entendit pour la première fois aux concerts du Conservatoire _la Nuit du
Walpurgis_, de Mendelssohn, et la presque totalité du _Songe d'une Nuit
d'été_ du même maître. Mendelssohn écrivit _la Nuit du Walpurgis_ à
Rome, en 1831. Il a donc fallu vingt-deux ans à cette belle oeuvre
pour arriver jusqu'à nous. Il est vrai que la lumière de certains astres
ne nous parvient qu'après des milliers d'années de voyage. Mais
Leipsick, où les partitions de Mendelsshon sont dès longtemps publiées,
n'est pas à une distance de Paris tout à fait égale à celle qui nous
sépare de Saturne ou de Sirius.
Le Conservatoire a pour principe de procéder lentement en toutes choses.
Toutefois, malgré ce défaut d'agilité et de chaleur que son âge
explique, il faut le reconnaître, c'est un vieillard encore vert.
Il a fait de sa salle un musée pour un grand nombre de chefs-d'oeuvre
de l'art musical, qu'il nous montre chaque année sous leur vrai jour: de
là sa gloire. On lui reproche de ne vouloir pas que d'autres y exposent
leurs travaux quand le musée est vide et qu'il n'y expose rien. En cela
on a grand tort: il possède une bonne salle, la seule bonne de Paris
pour la musique d'ensemble; il a voulu en avoir le monopole, il a eu
raison; il l'a obtenu, il le garde, il a encore raison. Il ne peut pas,
sans doute, en laissant ce champ libre, favoriser la concurrence. S'il
était dehors, que d'autres fussent dedans, il trouverait fort naturel
que ces autres le laissassent se morfondre à la porte; et il est tout
simple qu'il apprécie le bon sens du précepte:
«Il ne faut faire qu'à autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût
fait.»
Cependant, il est peut-être temps qu'il songe à varier son répertoire,
pour que le public fatigué n'en vienne pas à faire un mauvais jeu de
mots sur le titre de l'harmonieuse société, en l'appelant la _satiété_
des concerts. Ce qui pourrait, auprès de certaines gens, ne pas sembler
tout à fait hors de saison.
* * * * *
Paris n'est pas le seul point de la France sur lequel on puisse signaler
un important mouvement musical. Il y a tous les quatre ou cinq ans des
saisons à Lyon, à Bordeaux; tous les huit ans il y en a une magnifique à
Lille, il y en a d'excellentes à Marseille, où les fruits de l'art
musical mûrissent plus vite qu'ailleurs.
Mais après les saisons de France, «la saison de Londres! la saison de
Londres!» est le cri de tous les chanteurs, italiens, français, belges,
allemands, bohèmes, hongrois, suédois et anglais; et les virtuoses de
toutes les nations le répètent avec enthousiasme en mettant le pied sur
les bateaux à vapeur, comme les soldats d'Enée en montant sur leurs
vaisseaux répétaient: _Italiam! Italiam!_ C'est qu'il n'y a pas de pays
au monde où l'on consomme autant de musique dans une saison qu'à
Londres.
Grâce à cette immense consommation, tous les artistes d'un vrai talent,
après quelques mois employés à se faire connaître, y sont nécessairement
occupés. Une fois connus et adoptés, on les attend chaque année, on
compte sur eux comme on compte dans l'Amérique du nord sur le passage de
pigeons. Et jamais, jusqu'à la fin de leur vie, on ne les voit tromper
l'attente du public anglais, ce modèle de fidélité, qui toujours les
accueille, toujours les applaudit, toujours les admire,
Sans remarquer des ans l'irréparable outrage.
Il faut être témoin de l'entrain, du tourbillonnement de la vie musicale
des artistes aimés à Londres, pour s'en faire une juste idée. Et c'est
bien plus curieux encore quand on étudie la vie des professeurs établis
depuis longues années en Angleterre, tels que M. Davison, son admirable
élève, miss Godard, MM. Mac Farren, Ella, Benedict, Osborne, Frank Mori,
Sainton, Piatti. Ceux-là toujours courant, jouant, dirigeant, qui dans
un concert public, qui dans une soirée musicale privée, ont à peine le
temps de dire bonjour à leurs amis par la portière de leur voiture en
traversant le Strand ou Piccadilly...
Quand enfin les saisons de Paris et de Londres sont finies, croyez-vous
que les musiciens vont se dire: Prenons du repos, c'est la saison. Ah!
bien oui. Les voilà tous qui courent s'entre-dévorer dans les ports de
mer, aux eaux de Vichy, de Spa, d'Aix, de Bade. Ce dernier point de
ralliement est surtout désigné à leurs empressements, et de tous les
coins du monde, pianistes, violonistes, chanteurs, compositeurs, séduits
par la beauté du pays, par l'élégante société qu'on y trouve, et plus
encore par l'extrême générosité du directeur des jeux, M. Bénazet,
s'acheminent alors en criant: A Bade! à Bade! à Bade! c'est la saison.
Et les saisons de Bade sont depuis quelques années organisées de façon à
décourager toute concurrence. La plupart des hommes célèbres et des
beautés illustres de l'Europe s'y donnent rendez-vous. Bade va devenir
Paris, plus Berlin, Vienne, Londres et Saint-Pétersbourg, surtout quand
on saura le parti que vient de prendre M. Bénazet et que je vais vous
dire.
Tout n'est pas fait quand, pour charmer le public élégant, on est
parvenu à le mettre en contact avec les hommes qui ont le plus d'esprit,
avec les femmes les plus ravissantes, avec les plus grands artistes, à
lui donner des fêtes magnifiques; il faut encore garantir cette fleur de
la fashion de l'approche des individus désagréables à voir et à
entendre, dont la présence seule suffit à ternir un bal, à rendre un
concert discordant; il faut écarter les femmes laides, les hommes
vulgaires, les sottes et les sots, les imbéciles, en un mot les
cauchemars. C'est ce dont nul impresario avant M. Bénazet ne s'était
encore avisé. Or il paraît certain que Mme ***, si sotte et si laide,
Mlle ***, dont les allures sont si excentriquement ridicules, M***,
si mortellement ennuyeux, M***, son digne émule, et beaucoup d'autres
non moins dangereux, ne paraîtront plus à Bade de longtemps. Après des
négociations assez difficiles, et au moyen de sacrifices considérables,
M. Bénazet s'est assuré pour trois saisons de leur absence.
Si ce bel exemple est suivi, et il le sera, n'en doutons pas, je
connais des gens qui vont gagner bien de l'argent.
Tous les ans maintenant, aux mois d'août et de septembre, ces
cauchemars, ravis de devenir riches, se constitueront en club à Paris,
où ils pourront s'adresser de mutuelles félicitations.
«Vous êtes engagés, nous sommes engagés, se diront-ils, par les
directeurs de Bade, de Viesbaden, de Vichy, de Spa. Cachons-nous,
taisons-nous; qu'on ne soupçonne pas notre existence.
Nous sommes engagés; c'est la saison!!!»
Petites Misères des grands Concerts.
C'est au festival annuel de Bade que ces petites misères se font
cruellement sentir. Et pourtant tout est disposé en faveur du chef
d'orchestre organisateur; aucune mesquine économie ne lui est imposée,
nulle entrave d'aucune espèce. M. Bénazet, persuadé que le meilleur
parti à prendre est de le laisser agir librement, ne se mêle de rien...
que de payer. «Faites les choses royalement, lui dit-il, je vous donne
carte blanche.» A la bonne heure! c'est seulement ainsi qu'on peut
produire en musique quelque chose de grand et de beau. Vous riez,
n'est-ce pas, et vous songez à la réponse de Jean Bart à Louis XIV:
«--Jean Bart, je vous ai nommé chef d'escadre!
--Sire, vous avez bien fait!»
Riez, riez, parbleu! Jean Bart n'en a pas moins raison. Oui, sire, vous
avez bien fait, et il serait fort à désirer que, pour commander les
escadres, on ne prît jamais que des marins. Il serait fort à désirer
aussi qu'une fois le Jean Bart nommé, le Louis XIV ne vînt jamais
contrôler ses manoeuvres, lui suggérer des idées, le troubler par ses
craintes et jouer avec lui la première scène de la _Tempête_ de
Shakespeare.
ALONZO, ROI DE NAPLES.
«Contre-maître, de l'attention! Où est le capitaine? Faites manoeuvrer
vos gens!
LE CONTRE-MAITRE.
Vous feriez mieux de rester en bas.
ANTONIO.
Contre-maître, où est le capitaine?
LE CONTRE-MAITRE.
Ne l'entendez-vous pas? Vous gênez la manoeuvre; restez dans vos
cabines, vous ne faites qu'aider la tempête.
GONZALVE.
Rappelle-toi qui tu as à ton bord.
LE CONTRE-MAITRE.
Il n'y a personne à bord dont je me soucie plus que de moi-même. Vous
êtes conseiller du roi, n'est-ce pas? Si vous pouvez imposer silence aux
vents et persuader à la mer de s'apaiser, nous n'aurons plus à manier un
câble; voyons, employez ici votre autorité. Si, au contraire, vous n'y
pouvez rien, remerciez Dieu d'être encore vivant, et allez dans votre
cabine vous tenir prêt à tout événement. Courage, mes enfants! Hors
d'ici, vous dis-je!»
Malgré tant de moyens mis à sa disposition et cette liberté précieuse de
les employer à son gré, c'est encore une rude tâche pour le chef
d'orchestre que de mener à bien l'exécution d'un festival comme celui de
Bade, tant le nombre des petits obstacles est grand, et tant l'influence
du plus mince peut être subversive de l'ensemble dans toute entreprise
de cette espèce. Le premier tourment qu'il doit subir lui vient presque
toujours des chanteurs, et surtout des cantatrices, pour l'arrangement
du programme. Comme cette difficulté lui est connue, il s'y prend deux
mois d'avance pour la tourner: «Que chanterez-vous, Madame?--Je ne
sais..... j'y réfléchirai.... je vous écrirai.» Un mois se passe, la
cantatrice n'a pas réfléchi et n'a pas écrit. Quinze jours sont encore
employés inutilement à solliciter auprès d'elle une décision. On part
alors de Paris; on fait un programme provisoire où le titre du morceau
de la diva est laissé en blanc. Arrive enfin la désignation de ce tant
désiré morceau. C'est un air de Mozart. Bien. Mais la diva n'a pas la
musique de cet air, il n'est plus temps d'en faire copier les parties
d'orchestre, et elle ne veut ni ne doit chanter avec accompagnement de
piano. Un théâtre obligeant veut bien prêter les parties d'orchestre.
Tout est en ordre; on publie le programme. Ce programme arrive sous les
yeux de la cantatrice, qui s'effraie aussitôt du choix qu'elle a fait.
«C'est un concert immense, écrit-elle au chef d'orchestre; les diverses
parties grandioses de ce riche programme vont faire paraître bien petit,
bien maigre mon _pauvre_ morceau de Mozart. Décidément je chanterai un
autre air, celui de _la Semiramide_, _Bel raggio_. Vous trouverez
aisément les parties d'orchestre de cet air _en Allemagne_, et si vous
ne les trouvez pas, veuillez écrire au directeur du Théâtre-Italien de
Paris; il se hâtera sans doute de vous les envoyer.» Aussitôt cette
lettre reçue, on fait imprimer de nouveaux programmes, coller une bande
sur l'affiche pour annoncer la scène de _la Semiramide_. Mais on n'a pas
pu trouver les parties d'orchestre de cet air _en Allemagne_, et on n'a
pas cru devoir prier M. le directeur du Théâtre-Italien de Paris
d'envoyer au-delà du Rhin l'opéra entier de _la Semiramide_, dont on ne
peut distraire l'air qu'il s'agit d'accompagner. La cantatrice arrive;
on se rencontre à une répétition générale:
«Eh bien! nous n'avons pas la musique de _la Semiramide_; il vous faut
chanter avec accompagnement de piano.
--Ah! mon Dieu! mais ce sera glacial.
--Sans doute.
--Que faire?
--Je ne sais.
--Si j'en revenais à mon air de Mozart?
--Vous feriez sagement.
--En ce cas répétons-le.
--Avec quoi? Nous n'en avons plus la musique; d'après vos ordres, on l'a
rendue au théâtre de Carlsruhe. Il faut de la musique pour l'orchestre,
quand on veut que l'orchestre joue. Les chanteurs inspirés oublient
toujours ces vulgaires détails. C'est bien matériel, bien prosaïque,
j'en conviens; mais enfin cela est.»
A la répétition suivante, les parties d'orchestre de l'opéra de Mozart
ont été rapportées; tout est de nouveau en ordre. Les programmes sont
refaits, l'affiche est recorrigée. Le chef annonce aux musiciens qu'on
va répéter l'air de Mozart, on est prêt. La cantatrice alors s'avance et
dit avec cette grâce irrésistible qu'on lui connaît:
«J'ai une idée, je chanterai l'air du _Domino noir_.
--Oh! ah! ha! haï! psch! krrrr!..... Monsieur le cappel-meister,
avez-vous dans votre théâtre l'opéra que dit madame?
--Non, monsieur.
--Eh bien, alors?
--Alors il faudra donc me résigner à l'air de Mozart?
--Résignez-vous, croyez-moi.»
Enfin on commence; la cantatrice s'est résignée au chef-d'oeuvre. Elle
le couvre de broderies; on pouvait le prévoir. Le chef d'orchestre
entend en lui-même retentir plus fort qu'auparavant cette éloquente
exclamation: Krrrr! et, se penchant vers la diva, il lui dit de sa voix
la plus douce et avec un sourire qui ne semble avoir rien de contraint:
«Si vous chantez ainsi ce morceau, vous aurez des ennemis dans la salle,
je vous en préviens.
--Vous croyez?
--J'en suis sûr.
--Oh! mon Dieu! mais..... je vous demande conseil..... Il faut peut-être
chanter Mozart simplement, tel qu'il est. C'est vrai, nous sommes en
Allemagne; je n'y pensais pas..... Je suis prête à tout, Monsieur.
--Oui, oui, courage; risquez ce coup de tête; chantez Mozart simplement.
Il y avait autrefois des airs, voyez-vous, destinés à être brodés,
embellis par les chanteurs; mais ceux-là en général furent écrits par
des valets de cantatrice, et Mozart est un maître; il passe même pour un
grand maître qui ne manquait pas de goût.»
On recommence l'air. La cantatrice, décidée à boire le calice jusqu'à la
lie, chante simplement ce miracle d'expression, de sentiment, de
passion, de beau style, elle n'en change que deux mesures seulement,
pour l'honneur du corps. A peine a-t-elle fini que cinq ou six
personnes, arrivées dans la salle au moment où l'on recommençait le
morceau, s'avancent pleines d'enthousiasme vers la cantatrice en se
récriant: «Mille compliments, madame; comme vous chantez purement et
simplement! Voilà de quelle façon on doit interpréter les maîtres; c'est
délicieux, admirable! Ah! vous comprenez Mozart!»
Le chef d'orchestre à part: «Krrrrr!!!»
On a un billet avec vingt francs.
Vivier ayant une fois déterminé de cette manière originale le prix des
places pour un concert qu'il se proposait de donner, un pauvre joueur de
cor de la barrière Pigalle vendit tout ce qu'il pouvait rendre et courut
chez le célèbre virtuose.
Arrivé devant le nº 24 de la rue Truffaut à Batignolles, il entre tout
palpitant, monte au second, frappe à une petite porte (Vivier le
millionnaire affecte des allures fort modestes). Un monsieur barbu,
portant un coq sur son épaule gauche et un long serpent à sa main
droite, vient ouvrir.
--M. Vivier?
--C'est moi, monsieur.
--On m'a assuré qu'on pouvait obtenir chez vous, avec vingt francs, un
billet pour le concert? (Admirez cette flatterie, _le concert_! comme
s'il ne devait y avoir que le concert de Vivier à Paris!) Je suis un peu
cor aussi, et j'ai même un peu de talent, quoiqu'on n'ait jamais voulu
m'admettre à l'Opéra, et vous me rendriez, monsieur, le plus heureux,
monsieur, des hommes, monsieur, si...
--Ah! vous aviez des dispositions pour entrer dans la police espagnole?
--La police? Comment?
--Certainement, vous avez voulu prendre place parmi les cors de l'Opéra;
ceux qui sont parvenus à cette dignité ont toujours fini par répondre
quand on leur a demandé s'il était vrai qu'ils fussent à notre Académie
de Musique: Oui, j'y suis cor et j'y dors. Mais assez de philosophie.
(Et tendant au pauvre diable un napoléon sur un billet de concert.)
Voilà votre affaire!
--Vous me donnez vingt francs, monsieur?
--N'avez-vous pas vu annoncer dans les papiers publics, ne vous a-t-on
pas dit, ne m'avez-vous pas répété vous-même tout à l'heure qu'on vous
avait dit que l'on disait qu'on obtenait de moi un billet de concert
avec vingt francs? Eh bien! n'avez-vous pas l'un et les autres? Que
prétendez-vous? Vingt francs, cela n'est peut-être pas suffisant, à
votre avis? Peste! vous êtes un drôle de cor!
--Mais, monsieur...
--Assez! vous veniez me dévaliser! lui crie Vivier d'une voix terrible;
sortez d'ici, ou j'appelle la maréchaussée et je vous fais traîner à la
Bastille!
Guerre aux bémols.
Une dame passionnée pour la musique entre un jour chez notre célèbre
éditeur Brandus et demande à voir les morceaux de chant les plus
nouveaux et les plus beaux, en ajoutant qu'elle tient surtout à ce
qu'ils ne soient pas trop chargés de bémols. Le garçon du magasin lui
présente alors une romance.
--Ce morceau est délicieux, lui dit-il, malheureusement il a quatre
bémols à la clé.
--Oh! cela ne fait rien, répond la jeune dame, quand il y en a plus de
deux, je les gratte.
VOYAGES
CORRESPONDANCE SCIENTIFIQUE
PLOMBIÈRES ET BADE
(1re Lettre)
A M. LE RÉDACTEUR EN CHEF DU JOURNAL DES DÉBATS
_Plombières.--Les Vosges.--La piscine.--Les parties de
plaisir.--Visite à Mlle Dorothée. Les paysans du
Val-d'Ajol.--L'Empereur._
Plombières, le 24 août.
Monsieur,
La position horizontale est évidemment la plus favorable au travail de
l'intelligence, à l'expansion de l'esprit, et cela se conçoit. Notre
cerveau est la chaudière où se forment les vapeurs connues sous le nom
d'idées, qui font marcher et si souvent dérailler le train des choses
humaines; le sang est l'eau bouillante qui vient s'y transformer en
vapeurs; tous les physiologistes vous le diront. Plus ce liquide afflue
avec facilité dans la chaudière, et plus il doit nécessairement y
engendrer d'idées ou de vapeurs.
Voltaire malade, et par conséquent couché quand il écrivit _Candide_,
jouissait d'une santé florissante quand il mit la main à l'oeuvre pour
_la Henriade_.
Bernardin de Saint-Pierre avait, dit-on, apporté des Indes un hamac où
il aimait à s'étendre pour composer; c'est là qu'il rêva ses délicieux
chefs-d'oeuvre, _Paul et Virginie_ et _la Chaumière indienne_. Quand
ensuite il élabora ses _Harmonies de la Nature_, où il veut expliquer le
phénomène des marées par la fonte des glaces polaires, le hamac étant
usé, il ne s'en servait plus.
J.-J. Rousseau gisait tout de son long au pied d'un arbre de la forêt de
Vincennes quand il improvisa sa fameuse prosopopée de Fabricius, mais à
coup sûr il écrivit debout la comédie de _Narcisse ou l'Amant de
lui-même_ et plusieurs chapitres de son dictionnaire de musique.
Séduit par ces illustres exemples et par l'efficacité du procédé, j'ai
souvent pensé à me pendre par les pieds, quand je me sentais par trop
dépourvu d'esprit et de bon sens. La crainte de ne pouvoir me décrocher
assez tôt m'a seule retenu. Mais il y a trois ou quatre imbéciles de ma
connaissance, à qui je voudrais bien voir appliquer ce mode de
spiritualisation pendant quarante-huit heures seulement.
Or donc, j'étais couché dans la forêt de sapins du vieux château, à
Bade, quand j'ai lu la lettre où vous me faites l'honneur de vous
plaindre de mon silence et de mon inaction. Gardant ma position
horizontale, je me suis mis aussitôt à vous penser une réponse du plus
vif intérêt, éloquente, chaleureuse, d'un style net et coloré, pleine
aussi de détails piquants et savants. Séduit par le charme du récit que
je vous faisais de mon voyage, je me suis levé pour aller l'écrire, car
il faut toujours bien en venir là. Mais arrivé chez moi, quel a été mon
désespoir de ne me plus trouver ni éloquence, ni chaleur, ni style, ni
mémoire! Je n'avais pas même un souvenir des beaux récits si richement
imagés que je vous faisais horizontalement une heure auparavant. J'étais
réduit enfin à la médiocrité intellectuelle, pour ne pas dire à la
nullité d'esprit, de l'homme perpendiculaire. Il pleuvait à verse, je ne
pouvais retourner cueillir des idées dans mon bois de sapins. Vous me
direz qu'on peut toujours s'étendre quelque part, sur un lit, sur un
canapé, sur un plancher même. C'est bien ce que j'ai fait, mais sans le
moindre résultat. Mon sang était devenu froid, la chaudière n'a pas
voulu bouillir, je suis demeuré stupide. La nature a des caprices...
Je vous narrerai donc tant bien que mal, en style de guide du voyageur,
mon excursion dans les Vosges et dans le duché de Bade; je vous en
demande bien pardon. Je mettrai du moins dans ce récit autant d'ordre
que possible et ne vous dirai rien qui ne se rapporte au sujet
directement. Tout d'abord ce nom de Vosges me rappelle une assez bonne
plaisanterie de M. Méry. Après la révolution de 1848, le nom de la place
Royale fut converti par le gouvernement républicain en celui de place
des Vosges; on parlait aussi de nommer rue des Vosges la rue Royale. M.
Méry, logicien s'il en fut jamais, imaginant alors que la dénomination
départementale devait partout être substituée à la qualification royale,
écrivit une lettre ainsi adressée:
«A Monsieur le directeur de l'Académie des Vosges de musique.»
Et la lettre parvint.
Vous me parlez des eaux que je suis censé prendre et que je prends
réellement, car je suis malade, et vous me demandez quelles sont celles
que je préfère. Ce sont les eaux qu'on ne prend pas, celles de Bade.
Pour les autres, n'en ayant essayé que d'une sorte, je ne puis établir
de comparaison.
Je ne vous dirai pas comme César:
_Veni, vidi, Vichy;_
d'abord parce que le _Journal des Débats_ est un journal français,
grave, qui ne saurait permettre que l'on fasse dans ses colonnes un
pareil abus de la langue latine, ensuite parce qu'en effet je n'ai point
vu Vichy. Je suis allé de Paris et revenu ensuite (vous saurez pourquoi)
aux eaux de Plombières tout bonnement.
Plombières est un puits creusé par la nature au centre des montagnes
Royales (ou des Vosges, s'il vous plaît de leur donner encore ce vieux
nom républicain). C'est triste l'été, c'est affreux l'hiver; les
environs seuls en sont charmants. Il faut donc absolument en sortir pour
s'y plaire. Mais l'Empereur y était, et tout avait un air de fête, loin
aux alentours, sur les montagnes, dans les bois et dans le puits.
Partout des guirlandes de feuillage, partout des fleurs, des drapeaux
flottants, de brillants uniformes, roulements de tambours, volées de
cloches, harmonies militaires, vivat faisant retentir le vallon, bals,
concerts, ascensions de montgolfières, députations municipales, joyeuses
troupes de paysans endimanchés, superbes beautés enharnachées, comédiens
du théâtre du Palais-des-Vosges venus de Paris, écrivains, artistes,
savants, maires, adjoints, sous-préfets et préfets, célébrités sans
autorité, autorités sans célébrité.
C'était une véritable et belle transfiguration.
Une manie des nouveaux venus ici est de chercher l'étymologie du nom de
Plombières. On leur en donne plusieurs tirées de l'allemand, et du
français, et du latin, et toutes plus tirées par les cheveux les unes
que les autres. Eh! mon Dieu! Plombières vient de plomb. Le plomb est un
métal, on ne le contestera pas, j'espère; mais le fer en est un autre,
et qui a bien son prix. Or les montagnes qui surplombent ce petit lieu
sont pleines de minerai de fer, leurs eaux sont ferrugineuses et
teignent les fossés d'oxyde de fer; or si le fer, en sa qualité de
métal, fait naturellement penser au plomb, n'en voilà-t-il pas plus
qu'il ne faut pour justifier le nom de Plombières? Cette étymologie,
aussi naturelle qu'évidente, est la seule présentable. N'en parlons
plus.
La population de Plombières se compose en été de deux classes
d'individus fort différentes l'une de l'autre: les étrangers, curieux ou
baigneurs, et les indigènes. Cette dernière classe, peu nombreuse,
quoique Plombières compte plusieurs habitants, se concentre, après la
chute des neiges, dans un monument en forme de tombe, qui occupe le
milieu de la _ville_, et qu'on nomme le bain romain. Là, du matin au
soir, chauffés gratuitement par l'eau qui circule sous les dalles de la
salle supérieure, hommes, femmes et enfants travaillent à de fins
ouvrages d'aiguille, à des broderies.
Que faire en un tel gîte, à moins que l'on n'y brode?
Et ne croyez pas qu'il n'y ait que des hommes faibles ou maladifs, des
culs-de-jatte, des bossus, des nains appliqués à ce travail. Hélas! non;
de robustes gaillards, de véritables Hercules, brodent eux-mêmes, aux
pieds de cette triste Omphale dont le nom est Nécessité.
Toutes les maisons sont fermées, on y rentre seulement la nuit. Il n'y a
plus alors le jour chez les bourgeois, qui pendant l'été louent leurs
chambres aux baigneurs, qu'une vieille femme courageuse, sûre d'ailleurs
que son aspect suffira pour mettre en fuite les voleurs s'il s'en
présente. Car le vieux sexe est terrible dans les Vosges.