Enfin c'est un Eldorado pour les critiques, une île de Taïti en terre

ferme, entourée d'eau d'un seul côté; moins les ravissantes Taïtiennes,

il est vrai, mais aussi moins les ministres protestants, les cantiques

nazillards, la grosse reine Pomaré qui enfle dans sa case, et le journal

français; car on imprime un journal en langue française à Taïti, ce

qu'on se garde bien de faire à Saint-Valery. Ainsi informé et rassuré,

je descends de l'omnibus (il faut dire encore que le conducteur de cet

omnibus, chargé d'amener les honnêtes gens de Motteville à Saint-Valery,

ne joue ni de la trompette, comme ses confrères de Marseille, ni de

cette affreuse petite corne dont se servent les Belges sur les chemins

de fer pour assassiner les voyageurs). Je descends donc intact et

presque joyeux de mon véhicule, et je me hâte de gravir une des falaises

qui s'élèvent verticalement de chaque côté du bourg. Alors, du haut de

ce radieux observatoire, je crie à la mer qui rumine son hymne éternel à

trois cents pieds au-dessous de moi: «Bonjour, la grande!» Je m'incline

devant le soleil couchant qui exécute son decrescendo du soir dans un

sublime palais de nuages rose et or: «Salut, majesté!» Et la délicieuse

brise des falaises accourant pour me souhaiter la bienvenue, je

l'accueille par un soupir de bonheur en lui disant: «Bonsoir, la folle!»

et la douce verdure de la montagne m'invitant, je me roule à terre et je

me livre à une orgie d'air pur, d'harmonies et de lumière.

J'aurais bien des choses à raconter de cette excursion en Normandie. Je

me bornerai au récit du naufrage d'un petit lougre qui, commandé par un

joueur de clarinette de Rouen, est venu échouer à deux lieues du port de

Saint-Valery. Chose étonnante! car qui pourrait être plus apte qu'un

joueur de clarinette à diriger un navire? Autrefois on s'obstinait à

confier ces fonctions à des marins; mais on a enfin reconnu tous les

dangers de cette ancienne habitude. Cela se conçoit; un marin, un homme

du métier, a naturellement des idées à lui, un système; il exécute ce

que son système lui fait paraître bon; rien ne le ferait consentir à une

manoeuvre qu'il juge fausse ou inopportune. Chacun à son bord doit lui

obéir, sans raisonner ni hésiter; il soumet tout ce qui l'entoure au

despotisme militaire. C'est intolérable. Puis les marins sont jaloux les

uns des autres; il suffit que l'un ait dit blanc dans une circonstance

donnée pour que l'autre dise noir si le même cas se représente.

D'ailleurs leurs prétendues connaissances spéciales, leur expérience

nautique, ont-elles empêché d'innombrables et affreux malheurs? On est

encore à la recherche de sir John Franklin, perdu dans les mers

polaires. C'était un maître marin pourtant. Et l'infortuné La Peyrouse

qui alla se briser sur les écueils de Vanicoro, n'avait-il pas étudié à

fond mathématiques, physique, hydrographie, géographie, géologie,

anthropologie, botanique et tout le fatras dont les marins proprement

dits s'obstinent à se remplir la tête? Il n'en a pas moins conduit ses

deux navires à leur perte. Il avait un système, il prétendait que la

hauteur des rochers de corail dont la mer est obstruée dans l'archipel

des Nouvelles-Hébrides, voisin de Vanicoro, était à étudier; qu'il

fallait, en allant avec précaution, en déterminer le gisement, chercher

des passes, opérer des sondages, et il s'y brisa. A quoi lui a donc

servi sa science? Ah! l'on a bien raison de se méfier des hommes

spéciaux, des hommes à systèmes, et de les tenir à l'écart!

Voyez encore Colomb! Ferdinand et Isabelle et leurs doctes conseillers

n'étaient-ils pas bien inspirés en refusant si obstinément de lui

confier deux caravelles, et n'eussent-ils pas sagement fait de persister

dans ce refus? Car enfin il a trouvé le Nouveau-Monde, c'est vrai; mais

s'il n'eût pas mis l'entêtement d'un maniaque à poursuivre sa route à

l'ouest, il n'eût pas rencontré, vingt-quatre heures avant la découverte

de San-Salvador, des morceaux de bois flottants, travaillés à main

d'homme, cette circonstance ridicule n'eût pas rendu à son équipage un

peu de confiance, et il eût été forcé de boire sa honte, de retourner en

Europe et de s'estimer encore trop heureux d'y parvenir. C'est donc le

hasard qui amena cette tant fameuse découverte; et tout autre que

Colomb, sans être marin ni géologue, qui eût eu l'idée de cingler droit

à l'ouest, fût parvenu aux îles Lucayes, et, par suite, sur le continent

américain aussi bien que lui.

Et Cook, le fameux, l'étonnant capitaine Cook! N'est-il pas allé se

faire tuer comme un niais par un sauvage à Hawaï? Il a découvert la

Nouvelle-Calédonie, il en a pris possession au nom de l'Angleterre, et

c'est la France qui l'occupe. Le beau service qu'il a rendu à son pays!

Non, non, ces hommes à systèmes sont les fléaux de toutes les

institutions humaines, rien n'est plus évident aujourd'hui. Le petit

sinistre de Saint-Valery ne prouve rien. Le joueur de clarinette qui

commandait le lougre ayant une dizaine de dames à son bord, avait fait,

par amour-propre, autant de toile que possible, et comme la brise était

gentille, il filait je ne sais combien de noeuds à l'heure, et tout le

monde sur la jetée de s'écrier: «Mais voyez donc comme ce petit lougre

marche bien!» Quand arrivé devant Veule, et voulant virer de bord pour

revenir, il a touché, et le pauvre lougre a été jeté sur le flanc. Fort

heureusement, les gens de Veule n'ont pas hésité à se mettre à l'eau

jusqu'à mi-corps pour porter à terre les tremblantes passagères. Le

joueur de clarinette ne savait pas sans doute qu'à la marée basse il

faut se garder d'approcher la grève de Veule, ni que son lougre tirât

tant d'eau. Voilà tout; et les plus habiles marins qui, ignorant comme

lui ces circonstances, fussent venus à pareille heure, au même point de

la côte avec ce lougre-là, eussent éprouvé le même accident.

Le lendemain de ce sinistre, qui ne prouve rien, je le répète, contre

l'aptitude des joueurs de clarinette au commandement des vaisseaux, une

lettre de Paris me découvrit à Saint-Valery, et vint m'apprendre qu'une

pièce nouvelle (nouvelle!) venait d'être représentée à l'Opéra-Comique.

Mon correspondant ajoutait que, cette oeuvre étant assez inoffensive,

je pouvais sans grand danger m'y exposer. Je suis donc revenu (il le

fallait!) je ne l'ai pas vue, et je suis convaincu qu'on me saura gré de

n'en pas faire mention. L'oeuvre, à mon retour, était déjà rentrée

dans le néant. J'ai questionné à son sujet quelques personnes

d'ordinaire bien informées, elles ne savaient pas de quoi je leur

parlais. Ayez donc des succès, faites donc des chefs-d'oeuvre,

couvrez-vous donc de gloire! pour qu'au bout de cinq ou six jours... O

Paris! ville de l'indifférence en matière d'opéras-comiques! Quel

gouffre que ton oubli!

Je n'y suis pas moins revenu; je n'en ai pas moins quitté les hautes

falaises, et la grande mer, et les splendides horizons, et les doux

loisirs, et la douce paix, pour la ville plate, boueuse, affairée; pour

la ville barbare!... et j'y ai repris la truelle de l'éloge; j'y loue,

j'y reloue, comme auparavant!... plus qu'auparavant!...

Trop misérables critiques! Pour eux, l'hiver n'a point de feux, l'été

n'a point de glaces. Toujours transir, toujours brûler. Toujours

écouter, toujours subir. Toujours exécuter ensuite la danse des oeufs,

en tremblant d'en casser quelques-uns, soit avec le pied de l'éloge,

soit avec celui du blâme, quand ils auraient envie de trépigner des deux

pieds sur cet amas d'oeufs de chats-huants et de dindons, sans grand

danger pour les oeufs de rossignols, tant ils sont rares

aujourd'hui!... Et ne pouvoir enfin suspendre aux saules du fleuve de

Babylone leur plume fatiguée, et s'asseoir sur la rive et pleurer à

loisir!...

Les Allemands désignent par le nom de _recenseurs_ les journalistes

chargés de rendre un compte périodique de ce qui se passe dans les

théâtres, et même aussi d'analyser les oeuvres littéraires récemment

livrées à la publicité. Si notre expression de _critiques_ s'applique

mieux que le terme allemand aux écrivains chargées de cette seconde

partie de la tâche, il faut en convenir, le titre modeste de

_recenseurs_ est plus juste pour désigner beaucoup d'honnêtes gens

condamnés au labeur froid, ingrat et bien souvent humiliant qui

constitue la première. Qui peut savoir, excepté ces malheureux

eux-mêmes, ce que l'accomplissement de cette tâche leur cause parfois de

douleurs déchirantes, de vastes et profonds dégoûts, de répulsions

frémissantes, de colères concentrées qui ne peuvent faire explosion?...

Que de forces ainsi perdues! que de temps ainsi gaspillé! que de pensées

étouffées! que de machines à vapeur, capables de percer les Alpes,

employées à tourner la roue d'un moulin!

Tristes recenseurs, inutiles censeurs, si souvent censurés! quand

seront-ils...

(Un homme de bon sens interrompant Jérémie:)

«Raca! Raca! Raca! allez-vous recommencer encore votre refrain et nous

parler dans un cinquantième couplet _de suspendre votre plume aux saules

du fleuve de Babylone et de vous asseoir sur la rive et d'y pleurer_?...

Savez-vous bien que vos récriminations et vos lamentations sont

parfaitement insupportables?... Qui diable vous met dans cet état de

désolation? Si vous êtes un homme à vapeurs, prenez des douches; si vous

vous sentez cette gigantesque puissance de tranche-montagne, pour Dieu!

donnez-lui carrière comme il vous plaira; percez les Alpes, percez

l'Apennin, percez le mont Ararat, percez la butte Montmartre même, si

tel est votre besoin de percer, et ne venez pas nous déchirer le tympan

par vos cris d'aigle en cage? Assez d'autres sont là, plus capables que

vous, dont le plus vif désir serait de tourner la roue de votre moulin.

--(Jérémie.) Quiconque dit à son frère: Raca! mérite la damnation

éternelle. Mais vous avez raison, trois fois raison, sept fois raison,

homme plein de raison; les yeux de mon esprit louchaient, vous êtes

l'accident qui me fait rentrer en moi-même, et me voilà maintenant gros

Jean comme devant.

Un critique modèle.

Un de nos confrères du feuilleton avait pour principe qu'un critique

jaloux de conserver son impartialité ne doit jamais voir les pièces dont

il est chargé de faire la critique, afin, disait-il, de se soustraire à

l'influence du jeu des acteurs. Cette influence en effet s'exerce de

trois façons: d'abord en faisant paraître belle, ou tout au moins

agréable, une chose laide et plate; puis en produisant l'impression

contraire, c'est-à-dire en détruisant la physionomie d'une oeuvre au

point de la rendre repoussante, de noble et de gracieuse qu'elle est en

réalité; et enfin en ne laissant rien apercevoir de l'ensemble ni des

détails de l'ouvrage, en effaçant tout, en rendant tout insaisissable ou

inintelligible. Mais ce qui donnait beaucoup d'originalité à la doctrine

de notre confrère, c'est qu'il ne lisait pas non plus les ouvrages dont

il avait à parler; d'abord parce qu'en général les pièces nouvelles ne

sont pas imprimées, puis encore parce qu'il ne voulait pas subir

l'influence du bon ou du mauvais style de l'auteur. Cette

incorruptibilité parfaite l'obligeait à _composer_ des récits

incroyables des pièces qu'il n'avait ni vues ni lues, et lui faisait

émettre de très-piquantes opinions sur la musique qu'il n'avait pas

entendue.

J'ai regretté bien souvent de n'être pas de force à mettre en pratique

une si belle théorie, car le lecteur dédaigneux qui, après un coup

d'oeil jeté sur les premières lignes d'un feuilleton, laisse tomber le

journal et songe à toute autre chose, ne peut se figurer la peine qu'on

éprouve à entendre un si grand nombre d'opéras nouveaux, et le plaisir

que ressentirait à ne les point voir l'écrivain chargé d'en rendre

compte. Il y aurait en outre pour lui, en critiquant ce qu'il ne connaît

pas, une chance d'être original; il pourrait même sans s'en douter, et

par conséquent sans partialité, être utile aux auteurs en produisant

quelque invention capable d'inspirer aux lecteurs le désir de voir

l'oeuvre nouvelle. Tandis qu'en usant, comme on le fait généralement,

du vieux moyen, en écoutant, en étudiant de son mieux les pièces dont on

doit entretenir le public, on est forcé de dire à peu près toujours la

même chose, puisque au fond il s'agit à peu près toujours de la même

chose; et l'on fait ainsi, sans le vouloir, un tort considérable à

beaucoup de nouveaux ouvrages; car le moyen que le public aille les

voir, quand on lui a dit réellement et clairement ce qu'ils sont!

L'accent dramatique.

Le diable fut toujours en haute estime et en grande vénération auprès

des auteurs d'opéras-comiques. Les critiques ne leur ressemblent guère

sous ce rapport, et leur irrévérence pour le diable va très-souvent

(n'est-il pas vrai, chers confrères?) jusqu'à le tirer par la queue.

Le théâtre de l'Opéra-Comique, qu'on le sache et qu'on se le dise, a

créé et mis au monde une foule d'ouvrages dont le diable est le héros:

_le Diable à quatre_, _le Diable page_, _le Diable boiteux_, _le Diable

couleur de rose_, _le Diable amoureux_, _le Diable à Séville_, _la Part

du Diable_, _le Diable à l'école_, _la Fiancée du Diable_.

Le diable m'emporte! (c'est moi qui parle; on pourrait encore prendre

cette exclamation pour le titre d'un opéra-comique) l'Opéra-Comique

faillit en 1830 mettre la main sur _Robert-le-Diable_, qui lui était en

effet destiné; mais M. Véron, un fin bourgeois de Paris qui a le diable

au corps, eut la démoniaque astuce de se faire forcer la main par un

ministre pour ouvrir la plus grande porte de l'Opéra au plus grand

diable qui soit jamais sorti de l'enfer, trouvant, en son âme, que

l'Opéra-Comique possédait déjà à cette époque une assez belle collection

de diables de toutes les couleurs, quand lui, l'Opéra, n'en était

encore qu'aux diables bleus (_blue devils_).

Eh bien! cet insatiable Opéra-Comique n'a jamais pu se consoler du

départ de ce Robert-le-Diable; pendant longtemps, pendant

très-longtemps, sa grotte s'est obstinée à ne pas retentir de ses

chants. Rien ne lui réussissait; il faisait des efforts du diable pour

attirer le public, et le public se sauvait comme un beau diable. Il

engageait de jeunes actrices, il _faisait travailler_ de jeunes auteurs;

mais, bah! toutes ces jeunesses n'avaient que la beauté du diable, et

cela devenait vieux en fort peu de temps, tandis que ce diable de

Robert-le-Diable faisait un bruit du diable dans toute l'Europe et

précipitait trois fois par semaine une foule infernale dans le gouffre

du grand Opéra.

Voici une anecdote qui montre avec quel respect et quelle terreur

religieuse les acteurs de l'Opéra-Comique prononcent le nom du malin

esprit. Un jour (oui, c'était en plein jour), dans une cérémonie

tristement grave, l'un d'eux eut à prononcer l'éloge d'un compositeur

d'un grand talent récemment enlevé à l'art. Il lut son oraison funèbre

d'une façon assez naturelle et convenable tant qu'il y fut question de

choses humaines et surterraines seulement. Mais quand, arrivé à

l'énumération des oeuvres du compositeur, il fallut prononcer le nom

de l'esprit des ténèbres qui sert de titre à l'une de ces oeuvres,

vous eussiez vu et entendu une étrange et admirable transformation des

traits et de la voix de l'orateur. Son visage s'assombrit, ses sourcils

se froncèrent, son regard devint noir, son geste perpendiculaire,

fourchu, et d'un ton rauque et caverneux il prononça en frissonnant les

six dernières syllabes de la phrase suivante: «M. Gomis, en arrivant à

Paris, débuta au théâtre de l'Opéra-Comique par un ouvrage intitulé: _Le

Diaaaaable à Séville_.» Je n'ajoute rien, ma thèse est soutenue.

N'est-ce pas beau?...

Succès d'un Miserere.

On écrit de Naples: «On a chanté à l'église de Saint-Pierre, le 27 mars,

un _Miserere_ de Mercadante, en présence de S. Em. le cardinal-archevêque

et de sa suite, auxquels s'étaient joints les professeurs du

Conservatoire. L'exécution a été très-belle, et S. Em. a daigné en

témoigner à plusieurs reprises sa satisfaction. La composition renferme

des beautés de l'ordre le plus élevé. L'assistance _a voulu entendre

deux fois_ le _Redde mihi_ et le _Benigne fac, Domine_.»

L'assistance a donc crié _bis_, demandé _da capo_, comme font nos

claqueurs aux premières représentations théâtrales?... Le fait est

curieux. Plaignez-vous maintenant de nos concerts du mois de Marie, des

_débuts_ de nos jeunes cantatrices dans les églises de Paris!... Eh!

malheureux critiques catholiques, votre antipatriotisme vous aveugle;

vous ne voyez pas que nous sommes de petits saints!

La saison.--Le club des cauchemars.

Il y a un moment de l'année où, dans les grandes villes, à Paris et à

Londres surtout, on fait beaucoup de musique telle quelle, où les murs

sont couverts d'affiches de concerts, où les virtuoses étrangers

accourent de tous les coins de l'Europe pour rivaliser avec les

nationaux et entre eux, où ces plaideurs d'une espèce nouvelle se ruent

sur le pauvre public, le prennent violemment à partie, et le payeraient

même volontiers pour l'avoir d'abord, et ensuite pour l'enlever à leurs

rivaux. Mais, comme les témoins, les auditeurs sont chers et n'en a pas

qui veut.

Ce terrible moment, dans la langue des artistes musiciens, s'appelle _la

saison_.

La saison! cela explique et justifie toutes sortes de choses que je

voudrais pouvoir appeler _fabuleuses_, et qui ne sont que trop vraies.

Les critiques alors se voient assaillis par des gens pressés qui

viennent de fort loin faire leur réputation dans la grand'ville, qui la

veulent faire vite et qui tentent sur eux l'emploi des fromages de

Hollande comme moyen de corruption.

C'est la saison!

On donne jusqu'à cinq et six concerts chaque jour, à la même heure, et

les organisateurs de ces fêtes trouvent fort inconvenant que les pauvres

critiques se fassent remarquer à quelques-unes par leur absence! Ils

écrivent alors aux absents des lettres fort curieuses, remplies de fiel

et d'indignation.

C'est la saison!

Une foule incroyable de gens qui passent _dans leur endroit_ pour avoir

du talent viennent ainsi acquérir la preuve qu'ils n'en ont pas hors de

leur endroit, ou qu'ils n'ont que celui de rendre fort sérieux le public

frivole et frivole le public sérieux.

C'est la saison!

Dans ce grand nombre de musiciens et de musiciennes marchant sur les

talons les uns des autres, se coudoyant, se bousculant, prenant parfois

traîtreusement leurs rivaux par les jambes pour les faire tomber, on

remarque pourtant par bonheur quelques talents de haute futaie qui

s'élèvent au-dessus du peuple des médiocrités, comme les palmiers

au-dessus des forêts tropicales. Grâce à ces artistes exceptionnels, on

peut alors entendre de temps en temps quelques fort belles choses, et se

consoler de toutes les choses détestables qu'on doit subir.

C'est la saison!

Mais, cette époque de l'année une fois passée, si après une longue

abstinence et en proie à une ardente soif, vous cherchez à boire une

coupe de pure harmonie; impossible!

Ce n'est pas la saison.

On vous parle d'un chanteur, on vante sa voix et sa méthode; vous allez

l'entendre. Il n'a ni voix ni méthode.

Ce n'est pas la saison.

Arrive un violoniste précédé d'un certain renom. Il se dit élève de

Paganini, comme de coutume; il exécute, dit-on, _des duos sur une seule

corde_, et, qui plus est, il joue toujours juste et chante comme un

cygne de l'Éridan. Vous allez plein de joie à son concert. Vous trouvez

la salle vide; un mauvais piano vertical remplace l'orchestre pour les

accompagnements; le monsieur n'est pas seulement capable d'exécuter

proprement un solo sur ses quatre cordes, il joue faux comme un Chinois

et chante comme un cygne noir d'Australie.

Ce n'est pas la saison.

Pendant les longues soirées de château (en hiver pour les Anglais, en

été pour les Français), l'annonce d'une fête musicale organisée avec

pompe dans une ville voisine vient tout d'un coup faire dresser les

oreilles à une société d'amateurs passionnés pour les grands

chefs-d'oeuvre et auxquels le chant individuel et le piano ne

suffisent pas. Vite on envoie retenir des places; au jour fixé on

accourt. La salle du festival est pleine, il est vrai, mais de quels

auditeurs!... L'orchestre est composé de dix ou douze artistes et de

trente musiciens de guinguettes; le choeur a été recruté parmi les

blanchisseuses du lieu et les soldats de la garnison. On écartèle une

symphonie de Beethoven, on brait un oratorio de Mendelssohn. Et l'on

serait mal venu de se plaindre.

Ce n'est pas la saison.

On annonce par exception, dans la grand'ville, une oeuvre nouvelle

d'un vieux maître blanchi sous le harnois, chantée par une prima donna

dont le nom, dès longtemps populaire, a conservé un grand éclat. Hélas!

la musique de l'oeuvre nouvelle est incolore et la voix de la

cantatrice n'a pas eu le même bonheur que son nom.

Ce n'est plus la saison.

Combien nous comptons peu de pays à saison!

Connaissez-vous la contrée où fleurit l'oranger?.... Cette contrée,

depuis longtemps, n'a plus de saison.

Si vous avez vécu aux champs de l'Ibérie, vous devez savoir que là il

n'y a pas encore de saison.

Quant aux tristes contrées où fleurissent seulement les sapins, les

bouleaux et le perce-neige, elles ont déjà de temps en temps des

saisons, mais éclairées comme les nuits polaires, par des aurores

boréales seulement. Espérons que, si le soleil leur apparaît enfin,

elles auront des saisons de six mois, pour regagner le temps perdu.

Il ne saurait y avoir de saison dans ces lointains pays où tout est

affaire, où tous sont affairés, où tout grouille, où tout fouille, où le

penseur qui médite passe pour un idiot, où le poëte qui rêve est un

fainéant pendable, où les yeux sont obstinément fixés sur la terre, où

rien ne peut les forcer de s'élever un instant vers le ciel. Ce sont les

Lemnos des cyclopes modernes, dont la mission est grande, il est vrai,

mais incompatible avec celle de l'art. Les velléités musicales de ces

géans laborieux seront donc longtemps aussi inutiles et aussi contre

nature que l'amour de Polyphème pour Galatée, et tout à fait hors de

saison.

Restent trois ou quatre petits coins de notre petit globe où l'art,

gêné, froissé, infecté, asphyxié par la foule de ses ennemis, persiste

pourtant encore à vivre et peut dire qu'il a une saison.

Ai-je besoin de nommer l'Allemagne, l'Angleterre et la France? En

limitant à ce point le nombre des pays à saisons, et en indiquant ces

trois points centraux de la civilisation, j'espère être exempt des

préjugés que chacun des trois peuples qui les habitent conserve encore.

En France on croit naïvement qu'il n'y a en Angleterre à cette heure pas

plus de musique qu'au temps de la reine Elisabeth. Beaucoup d'Anglais

pensent que la musique française est un mythe, et que nos orchestres

sont à dix mille lieues de l'orchestre des concerts de Julien. Combien

de Français méprisent l'Allemagne comme l'ennuyeuse terre de l'harmonie

et du contrepoint seulement! Et si l'Allemagne veut être franche, elle

avouera qu'elle méprise à la fois la France et l'Angleterre.

Mais ces opinions plus ou moins entachées de vanité puérile, d'ignorance

et de préventions, ne changent rien à l'existence des choses. Ce qui est

est; _E pur si muove_! Et justement parce qu'_elle se meut_ (la musique)

comme la terre, comme tout au monde, précisément parce que ses saisons

sont d'une variabilité que l'on remarque davantage d'année en année, les

préjugés nationaux doivent plus promptement disparaître ou au moins

perdre beaucoup de leur force.

Tout en reconnaissant la douceur des saisons dans une grande partie de

l'Allemagne, nous maintenons donc notre droit de regarder comme

considérables et très-importantes, quoique souvent rigoureuses, les

saisons de Londres et de Paris.

La _belle_ saison parisienne ne commence guère que vers le 20 janvier et

finit quelquefois au 1er février, rarement dure-t-elle jusqu'au

1er mars.

On a vu des saisons ne finir qu'en avril. Mais ces années-là étaient des

années trisextiles, plusieurs comètes avaient paru dans le ciel, et les

programmes de la société du Conservatoire avaient annoncé quelque chose

de nouveau.

Les grotesques de la musique · 第 5 / 16 段