé répondre la vérité à Grétry censurant ainsi

Mozart, il lui eût dit: «Mozart, à votre avis, _a mis le piédestal sur

la scène et la statue dans l'orchestre_? Cette comparaison saugrenue

pourrait en mainte circonstance n'être pas un blâme, on vous le

prouvera; dans votre bouche elle en est un. Or ce blâme est injuste, la

critique porte à faux; l'orchestre de Mozart est charmant, sinon

très-riche de coloris, il est discret, délicatement ouvragé, énergique

quand il le faut, parfait; aussi parfait que le vôtre est délabré,

impotent et ridicule.

»Mais la partie vocale de ses opéras n'en est pas moins restée, presque

partout, la partie dominante, la scène n'en est pas moins toujours

remplie par le sentiment humain, ses personnages n'en chantent pas moins

librement et d'une façon dominatrice la vraie phrase mélodique. Otez

l'orchestre, monsieur Grétry, remplacez-le par un clavecin, et vous

verrez, à votre grand regret, j'imagine, que l'intérêt principal de

l'opéra de Mozart est resté sur la scène et que son _piédestal_ a autant

de traits humains et paraît encore plus beau que toutes vos _statues_.»

Voilà ce qu'on aurait pu répliquer à ce faux bonhomme qui faisait de

faux bons mots sur Gluck et sur Mozart. On aurait dû ajouter que si

quelques compositeurs ont mis réellement la statue dans l'orchestre, en

certains cas, ce sont les Italiens. Oui, ce sont les maîtres de l'école

italienne qui, avec autant de bon sens que de grâce, ont les premiers

imaginé de faire chanter l'orchestre et réciter les paroles sur une

partie de remplissage, dans les scènes bouffes où le _canto parlato_ est

de rigueur, et dans beaucoup d'autres même où il serait absolument

contraire au bon sens dramatique de faire chanter par l'acteur une vraie

mélodie. Le nombre d'exemples que l'on pourrait citer de cet excellent

procédé chez les maîtres italiens, depuis Cimarosa jusqu'à Rossini, est

incalculable. La plupart des compositeurs français modernes ont eu le

bon esprit de les imiter; les Allemands, au contraire, recourent

très-rarement à ce déplacement de l'intérêt musical. Mais ce sont eux

précisément que l'on _accuse_ de mettre _la statue dans l'orchestre_,

uniquement parce qu'ils n'écrivent pas des orchestres de bric-à-brac.

Ainsi le veut le préjugé.

Le préjugé veut encore, à Paris, qu'un musicien ne soit apte à faire que

ce qu'il a déjà fait. Tel a débuté par un drame lyrique, qui sera

inévitablement taxé d'outrecuidance s'il prétend écrire un opéra

bouffon, seulement parce qu'il a montré des qualités éminentes dans le

genre sérieux. Si son coup d'essai a été une belle messe. «Quelle idée,

dira-t-on, à celui-ci de vouloir composer pour le théâtre! Il va nous

faire du plain-chant; que ne reste-t-il dans sa cathédrale?»

Si le malheur veut qu'il soit un grand pianiste: «Musique de pianiste!»

s'écrie-t-on avec effroi. Et tout est dit, et voilà notre homme à demi

écrasé par un préjugé contre lequel il aura à lutter pendant longues

années. Comme si un grand talent d'exécution impliquait nécessairement

l'incapacité de composition, et comme si Sébastien Bach, Beethoven,

Mozart, Weber, Meyerbeer, Mendelssohn et d'autres n'ont pas été à la

fois de grands compositeurs et de grands virtuoses.

Si un musicien a commencé par écrire une symphonie, et si cette

symphonie a fait sensation, le voilà classé ou plutôt parqué: c'est un

symphoniste, il ne doit songer à produire que des symphonies, il doit

s'abstenir du théâtre, pour lequel il n'est point fait; il ne doit pas

savoir écrire pour les voix, etc., etc. Bien plus, tout ce qu'il fait

ensuite est appelé par les gens à préjugés, symphonie; les mots, pour

parler de lui, sont détournés de leur acception. Ce qui, produit par

tout autre, serait appelé de son vrai nom de cantate, est, sortant de sa

plume, nommé symphonie; un oratoire, symphonie; un choeur sans

accompagnement, symphonie; une messe, symphonie. Tout est symphonie

venant d'un symphoniste.

Il eût échappé à cet inconvénient si sa première symphonie eût passé

inaperçue, si c'eût été une platitude; il eût même alors rencontré chez

plus d'un directeur de théâtre un préjugé en sa faveur: «Celui-ci,

eût-on dit, n'a pas réussi dans la musique de concert, il _doit_ réussir

au théâtre. Il ne sait pas tirer parti des instruments, _donc il saura_

parfaitement employer les voix. C'est un mauvais harmoniste, au dire des

musiciens, il _doit être_ farci de mélodies.»

Par contre on n'eût pas manqué de dire: «Il traite magistralement

l'orchestre, il ne doit pas savoir traiter les voix. C'est un harmoniste

distingué, il faut se méfier de sa mélodie, s'il en a. Enfin il ne veut

pas écrire comme tout le monde, il _croit à l'expression_ en musique, il

a un systême.... c'est un homme dangereux...»

Les prôneurs de ces belles doctrines ont au ciel deux puissants

protecteurs dont le nom ressemble fort à celui des patrons des

savetiers; ils s'appellent, dit-on, saint Crétin et saint Crétinien.

Les Athées de l'expression.

«La musique, a dit Potier, est, comme la justice, une bien belle

chose.... quand elle est juste.»

Je parlais tout à l'heure des compositeurs qui croient à l'expression

musicale, mais qui y croient avec réserve et bon sens, sans méconnaître

les limites imposées à cette puissance expressive par la nature même de

la musique et qu'elle ne saurait en aucun cas dépasser.

Les grotesques de la musique · 第 11 / 16 段