Duc à ces mots ne peut retenir un éclat de rire, et a l'imprudence de

répliquer:

«--Hélas, madame, c'est pourtant mon M. Berlioz qui a fait l'Adieu des

Bergers, et qui l'a fait devant moi, un soir, sur le coin d'une table

d'écarté.»

La belle dame se mord les lèvres, les roses du dépit viennent nuancer sa

pâleur, et tournant le dos à Duc, lui jette avec humeur cette cruelle

phrase:

«--M. Berlioz est un impertinent!»

Vous jugez, mon cher Ella, de ma honte, quand Duc vint me répéter

l'apostrophe. Je me hâtai alors de faire amende honorable, en publiant

humblement sous mon nom cette pauvre petite oeuvre, mais en laissant

toutefois subsister sur le titre les mots: «_Attribué à Pierre Ducré,

maître de chapelle imaginaire_,» pour me rappeler ainsi le souvenir de

ma coupable supercherie.

Maintenant on dira ce qu'on voudra; ma conscience ne me reproche rien.

Je ne suis plus exposé à voir, par ma faute, la sensibilité des hommes

doux et bons s'épandre sur des malheurs fictifs, à faire rougir les

dames pâles, et à jeter des doutes dans l'esprit de certains critiques

habitués à ne douter de rien. Je ne pècherai plus. Adieu, mon cher

Ella, que mon funeste exemple vous serve de leçon. Ne vous avisez jamais

de prendre ainsi au trébuchet la religion musicale de vos abonnés.

Craignez l'épithète que j'ai subie. Vous ne savez pas ce que c'est que

d'être traité d'impertinent, surtout par une belle dame pâle.

Votre ami contrit,

HECTOR BERLIOZ.

La débutante.--Despotisme du directeur de l'Opéra.

Ce n'est pas chose facile de débuter à l'Opéra, même pour une jeune

cantatrice douée d'une belle voix, dont le talent est reconnu, qui est

d'avance engagée et chèrement payée par l'administration de ce théâtre,

et qui a par conséquent le droit de compter sur le bon vouloir du

directeur et sur son désir de la produire en public le plus tôt et le

mieux possible. Il faut d'abord choisir, et l'on conçoit l'importance de

ce choix, le rôle dans lequel elle paraîtra. Aussitôt qu'il en est

question, des voix s'élèvent avec plus ou moins d'autorité et d'éclat,

qui font entendre à l'artiste ces mots contradictoires:

«--Prenez mon ours!

--Ne prenez pas son ours!

--Vous aurez un succès, je vous le garantis.

--Vous éprouverez un échec, je vous le jure.

--Toute _ma presse_ et toute _ma claque_ sont à vous.

--Tout le public sera contre vous. Tandis qu'en prenant mon ours vous

aurez le public pour vous.

--Oui, mais vous aurez pour ennemis toute ma presse et toute ma claque,

et moi par-dessus le marché.»

La débutante effrayée se tourne alors vers son directeur, pour qu'il la

dirige. Hélas! demander à un directeur une direction, quelle innocence!

Le pauvre homme ne sait lui-même à quel diable se vouer. Il n'ignore pas

que les marchands d'ours ont raison quand ils parlent de la réalité de

leur influence, et de quel intérêt il est pour une débutante surtout de

les ménager. Pourtant, comme après tout on ne peut pas contenter à la

fois l'ours à la tête blanche et l'ours à la tête noire, on en vient à

se décider pour l'ours qui grogne le plus fort, et la pièce de début est

annoncée. La débutante sait le rôle, mais, ne l'ayant jamais encore

chanté en scène, il lui faut au moins une répétition, pour laquelle il

est nécessaire de réunir l'orchestre, le choeur et les personnages

principaux de la pièce. Ici commence une série d'intrigues, de mauvais

vouloirs, de niaiseries, de perfidies, d'actes de paresse,

d'insouciance, à faire damner une sainte. Tel jour on ne peut convoquer

l'orchestre, tel autre on ne peut avoir le choeur; demain le théâtre

ne sera pas libre, on y répète un ballet; après-demain le ténor va à la

chasse, deux jours plus tard il en reviendra, il sera fatigué; la

semaine prochaine le baryton a un procès à Rouen qui l'oblige à quitter

Paris; il ne sera de retour que dans huit ou dix jours; à son arrivée sa

femme est en couches, il ne peut la quitter; mais, désireux d'être

agréable à la débutante, il lui envoie des dragées le jour du baptême de

l'enfant; on prend rendez-vous pour répéter au moins avec le soprano au

foyer du chant, la débutante s'y rend à l'heure indiquée; le soprano,

qui n'est pas trop enchanté de voir poindre une nouvelle étoile, se fait

un peu attendre, il arrive cependant; l'accompagnateur seulement ne

paraît pas. On s'en retourne sans rien faire. La débutante voudrait se

plaindre au directeur. Le directeur est sorti, on ne sait quand il

rentrera. On lui écrit; la lettre est mise sous ses yeux au bout de

vingt-quatre heures. L'accompagnateur admonesté reçoit une convocation

pour une nouvelle séance, il est exact cette fois; le soprano à son tour

n'a garde de paraître. Pas de répétition possible; le baryton n'a pu

être convoqué, la barytone étant toujours malade; ni le ténor, qui est

toujours fatigué. Alors si on utilisait ces loisirs en allant visiter

les critiques influents... (on a fait croire à la débutante qu'il y

avait des critiques influents, c'est-à-dire, pour parler français, qui

exercent sur l'opinion une certaine influence).

«--Êtes-vous allée, lui dit-on, faire une visite à M***, le farouche

critique sous la griffe duquel vous avez le malheur de tomber? Ah! il

faut prendre bien garde à celui-là. C'est un capricieux, un entêté, il a

des manies musicales terribles, des idées à lui, c'est un hérisson, on

ne sait par quel bout le prendre. Si vous voulez lui faire une

politesse, il se fâche. Si vous lui faites une impolitesse, il se fâche

encore. Si vous allez le voir, vous l'ennuyez; si vous n'y allez pas, il

vous trouve dédaigneuse; si vous l'invitez à dîner la veille de votre

début, il vous répond que «lui aussi, ce jour-là, il donne _un dîner

d'affaires_.» Si vous lui proposez de chanter une de ses romances (car

il fait des romances), et c'est pourtant fin et délicat, cela, c'est une

charmante séduction, essentiellement artiste et musicale, il vous rit au

nez et vous offre de chanter lui-même les vôtres quand vous en

composerez. Ah! faites attention à ce méchant homme et à quelques autres

encore, ou vous êtes perdue.»--Et la pauvre débutante aux cent mille

francs commence à éprouver cent mille terreurs.

Elle court chez ce calomnié.

Le monsieur la reçoit assez froidement.

«--Il n'y a que deux mois qu'on annonce votre début, mademoiselle, en

conséquence vous avez encore au moins six semaines d'épreuves à subir

avant de faire votre première apparition.

--Six semaines, monsieur!...

--Ou sept ou huit. Mais enfin ces épreuves finiront. Dans quel ouvrage

débutez-vous?»

A l'énoncé du titre de l'opéra choisi par la débutante, le critique

devient plus sérieux et plus froid.

«--Trouvez-vous que j'aie mal fait de prendre ce rôle?

--Je ne sais si le choix sera heureux pour vous, mais il est fatal pour

moi, la représentation de cet opéra me faisant toujours éprouver de

violentes douleurs intestinales. Je m'étais juré de ne plus jamais m'y

exposer, et vous allez me forcer de manquer à mon serment. Je vous

pardonne mes coliques néanmoins, mais je ne saurais vous pardonner de me

faire manquer à ma parole et perdre ainsi l'estime de moi-même. Car

j'irai, mademoiselle, j'irai vous entendre malgré tout; je vais prévenir

mon médecin.»

La débutante sent le frisson parcourir ses veines à ces paroles

menaçantes; ne sachant plus quelle contenance faire, elle prend congé du

monsieur en réclamant son indulgence, et sort le coeur navré. Mais un

autre critique _influent_ la rassure.--«Soyez tranquille, mademoiselle,

nous vous soutiendrons, nous ne sommes pas des gens sans entrailles

comme notre confrère, et l'opéra que vous avez choisi, quoiqu'un peu dur

à digérer, ne nous fait pas peur.» Enfin le directeur espère qu'il ne

sera pas impossible de réunir prochainement les artistes pour une

répétition générale. Le baryton a gagné son procès, sa femme est

rétablie, son enfant a fait ses premières dents; le ténor est remis de

sa fatigue, il est même fort engraissé; le soprano est rassuré, on lui a

promis que la débutante ne réussirait pas; le choeur et l'orchestre

n'ayant pas fait de répétitions depuis deux mois, on peut risquer un

appel à leur dévouement. Le directeur, s'armant de tout son courage,

aborde même un soir les acteurs et les chefs de service et leur tient le

despotique langage de ce capitaine de la garde nationale qui commandait

ainsi l'exercice: «Monsieur Durand, pour la troisième et dernière fois,

je ne le répéterai plus, oserais-je vous prier d'être assez bon pour

vouloir bien prendre la peine de me faire le plaisir de _porter armes_?»

Le jour de la répétition est fixé, bravement affiché dans les foyers du

théâtre, et, chose incroyable, presque personne ne murmure de cet abus

de pouvoir du directeur. Bien plus, le jour venu, une heure et demie à

peine après l'heure indiquée, tout le monde est présent. Le directeur

des succès est au parterre entouré de sa garde et une partition à la

main; car ce directeur-là, qui est un original, a senti le besoin

d'apprendre la musique pour pouvoir suivre de l'oeil les répliques

mélodiques et ne pas faire faire à son monde de fausses entrées.

Le chef d'orchestre donne le signal, on commence... «Eh bien! eh bien!

et la débutante où donc est-elle? Appelez-la.» On la cherche, on ne la

trouve pas; seulement un garçon de théâtre présente à M. le directeur

une lettre qu'on venait d'apporter _la veille_, dit-il, annonçant que la

débutante, atteinte de la grippe, est dans l'impossibilité de quitter

son lit, et par conséquent de répéter. Fureur de l'assemblée; le

directeur des succès ferme violemment sa partition; l'autre directeur

se hâte de quitter la scène; M. Durand qui commençait à _porter armes_,

remet son fusil sous son bras et rentre chez lui en grommelant. Et tout

est à recommencer; et la pauvre grippée, à la fin guérie, doit s'estimer

heureuse que le baryton ne puisse avoir de procès et d'enfants que tous

les dix ou onze mois, que le ténor ne se soit pas fait découdre par un

sanglier, et que M. Durand, n'ayant pas monté la garde depuis fort

longtemps, soit assez bon pour vouloir bien prendre la peine encore une

fois de porter armes. Car, il faut lui rendre cette justice, il finit

par la prendre.

En ce cas la débutante finit aussi par débuter; à moins qu'un nouvel

obstacle ne survienne. Oh! alors, M. le directeur, exaspéré, ne se

connaît plus, et vient dire carrément à ses administrés sans employer de

précautions oratoires, et d'un ton qui n'admet pas de réplique:

«Mesdames et Messieurs, je vous préviens que demain à midi, il n'y aura

pas de répétition!»

Le chant des coqs.--Les coqs du chant.

«Que pensez-vous de l'emploi du trille vocal dans la musique dramatique?

me demandait un soir un amateur dont une _prima donna_ venait de

vriller le tympan.

--Le trille vocal est quelquefois d'un bon effet, comme expression d'une

joie folâtre, comme imitation musicale du rire gracieux; employé sans

raison, introduit dans le style sérieux et ramené à tout bout de chant,

il m'agace le système nerveux, il me rend féroce. Cela me rappelle les

cruautés que j'exerçais dans mon enfance sur les coqs. Le chant

triomphal des coqs m'exaspérait alors presque autant que le trille

victorieux des _prime donne_ me fait souffrir aujourd'hui. Maintes fois

aussi m'est-il arrivé de rester en embuscade, attendant le moment où

l'oiseau sultan, battant des ailes, commencerait son cri ridicule qu'on

ose appeler chant, pour l'interrompre brusquement et souvent pour

l'étendre mort d'un coup de pierre.»

Plus tard, je me corrigeai de cette mauvaise habitude, je me bornai à

couper le cri du coq d'un coup de fusil. Aujourd'hui l'explosion d'une

pièce de quarante-huit suffirait à peine à exprimer l'horreur que le

trille des coqs du chant m'inspire en mainte circonstance.

Le trille vocal est en général aussi ridicule en soi, aussi odieux,

aussi sottement bouffon que les _flattés_, les _martelés_ et les autres

disgrâces dont Lulli et ses contemporains inondèrent leur lamentable

mélodie. Quand certaines voix de soprano l'exécutent sur une note aiguë,

il devient furieux, enragé, atroce, (l'auditeur bien plus encore) et un

canon de cent dix, alors, ne serait pas de trop.

Le trille des voix graves, au contraire, sur les notes basses surtout,

est d'un comique irrésistible; il en résulte une sorte de gargouillement

assez semblable au bruit de l'eau sortant d'une gouttière mal faite. Les

musiciens de style l'emploient peu. On commence à reconnaître la laideur

de cet effet de voix humaine. Il est déjà si ridicule, qu'un chanteur a

l'air de commettre une action honteuse en le produisant. On en rougit

pour lui. Dans deux ou trois cents ans on y renoncera tout à fait.

Un compositeur parisien de l'école parisienne a publié dernièrement un

morceau _religieux funèbre_, pour voix de basse. A la fin de son morceau

se trouve un long trille sur la première syllabe du mot _requiem_:

_Pie Jesu, domine, dona eis re....quiem!!!!_

Voilà le sublime du genre.

Les moineaux.

Quelqu'un désignait un jour Paris comme la ville du monde où l'on aime

le moins la musique et où l'on fabrique le plus d'opéras comiques. La

première proposition est peu soutenable. Évidemment on aime encore plus

la musique à Paris qu'à Constantinople, à Ispahan, à Canton, à Nangasaki

et à Bagdad. Mais nulle part, à coup sûr, on ne confectionne des opéras

comiques en quantité aussi prodigieuse et d'aussi bonne qualité qu'à

Paris. Ce que deviennent ces innombrables produits est un mystère qu'il

ne m'a été donné de pénétrer jusqu'ici. Si on les brûlait, ils

deviendraient de la cendre, on en ferait même de la potasse utile dans

le commerce. Mais on se garde bien de les livrer aux flammes, je m'en

suis informé; on conserve avec soin, au contraire, ces masses de papier

de musique, parties d'orchestre, parties de chant, rôles et partitions

qui coûtèrent si cher à couvrir de notes, et dont la valeur, au bout de

quelques années, est celle des feuilles mortes amassées par l'hiver au

fond des bois. Où les cache-t-on, ces monceaux de papier? où trouve-t-on

des greniers, des hangars, des caves pour les y entasser? à Paris, où le

terrain est à si haut prix, où les auteurs d'opéras comiques ont

eux-mêmes tant de peine à se loger?... La statistique est aussi

ignorante à ce sujet que sur le chapitre des moineaux. Que deviennent

les moineaux de Paris? Toutes les recherches des savants ont été vaines

jusqu'à ce jour pour éclaircir cette question, qui n'est pas sans

importance pourtant, qui en a même beaucoup plus que celle relative aux

opéras comiques. En effet, en supposant qu'un couple de ces mélodieux

oiseaux vive cinq ans, chaque couple produisant deux nichées par saison,

chaque nichée étant de quatre petits au moins, c'est donc quatre couples

de plus au bout d'un an; lesquels couples produisant à leur tour, sans

que leurs parents pendant quatre années cessent de produire, doivent

nécessairement donner naissance, au bout d'un siècle seulement, à une

fourmilière de moineaux dont s'épouvante l'imagination, et qui devrait

avoir couvert depuis longtemps la surface de la terre. Les mathématiques

sont là pour en donner la preuve: ce qui prouve une fois de plus que les

preuves ne prouvent rien; car, en dépit de toutes les démonstrations

algébriques, nous voyons que la population des moineaux de Paris n'est

pas plus nombreuse aujourd'hui qu'elle ne le fut au temps du roi

Dagobert.

De même, chaque théâtre lyrique (l'Opéra excepté) produisant un nombre

vraiment extraordinaire de petits moineaux, je veux dire d'opéras

comiques, tous les ans, hiver comme été, qu'il vente, qu'il grêle, qu'il

tonne, qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas de chanteurs, que le public

s'absente, qu'on assiège Sébastopol, que le choléra sévisse, que les

Indes-Orientales soient en feu, que l'Amérique du Nord fasse

banqueroute, organise le brigandage et avoue cette nouvelle manière de

faire des affaires, sur ce nombre effrayant de productions musicales et

littéraires, on ne rencontre pas plus de chefs-d'oeuvre qu'on n'en

trouvait, je ne dirai pas au temps du roi Dagobert, mais à l'époque de

Sédaine, de Grétry, de Monsigny, où les théâtres lyriques, peu nombreux,

fonctionnaient avec une si louable réserve. Cette inexplicable

circonstance doit donc donner beaucoup de prix aux moineaux qui chantent

bien, quand on a le bonheur d'en attraper un en lui mettant un grain de

sel sur la queue; en ce temps-ci surtout, où le vrai sel est devenu si

rare, qu'on se voit bien souvent forcé d'employer pour les opéras

comiques du sel de Glauber.

--Qu'est-ce que le sel de Glauber, direz-vous?

--Demandez à votre médecin, et priez-le de ne vous en faire jamais

prendre.

La musique pour rire.

Un nouveau genre de musique (du moins on prétend qu'il y a de la musique

là dedans) est en grand honneur à cette heure à Paris. On l'appelle _la

musique pour rire_. Cela se vend, comme la galette des pâtissiers du

boulevard Bonne-Nouvelle, à très-bon marché. On en a, si l'on veut, pour

six sous, pour quatre sous, pour deux sous même; cela veut être chanté

par les gens qui n'ont point de voix et ne savent pas la musique, cela

veut être accompagné par des pianistes qui n'ont pas de doigts et ne

savent pas la musique, et cela plaît aux gens dont l'esprit ne court pas

les rues et qui pourraient se piquer de ne savoir ni le français ni la

musique.

On juge de la quantité des consommateurs. Aussi le nombre des théâtres

où cette musique appelle les passants augmente-t-il chaque jour. Il y en

a _intrà muros_ et _extrà muros_. Les amateurs ne prennent même aucune

précaution pour y entrer. Ils ne se cachent pas; les représentations

eussent-elles lieu en plein jour, je crois, Dieu me pardonne, qu'ils s'y

rendraient sans hésiter. Bien plus, dans certains salons même on

organise maintenant des concerts de musique pour rire. Seulement on a

remarqué que l'auditoire de ces concerts restait toujours fort sérieux

et que les chanteurs seuls avaient l'air de rire. Je dis _avaient

l'air_, parce que ces pauvres gens sont en général mélancoliques comme

Triboulet.

L'un d'eux, qui avait chanté de la musique pour rire toute sa vie sans

avoir pu trouver un seul instant de gaieté, est mort d'ennui l'année

dernière. Un autre vient, dit-on, de se faire professeur de philosophie.

On en cite un seul plus chanceux que ses émules. Celui-là vit entouré de

l'estime et de la considération que lui vaut son immense fortune amassée

dans une entreprise de pompes funèbres. Mais cet heureux est si gai,

qu'il ne chante plus.

Témoin de ce triomphe de la musique pour rire et de l'influence

incontestable qu'elle exerce, l'Opéra-Comique a voulu y recourir pour

rendre son public un peu plus sérieux. Il avait entendu parler de la

chanson de _l'Homme au serpent_, chantée et exécutée avec tant de succès

dans les Concerts-de-Paris, et d'une comédie intitulée _les Deux

Anglais_, qui eut à l'Odéon un grand nombre de représentations, il y a

vingt-huit ou trente ans, et puis encore de deux ou trois vaudevilles

sur le même sujet. Alors l'Opéra-Comique s'est dit avec un bon sens

au-dessous de son âge: si je faisais confectionner avec tout cela

quelque chose de nouveau, ce serait fort; ce serait très-fort, et cela

ferait le pendant d'un autre nouvel ouvrage que j'ai inventé et qui

s'appelle _l'Avocat Pathelin_.--Et l'Opéra-Comique a réussi. Il a

maintenant deux cordes à son arc, il ne lui manque plus que le trait;

mais il sait faire flèche de tout bois, et le trait vient à point à qui

sait l'attendre.

Les sottises des nations.

(_Castigat ridendo mores._)

Je déteste la tartuferie, et rien ne m'exaspère comme les proverbes, qui

affichent, et sur une toile de théâtre encore, des prétentions morales.

Une sentence latine prétend que le théâtre de l'Opéra-Comique _épure_

les moeurs. Car son _castigat_ n'a pas d'autre signification réelle.

N'est-ce pas là une tartuferie stupide en style lapidaire? Et quand ce

serait une vérité, qui demande aux théâtres cette fonction dépurative?

Nigauds! Épurez votre répertoire, épurez la voix de vos chanteurs,

épurez le style de vos auteurs et de vos compositeurs, épurez le goût de

votre public, épurez la population de vos premières loges et n'y laissez

entrer que de jeunes et jolies femmes, votre mission sera remplie, c'est

tout ce que nous voulons. D'ailleurs, voyez à quel point est sage la

sagesse des proverbes!

Qui trop embrasse mal étreint!

Il ne faudrait donc jamais s'occuper que d'un seul travail, que d'une

seule entreprise, il ne faudrait pas avoir plus d'un vaisseau sur le

chantier, plus d'un canon à la fonte, plus d'un régiment à l'exercice.

César, qui dictait trois lettres à la fois en trois langues différentes,

était un sot; Napoléon qui, à Moscou, trouvait le temps de réglementer

le Théâtre-Français, un esprit léger. Et les maris affligés d'une grosse

femme ont donc tort de l'embrasser, car en l'embrassant ils embrassent

beaucoup et étreignent mal.

Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras.

Ce proverbe-ci tend à déconsidérer et à détruire le commerce, ni plus ni

moins. Il tend à détruire même l'agriculture, car si le laboureur en

tenait compte, il garderait son grain au lieu d'ensemencer sa terre; et

nous mourrions de faim.

L'ennui porte conseil.

Néo-proverbe mensonger; j'assiste journellement à des opéras, à des

cantates, à des soirées, à des sonates d'un ennui mortel, et loin d'être

bien conseillé par l'ennui, je sens, en sortant du lieu de l'épreuve,

que j'étranglerais avec transport des gens que j'eusse volontiers salués

courtoisement en y entrant.

On n'est jamais trahi que par les chiens.

Celui-ci est d'une naïveté qui le met au-dessous de la critique; on est

trahi par tout le monde.

Il faut hurler avec les loups.

Quant à cet aphorisme, une foule de chanteurs de notre temps en ont

reconnu la justesse; ils en blâment seulement la forme; ils le trouvent

trop long de moitié.

Ces exemples me paraissent suffisants pour démontrer que les proverbes

latins et français sont les sottises des nations.

L'ingratitude est l'indépendance du coeur.

Il y avait une fois un homme de beaucoup d'esprit, d'un naturel

excellent, très-gai, mais dont la sensibilité était si vive, qu'à force

d'avoir le coeur froissé et meurtri par le monde qui l'entourait, il

avait fini par devenir mélancolique. Un grand défaut déparait ses rares

qualités: il était moqueur, oh! mais, moqueur, comme nul ne le fut avant

ni après lui. Il se moquait de tous, sinon de tout; des philosophes, des

amoureux, des savants, des ignorants, des dévots, des impies, des

vieillards, des jeunes gens, des malades, des médecins (des médecins

surtout), des pères, des enfants, des filles innocentes, des femmes

coupables, des marquis, des bourgeois, des acteurs, des poëtes, de ses

ennemis, de ses amis, et enfin de lui-même. Les musiciens seuls ont

échappé, je ne sais comment, à son infatigable raillerie. Il est vrai

que la satire des musiciens était déjà faite: Shakspeare les avait assez

bien fustigés dans la scène finale du quatrième acte de _Roméo et

Juliette_:

PIERRE.

«Et toi, Jacques Colophane, que dis-tu?

TROISIÈME MUSICIEN.

Ma foi, je ne saurais rien dire.

PIERRE.

Tu ne sais rien dire? Ah! c'est juste! _Tu es le chanteur de la troupe._

* * * * *

DEUXIÈME MUSICIEN.

Descendons; _attendons le convoi funèbre; nous souperons_.»

Les grotesques de la musique · 第 9 / 16 段