Dans une maison où je me trouvais ces jours-ci, l'amphitryon, qui pousse

la simplicité et l'incrédulité jusqu'à douter de l'influence des

jettattori, s'avisa, pour tourmenter un de ses invités, homme de

beaucoup d'esprit et de foi au contraire, de lui jouer le tour suivant.

Le nom de chaque convive était écrit, selon l'usage, sur un carré de

papier placé devant sa serviette. Il s'arrangea pour que le carré de

papier du croyant fût retourné, et, indiquant de la main son siége à

celui-ci: «Voilà votre place,» lui dit-il. Le malheureux s'assied sans

méfiance, déploie sa serviette, retourne machinalement le papier qu'il

croyait porter son nom, et y découvre celui de M. X..., écrit sur un

coupon de loge du théâtre jettatore. L'homme d'esprit fait un bond en

arrière, et aussitôt, sans crier gare, est pris de vomissements

violents... avant dîner!

Les dilettanti en blouse et la musique sérieuse.

On s'apercevait depuis quelque temps dans le faubourg du Temple, sur les

bords du canal de l'Ourcq, aux environs de la rue Charlot, et même sur

la place de la Bastille, de la tristesse étrange des habitants jeunes et

vieux de ces parages, braves gens, d'ordinaire si joviaux.

L'oeil morne chaque jour et la tête baissée,

Ils s'en allaient plongés dans leur triste pensée.

Plus de jeu de bouchon, plus de pipes fumantes. Les bouts de cigares

gisaient sur l'asphalte, et pas un amateur ne daignait les cueillir. A

minuit, personne devant la marchande de galette, dont la marchandise

séchait, dont le grand couteau se rouillait, et dont le four

s'éteignait. Titis ni claqueurs ne cherchaient l'accorte et agaçante

proie. Plus d'amour, partant plus de joie. Les bouquetières on fuyait.

Les notables de la rue Saint-Louis, réunis en conseil avec ceux du

faubourg du Temple et du quartier Saint-Antoine, avaient jugé urgent de

rédiger un procès-verbal-circonstancié des progrès de la maladie, et

l'avaient envoyé par une agile estafette au commissaire de police, qui

ne reçut pas la nouvelle, on peut le penser, sans un véritable serrement

de coeur. Le coeur des maires qu'il se hâta d'avertir, en fut frappé

bien plus cruellement encore. Il y eut un peu de précipitation, on doit

l'avouer, dans la manière dont le triste avis leur fut transmis. Il faut

ménager les coeurs de maires. Néanmoins l'anxiété fut domptée par

l'affection sérieuse que les maires de tous les arrondissements de Paris

ont toujours ressentie pour ces malheureux enfants du faubourg du

Temple; et ils s'assemblèrent à leur tour précipitamment en conseil. La

séance était à peine ouverte que d'autres estafettes accoururent, avec

un air incomparablement plus consterné que l'air de la première

estafette, annonçant des rassemblements assez nombreux sur divers points

de la capitale, rassemblements qui portaient le caractère d'une

mélancolie profonde et d'une insondable découragement. Ces

rassemblements, absolument inoffensifs du reste, étaient présidés par de

très-jeunes gens en casquette, maigres, pâles, efflanqués. L'un

stationnait sur le boulevard du Temple, en face de la maison nº 35, où

habitent deux acteurs aimés du Théâtre-Lyrique, M. et Mme Meillet;

l'autre encombrait la rue Blanche, depuis la rue Saint-Lazare jusqu'au

nº 11, où respire la diva adorata, Mme Cabel; le troisième

rassemblement, quatorze fois plus nombreux que les deux autres réunis,

entourait le palais de M. Perrin, le directeur de l'Opéra-Comique et du

Théâtre-Lyrique[12].

Les rassemblés restaient là, les yeux fixés sur les croisées des

monuments que je viens de désigner; leur regard exprimait un douloureux

reproche, et la foule, entourant le jeune chef auquel elle s'était

donnée, imitait son silence autour de lui rangée.--Ces nouvelles

nouvelles mirent le comble à l'agitation des maires, et accrurent

beaucoup l'inquiétude de leur président. Plusieurs voix s'élevèrent

presque simultanément du sein du conseil pour demander la parole. La

parole fut accordée à tous les orateurs, qui tous, d'un commun accord,

se turent aussitôt: _vox faucibus hæsit_. Telle était l'émotion de

chacun. Mais monsieur le président, qui avait conservé encore quelque

sang-froid, fit rentrer les porteurs de ces nouvelles nouvelles, et les

interrogeant l'un après l'autre:

--Quelle est la cause, leur dit-il vivement, de cette tristesse, de

cette mélancolie, de ce désespoir muet, de ces regards désolés, de ces

rassemblements, de cette agitation inerte? De nouveaux symptômes de

choléra auraient-ils éclaté dans le faubourg du Temple?

--Non, monsieur le président.

--Les marchands de boissons alcooliques auraient-ils mis moins de vin

que de coutume dans leur eau?

--Non, monsieur, les boissons à coliques sont toujours les mêmes.

--A-t-on fait circuler quelque fausseté sur le siége de Sébastopol?

--Non.

--Alors, qu'est-ce donc?... et pourquoi avoir choisi précisément ces

trois monuments pour points de ralliement et pour lieux de

rassemblement? cela m'effraye énormément.

--Monsieur le président, on n'a pas pu le savoir... d'abord, mais

ensuite on a fini par le savoir. Il paraîtrait que, sauf votre respect,

ces gens sont des habitués du Théâtre-Lyrique.

--Eh bien!

--Eh bien, monsieur, ce sont des amateurs passionnés de musique, mais

d'une seule espèce de musique, de la musique légère, de la musique

douce, comme sont douces leurs habitudes et leurs moeurs. Ils avaient

entendu dire et ils s'étaient persuadé que le Théâtre-Lyrique fut créé

et mis au monde pour eux, pour satisfaire à ce besoin d'émotions d'art

qui les tourmente depuis si longtemps. Ils avaient même conservé cet

espoir jusqu'à la dernière ouverture du Théâtre-Lyrique; ouverture après

laquelle cet espoir les a tout d'un coup abandonnés. Ils assurent qu'on

les a trompés.

--Nous y voyons clair maintenant, disent-ils; ce n'est pas un théâtre

de musique douce, un théâtre de mélodie facile, un théâtre comme il en

faut un au peuple le plus gai et le plus naïf de la terre. Loin de là,

on y a représenté jusqu'ici exclusivement des oeuvres compliquées,

dites savantes, auxquelles nous ne comprenons rien. Et nous voyons bien,

par la reprise obstinée de tout le répertoire de l'année dernière, que

l'intention des artistes et du directeur est de persister dans cette

voie, en ne montant que des opéras du genre sévère, au-dessus de notre

portée et par conséquent sans charme réel pour nous. Autant vaudrait,

n'était le prix des places, aller au Grand-Opéra.--Voilà ce qu'ils

disent, monsieur le président; et sans doute vous trouverez dans votre

sagesse quelque moyen de sortir de cette grave situation.

En effet, monsieur le président ayant mandé M. Perrin, s'est bien vite

entendu avec cet habile administrateur sur les moyens à prendre pour

tourner, sinon vaincre la difficulté. Il a été convenu que, dans

l'impossibilité avérée où l'on se trouvait de contraindre les

compositeurs à abandonner le haut style, à quitter les régions poétiques

de l'art pour se mettre à la portée des intelligences naïves de la

classe la plus nombreuse et la plus pauvre, on recourrait au moins à des

librettistes gais, et qu'on leur commanderait des pièces si amusantes,

si piquantes, si drôles, que la tristesse populaire, malgré les

sévérités de la musique savante, fondrait nécessairement à leur aspect,

comme fond la glace au soleil. Et on a commencé par l'opéra de

_Schahabaham II_. Et le succès a dépassé toute attente. Et le peuple a

ri comme un seul fou; et son regard, à l'heure qu'il est, pétille de

gaieté; et les rassemblements sont de plus en plus rares, le palais de

M. Perrin devient accessible, le peuple a reconçu l'espoir d'avoir son

Théâtre-Lyrique; et, nous pouvons le dire enfin, il l'a!

Lamentations de Jérémie.

Trop misérables critiques! pour eux, l'hiver n'a point de feux, l'été

n'a point de glaces. Toujours transir, toujours brûler. Toujours

écouter, toujours subir. Toujours exécuter ensuite la danse des oeufs,

en tremblant d'en casser quelques-uns, soit avec le pied de l'éloge,

soit avec celui du blâme, quand ils auraient envie de trépigner des deux

pieds sur cet amas d'oeufs de chats-huants et de dindons, sans grand

danger pour les oeufs de rossignols, tant ils sont rares

aujourd'hui... Et ne pouvoir enfin suspendre aux saules du fleuve de

Babylone leur plume fatiguée, et s'asseoir sur la rive et pleurer à

loisir!...

Il y a une lithographie de fort triste apparence que je ne puis

m'empêcher de contempler longuement toutes les fois que je passe devant

le magasin où elle est étalée. On y voit une troupe de malheureux

couverts d'humides et boueux haillons, le chef orné de chapeaux

_macairiens_, marchant dans d'immondes tiges de bottes attachées au bas

de leurs jambes avec des cordes de paille; la plupart d'entre eux ont

une joue enflée, tous ont le ventre creux; ils souffrent des dents et

meurent de faim; aucune fluxion, aucune affliction ne leur manque; leurs

rares cheveux pendent collés contre leurs tempes amaigries; ils portent

pelles et balais, ou plutôt des fragments de pelles, des chicots de

balais, dignes instruments de ces travailleurs en loques. Il pleut à

verse, ils pataugent d'un pied morne dans le noir cloaque de Paris; et

devant eux une espèce d'argousin, armé d'une canne formidable, étend

vivement le bras, comme Napoléon montrant à ses soldats le soleil

d'Austerlitz, et leur crie en louchant des yeux et de la bouche:

«Allons, messieurs, de l'ardeur!» Ce sont des balayeurs...

Pauvres diables!... d'où sortent ces malheureux êtres?... A quel

Montfaucon vont-ils mourir?... Que leur octroie la munificence

municipale pour nettoyer (ou salir) ainsi le pavé de Paris?... A quel

âge les envoie-t-on à l'équarrissage?... Que fait-on de leurs os? (leur

peau n'est bonne à rien.) Où cela loge-t-il la nuit?... Où cela va-t-il

pâturer le jour?... et quelle est la pâture?... Cela a-t-il une femelle,

des petits?... A quoi cela pense-t-il?... De quoi cela peut-il discourir

en se livrant, _avec l'ardeur_ demandée, à l'accomplissement des

fonctions que lui confie M. le préfet de la Seine?... Ces _messieurs_

sont-ils partisans du gouvernement représentatif, ou de la démocratie

coulant à pleins bords, ou du régime militaire?... Ils sont tous

philosophes; mais combien y en a-t-il de lettrés? Combien d'entre eux

font des vaudevilles?... Combien ont manié la brosse avant d'être

réduits au balai?... Combien furent élèves de Vernet avant de poser pour

Charlet?... Combien ont obtenu le grand prix de Rome à l'Académie des

Beaux-Arts?..... Je ne finirais pas si je voulais énumérer toutes les

questions que cette lithographie soulève. Questions d'humanité,

questions de salubrité, questions d'égalité et de liberté et de

fraternité, questions de philosophie et d'anatomie, de chimie et de

voirie, questions de littérature et de peinture, questions de

subsistances et d'aisances, questions de goût et d'égout, questions

d'art et de hart!...

Ah çà? à quel propos, je me le demande, cette tirade sur MM. les

balayeurs? qu'ai-je de commun avec eux? J'ai obtenu le prix de Rome, il

est vrai; j'ai quelquefois des fluxions; je ne manque pas de sujets

d'affliction; je suis un grand philosophe; mais M. le préfet de la Seine

se garderait bien de me confier les moindres fonctions municipales; mais

je n'ai jamais touché une brosse de ma vie; c'est tout au plus si je

sais me servir d'une plume; je n'écrivis jamais un vaudeville; je ne

serais pas capable de confectionner seulement un opéra-comique.

C'est la _folle du logis_ (l'imagination, le caprice, cela se dit quand

on ne veut pas employer le mot propre) qui m'a dicté cette élégie. Et

je suis fort loin pourtant d'avoir le temps de me livrer à de pareils

délassements littéraires; il pleut à verse des opéras-comiques, au

boulevard des Italiens, au boulevard du Temple, dans les salons,

partout. Et nous sommes critiques, nous sommes à la fois juges et

témoins, bien qu'on ne nous ait pas fait jurer sur le Coran de dire la

vérité, rien que la vérité et toute la vérité. Négligence regrettable,

car si j'avais fait un pareil serment, je le tiendrais. Il est vrai

qu'on peut toujours dire la vérité, sans avoir juré de la dire. Or donc,

puisqu'il pleut à verse des opéras-comiques et que nous sommes armés

d'un chicot de plume, et que nous vivons à Paris pour y être greffier au

tribunal lyrique, faisons notre devoir, marchons au noble but offert à

notre ambition, et ne nous faisons pas dire deux fois: «Allons,

monsieur, de l'ardeur!»

Trop misérables critiques! pour eux l'hiver n'a point de feux, l'été n'a

point de glaces. Toujours transir, toujours brûler. Toujours écouter,

toujours subir. Toujours exécuter ensuite la danse des oeufs, en

tremblant d'en casser quelques-uns, soit avec le pied de l'éloge, soit

avec celui du blâme, quand ils auraient envie de trépigner des deux

pieds sur cet amas d'oeufs de chats-huants et de dindons, sans grand

danger pour les oeufs de rossignols, tant ils sont rares

aujourd'hui... Et ne pouvoir enfin suspendre aux saules du fleuve de

Babylone leur plume fatiguée, et s'asseoir sur la rive et pleurer à

loisir!...

Encore des feuilletons! encore des opéras! encore des albums! encore

des chanteurs! encore des dieux! encore des hommes! La terre a fait

depuis l'année dernière un trajet de quelque soixantaine de millions de

lieues autour du soleil. Elle est partie, elle est revenue (à ce qu'on

dit à l'Académie des Sciences). Et pourquoi s'est-elle donné tant de

mouvement? Pourquoi faire un si grand tour? Pour quel résultat?... Je

voudrais bien savoir ce qu'elle pense, cette grosse boule, cette grosse

tête dont nous sommes les habitants; oui (car, quant à douter qu'elle

pense, je ne me le permettrai certes point. Mon pyrrhonisme ne va pas

jusque-là; ce serait aussi ridicule que si l'un des habitants de M. XXX,

le grand mathématicien, se permettait de mettre en doute la faculté de

penser de son maître.) Oui donc, je suis curieux de savoir ce que cette

grosse tête pense de nos petites évolutions, de nos grandes révolutions,

de nos nouvelles religions, de notre guerre d'Orient, de notre paix

d'Occident, de notre bouleversement chinois, de notre orgueil japonais,

de nos mines d'Australie et de Californie, de notre industrie anglaise,

de notre gaieté française, de notre philosophie allemande, de notre

bière flamande, de notre musique italienne, de notre diplomatie

autrichienne, de notre grand mogol et de nos taureaux espagnols, et

surtout de nos théâtres de Paris, desquels il faut que je parle à tout

prix. C'est-à-dire, entendons-nous, je ne tiens à savoir la pensée de la

terre que sur ceux de nos théâtres où l'on dit que l'on chante; et même

(bien que nous en possédions à cette heure cinq bien comptés) je n'ai

d'intérêt direct à connaître son opinion que sur trois seulement. De ces

trois, l'un s'appelle Académie impériale de Musique, le second a nom

Opéra-Comique, le troisième s'intitule Théâtre-Lyrique. D'où il suit que

le Théâtre-Lyrique n'est pas comique, que le théâtre de l'Opéra-Comique

n'est point académique, et que le théâtre académique n'est point

lyrique. Voyez un peu où le lyrisme est allé se nicher!...

Je pourrais donc, comme tant d'autres, consulter l'esprit de la terre

sur ces graves questions; et la terre me répondrait, à coup sûr, tout

comme elle a répondu à ceux qui dans ces derniers temps ont eu l'audace

de l'interroger. Mais j'ai vergogne vraiment de me mettre au nombre des

importuns et de la déranger encore. D'autant plus que, dans l'humeur où

nous la voyons à cette heure, elle pourrait bien me répondre tout de

travers. Elle serait capable de prétendre que le théâtre académique est

comique, que le comique est lyrique, et que le lyrique est académique.

Jugez du bouleversement produit par de tels oracles dans les idées du

public (du public à idées)!

Quoi qu'il en soit, nous ne comptons pas moins de trois théâtres à

Paris, dont il faut, je le répète, que je parle encore à tout prix.

Trop misérables critiques! pour eux l'hiver n'a point de feux, l'été n'a

point de glaces. Toujours transir, toujours brûler. Toujours écouter,

toujours subir. Toujours exécuter ensuite la danse des oeufs, en

tremblant d'en casser quelques-uns, soit avec le pied de l'éloge, soit

avec celui du blâme, quand ils auraient envie de trépigner des deux

pieds sur cet amas d'oeufs de chats-huants et de dindons, sans grand

danger pour les oeufs de rossignols, tant ils sont rares

aujourd'hui!... Et ne pouvoir enfin suspendre aux saules du fleuve de

Babylone leur plume fatiguée, et s'asseoir sur la rive et pleurer à

loisir!...

Quand je songe qu'aujourd'hui 3 juin, très-probablement, le commandant

Page entre dans la baie de Papeïti! que les canons de ses navires

saluent la rive taïtienne, qui leur renvoie, avec mille parfums, les

cris de joie des belles insulaires accourues sur la plage! Je le vois

d'ici, avec sa haute taille, sa noble figure bronzée par les ardeurs du

soleil indien; il regarde avec sa longue-vue la pointe des cocotiers et

la maison du pilote Henry bâtie à l'entrée de la route de Matavaï... Il

s'étonne qu'on ne lui rende pas son salut... Mais voilà les canonniers

accourant à droite et à gauche de la maison de M. Moerenhout; ils

entrent dans les deux forts détachés. Feu partout! Hourra! c'est la

France! c'est le nouveau chef du protectorat! Encore une bordée! Hourra!

hourra!--Et voilà les casernes qui se dépeuplent, les officiers français

qui sortent précipitamment du café, et M. Giraud qui paraît sur le seuil

de sa case, et tous, prenant ensemble la rue Louis-Philippe, se dirigent

du côté de la maison du capitaine du port. Et ces deux ravissantes

créatures qui sortent d'un bosquet de citronniers, où vont-elles en

tressant rapidement des couronnes de feuilles et de fleurs d'hibiscus?

Ce sont deux filles d'honneur de la reine Pomaré; au bruit du canon,

elles ont brusquement interrompu leur partie de cartes commencée dans un

coin de la case royale pendant le sommeil de S. M. Elles jettent de

furtifs regards du côté de l'église protestante. Pas de révérends Pères!

pas de Pritchards! On ne le saura pas! Elles achèvent leur toilette en

laissant glisser à terre le _maro_, vaine tunique imposée à leur pudeur

par les apôtres anglicans. Leur beau front est couronné, leur splendide

chevelure est ornée de guirlandes, les voilà revêtues de tous leurs

charmes océaniques; ce sont deux Vénus entrant dans l'onde. «_O Pagé! o

Pagé!_ (C'est Page! c'est Page!)» s'écrient-elles en fendant comme deux

sirènes les vagues inoffensives de la baie. Elles approchent du navire

français, et, nageant de la main gauche, elles élèvent la droite en

signe de salut amical; et leur douce voix envoie à l'équipage des

_ioreana_ répétés (bonjour! bonjour!). Un aspirant de marine pousse un

cri de.... d'admiration à cet aspect, et s'élance du côté des néréides.

Un regard du commandant le cloue à son poste, silencieux, immobile, mais

frémissant. M. Page, qui sait la langue kanaque comme un naturel, crie

aux deux naturelles en montrant le pont de son navire: Tabou! tabou!

(interdit, défendu). Elles cessent d'avancer, et élevant au-dessus de

l'eau leur buste de statue antique, elles joignent les mains en souriant

d'un air à damner saint Antoine. Mais le commandant, impassible, répète

son cruel tabou! elles lui jettent une fleur avec un dernier _ioreana_

tout plein de regrets, et retournent à terre. L'équipage ne débarquera

que dans deux heures. Et M. Page, assis à tribord, contemple, en

attendant, les merveilleux aspects de ce paradis terrestre où il va

régner, où il va vivre pendant plusieurs années, respire avec ivresse la

tiède brise qui en émane, boit un jeune coco et dit: «Quand je songe

qu'il y a maintenant à Paris, par trente-cinq degrés de chaleur, des

gens qui entrent à l'Opéra-Comique, et qui vont y rester encaqués

jusqu'à une heure du matin, pour savoir si Pierrot épousera Pierrette,

pour entendre ces deux petits niais crier leurs amours avec

accompagnement de grosse caisse, et pour pouvoir le surlendemain

informer les lecteurs d'un journal des difficultés vaincues par

Pierrette pour épouser Pierrot! Quels enragés antiabolitionnistes que

ces directeurs de journaux!»

Oui, quand je songe qu'on peut faire cette judicieuse réflexion à quatre

mille lieues, à nos antipodes! dans un pays assez avancé en civilisation

pour se passer de théâtres et de feuilletons; où il fait si frais; où

les jeunes belles portent de si élégants costumes sur leur tête; où une

reine peut dormir! je me sens cramoisir de honte de vivre chez un de ces

peuples enfants que les savants de la Polynésie ne daignent pas même

visiter.....

Trop misérables critiques! pour eux l'hiver n'a point de feux, l'été n'a

point de glaces. Toujours transir, toujours brûler. Toujours écouter,

toujours subir. Toujours exécuter ensuite la danse des oeufs, en

tremblant d'en casser quelques-uns, soit avec le pied de l'éloge, soit

avec celui du blâme, quand ils auraient envie de trépigner des deux

pieds sur cet amas d'oeufs de chats-huants et de dindons, sans grand

danger pour les oeufs de rossignols, tant ils sont rares

aujourd'hui... Et ne pouvoir enfin suspendre aux saules du fleuve de

Babylone leur plume fatiguée, et s'asseoir sur la rive et pleurer à

loisir!...

Ces pauvres gens, à Paris surtout, endurent des tourments dont personne

ne leur tient compte, et qui suffiraient, s'ils étaient connus, à

émouvoir les plus mauvais coeurs. Mais peu désireux de faire pitié,

ils se taisent; ils sourient même parfois; on les voit aller, venir,

d'un air assez calme, surtout pendant certaines époques de l'année où la

liberté leur est rendue sur parole. Quand ensuite l'heure est venue de

prendre courage, ils s'acheminent vers les théâtres de leur supplice

avec un stoïcisme égal à celui de Régulus retournant à Carthage.

Et personne ne remarque ce qu'il a là de réellement grand. Bien plus,

quand quelques-uns d'entre eux, de complexion plus faible que les

autres, sont si tourmentés de la soif du beau, ou tout au moins du

raisonnable, que leur attitude souffrante, leur tête penchée, leur

regard morne, attirent l'attention des passants, joignant alors l'ironie

à l'insulte, on leur tend au bout d'une pique une éponge imbibée de fiel

et de vinaigre, et l'on rit. Et ils se résignent. Il y en a de violents

pourtant; et je m'étonne que l'exaspération de ceux-là n'ait encore

amené aucune catastrophe.

Plusieurs, il est vrai, cherchent leur salut dans la fuite. Ce vieux

moyen réussit encore. Je dois même l'avouer, j'ai eu la lâcheté de

l'employer dernièrement. On annonçait je ne sais quelle exécution; les

bourreaux de Paris et leurs aides étaient déjà convoqués. Une lettre

m'arrive, indiquant le jour et l'heure. Il n'y avait pas à hésiter. Je

cours au chemin de fer de Rouen, et je pars pour Motteville. Arrivé là,

je prends une voiture et me fais conduire à un petit port inconnu sur

l'Océan où l'on est à peu près sûr de n'être pas découvert. Des

renseignements précis m'avaient fait espérer d'y trouver la paix; la

paix, ce don céleste que Paris refuse aux hommes de bonne volonté. En

effet, Saint-Valery-en-Caux est un endroit charmant, caché dans un

vallon au bord de la mer; _est in secessu locus_. On n'y est exposé ni

aux orgues de Barbarie, ni aux concours de piano. On n'y a pas encore

ouvert un théâtre lyrique; et si on l'eût fait, il serait déjà fermé.

L'établissement de bains est modeste et ne donne pas de concerts; les

baigneurs ne font pas de musique; l'une des deux églises n'a pas

d'organiste, l'autre n'a pas d'orgue; le maître d'école, qui pourrait

être tenté de démoraliser le peuple par l'enseignement de ce qu'on

appelle à Paris le _chant_, n'a pas d'élèves; les pêcheurs qui

pourraient se laisser ainsi démoraliser n'ont pas de quoi payer le

magister. On y voit beaucoup de cordiers et de cordières, mais personne

n'y file des sons. Les seules chansons qui s'y élèvent par-ci par-là, de

sept à huit heures du matin, sont celles des jeunes filles occupées à

tisser des seines et des éperviers, encore ces innocentes enfants

n'ont-elles qu'un filet de voix. Il n'y a pas de garde nationale,

partant, pas de musique de la loterie; on y entend retentir pour tout

bruit les coups de maillet des calfats qui réparent des coques de

navires. Il y a un cabinet de lecture derrière les vitres duquel ne

figurent ni romances ni polkas avec portraits et lithographies. On ne

court les risques d'aucun quatuor d'amateurs, d'aucune souscription pour

arracher un virtuose au malheur de servir utilement sa patrie. Les

hommes, dans ce pays-là, ont tous passé l'âge de la conscription, et

aucun des enfants ne l'a encore atteint.

Les grotesques de la musique · 第 4 / 16 段