Un monsieur Prud'homme, qui _aurait aimé_, disait-il, à être un géologue

fameux, partage tout à fait mon opinion à ce sujet.

«--D'ailleurs, ajoutait-il hier, avec un bon sens que ne m'avait pas

fait soupçonner sa prud'homie, que sont devenues ces prétendus glaciers?

la terre s'échaufferait donc? Tout le monde sait qu'elle se refroidit.

--Hélas! monsieur, tout le monde sait qu'on ne sait presque rien, et les

anciens de Plombières vous assureront, si vous y tenez, qu'il y eut

autrefois des glaciers sur ces montagnes. La glace même en était si

dure qu'on s'en servait pour faire des pierres à fusils. Si cela est

vrai, depuis la découverte des capsules fulminantes, le système des

fusils à percussion ayant prévalu, la Providence, qui ne fait rien pour

rien, a dû tout naturellement supprimer les glaciers.

--En effet, voilà qui est logique. Je n'avais point admis ce cas. Mon

Dieu! que j'aurais aimé à être un géologue fameux! J'ai toujours eu du

goût pour la géologie. Mais la vie est si courte! Voyez comme on

s'instruit lentement; j'aurai soixante ans sonnés dans dix-huit mois, et

jusqu'à présent il ne m'était pas parvenu que l'on pût faire avec de la

glace des pierres à fusil. La nature est impénétrable. Mais je viens

d'employer le mot de _géologue_ pour désigner un homme savant en

géologie; est-ce ainsi qu'il faut dire, monsieur?

--Théologie fait théologien, astrologie produit astrologue, entomologie

donne entomologiste. Je crois donc qu'il faut nous partager la

difficulté, dites géologiste, je dirai géologien, et nous serons à peu

près certains de nous tromper tous les deux.

--Au reste, cela m'est égal, je n'aurais pas aimé à être un grand

grammairien.

--Allons, vous n'avez pas à vous plaindre.»

* * * * *

A la table d'hôte, à Plombières, s'accomplit, je vous l'ai dit, la

troisième importante fonction de la journée. Ces réunions, trop

nombreuses, sont en général bien composées; on y compte peu de monsieur

Prud'homme, et encore ne les voit-on pas trop faire blanc de _leur

sabre_, et ne pérorent-ils que rarement _sur nos institutions_.

Seulement on est forcé, comme au festin de Boileau,

De faire un tour à gauche et manger de côté.

Puis le service y est fort lent. Les poulets n'y ont que deux ailes;

quand il en reste une et qu'elle passe devant vous, vous la prenez, et

vous êtes vexé, parce que le voisin, en son for intérieur, vous traite

d'égoïste; si vous ne la prenez pas par discrétion, vous êtes vexé bien

plus encore. On y sert d'excellentes truites et des quantités de

grenouilles (objet d'horreur pour les Anglais). D'où je suis forcé de

conclure qu'à Plombières comme ailleurs, la table d'hôte n'est en somme

qu'une piscine où l'on mange.

Après le dîner, tout le monde va dans la rue; les dames étalent leur

bouffante et ébouriffante toilette devant leur porte, sur des bancs, sur

des chaises; d'autres restent debout sur leur balcon, et toutes de

s'entre-dévorer avec un zèle et une verve dont on a peu d'exemples, même

dans les antres léonins de Paris.--

--Cette demoiselle bleue, oui, elle est jolie... encore... mais on a

aperçu le haut de son bras hier au bal, et on y a vu... enfin c'est un

malheur! on ne viendrait pas à Plombières si l'on n'avait quelque

infirmité.

--Ah! cette dame si maigre, elle a une singulière idée des convenances,

elle se permet d'exposer sa fille décolletée le soir depuis la nuque...

jusqu'au lendemain.

--Eh bien! vous savez le malheur de la grosse comtesse russe?

--Non!

--Quoi! la montgolfière! vous n'avez pas su?

--Pas encore.

--Personne n'a poussé la crinolofurie aussi loin que la comtesse.

--Certes, elle porte la circonférence de la grande cloche du Kremlin.

--Or, des charlatans, hier, sur la promenade des dames, ont lancé une

montgolfière en papier rose et blanc, beaucoup plus grosse encore que la

fameuse cloche de Moscou. A peine le ballon a-t-il paru au-dessus des

grands frênes de la promenade, que tout le monde rassemblé s'est écrié:

«Ah! mon Dieu! voilà Mme la comtesse qui s'envole!»

Il y a une petite rivière, ou, pour mieux dire, un gros ruisseau à

Plombières; les gens lettrés le nomment Eaugronne, et les gens du pays

l'Eau-grogne. Cette dernière appellation est la vraie; l'autre, n'en

déplaise aux savants, n'en est que la correction prétentieuse. La

rivière en effet roule ses ondes avec bruit; son eau grogne toujours.

L'animation que ses tours et détours donnent dans la partie basse de la

ville, et sa limpidité, sont un peu compensées par les immondices de

toute sorte qu'elle entraîne constamment. Les bouchers y jettent des

débris animaux aussi désagréables à la vue qu'à l'odorat. Partout on

voit de longs tubes intestinaux qui, accrochés par un bout à quelque

pierre, flottent par l'autre dans le courant, en serpentant comme des

anguilles. C'est fort laid. M. Prud'homme, extrêmement intrigué par ces

vilains objets, m'a demandé un matin ce qui pouvait en causer la

présence dans l'Eau-grogne.

«--Ne savez-vous donc pas, mon cher monsieur, que les eaux de Plombières

sont excellentes pour la cure des maladies intestinales? Le médecin,

inspecteur des eaux, M. Sibille...

--Pardon si je vous interromps, je voulais justement vous demander

quelques renseignements sur M. l'inspecteur Sibille; c'est un savant

médecin, on le proclame tel?

--Oui, et en outre un homme d'esprit, d'une bonté parfaite, ce qui est

plus rare. Bien différent des autres médecins, à qui il faut des malades

de choix, des gens robustes, vigoureux, bien portants, il consent à

soigner de vrais malades, et même les plus faibles, les malingres, les

désespérés, et en très-peu de temps il vous les rend à la santé.

--D'où est-il, s'il vous plaît?

--Parbleu, d'où voulez-vous qu'il soit, sinon de Cumes en Italie? Sa

famille est très-ancienne; elle était célèbre déjà dans Rome au siècle

d'Auguste, et Virgile parle des Sibilles de Cumes en maint endroit de

ses poëmes.

--Très-bien. Reprenons l'historique des maladies intestinales.

--M. le docteur Sibille donc a fait ce raisonnement judicieux: Au lieu

d'immerger le malade, s'est-il dit, et de l'affaiblir par des bains

interminables, si l'on immergeait seulement celui de ses organes qui le

fait souffrir, la cure ne serait-elle pas à la fois et moins fatigante,

et plus sûre, et plus complète? Cela doit être, évidemment. Guidé par

cette idée lumineuse, l'ingénieux docteur a aussitôt imaginé une

admirable opération dont on ne trouve pas la description dans les livres

sibillins (il en garde le secret), qu'il fait sans douleur, et au moyen

de laquelle les intestins du malade sont doucement extraits de son

corps. Il les expose alors dans le courant de l'onde bienfaisante, et en

trente-six heures au plus la guérison s'opère. Par exemple, le malade

est obligé d'observer pendant ce laps de temps une diète absolue.

--Oh! sans doute, il serait insensé de ne pas s'y soumettre. Qui veut la

fin veut les moyens.

--Après quoi les intestins sont remis à leur place, sans douleur

toujours, et cette merveilleuse cure est accomplie. Mais il faut tout

vous dire: à ce grand avantage physique viennent malheureusement se

joindre quelquefois des inconvénients moraux. Vous n'ignorez pas que

l'Eau-grogne fourmille de truites? or la truite est un poisson vorace,

et il arrive fréquemment, pendant l'immersion des organes... ma foi...

vous comprenez...

--Vous me faites frémir!

--Oui, à la fin, il peut manquer une partie de l'appareil digestif,

quelques mètres du tube intestinal... Le savant docteur, qui sait

combien l'imagination du patient deviendrait en ce cas pour lui un

adversaire dangereux, garde sur cet accident le plus complet silence; il

remet en place ce qui reste du tube, le malade ne s'aperçoit de rien et

guérit. Sa digestion s'opère plus vite, voilà tout. Mais son moral n'est

plus le même; il est brusque, dur; il maltraite sa femme et ses enfants;

il va même, ce qui est grave, jusqu'à les ruiner volontairement, à leur

enlever tout ce qu'il peut de son héritage. On a vu ainsi de bons et

respectables chefs de famille sortir de Plombières, après leur guérison,

pères à peu près sans entrailles.

--Voilà qui me confond!

--Eh! monsieur, vous en conveniez hier à propos d'une question de

géologie, et vous aviez bien raison: la nature est impénétrable.

--Sans doute; je n'en tremble pas moins; et si jamais, ce dont Dieu me

garde, il m'incombait une maladie intestinale, je n'aurais point recours

à l'audacieuse science de M. Sibille, je tiens trop à conserver un bon

père à mes enfants.»

Vivier, ce grand ennemi des monsieur Prud'homme, était à Plombières au

moment le plus brillant de la saison. Il a eu l'idée extravagante d'y

donner un concert. Ceci décidé, il a retenu _le salon_; plus rien ne

manquait que la musique et les musiciens. Car il en faut dans un

concert; ce n'est pas comme dans beaucoup d'opéras où un dialogue qui

n'est souvent ni vif ni animé remplace la musique très-avantageusement.

Le cor de Vivier a beau se multiplier et faire entendre trois ou quatre

sons à la fois, il ne saurait suffire en pareil cas. On a voulu recourir

à Mlle Favel, la gracieuse transfuge de l'Opéra-Comique de Paris.

Mlle Favel, suppliée de venir en aide à Vivier, a tout d'abord dit

non, puis de nouvelles instances lui ont arraché un oui bien faible, et

quelques heures après elle a renvoyé un énorme non bien formel. On dit

que Mlle Favel a découvert un maître de chant (Colomb est dépassé)

qui lui défend d'émettre un son avant l'an de grâce 1860, promettant à

cette condition de lui fournir un talent au moins égal au génie des

premières déesses de l'époque.

Il n'y a que la foi qui perd.

Vivier alors a invité une jeune cantatrice de Nancy, Mlle Millet,

douée d'un filet de voix mince comme le filet d'eau de la fontaine de

Stanislas, et de plus un accompagnateur, M. Humblot, excellent musicien,

habile pianiste, élève du Conservatoire de Paris, qui professe à Épinal.

Quant au piano, il n'y fallait pas songer. Il y a bien à Plombières des

mélodiums d'Alexandre (où n'y en a-t-il pas maintenant?) mais le

poétique et religieux instrument ne saurait remplacer le piano, et on a

dû se résigner à l'emploi d'une de ces _commodes_ nasillardes qu'on

s'obstine encore à nommer pianos droits. Le concert a eu lieu. Malgré

leur prix élevé, les billets ont tous été pris. Le monsieur Prud'homme

regimbait. On lui a fait comprendre que _cette solennité_ étant placée

sous un haut patronage, son absence y serait remarquée, et pour ne _pas

faire de scandale_, il s'est enfin résigné. Vivier a obtenu un très-beau

succès. On a trouvé seulement le menu du festin musical offert au public

par le bénéficiaire un peu... menu. Il se composait d'excellente

venaison et de beaucoup de noisettes: chasses à triples fanfares, par

Vivier; barcarolles, chansonnettes du répertoire de la musique facile,

par M. Millet. Rien de plus.

Trois jours après, soirée intime chez l'Empereur, où Vivier a produit

ses charges les plus inouïes, ses ingénieux proverbes semi-lyriques, ses

idylles soldatesques, enfin tout son grand répertoire. Jamais soirée ne

fut plus gaie; Sa Majesté, qui cédait comme ses invités à une

irrésistible hilarité, a plusieurs fois complimenté le spirituel

violoniste-acteur-pianiste-mime-chanteur, sur l'incomparable originalité

de composition de ses scènes et sur la verve qu'il mettait dans leur

exécution. On a dansé pendant les entr'actes. A deux heures du matin,

après le départ des danseurs et des danseuses, l'Empereur, qui avait

fait une fausse sortie, est venu causer un instant avec les soupeurs. A

deux heures et demie, nous nous sommes retirés, charmés de l'hospitalité

impériale, fatigués de rire et d'applaudir, et à quatre heures je

partais pour Bade.

* * * * *

A Bade, d'abord, première représentation d'un opéra français en deux

actes, de MM. de Saint-Georges et Clapisson, intitulé le _Sylphe_. Les

deux rôles principaux sont fort bien joués et chantés par Montjauze et

Mlle Duprez. C'est vif, gai, émaillé de mélodies gracieuses, de

scènes ingénieusement traitées, et la partition est finement

instrumentée. Comme il me paraît impossible que cet ouvrage, après

l'accueil qu'on lui a fait à Bade, ne soit pas très-prochainement

représenté à Paris, je n'en dirai rien de plus cette fois-ci.

Puis le concert organisé par les soins de M. Bénazet au bénéfice des

inondés de France; longs préparatifs. Je dois aller le matin à Carlsruhe

faire répéter les artistes de la chapelle ducale, revenir dans

l'après-midi pour la répétition de ceux de Bade; le soir, mettre en

ordre la musique arrivée de Strasbourg et d'ailleurs, donner ses

instructions au charpentier pour la construction de l'estrade, etc.,

etc. La veille du concert, grande affluence au salon de conversation:

j'y trouve des amis allemands venus de Berlin et de Weimar, de célèbres

amateurs de musique russes, anglais, suisses et français, des artistes

renommés de Paris, des membres de l'Institut de Paris, des confrères de

la presse de Paris. Le concert a lieu devant ce public d'élite! Dix

mille six cents francs de recette; exécution d'une rare beauté; le

délicieux choeur de Carlsruhe admirablement instruit par son habile

chef, M. Krug; l'orchestre irréprochable; Mme Viardot étincelante de

brio et d'_humour_ musicale dans ses mazurkas de Chopin, dans ses airs

espagnols, dans la cavatine de la _Sonnambula_, voire même dans son gros

air de Graun; Mlle Duprez, touchante et naïve dans le beau morceau

d'_Iphigénie en Aulide_:

Adieu, conservez dans votre âme

Le souvenir de notre ardeur,

et brillante aussi de virtuosité dans la piquante sicilienne de Verdi;

grands applaudissements pour MM. Gremminger et Eberius, du théâtre de

Carlsruhe; la scène d'_Orphée_ largement rendue; l'adagio de la

symphonie en _si_ bémol de Beethoven purement et poétiquement chanté par

l'orchestre. Cela gonfle le coeur; douleur de ne pouvoir exprimer ce

qu'on sent. C'est de la musique d'une sphère supérieure. Beethoven est

un Titan, un Archange, un Trône, une Domination. Vu du haut de son

oeuvre, tout le reste du monde musical semble lilliputien.... Il a pu,

il a dû même paraphraser l'apostrophe de l'Évangile, et dire: «Hommes,

qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?»

* * * * *

Le lendemain, recrudescence d'une gastralgie ramenée par diverses causes

où l'excès de la fatigue entre pour beaucoup. Confiant, non sans raison,

dans l'efficacité des eaux de Plombières, je vais encore une fois leur

demander un soulagement qui ne se fait pas attendre.

Mais quel changement! on n'est plus contraint, à la table d'hôte, à

manger de côté; plus de crinolines, la grosse comtesse du Kremlin s'est

décidément envolée; plus d'uniformes, de musique militaire, plus de

célébrités, plus d'autorités; les guirlandes de feuillage ont disparu;

les alexandrins de Mlle Dorothée n'ont plus qu'onze pieds; on ne

dévore plus le prochain après dîner, sur le seuil des maisons; on entend

retentir les sabots des passants dans la rue déserte de Plombières... Il

pleut... Les jours se suivent et se ressemblent... Je prends un

parapluie et je vais me promener dans les bois, écoutant le bruit

harmonieux et mélancolique des gouttes d'eau tombant sur le feuillage,

pendant que l'Eaugronne grogne dans son lit au fond de la vallée. Un

rouge-gorge, ce gentil avant-coureur de l'automne, passe curieusement

entre deux branches sa jolie tête, attache sur le promeneur immobile son

regard intelligent, et semble dire: «Que vient faire chez moi, par un

pareil temps, cet original?» Et je rentre; et je vous écris. Tout est

triste.

On était si épanoui à Plombières il y a trois semaines, que les malades

eux-mêmes avaient l'air bien portant; aujourd'hui tous les bien portants

ont l'air malade... Il pleut encore... Il pleut toujours... L'Empereur

est parti... Le monsieur Prud'homme s'obstine à rester.

J'aimerais à revoir Paris.

Adieu, monsieur.

H. BERLIOZ.

Aberrations et hallucinations de l'oreille.

Un jour, assistant à un concert où l'on exécutait l'une des plus

merveilleuses sonates de Beethoven, pour piano et violon, j'avais à côté

de moi un jeune musicien étranger, récemment arrivé de Naples, où

jamais, me disait-il, le nom de Beethoven n'avait frappé son oreille.

Cette sonate lui causait des impressions très-vives et qui l'étonnaient

profondément. L'andante varié et le finale le ravirent. Après avoir

écouté au contraire avec une attention presque pénible le premier

morceau:

«--C'est beau cela, me dit-il, n'est-ce pas, monsieur? Vous trouvez cela

beau?

--Oui, certes, c'est beau, c'est grand, c'est neuf, c'est de tout point

admirable.

--Eh bien! monsieur, je dois vous l'avouer, je ne le comprends pas.»

Il était à la fois honteux et chagrin. C'est un phénomène bizarre que

l'on peut observer chez les auditeurs même les plus heureusement doués

par la nature, mais dont l'éducation musicale est incomplète. Sans qu'il

soit possible de deviner pourquoi certains morceaux leur sont

inaccessibles, ils ne les comprennent pas; c'est-à-dire ils n'en

apprécient ni l'idée mère, ni les développements, ni l'expression, ni

l'accent, ni l'ordonnance, ni la beauté mélodique, ni la richesse

harmonique, ni le coloris. Ils n'entendent rien; pour ces morceaux-là

certains auditeurs sont sourds. Bien plus, n'entendant point ce qui y

surabonde, ils croient souvent entendre ce qui n'y est pas.

Pour l'un d'eux, le thème d'un adagio était _vague_ et _couvert par les

accompagnements_:

«--Aimez-vous ce chant? lui dis-je un jour, après avoir chanté une

longue phrase mélodique lente.

--Oh! c'est délicieux, et d'une netteté de contours parfaite; à la bonne

heure.

--Tenez, voilà la partition; reconnaissez l'adagio dont vous avez trouvé

le thème _vague_, et tâchez de vous convaincre par vos yeux que les

accompagnements ne sauraient le couvrir, puisqu'il est exposé _sans

accompagnement_.»

Un autre, reprochant à l'auteur d'une romance d'en avoir gâté la mélodie

par une modulation intempestive, _rude_, _dure_ et mal préparée.

«--Parbleu! répliqua le compositeur, vous me feriez plaisir en

m'indiquant cette malencontreuse modulation; voici le morceau,

cherchez-la.»

L'amateur eut beau chercher et ne trouva rien; le morceau est en _mi_

bémol d'un bout à l'autre, il ne _module pas_.

Je ne cite là que des idées erronées, produites par des impressions

fausses, chez des auditeurs impartiaux, bienveillants même, et désireux

d'aimer et d'admirer ce qu'ils écoutent. On juge de ce que peuvent être

les aberrations, les hallucinations des gens prévenus, haineux, à idées

fixes. Si l'on faisait entendre à ces gens-là l'accord parfait de _ré_

majeur, en les avertissant que cet accord est dans l'oeuvre d'un

compositeur qu'ils détestent:

--Assez, assez, s'écrieraient-ils, c'est atroce, vous nous déchirez

l'oreille!

Ce sont de véritables fous.

Je ne sais si dans les arts du dessin on a pu constater l'existence de

cette race de maniaques pour qui le rouge est vert, le blanc est noir,

le noir est blanc, les rivières sont des flammes, les arbres des

maisons, et qui se croient Jupiter.

CORRESPONDANCE PHILOSOPHIQUE

LETTRE ADRESSÉE A M. ELLA

_directeur de l'Union musicale de Londres au sujet de_

La fuite en Égypte

FRAGMENTS D'UN MYSTÈRE EN STYLE ANCIEN[13]

_"Some judge of authors' names, not works, and then_

_Nor praise nor blame the writings, but the men."_

Mon cher Ella,

Vous me demandez pourquoi le Mystère (la Fuite en Égypte) porte cette

indication: _attribué à Pierre Ducré, maître de chapelle imaginaire_.

C'est par suite d'une faute que j'ai commise, faute grave dont j'ai été

sévèrement puni, et que je me reprocherai toujours. Voici le fait.

Je me trouvais un soir chez M. le baron de M***, intelligent et sincère

ami des arts, avec un de mes anciens condisciples de l'Académie de Rome,

le savant architecte Duc. Tout le monde jouait, qui à l'écarté, qui au

whist, qui au brelan, excepté moi. Je déteste les cartes. A force de

patience, et après trente ans d'efforts, je suis parvenu à ne savoir

aucun jeu de cette espèce, afin de ne pouvoir en aucun cas être

appréhendé au corps par les joueurs qui ont besoin d'un partenaire.

Je m'ennuyais donc d'une façon assez évidente, quand Duc, se tournant

vers moi:

«Puisque tu ne fais rien, me dit-il, tu devrais écrire un morceau de

musique pour mon album!

--Volontiers.»

Je prends un bout de papier, j'y trace quelques portées, sur lesquelles

vient bientôt se poser un andantino à quatre parties _pour l'orgue_. Je

crois y trouver un certain caractère de mysticité agreste et naïve, et

l'idée me vient aussitôt d'y appliquer des paroles du même genre. Le

morceau d'orgue disparaît, et devient le choeur des bergers de

Bethléem adressant leurs adieux à l'enfant Jésus, au moment du départ de

la Sainte Famille pour l'Égypte. On interrompt les parties de whist et

de brelan pour entendre mon saint fabliau. On s'égaye autant du tour

moyen âge de mes vers que de celui de ma musique.

«--Maintenant, dis-je à Duc, je vais mettre ton nom là-dessous, je veux

te compromettre.

--Quelle idée! mes amis savent bien que j'ignore tout à fait la

composition.

--Voilà une belle raison, en vérité, pour ne pas composer! mais puisque

ta vanité se refuse à adopter mon morceau, attends, je vais créer un nom

dont le tien fera partie. Ce sera celui de Pierre Ducré, que j'institue

maître de musique de la Sainte Chapelle de Paris au dix-septième siècle.

Cela donnera à mon manuscrit tout le prix d'une curiosité

archéologique.»

Ainsi fut fait. Mais je m'étais mis en train de faire le Chatterton.

Quelques jours après, j'écrivis chez moi le morceau du _Repos de la

Sainte Famille_, en commençant cette fois par les paroles, et une petite

ouverture fuguée, pour un petit orchestre, dans un petit style innocent,

en _fa diéze mineur sans note sensible_; mode qui n'est plus de mode,

qui ressemble au plain-chant, et que les savants vous diront être un

dérivé de quelque mode phrygien, ou dorien, ou lydien de l'ancienne

Grèce, ce qui ne fait absolument rien à la chose, mais dans lequel

réside évidemment le caractère mélancolique et un peu niais des vieilles

complaintes populaires.

Un mois plus tard je ne songeais plus à ma partition rétrospective,

quand un choeur vint à manquer dans le programme d'un concert que

j'avais à diriger. Il me parut plaisant de le remplacer par celui des

Bergers de mon Mystère, que je laissai sous le nom de Pierre Ducré,

maître de musique de la Sainte-Chapelle de Paris (1679). Les choristes,

aux répétitions, s'éprirent tout d'abord d'une vive affection pour

cette musique d'ancêtres.

«--Mais où avez-vous déterré cela? me dirent-ils.

--Déterré est presque le mot, répondis-je sans hésiter; on l'a trouvé

dans une armoire murée, en faisant la récente restauration de la Sainte

Chapelle. C'était écrit sur parchemin en vieille notation que j'ai eu

beaucoup de peine à déchiffrer.»

Le concert a lieu, le morceau de Pierre Ducré est très-bien exécuté,

encore mieux accueilli. Les critiques en font l'éloge le surlendemain en

me félicitant de ma découverte. Un seul émet des doutes sur son

authenticité et sur son âge. Ce qui prouve bien, quoique vous en disiez,

Gallophobe que vous êtes, qu'il y a des gens d'esprit partout. Un autre

critique s'attendrit sur le malheur de ce pauvre ancien maître dont

l'inspiration musicale se révèle aux Parisiens après cent soixante

treize ans d'obscurité. «Car, dit-il, aucun de nous n'avait encore

entendu parler de lui, et le Dictionnaire biographique des musiciens de

M. Fétis, où se trouvent pourtant des choses si extraordinaires, n'en

fait pas mention!»

Le dimanche suivant, Duc se trouvant chez une jeune et belle dame qui

aime beaucoup l'ancienne musique et professe un grand mépris pour les

productions modernes quand leur date lui est connue, aborde ainsi la

reine du salon:

«--Eh bien, madame, comment avez-vous trouvé notre dernier concert?

--Oh! fort mélangé, comme toujours.

--Et le morceau de Pierre Ducré?

--Parfait, délicieux! voilà de la musique! le temps ne lui a rien ôté de

sa fraîcheur. C'est la vraie mélodie, dont les compositeurs

contemporains nous font bien remarquer la rareté. Ce n'est pas votre M.

Berlioz, en tout cas, qui fera jamais rien de pareil.»

Les grotesques de la musique · 第 8 / 16 段