On ne conçoit pas qu'après avoir vilipendé tant de monde, l'excellent

homme dont je parle n'ait pas été une seule fois assassiné. Après sa

mort, le peuple, il est vrai, n'eût pas mieux demandé que de le traîner

sur la claie, et sa femme ne vint à bout de calmer les furieux qu'en

leur jetant de l'argent par les fenêtres de la chambre mortuaire.

Quoique fils d'un simple tapissier, il avait fait de bonnes études

classiques. Il écrivait en vers et en prose d'une façon remarquable; on

a fini même par le tant remarquer, qu'après un siècle et demi de

réflexions les Parisiens ont eu l'idée de lui ériger une statue de

bronze, portant sur le socle le titre de ses nombreux ouvrages. C'était

très-bien de leur part. Seulement, comme les gens chargés de la

direction de ce travail, entrepris pour glorifier un homme de lettres,

n'étaient pas forts en orthographe, ils écrivirent ainsi le nom de l'un

des chefs-d'oeuvre de l'illustre railleur: _l'Avarre_. Ce qui

produisit dans le temps une assez vive sensation parmi les épiciers

savants de la rue Richelieu, et mit le directeur des travaux du monument

dans l'obligation de faire gratter l'inscription irrégulière pendant la

nuit.

Juste retour, monsieur, des choses d'ici-bas.

Vous avez tourné en dérision un individu qui sollicitait l'emploi de

_correcteur des enseignes et inscriptions de Paris_, et voilà qu'au

dix-neuvième siècle on vous appelle à Paris, dans une inscription,

l'auteur de _l'Avarre_.

Ce misanthrope (le lecteur ne l'eût jamais deviné) se nommait Poquelin

de Molière, et voici à quel propos je me permets de parler ici de lui:

le fouet de cet enragé fouetteur de ridicules n'est jamais tombé, je le

disais tout à l'heure, sur les épaules des musiciens. Ne faut-il pas

encore reconnaître une ironie du sort dans l'acharnement que les

musiciens seuls ont mis, sinon à égratigner, au moins à farder, à

enjoliver les figures des personnages qu'il a mis au monde, et à les

enduire de mélodies qui leur donnent une sorte d'éclat factice dont

Molière sans doute serait peu jaloux de les voir briller?... Il est donc

vrai que pour les musiciens au moins «l'ingratitude est l'indépendance

du coeur.»

L'un de ces ingrats a ouvert le feu contre Molière avec une énergie et

un succès qui, fort heureusement, n'ont pas été égalés depuis lors. Il

se nommait Mozart. Il vint à Paris fort jeune. Il manifesta le désir

d'écrire une grande partition pour le théâtre de l'Opéra (l'Académie

royale de musique). Mais comme il jouait très-bien du clavecin et qu'il

avait déjà publié plusieurs sonates pour cet instrument, les

administrateurs de l'Opéra, en hommes judicieux et sagaces, lui firent

sentir l'impertinence de son ambition, et l'éconduisirent en l'engageant

à se borner à écrire des sonates. Mozart ayant reconnu, avec peine il

est vrai, qu'il n'était qu'un paltoquet, s'en retourna piteusement en

Allemagne, où il se fit arranger en libretto un drame de Molière dont la

représentation l'avait beaucoup frappé. Puis il le mit en musique et le

fit représenter à Prague avec un succès prodigieux, au dire des uns,

sans succès, au dire des autres. Ainsi apparut le _Don Giovanni_, dont

la contre-gloire pendant nombre d'années a fait un peu pâlir la gloire

du _Don Juan_. Les grands compositeurs qu'honorait alors la confiance de

messieurs les directeurs de l'Opéra eussent été incapables d'un tel acte

d'ingratitude.

Beaucoup plus tard, on porta à l'Opéra-Comique une petite partition

écrite sur une autre pièce de Molière, _le Sicilien ou l'Amour peintre_.

Je ne sais si elle a été représentée. Plus tard est venue _la Psyché_,

de M. Thomas. _Le Médecin malgré lui_, de M. Gounod, fait et fera

longtemps encore les beaux jours du Théâtre-Lyrique. Enfin _les

Fourberies de Marinette_, de M. Creste, constituent le dernier attentat

contre l'auteur de _Don Juan_ qui ait été enregistré dans les annales de

l'ingratitude musicale.

En somme, il est inutile de le nier aujourd'hui, de tous les musiciens

qui devaient de la reconnaissance à Molière, Mozart fut évidemment le

plus ingrat.

Vanité de la gloire.

Un directeur de l'Opéra rencontrant un soir Rossini sur le boulevard des

Italiens, l'aborde d'un air riant, comme quelqu'un qui vient annoncer à

un ami une bonne nouvelle:

--Eh bien, cher maître, lui dit-il, nous donnons demain le troisième

acte de votre _Moïse_!

--Bah! réplique Rossini, tout entier?

La repartie est admirable, mais ce qui l'est plus encore, c'est qu'en

effet on ne donnait pas le troisième acte tout entier. Ainsi sont

respectées à Paris les plus belles productions des grands maîtres.

Certains ouvrages, d'ailleurs, sont prédestinés aux _palmes du martyre_.

Il en est peu dont le martyre ait été aussi cruel et aussi long que

celui de l'opéra de _Guillaume Tell_. Nous ne saurions trop insister sur

cet exemple offert par Rossini aux compositeurs de toutes les écoles,

pour prouver le peu d'autorité et de respect accordé dans les théâtres

aux dons les plus magnifiques de l'intelligence et du génie, à des

travaux herculéens, à une immense renommée, à une gloire éblouissante.

On dirait même que, plus la supériorité de certains grands hommes qui

ont daigné écrire pour le théâtre est incontestable et incontestée, et

plus la racaille des petits met à insulter leurs ouvrages d'acharnement

et de ténacité. Je ne rappellerai pas ici ce qu'on a fait en France de

l'oeuvre dramatique de Mozart, en Angleterre de celle de Shakspeare,

je dirai comme Othello: _They know it, no more of that_ (On le sait,

n'en parlons plus). Mais ce que devient peu à peu l'oeuvre de Gluck en

ce moment dans les théâtres où on la représente encore (j'en excepte

celui de Berlin), dans les concerts où l'on en chante des fragments,

dans les boutiques où l'on en vend des lambeaux, c'est ce dont la plus

active imagination de musicien ne saurait se faire une idée. Il n'y a

plus un chanteur qui en comprenne le style, un chef d'orchestre qui en

possède l'esprit, le sentiment et les traditions. Ceux-là au moins ne

sont pas coupables, et c'est presque toujours involontairement qu'ils en

dénaturent et éteignent les plus radieuses inspirations. Les arrangeurs,

les instrumentateurs, les éditeurs, les traducteurs, au contraire, ont

fait avec préméditation, en divers endroits de l'Europe, de cette noble

figure antique de Gluck un masque si hideux et si grotesque, qu'il est

déjà presque impossible d'en reconnaître les traits.

Une fourmilière de Lilliputiens s'est acharnée sur ce Gulliver. Des

batteurs de mesure du dernier ordre, de détestables compositeurs, de

ridicules maîtres de chant, des danseurs même, ont instrumenté Gluck,

ont déformé ses mélodies, ses récitatifs, ont changé ses modulations,

lui ont prêté de plates stupidités. L'un a ajouté _des variations pour

la flûte_ (je les ai vues) au solo de harpe de l'entrée d'Orphée aux

enfers, trouvant ce prélude trop pauvre sans doute et insignifiant.

L'autre a bourré d'instruments de cuivre le choeur des ombres du

Tartare du même ouvrage, en leur adjoignant le _serpent_ (je l'ai vu),

apparemment parce que le serpent doit tout naturellement figurer dans

une scène infernale où il est question des Furies. Ici au contraire on a

réduit à un simple quatuor toute la masse des instruments à cordes.

Ailleurs un maître de chapelle a imaginé de faire aboyer les choristes

(j'ai entendu cette horreur) en leur recommandant expressément de ne pas

chanter..., encore dans la scène des enfers d'Orphée. Il avait voulu

produire ainsi un choeur de Cerbères, _de chiens dévorants_...

invention sublime qui avait échappé à Gluck.

J'ai sous les yeux une édition allemande de l'_Iphigénie en Tauride_, où

l'on remarque, entre autres mutilations, _la suppression de huit

mesures_ dans le fameux choeur des Scythes: «Les dieux apaisent leur

courroux», et les inversions les plus tristement comiques dans le texte

de la traduction. Celle-ci, entre mille, quand Iphigénie dit:

J'ai vu s'élever contre moi

Les dieux, ma patrie... et mon père.

la phrase musicale se termine par un accent douloureux et tendre sur «et

mon père», dont il est impossible de méconnaître l'intention. Cet accent

se trouve faussement appliqué dans l'édition allemande, le traducteur

ayant interverti l'ordre des mots et dit:

Mon peuple, mon père et les dieux.

supposant qu'il n'importait guère que père fût devant ou bien qu'il fût

derrière. Ceci me rappelle une traduction anglaise de la ballade

allemande _le Roi des Aulnes_, dans laquelle le traducteur, par suite de

je ne sais quelle licence poétique, avait jugé à propos d'intervertir

l'ordre du dialogue établi entre deux des personnages. A la place de

l'interpellation placée par le poëte allemand dans la bouche du _père_,

se trouvait dans la traduction anglaise la réponse de l'_enfant_. Un

éditeur de Londres, désireux de populariser en Angleterre la belle

musique écrite par Schubert sur cette ballade, y fit ajuster tant bien

que mal les vers du traducteur anglais. On devine le bouffon contre-sens

qui en résulta; l'enfant s'écriant dans un paroxysme d'épouvante: «Mon

père! mon père! j'ai peur!» sur la musique destinée aux paroles:

«Calme-toi, mon fils, etc.», et réciproquement.

Les traductions des opéras de Gluck sont émaillées de gentillesses

pareilles.

Et le malheur veut que l'ancienne édition française, la seule où l'on

puisse retrouver intacte la pensée du maître (je parle de celle des

grandes partitions), devienne de jour en jour plus rare, et soit

très-mauvaise sous le double rapport de l'ordonnance et de la

correction. Un déplorable désordre et d'innombrables fautes de toute

espèce la déparent.

Dans peu d'années, quelques exemplaires de ces vastes poëmes

dramatiques, de ces inimitables modèles de musique expressive resteront

seuls dans les grandes bibliothèques, incompréhensibles débris de l'art

d'un autre âge, comme autant de Memnons qui ne feront plus entendre de

sons harmonieux, sphinx colossaux qui garderont éternellement leur

secret. Personne n'a osé en Europe entreprendre une édition nouvelle, et

soignée, et mise en ordre, et annotée, et bien traduite en allemand et

en italien des six grands opéras de Gluck. Aucune tentative sérieuse de

souscription à ce sujet n'a été faite. Personne n'a eu l'idée de risquer

vingt mille francs (cela ne coûterait pas davantage) pour combattre

ainsi les causes de plus en plus nombreuses de destruction qui menacent

ces chefs-d'oeuvre. Et malgré les ressources dont l'art et l'industrie

disposent, grâce à cette monstrueuse indifférence de tous pour les

grands intérêts de l'art musical, ces chefs-d'oeuvre périront.

Hélas! hélas! Shakspeare a raison: _La gloire est comme un cercle dans

l'onde, qui va toujours s'élargissant, jusqu'à ce qu'à force de

s'étendre il disparaisse tout à fait._ Et Rossini a depuis longtemps

semblé croire que le cercle de la sienne était trop étendu, tant il a

accablé d'un colossal dédain tout ce qui pouvait y porter atteinte. Sans

cela, sans cette prodigieuse et grandiose indifférence, peut-être se

fût-on contenté, à l'Opéra de Paris, de mettre aux archives ses

partitions du _Siège de Corinthe_, de _Moïse_ et du _Comte Ory_, et se

fût-on abstenu de fouailler comme on l'a fait son _Guillaume Tell_. Qui

n'y a pas mis la main? qui n'en a pas déchiré une page? qui n'en a pas

changé un passage, par simple caprice, par suite d'une infirmité vocale

ou d'une infirmité d'esprit? A combien de gens qui ne savent ce qu'ils

font le maître n'a-t-il pas à pardonner? Mais quoi! pourrait-il se

plaindre? ne vient-on pas de reproduire _Guillaume Tell_ presque tout

entier? On a remis au premier acte la marche nuptiale qu'on en avait

retranchée depuis longtemps; tous les grands morceaux d'ensemble du

troisième nous sont rendus; l'air «Amis, secondez ma vaillance!» qui

avait disparu plus d'un an avant les débuts de Duprez et qu'on

réinstalla ensuite pour en faire le morceau final de la pièce en

supprimant tout le reste, fut plus tard tronqué dans sa péroraison pour

garantir un chanteur du danger que lui présentait la dernière phrase,

Trompons l'espérance homicide.

Eh bien! cette péroraison ne vient-elle pas d'être restituée au morceau?

N'a-t-on pas poussé la condescendance jusqu'à faire entendre au

dénoûment le magnifique choeur final avec ses larges harmonies sur

lesquelles retentissent si poétiquement des réminiscences d'airs

nationaux suisses? et le trio avec accompagnement d'instruments à vent,

et même la prière pendant l'orage, qu'on avait supprimée avant la

première représentation? Car dès le début déjà, aux répétitions

générales, les hommes capables du temps s'étaient mis à l'oeuvre sur

l'oeuvre, ainsi que cela se pratique en pareil cas, pour donner de

bonnes leçons à l'auteur, et bien des choses qui, à leur avis, devaient

infailliblement compromettre le succès du nouvel opéra, en furent

impitoyablement arrachées. Et ne voilà-t-il pas toutes ces belles fleurs

mélodiques qui repoussent maintenant, sans que le succès de l'oeuvre

soit moindre qu'auparavant, au contraire? Il n'y a guère que le duo «Sur

la rive étrangère» qu'on n'a pas cru prudent de laisser chanter. On ne

peut pas donner le chef-d'oeuvre de Rossini absolument tel qu'il l'a

composé, que diable! ce serait trop fort et d'un trop dangereux exemple.

Tous les autres auteurs jetteraient ensuite les hauts cris sous le

scalpel des opérateurs.

Après une des batailles les plus meurtrières de notre histoire, un

sergent chargé de présider à l'ensevelissement des cadavres étant

accouru tout effaré vers son capitaine:

--Eh bien! qu'y a-t-il? lui dit cet officier. Pourquoi ne comble-t-on

pas cette fosse?

--Ah! mon capitaine, il y en a qui remuent encore et qui disent comme ça

qu'ils ne sont pas morts....

--Allons! sacredieu, jetez-moi de la terre là-dessus vivement; si on les

écoutait, il n'y en aurait jamais un de mort!...

Madame Lebrun.

Je me rappelle avoir vu M. Étienne à l'Opéra, un soir où l'on y jouait

une terrible chose nommée _le Rossignol_, dont M. Lebrun (quelques-uns

disent Mme Lebrun) a fait la musique, et dont lui, M. Étienne,

confectionna le _poëme_. L'illustre académicien était au balcon des

premières loges et attirait sur lui l'attention de toute la salle par la

joie expansive qu'il paraissait éprouver à entendre chanter ses propres

vers. Quand vint ce beau passage d'un air du bailli:

Je suis l'ami de tous les pères,

Le père de tous les enfants,

M. Étienne laissa échapper un tel éclat de rire que je me sentis rougir

et que je sortis tout attristé. Ce fut la dernière fois qu'il m'arriva

de voir presque jusqu'au bout ce célèbre ouvrage, dans lequel le

rossignol chantait avec tant de verve qu'on eût juré entendre un

concerto de flûte exécuté par Tulou. On devrait remettre en scène cette

belle chose; je suis sûr que beaucoup de gens encore y prendraient

plaisir.

Si Peau-d'Ane m'était conté,

J'y prendrais un plaisir extrême,

a dit le Bonhomme. Les habitués de l'Opéra qui connurent Mme Lebrun

seraient certes charmés d'une telle attention. C'était une femme si

énergique, dans sa conversation surtout. Son rossignol fut cousin

germain du perroquet de Gresset. Les F et les B étaient ses deux

consonnes favorites. Je ne me rappelle pas sans attendrissement le

compliment qu'elle m'adressa dans l'église de Saint-Roch, le jour de

l'exécution de ma première messe solennelle. Après un _O Salutaris_

très-simple sous tous les rapports, Mme Lebrun vint me serrer la main

et me dit avec un accent pénétré: «F..., mon cher enfant, voilà un _O

Salutaris_ qui n'est point piqué des vers, et je défie tous ces petits

b.... des classes de contrepoint du Conservatoire d'écrire un morceau

aussi bien ficelé et aussi crânement religieux.» C'était un suffrage,

l'opinion de Mme Lebrun étant alors fort redoutée. Et comme elle

descendait bien du ciel sous les traits de Diane, au dénoûment

d'_Iphigénie en Aulide_ et à celui d'_Iphigénie en Tauride_! car, dans

les deux chefs-d'oeuvre de Gluck, l'action se dénoue par

l'intervention de Diane. Je l'entends encore dire avec une majestueuse

lenteur et d'une voix un peu virile:

Scythes, aux mains des Grecs remettez mes images;

Vous avez trop longtemps, dans ces climats sauvages,

Déshonoré mon culte et mes autels.

Elle était si bien assise dans sa _gloire_, avec son carquois de carton

sur l'épaule gauche! Elle lisait la musique à première vue sur une

partition renversée, elle accompagnait sur le piano les airs les plus

compliqués, elle eût au besoin conduit un orchestre, enfin elle passait

pour avoir composé la musique du _Rossignol_. Elle n'avait qu'un défaut,

celui de ressembler un peu trop, dans les dernières années de sa vie

surtout, à l'une des _trois soeurs du destin_ de Macbeth. Eh bien!

Mme Lebrun est morte à peu près inconnue, ou tout au moins oubliée

de la génération actuelle.

Ainsi passent toutes les gloires!

Le temps n'épargne rien.

On ne saurait disconvenir que les postillons ne soient à cette heure

dans une assez mauvaise situation. La vapeur les asphyxie, les

immobilise, les met _à pied_; quand viendra le règne de la puissance

électrique, et ce règne est proche, ce sera bien pis. L'électricité les

foudroiera, les mettra en poudre. Enfin à l'avénement de l'aérostation

dirigée, avénement auquel nous nous obstinons à croire, le nom de ces

joyeux conducteurs de chevaux sera devenu un vieux mot de la langue

française dont la signification échappera complétement à l'intelligence

de la plupart des voyageurs. Et quand, en passant au-dessus de

Lonjumeau, le ballon-poste de Paris contiendra quelque lettré savant,

s'il s'avise de s'écrier, en considérant ce village avec sa longue-vue:

«Voilà le pays du postillon qu'un ancien compositeur a rendu fameux!»

les dames occupées à jouer au volant dans le grand salon du navire

aérien interrompront leur partie pour demander au savant ce qu'il veut

dire. Et le savant répondra: «Au dix-neuvième siècle, Mesdames, les

nations dites civilisées rampaient à terre comme font les escargots. Les

voyageurs qui en ces temps de prétentieuse barbarie parcouraient dix ou

douze lieues à l'heure, dans de lourds wagons roulés sur des voies de

fer par la vapeur, ressentaient de cette _rapide_ locomotion une fierté

risible. Mais parmi les gens obligés de s'éloigner de vingt ou trente

lieues de leur chenil natal, un très-grand nombre encore s'enfermait

alors en d'affreuses caisses de bois, où l'on ne pouvait être ni debout

ni couché, où il n'était pas même possible d'étendre ses jambes. On y

éprouvait toutes les tortures du froid, du vent, de la pluie, de la

chaleur, du mauvais air, des mauvaises odeurs et de la poussière; les

patients, secoués comme sont les grains de plomb dans une bouteille

qu'on nettoie, avaient en outre à supporter un bruit assourdissant et

incessant; ils y dormaient tant bien que mal les uns sur les autres, la

nuit, en s'infectant les uns les autres, ni plus ni moins que les

bestiaux que nous entassons dans nos petits navires de transports

agricoles. Ces horribles et lourdes boîtes appelées diligences, par

antiphrase apparemment, étaient traînées dans de boueux ravins nommés

routes royales, impériales ou départementales, par des chevaux capables

de parcourir en une heure jusqu'à deux lieues et demie. Et l'homme

chevauchant sur l'un des quadrupèdes chargés du labeur de tirer la

machine se nommait postillon, le _lion de la poste_. Or, en ce hameau de

Lonjumeau, vécut naguère un postillon fameux. Ses aventures fournirent

le sujet d'une de ces pièces de théâtre où l'on parlait et chantait

successivement, et qu'on désignait alors sous le nom d'opéras comiques.

La musique de cet ouvrage fut écrite par un compositeur à la verve

facile, célèbre en France sous le nom de Dam ou d'Edam (quelques

historiographes le nomment Adam), et qui fut, cela est certain, membre

de l'Institut. De là l'illustration du hameau de Lonjumeau, qu'on

apercevait à l'ouest tout à l'heure, et que vous ne voyez plus.»

Lonjumeau! Lonjumeau! _Fuit Troja!!_...

Le rhythme d'orgueil.

Une dame très-forte sur la théologie, et qui joue aussi très-bien du

piano, a publié récemment une brochure curieuse sur le rhythme, où l'on

trouve entre autres choses entièrement nouvelles le passage suivant:

«_La musique de Beethoven fait aimer et se complaire dans le désespoir_

(l'auteur a peut-être voulu dire que cette musique fait aimer le

désespoir et s'y complaire); _on y pleure des larmes de sang, non pas

sur les douleurs d'un Dieu mort pour nous, mais bien sur la perte

éternelle du diable. Rhythme d'orgueil qui cherche la vérité, qui

implore la vérité, mais qui ne veut pas accepter cette vérité dans les

conditions où il lui a plu de se révéler à nous. C'est toujours le Juif

disant au Rédempteur: Descends de la croix, et nous croirons en toi.

Obéis à nos caprices, flatte nos mauvais instincts, et nous te

proclamerons le Dieu de vérité, sinon... Crucifige! Et ces oeuvres-là

le mettent à mort dans nos coeurs, comme les Juifs l'ont mis à mort

sur la croix._»

Quel malheur de n'être pas théologien et philosophe! Il me semble que si

je l'étais, je comprendrais tout cela. Et cela doit être bien beau. L'un

des points de la doctrine de l'auteur m'inspire pourtant quelques

doutes. J'ai en effet souvent pleuré en entendant les oeuvres de

Beethoven; ces larmes, il est vrai, n'étaient _point causées par les

douleurs d'un Dieu mort pour nous_, mais à coup sûr, j'en puis jurer la

main sur ma conscience, elles ne coulaient pas non plus sur _la perte

éternelle du diable_, pour qui je n'ai plus d'amitié depuis longtemps.

Mot de M. Auber.

Un ténor dont la voix n'est ni pure ni sonore, chantait dans un salon la

romance de _Joseph_; au moment où il prononçait ces paroles:

«Dans un humide et froid abîme,

Ils me plongent, dans leur fureur,»

M. Auber, se tournant vers son voisin, dit: «Décidément, Joseph est

resté trop longtemps dans la citerne.»

La musique et la danse.

La danse s'est toujours montrée, à l'égard de la musique, soeur tendre

et dévouée. La musique, de son côté, témoigne, en mainte occasion, de

son dévouement pour la danse. Il n'est sorte de bons procédés que ces

deux charmantes soeurs ne se prodiguent l'une à l'autre. Il en est

ainsi depuis un temps immémorial: on les voit partout liguées,

étroitement unies, prêtes à combattre à outrance les autres arts, les

sciences, la philosophie et même le terrible bon sens. Ce fait avait été

reconnu déjà au siècle de Louis XIV; Molière l'a prouvé dans le premier

acte de son _Bourgeois gentilhomme_:

«--La philosophie est quelque chose; mais la musique, monsieur, la

musique...

--La musique et la danse... la musique et la danse, c'est là tout ce

qu'il faut.

--Il n'y a rien qui soit si utile dans un État que la musique.

--Il n'y a rien qui soit si nécessaire aux hommes que la danse.

--Sans la musique un État ne peut subsister.

--Sans la danse un homme ne saurait rien faire.»

Pourtant, si l'une des deux Muses abuse un peu de temps en temps de la

bonté et de l'affection de l'autre, je crois que c'est la danse. Voyez

ce qui se passe dans la confection des ballets. La musique s'est donné

la peine de composer un délicieux morceau, bien conçu, mélodieux et

instrumenté avec art, gai, alerte, entraînant. Arrive la danse qui lui

dit: «Chère soeur, ton air est charmant, mais il est trop court;

allonge-le de seize mesures, ajoute-s-y n'importe quoi, j'ai besoin de

ce supplément.» Ou bien: «Voilà un morceau ravissant, mais il est trop

long, il faut me le raccourcir d'un quart.» La musique a beau répondre:

«Ces mesures que tu veux me faire ajouter formeront un non-sens, une

répétition oiseuse, ridicule.» Ou bien: «La coupure que tu me demandes

va détruire toute l'ordonnance du morceau...

Les grotesques de la musique · 第 10 / 16 段