quatre gros hommes peuvent y passer de front. Autrefois les femmes
jouissaient du même privilége. Il n'en est plus ainsi. Il n'y passe pas
aujourd'hui plus d'une belle dame de front, la loi crinoline le défend.
Encore les atours de ces lionnes sont-ils toujours tachés et froissés à
gauche et à droite par suite de leur frottement contre les murs.
Les détails que je vous donne là, monsieur, et ceux qui vont suivre, ne
sont empruntés à aucun des nombreux ouvrages publiés sur Plombières;
vous pouvez m'en croire. Désireux de m'instruire, je n'en ai lu aucun;
et je vous donne le résultat de mes très-réelles et très-personnelles
observations.
Il y a un _salon_ à Plombières où l'on pourrait jouer au billard et lire
les journaux, si les journaux et le billard n'étaient toujours, comme
disent les garçons de café, _occupés_. On y prie le dimanche dans une
modeste petite église; mais il n'y a pas de cimetière; je n'en ai du
moins pas pu découvrir. Il paraît (cela tiendrait-il à la grande
efficacité des eaux?) qu'à Plombières on ne meurt pas. C'est pourquoi,
sans doute, les habitants y ont tous l'air si vieux, et possèdent un si
grand fonds d'expérience... en matière commerciale.
Trois occupations importantes partagent dans la saison d'été la journée
des baigneurs. Ce sont le bain, la table d'hôte et la _partie de
plaisir_. Ah! la partie de plaisir! c'est la partie pénible et vraiment
cruelle du régime imposé par les médecins aux malades, et par les
malades aux malheureux qui se portent bien. Vous en aurez la preuve. Le
bain se prend en général le matin, soit aristocratiquement dans une
baignoire placée dans un cabinet, comme à Paris, soit démocratiquement
dans une grande cuve de pierre où grouillent à la fois toutes les
gibbosités, toutes les infirmités, toutes les laideurs de tous les sexes
et de tous les âges. Cette crapaudière porte un nom qui suffirait à me
la faire détester si je ne l'exécrais dans son essence (qui n'est pas
l'essence de roses, croyez-le bien), c'est le nom de piscine. Piscine!
quelle euphonie! quelles idées cela éveille! Piscine! mot venu du latin
et désignant un lieu où barbotent des poissons. Piscine! cela fait
penser aux lépreux de Jérusalem qui allaient, au dire de la Bible, y
laver leurs ulcères.
Eh bien! tout le monde y va, excepté quelques originaux qui ne craignent
pas de se faire surnommer les dégoûtés; et je renonce à vous donner une
idée approximative de ce spectacle, de ce bruit, de ces êtres enfermés
dans des espèces de vilains sacs plus ou moins mal clos, plus ou moins
flottants quand on va se mettre à l'eau, plus ou moins collants quand on
en sort; de ces conversations, de ces discussions politiques, de ces
opinons drôlatiques, de ces chansons de commis voyageur, le tout arrosé
de jets d'eau chaude par de turbulents enfants, les têtards de la
crapaudière, qui ont imaginé les plus étranges manières d'injecter leurs
voisins.--Malgré votre dégoût, vous avez donc vu la piscine? me
direz-vous.--Non, monsieur, non, je ne l'ai point vue dans son plein, et
j'espère bien ne la voir jamais. Jugez de ce que je vous en dirais si je
l'avais vue. Piscine! piscine! et par aggravation on en a fait à
Plombières le verbe _pisciner_, «nous piscinons, ils ou elles
piscinent!» Heureusement Plombières est maintenant en droit de compter
sur de larges et ingénieuses réformes, sur de précieux embellissements;
la promesse lui en a été faite, et cette promesse, venue de haut, est
déjà en voie de s'accomplir. Il faut donc espérer qu'avant peu d'années
on pourra noyer le souvenir de la piscine dans des bains un peu moins
primitifs et plus décents.
Les environs de Plombières offrent des sites ravissants, je l'ai déjà
dit, des points de vue grandioses, des retraites délicieuses, des lieux
de repos dans les bois, dignes d'être chantés par les Virgile et les
Bernardin de Saint-Pierre de tous les temps et de tous les pays. Tels
sont le _val d'Ajol_, vu de la _Vieille Feuillée_, les plateaux étalés
sur les montagnes qui y conduisent, la fontaine _du roi Stanislas_,
celle _du Renard_, la _vallée des Roches_ et dix autres que je
m'abstiens de nommer. C'est vers l'un de ces lieux poétiques qu'il est
d'usage parmi les baigneurs de diriger après le déjeuner, c'est-à-dire
vers onze heures, de petites caravanes réunies pour ces excursions,
nommées par antiphrase _parties de plaisir_. Promenades charmantes en
effet, si l'on n'y allait qu'à son heure, à son pas, par un temps
supportable, et seul ou à peu près seul. Mais on y monte d'ordinaire par
groupes de huit ou dix personnes, dont six au moins sont à ânes, avec
accompagnement de trois ou quatre âniers ou ânières du plus désagréable
aspect; par un soleil à pierre fondre, sans pouvoir s'arrêter où l'on se
plaît, s'ébattre, comme le lièvre de la fable, sur le thym ou la
bruyère; traîné à la remorque par les âniers, qui, recevant tant par
voyage, songent à en faire le plus possible dans la même journée, et
connaissent en conséquence le prix du temps.
Ce sont là de véritables parties de purgatoire. L'âne d'ailleurs est un
sot animal; avec son air humble et résigné, il se montre beaucoup plus
entêté que la mule.
Quand il est chargé d'un lourd monsieur Prudhomme pérorant sur ses
devoirs de citoyen, sur le sabre d'honneur qu'il a reçu, lequel sabre
_est le plus beau jour de sa vie_, et qu'il jure d'employer _à défendre
ou à combattre nos institutions_, si l'on veut hâter son pas (le pas de
l'âne) pour être débarrassé de lui (du monsieur Prudhomme) en restant en
arrière, le maudit animal (l'âne) fait le cuir dur et la sourde oreille;
insensible aux coups, il progresse avec une stoïque gravité et semble au
contraire modeler son allure sur la vôtre. S'il porte au contraire une
gracieuse crinoline avec laquelle on serait heureux de causer en
marchant à son côté, on a beau adresser la plus instante prière à l'âne
du purgatoire pour qu'il n'aille pas trop vite, il prend le trot au
travers des rocs et des ronces, et vous plante là seul sur une montagne
pelée, chauffée à quarante degrés Réaumur, à un quart de lieue de tout
ombrage.
Puis une douzaine d'autres petites vexations dont je ne vous parle pas,
mais qui ont leur prix.
Oh! la partie de plaisir! Dieu vous en garde! La seule raison qui m'ait
fait l'appeler modérément un purgatoire, quand j'étais en droit de la
comparer à l'enfer, c'est qu'en général on en revient moulu, brisé, il
est vrai, brûlé, _poussé_ (couvert de poussière, c'est un mot vosgien),
la tête et la gorge en feu, les pieds écorchés, d'une humeur de dogue,
regrettant une journée perdue, une belle nature mal vue, des rêveries
troublées, des émotions comprimées, mais on en revient..... presque
toujours.
J'ai été traînée sur cette ardente claie un jour que les directeurs de
la _partie de plaisir_ avaient opté pour un pèlerinage à la _Vieille
Feuillée_ et une visite à Mlle Dorothée. Mlle Dorothée, célèbre à
Plombières et très-avantageusement connue depuis Épinal jusqu'à
Rémiremont, est une honnête et aimable personne, née il y a longtemps
dans le val d'Ajol, d'où elle est sortie pendant quelques années
seulement. Ses rapports avec le monde élégant lui ont fait acquérir une
élocution correcte, une façon de s'exprimer distinguée sans affectation,
et une tenue digne et obligeante sans obséquiosité. Elle construit de
ses mains de petits instruments de petite musique, qu'elle nomme
épinettes, sans doute parce qu'on en vend à Épinal, car ils n'ont de
commun avec la véritable épinette que l'emploi de quatre cordes en métal
tendues sur un bâton creux semé de sillets comme un manche de guitare,
et qu'on gratte avec un bec de plume.
Mlle Dorothée fait en outre des vers remplis d'expressions
bienveillantes pour les voyageurs qui vont la visiter, et offre à ses
hôtes du lait exquis, du kirsch et un excellent pain bis, sur une table
de pierre plantée il y a soixante-dix ans par son père sur une terrasse
qui de très-haut domine le val d'Ajol. De là une vue indescriptible.
Le jour où notre petite caravane, composée d'un bouquet (je devrais dire
d'un gerbier) des plus gracieuses crinolines de Plombières, s'achemina
vers la retraite de Mlle Dorothée, les ânes encore furent de la
partie, et, fidèles à leurs habitudes, ils ne manquèrent pas de
tourmenter ceux d'entre nous qui allaient à pied. Malgré nos cris, ils
finirent par nous quitter tout à fait. Nous étions trois ainsi
délaissés, sous la mitraille d'un soleil furieux, au milieu d'une lande
nue, sans avoir la moindre idée de la direction qu'il fallait prendre
pour arriver au but de notre voyage. Après quelques moments donnés à la
mauvaise humeur, nous fûmes tout surpris de ressentir des impressions
dont la compagnie des ânes nous eût sans doute privés. Nous marchions en
silence, étudiant la physionomie particulière du plateau élevé de la
montagne où nous avions été si inhumainement abandonnés, physionomie que
n'ont point les grandes plaines inférieures. Ces hauts lieux semblent
plus riches d'air et de lumière; un certain mystère plane sur l'ensemble
du paysage; l'esprit de la solitude l'habite... cette chaumière ouverte
et déserte... ce petit étang où les fées doivent venir s'ébattre en
secret la nuit... ce bosquet de chênes immobiles... pas de laid animal
cornu, malpropre et ruminant; pas de chien galeux aboyant; pas de
berger goîtreux déguenillé... pas d'oiseaux domestiques, poules ou
dindons, rappelant la basse-cour, l'écurie, etc. Silence et paix
partout; sous un léger souffle de la brise, les bruyères agitent
doucement leurs petits panaches roses; deux alouettes passent à
tire-d'aile... poursuite amoureuse... l'une des deux disparaît dans un
champ de blé, l'autre commence à s'élever en spirale en préludant à son
grand hymne de joie. Goethe l'a dit: «Il n'est personne qui ne se sente
pressé d'un sentiment profond quand l'alouette invisible dans l'air
répand au loin sa chanson joyeuse.» C'est le plus poétique des oiseaux.
Ne me parlez pas de votre classique rossignol, _Philomela sub umbrâ_, à
qui il faut pour salles de concert des bocages fleuris et sonores, qui
chante la nuit pour se faire remarquer, qui regarde si on l'écoute, qui
toujours vise à l'effet dans ses pompeuses cavatines avec trilles et
roulades, qui singe par certains accents l'expression d'une douleur
qu'il ne ressent pas, un oiseau qui a de gros yeux avides, qui mange de
gros vers et qui demanderait volontiers des claqueurs. C'est un vrai
ténor à cent mille francs d'appointements.
Mais voyez et écoutez le mâle de l'alouette; celui-là est un artiste.
Insoucieux de l'effet qu'il peut produire, il chante parce que c'est un
bonheur pour lui de chanter; il lui faut l'air libre, l'espace infini.
Voyez-le au soir d'un beau jour, quand la nuit déjà fait pressentir son
approche, voyez-le s'élancer saluant le soleil qui décline à l'horizon,
l'étoile qui scintille en perçant la voûte céleste; il monte en
chantant vers l'astre; il nage dans l'éther; on comprend son bonheur
démesuré, on le partage; il monte, monte, monte en chantant toujours; sa
voix triomphante s'affaiblit peu à peu, mais on sent bien qu'elle a
conservé sa force, que la distance seule en adoucit l'éclat; il monte
encore, encore, il disparaît... on l'entend toujours; jusqu'à ce que,
perdu dans l'azur du ciel, épuisé d'enthousiasme, ivre de liberté, d'air
pur, de mélodie et de lumière, il ferme audacieusement ses ailes, et,
d'une hauteur immense, se laisse tomber droit sur son nid, où sa femelle
et ses petits, reconnaissants de ses douces chansons, le raniment par
leurs caresses.
..... Nous écoutions tous les trois...; nous écoutions encore, que
l'oiseau Pindare, rentré dans son cher nid, avait fini sa dernière
strophe, et murmurait sans doute à sa famille des accents intimes que
notre grossière oreille ne pouvait saisir. Mais nous étions tout à fait
égarés et un peu inquiets des jeunes crinolines. Par bonheur, nous
réveillâmes en passant une vieille femme qui dormait bravement au soleil
dans un fossé: elle s'offrit à nous conduire à travers champs. A peine
l'eûmes-nous acceptée pour guide, que la vieille nous mit sur le
chapitre de l'Empereur, nous demanda si nous l'avions vu, si nous le
connaissions, etc.
--Ah! c'est que j' l' connais ben, moi, continua-t-elle. L'autre jou, y
passait par ici, comme vous, pour aller chez mam'zelle Dorothée; des
gens du val d'Ajol vinrent l'attendre là-bas au coin d' ce bois. Y avait
un grand général qui marchait avec un autre mssieu loin devant les
autres de la troupe. Les paysans lui dirent comm' ça:
--Dites donc, mssieu, est-ce t'y vous qui êtes l'Empereur?
--Non, le voilà qui vient dans c'te prairie.
Tout d' suite les gens d'Ajol vont vers la prairie et puis disent à
l'autre:
--C'est donc vous, mssieu, qui êtes l'Empereur?
--Oui, mes enfants, que l'autre leux répond.
--Ah! ben, alors, tenez, bénissez-nous.
Et les v'là qui se mettent à genoux devant l'Empereur. Y voulait les
relever, mais y n' pouvait pas. Y se tortillait la moustache, et l'on
voyait ben qu'il avait la larme à l'oeil, tout de même, le povre
homme.
--Vous avez vu ça?
--Pardi si j' l'on vu! je l'on vu comme et j' vous vois. Et plus loin,
là haut vers c'te ferme, y n' savions plus l' chemin, et y sont allés l'
demander au grand Nicolas qui vannait de sarrazin devant sa porte.
Micolas leux a dit oûs qu'y fallait passer, et l'Empereur lui a mis une
pièce dans la main. Micolas a cru comm' ça que c'était une pièce de
vingt sous, mais quand y-z-ont tous été loin, il a ouvert sa main, il a
regardé, et en voyant qu'il avait un vrai napoléon d'or en or, il a fait
un cri, et puis y s'est mis à jurer, oh! à jurer que ça faisait peur. De
joie, ben entendu, y jurait de joie; mais c't-égal, ce n'est pas bien
tout d' même de jurer comm' ça.
En devisant ainsi dans son jargon rustique, la brave femme est parvenue
à nous amener à peu près sains et saufs chez Mlle Dorothée, où nous
avons trouvé nos charmantes crinolines, nos vilains ânes, et du kirsch
et du lait.
Deuxième lettre
Arrivée chez Mlle Dorothée.--Le val d'Ajol.--Toujours
ramper.--Pourquoi vieillir, souffrir et mourir?--La fontaine de
Stanislas.--Les Moraines.--Les glaciers.--Les tables
d'hôte.--Caquets et médisances.--L'Eaugronne.--M. le docteur
Sibille; son procédé pour guérir les maladies intestinales.--Les
pères sans entrailles.--Effroi de M. Prudhomme.--Concert de
Vivier.--Soirée chez l'Empereur.--Bade.--Un opéra nouveau de M.
Clapisson; succès.--Le concert.--Mme Viardot.--Mlle
Duprez.--Beethoven.--Retour à Plombières.--Tristesse.
Plombières, le 30 août.
Après les premières exclamations de rigueur, modulées dans tous les
tons, avec tous les timbres, sur tous les rhythmes: «Ah? vous voilà!
--Que vous est-il donc arrivé?
--Quelle inquiétude!
--Eh mais! c'est vous qui nous avez plantés là!
--Ce sont ces maudits ânes!
--Ah! pardi, M'ssieu, l'on sait bien que le-z-à ânes vont plus vite que
le-z-à pied.
--Et ma selle qui a tourné.
--Ah! ah! on l'a retenue à temps!
--Nous avons cueilli des framboises.
--Quelle vue!
--Dieu! que c'est beau!
--Non, M'ssieu, je ne resterai point! Il faut nous en retourner tout
d'suite à Plombié. On m'attend pour aller au Renard. J'veux que mes ânes
me rapportent!
--Eh bien! partez, beauté rudanière, nous reviendrons à pied;
croyez-vous que nous ayons grimpé jusqu'ici pour y rester seulement deux
minutes et repartir sans rien voir?»
On s'est enfin permis de jouir du coup d'oeil, d'admirer le val d'Ajol
qui se déploie à une grande profondeur au-devant de la maison de
Dorothée. C'est un vaste berceau de verdure, avec un village rougeâtre
déposé au fond du berceau, comme un jouet d'enfant, et mille arabesques
dessinées par des massifs diversement colorés de sapin, de hêtre, de
bouleau et de frêne, cet arbre élégant, l'orgueil de la végétation des
Vosges; le tout couvert d'un léger voile bleu, et si calme, si frais, si
bien encadré de toutes parts... A cet aspect, le premier mouvement du
spectateur placé sur le bord de la terrasse est de s'élancer dans
l'espace vide pour nager avec délices dans ce grand lac d'air pur. Mais
aussitôt il résiste à cette impulsion spontanée qui l'entraîne en avant;
il se cramponne à un arbre pour ne pas tomber dans le précipice, et il
s'écrie avec Faust: «Oh! que n'ai-je des ailes!...» N'est-il pas naturel
en effet d'éprouver alors un sentiment d'humiliation et de se dire: Le
plus stupide et le plus lourd des oiseaux, une oie, pourrait le faire,
et je ne le puis!... O hommes, si fiers de vos découvertes, de vos
engins producteurs et destructeurs, de vos relations familières avec la
vapeur et la foudre, dont vous avez fini par faire vos esclaves à peu
près soumises, inventeurs si bouffis de votre science, de vos calculs;
vous construisez des maisons roulantes, des palais flottants; vous avez
même fait servir les lois de la gravitation à élever jusqu'aux nues, par
une contradiction apparente, de grands globes dont la puissance
ascensionnelle aurait dû vous ouvrir la route des airs; mais vous rampez
encore, pourtant. Se traîner sur l'eau ou sur la terre, aidés par les
vents ou par la vapeur, c'est toujours ramper. Et jusqu'au moment où
vous aurez trouvé le moyen sûr de vous transporter librement dans
l'espace, soit en volant, soit en dirigeant des navires aériens, des
villes aériennes, malgré tout vous appartiendrez à la race des rampants,
et vous n'en resterez pas moins d'ambitieuses chenilles, d'orgueilleux
colimaçons.....
Contre l'un des murs de la modeste maison de Dorothée, à l'extérieur,
était placardé au milieu d'une couronne de lauriers un quatrain en vers
alexandrins de la muse silvestre, sur la visite que l'Empereur lui avait
faite quelques jours auparavant.
«--C'est très-beau, mademoiselle, il y a là autant de coeur que de
style. Sa Majesté a sans doute été bien satisfaite?
--L'Empereur a semblé surtout ému de voir l'endroit de ma maison où se
sont reposées avant lui la reine Hortense et l'Impératrice Joséphine.
--Ces souvenirs, qu'il ne s'attendait pas à trouver dans cette solitude,
ont dû le toucher en effet. Et il est venu chez vous à pied, par une
telle chaleur?
--Oui, Mesdames.
--Sa Majesté vous a complimenté aussi sur votre lait? Il est excellent.
--L'Empereur ne l'a pas goûté.
--Comment! vous ne lui en avez pas présenté?
--J'étais si bouleversée que je n'y ai point songé. Il m'a pourtant
demandé si nous avions des vaches...
--Eh bien! c'était clair cela!
--Hélas! oui, j'y pense maintenant, il avait soif, c'était une façon
détournée de me le faire entendre, et il _n'a pas osé_ me demander du
lait... Mon Dieu, que je suis honteuse! c'est indigne de ma part. Mais
il m'a promis de revenir, et je lui ferai bien des excuses.
--S'il revient, comptez que l'Empereur fera cette fois apporter des
rafraîchissements, qu'il prendra à votre barbe sur l'herbe, puisque sur
cette table inhospitalière vous ne lui avez pas seulement offert une
tasse de lait.»
Après avoir ainsi tourmenté la conscience de notre pauvre hôtesse et
_osé_ écrire sur son album quelques vers auxquels elle a répondu par un
sonnet tout entier deux jours après, nous sommes redescendus sans
encombre, sans trop de fatigue et sans nous égarer cette fois, les uns
chantant, les autres rêvant et quelque peu philosophant. Une
très-aimable dame voulait absolument savoir _pourquoi vieillir_,
_pourquoi souffrir_, _pourquoi mourir_.
--Ah! je conviens que vieillir, souffrir et mourir sont trois verbes sur
la signification desquels on ne saurait trop gémir, et qu'il vaudrait
mieux constamment jouir. J'avoue que grandir, parvenir à comprendre le
beau, à connaître le vrai, sentir son intelligence et son coeur
s'épanouir, pour, au milieu de cette sublime extase, voir peu à peu le
mirage s'évanouir, l'espoir s'enfuir, est, sans mentir, une atroce
mystification, et qu'on ne pourrait finir que par devenir fou, si l'on
s'obstinait à l'approfondir. Mais, Madame, il y a dans cette souricière
où nous sommes tous pris, dont l'amour, l'art, le poëme du monde, sont
l'appât, et dont la mort est la trappe, bien d'autres choses qu'on ne
s'explique pas. Permettez-moi de vous adresser une question: Savez-vous
quel est le plus méchant des oiseaux?
--Ma foi non, il y en a tant de méchants. Est-ce le vautour? est-ce le
pigeon qui tue ses petits?
--Non; c'est le pinson.
--Le pinson, ce folâtre chanteur, si gracieux, si jovial? Allons donc!
et pourquoi?
--On n'a jamais pu le savoir.
--Je comprends l'apologue. Seulement vous calomniez le pinson; et, en
disant que vieillir, souffrir et mourir sont trois choses atroces,
exécrables, je ne calomnie pas...
--Le vautour inconnu qui tôt ou tard nous dévore? Non, certes; et je
vous jure que ce monstre m'est, tout comme à vous, infiniment odieux.
Mais pourquoi il est si odieusement atroce, dans bien des milliers
d'années, si la race humaine existe encore, il faudra dire, comme
aujourd'hui:
On n'a jamais pu le savoir.»--
Le surlendemain (car vingt-quatre heures de repos au moins sont
absolument nécessaires après _une partie de plaisir_), il a fallu se
hisser jusqu'à la fontaine de Stanislas. Pour y arriver, on suit pendant
quelque temps une route jolie et commode, achevée dernièrement par ordre
de l'Empereur, et, le reste du trajet se faisant dans les bois, on a au
moins de l'ombre, sinon de la fraîcheur.
Autre question philosophique soulevée pendant notre ascension:
Que doit-on le mieux aimer, mourir de chaleur ou mourir de froid?
Tout le monde a été d'avis qu'on devait préférer... ne jamais le savoir.
Arrivés à la fontaine, qui laisse à peine apercevoir son mince filet
d'eau, nous avons encore trouvé une vue magnifique, du lait et des vers.
En voici quatre sur le roi Stanislas que j'ai cueillis contre le rocher
sous lequel pleure la naïade. Je vous les envoie tout frais.
Heureuse du nom qui me reste,
Bon roi, si je pouvais chaque jour recueillir
Les pleurs dus pour jamais à votre souvenir,
Je ne serais pas si modeste.
Pour aller à la fontaine de Stanislas par la nouvelle route, il faut
traverser un amas immense, un fouillis, un chaos de roches grises,
concassées en blocs de toutes formes et de toute grandeur, bousculées,
entassées les unes sur les autres, dont l'aspect est celui d'une ruine
gigantesque et frappe vivement l'imagination. On appelle ces monceaux de
rochers des moraines ou des murghers. Et tout le monde de demander qui a
pu les apporter là. La légende populaire répond qu'au temps où les fées
travaillaient, ces gracieuses ouvrières s'étant mis en tête de
construire un pont en cet endroit pour passer d'une montagne à l'autre,
vinrent une nuit portant des pierres dans leur tablier pour en poser les
fondations. Mais un indiscret qui les observait du bois voisin ayant été
aperçu par leur reine, celle-ci poussa un grand cri, et toutes les fées,
lâchant les bouts de leur tablier relevé, laissèrent tomber leurs
pierres et s'enfuirent épouvantées.
Quelques personnes prétendent que ces amoncellements ont été produits
par des glaciers autrefois existants, qui auraient, par une progression
lente du haut en bas, comme font en effet pour certains blocs
granitiques les glaciers des Alpes, transporté du sommet de la montagne
ces fragments dans la vallée. Les auteurs de cette explication oublient
seulement de nous dire quels glaciers auraient accumulé les moraines qui
se trouvent en si grand nombre _au sommet_ des montagnes des environs de
Plombières. Et n'y en eût-il pas sur les sommets, n'y en eût-il que dans
les vallées, ce qui n'est point, je le répète, il faut toujours bien
admettre que les glaciers auraient pris en haut ces pierres qu'ils ont
portées en bas. Or, à l'époque où ils les y trouvèrent, quelle cause les
avait là réunies?... Il ne faut pas dire cette fois: on n'a jamais pu le
savoir! Il est évident, au contraire, que ces moraines sont tout
simplement des débris de la croûte de rochers fracassée par le brusque
soulèvement qui, dans une convulsion du globe, produisit les montagnes
des Vosges. Ces débris, par la violence de la secousse, furent dispersés
en désordre dans tous les sens, et, entraînés par leur pesanteur,
s'accumulèrent en plus grandes masses sur le versant et au pied des
montagnes.