sont ouverts; examinez-les.»
Là-dessus, M. Alexandre s'éloigne, l'amateur s'approche d'un orgue, et,
sans se douter qu'il faut pour le faire parler agir avec les pieds sur
le soufflet placé au-dessous de la caisse, promène ses mains sur le
clavier, comme il eût fait pour essayer un piano.
Il est étonné de ne rien entendre d'abord, mais presque aussitôt son
attention est attirée par le petit bruit sec du mécanisme de la
percussion dont j'ai parlé: cli, cla, pic, pac, tong, ting; rien de
plus. Il redouble d'énergie en attaquant les touches: cli, cla, pic,
pac, tong, ting, toujours. «C'est à ne pas croire, dit-il; c'est
ridicule! comment ferait-on entendre ce misérable instrument dans une
église, si petite qu'on la suppose? Et on loue en tous lieux de
pareilles machines, et M. Alexandre a fait fortune en les fabricant
Voilà pourtant jusqu'où s'étend l'audace de la réclame, la mauvaise foi
des rédacteurs de journaux.»
L'amateur indigné s'approche pourtant d'un autre orgue, de deux autres,
de trois autres, pour l'acquit de sa conscience; mais, employant
toujours le même moyen pour les _essayer_, il arrive toujours au même
résultat. Toujours: cli, cla, pic, pac, tong, ting. Il se lève enfin,
parfaitement édifié, prend son chapeau et se dirige vers la porte, quand
M. Alexandre, qui avait tout vu de loin, accourant:
--Eh bien, monsieur, avez-vous fait un choix?
--Un choix! parbleu, vos annonces, vos réclames, vos médailles, vos
prix, nous la donnent belle à nous autres provinciaux! vous nous croyez
donc bien simples, pour oser nous offrir de si ridicules instruments! La
première condition d'existence pour la musique, c'est de pouvoir être
entendue! Or, vos prétendues orgues, que j'ai fort heureusement
_essayées_ moi-même, sont inférieures aux plus mesquines épinettes du
siècle dernier, et n'ont littéralement aucun son, non monsieur, aucun
son. Je ne suis ni sourd, ni sot.
Bonjour!
La Trompette marine.--Le Saxophone.--Les Savants en instrumentation.
A chacune des représentations du _Bourgeois gentilhomme_, au Théâtre
Français, le parterre commet une bévue dont les musiciens, s'il s'en
trouve dans la salle, ne peuvent manquer de rire de tout leur coeur. A
la première scène du deuxième acte, quand le maître de musique dit: «_Il
vous faudra trois voix, un dessus, une haute-contre, et une basse, qui
seront accompagnées d'une basse de viole, d'un théorbe, et d'un clavecin
pour les basses continues, avec deux dessus de violon pour jouer les
ritournelles._»
Monsieur Jourdain répond: «_Il y faudra mettre aussi une trompette
marine. La trompette marine est un instrument qui me plaît, et qui est
harmonieux._»
A ces mots de _trompette marine_, l'hilarité du parterre ne manque
jamais de faire explosion. Il croit, ce brave parterre, que la
_trompette marine_, instrument fort doux, formé d'une seule corde montée
sur un chevalet et qu'on joue comme le violoncelle, est un horrible
instrument à vent, une conque de triton, capable d'effaroucher les ânes.
Il suppose que Molière a fait dire à M. Jourdain une colossale bêtise,
quand il lui a prêté seulement une naïveté. Ce n'est pas plus absurde
que si un monsieur Jourdain de nos jours disait en semblable
circonstance: «Il y faudra mettre aussi une guitare. La guitare est un
instrument qui me plaît et qui est harmonieux.»
Un Jupiter de la critique, attaquant dernièrement avec violence les
admirables instruments de Sax, rangeait parmi les plus formidables, les
plus propres à déchirer l'oreille, le _Saxophone_, instrument à anche
d'un timbre voilé, délicieux, qu'il confondait avec les sax-horns,
instruments de cuivre à embouchure.
Cet illustre et consciencieux aristarque a sans doute étudié
l'instrumentation au parterre du Théâtre-Français.
«Ah! ah! ah! la _trompette marine_! Bravo, parterre! l'_horrible
Saxophone_! Bravo, Jupiter!.....»
Jaguarita.--Les femmes sauvages.
Tous les hommes civilisés et doués d'un peu d'imagination ont, à une
certaine époque de leur vie, partagé la même illusion à l'endroit des
femmes sauvages d'Amérique, les confondant avec les gracieuses
Taïtiennes, qui ne sont point sauvages du tout. Tous se sont fait un
étrange idéal de ces brunes créatures; tous se les sont représentées
armées de charmes merveilleux et terribles. «Une Mexicaine, une
Guyanaise, une Chilienne, une jeune Comanche, disaient-ils, c'est la
fille enchanteresse de la libre nature, c'est l'ardeur des tropiques, ce
sont les yeux de la gazelle, c'est la voix du bengali, c'est la
souplesse de la liane, l'audace de la lionne, la fidélité du pigeon
bleu; c'est le parfum de l'ananas, la peau satiné du camélia; c'est la
vierge des dernières amours, l'Atala de M. de Chateaubriand, la Cora de
M. de Marmontel, l'Amazily de M. de Jouy.» O jeunes idiots! ô idiots qui
n'êtes plus jeunes! c'est vous qui étiez des enfants de la nature quand
vous caressiez de pareilles chimères! Si vous avez tant soit peu passé
l'Atlantique depuis lors, vous êtes bien revenus, n'est-ce pas, de ces
poétiques imaginations? En fait de tropiques, vous savez maintenant que
les ardeurs du tropique du Cancer valent celles du tropique du
Capricorne; que les jeunes filles Comanches aux yeux de gazelle ont
l'intelligence des oies du Canada; que leur voix est rauque; que leur
peau, rude au toucher quand elle n'est pas graisseuse, a la couleur du
fer rouillé; que leur audace va jusqu'à égorger un enfant endormi; que
leur fidélité dure vingt-quatre heures; que leur parfum, fort différent
de celui de l'ananas, tue les moustiques, si cruels aux Européens.
D'ailleurs, jeunes poëtes, l'Atala de Chateaubriand était une fille
européenne blanche, et non point une femme sauvage; on n'a pas vu
davantage au Pérou de vierge semblable à la Cora de Marmontel; l'Amazily
de M. de Jouy, qui s'appelait Marine, au dire des compagnons de Cortez,
fut une vraie virago; elle mérita bien la torture dont les Astèques la
menacèrent tant de fois, et, après avoir vécu six ou sept ans avec le
ravageur de son pays, autrement dit le conquérant du Mexique, elle
épousa un simple caporal de l'armée de ce grand homme. On assure même
qu'elle a fini par porter le tonnelet d'eau-de-vie dans un régiment
espagnol, et par mourir vieille vivandière.
C'est ainsi que la jeunesse, l'imagination, la naïveté de coeur, la
fraîcheur des sens et des aspirations incompressibles vers le beau
inconnu, fascinent certaines âmes et les entraînent à préparer à
d'autres âmes d'amères déceptions. MM. Halévy, de Saint-Georges et
Leuven, qui possèdent évidemment beaucoup de ces qualités, ont produit,
je le crains, une oeuvre dangereuse pour les jeunes hommes civilisés
du boulevard et du quartier du temple, en écrivant l'opéra de
_Jaguarita_. Ces enthousiastes en effet, passant rarement l'Atlantique,
ont peu de chances de revenir au sentiment de la réalité. Et les voilà
pour la plupart, depuis la première représentation de _Jaguarita_, en
proie aux rêves sauvages les plus échevelés. Les uns s'exercent à tirer
de l'arc dans leur mansarde, les autres à empoisonner des flèches en les
trempant dans leur vin bleu, celui-ci mange de la chair crue, cet autre
scalpe des têtes à perruque; tous marcheraient nus au grand soleil si le
soleil se montrait encore; et cela uniquement par amour pour la femme
guyanaise, dont l'image occupe leur âme tout entière, incendie leur
coeur, fait bondir leurs artères, pour la Cora, pour l'Amazily au
ravissant plumage, au séduisant ramage, dont Jaguarita leur a révélé les
appas décevants. Mme Cabel, qui remplit ce rôle, est bien coupable
d'avoir encore ajouté au prestige de cette création des poëtes la
séduction de ses charmes civilisés. Si l'art et la nature, si le satin
et les plumes de colibri, les perles et les pommes d'acajou, les
bracelets d'or et les colliers de dents humaines s'unissent pour
bouleverser les sens de nos jeunes ouvriers dilettanti, Paris, naguère
encore si actif, si laborieux, va présenter bientôt l'aspect désolé de
la cité carthaginoise quand, après l'arrivée d'Énée, Didon eut perdu
l'esprit; et nous allons dire comme le poëte latin: «_Pendent opera
interrupta!_» O poëtes! ô Virgiles de tous les temps et de tous les
lieux, que vos opéras non interrompus causent de malheurs dont vous ne
vous doutez guère, font couler de larmes que vous n'avez pas le souci
d'essuyer! Si les poëtes n'étaient pas évidemment des êtres d'une nature
supérieure, que la Providence envoie parfois sur la terre pour y
accomplir une mission mystérieuse en harmonie sans doute avec les
grandes lois de l'univers, on ne pourrait s'empêcher de maudire leur
venue, de blasphémer leurs oeuvres, et de les bannir eux-mêmes des
républiques en les couronnant de fleurs.
Mais nous ne ressemblons point à Platon, bien que nous soyons
très-philosophes; nous avons sur ce grand homme l'avantage de posséder
les lumières du christianisme; nous savons que les desseins de Dieu sont
impénétrables, nous nous soumettons aux poëtes qu'il nous envoie, nous
ne les couronnons pas de fleurs et nous les gardons.
La famille Astucio.
M. Scribe, dans son opéra _le Concert à la cour_, a dessiné, sous le nom
du signor Astucio, un caractère qui fit et fait encore l'admiration et
l'effroi des artistes.
On disait à l'époque des premières représentations de cet opéra
qu'Astucio était le portrait fidèle et fort peu chargé du compositeur
Paër. Il y avait, ce me semble, un peu d'audace à mettre le nom de ce
maître italien au bas de la photographie de M. Scribe.
Paër était-il donc le seul maître fourbe de son époque? La race
d'Astucio est-elle éteinte? et l'auteur de _Griselda_ en fut-il le chef?
Bah! il y eut toujours, il y aura toujours des Astucio; à l'heure qu'il
est, nous en sommes entourés, circonvenus, minés, rongés. Il y a
l'Astucio prudent et l'Astucio hardi, l'Astucio bête et l'Astucio
spirituel, l'Astucio pauvre et l'Astucio riche. Ah! prenez garde à cette
dernière espèce! c'est la plus dangereuse. L'Astucio spirituel peut en
effet n'être pas riche, mais l'Astucio riche a presque toujours de
l'esprit. L'un entre partout, pour tout prendre; l'autre se tire des
plus fausses positions sans y laisser la moindre de ses plumes. On
l'enfermerait dans une bouteille, comme le diable boîteux, qu'il en
sortirait sans faire sauter le bouchon. Là où l'or n'a point accès,
celui-ci pénètre par son esprit comme dans une place démantelée.
Ailleurs, où l'esprit n'a plus cours à force d'être commun, celui-là
sait faire manoeuvrer la matière et obtenir par ses manoeuvres de
fabuleux résultats.
La plupart des Astucio ont appris des fourmis l'art de détruire sans
avoir l'air d'attaquer.
Les fourmis blanches de l'Inde s'introduisent dans une poutre, en
dévorent peu à peu l'intérieur; après quoi elles passent à une autre
poutre, et successivement à tous les soutiens de la maison. Les
habitants de cette demeure condamnée ne se doutent de rien; ils y
vivent, ils y dorment, ils y dansent même dans la plus complète
sécurité; jusqu'à ce qu'une belle nuit, poutres, colonnes, planchers,
tout étant rongé à l'intérieur, la maison s'écroule en bloc et les
écrase.
N'oublions pas l'Astucio protecteur. Sa chevelure argentée demande le
respect; il a un sourire plein de bénignité; il protége d'instinct tout
le monde; sa mission est le protectorat. Il protégeait Beethoven il y a
vingt-cinq ans, et l'égorgillait tout doucement en disant: «C'est beau,
mais _on_ ne s'en tiendra pas là. Ce n'est qu'une _école de
transition_.» Il n'écoute jamais l'oeuvre d'un de ses protégés
modernes sans applaudir ostensiblement et sans dire à ses voisins tout
en applaudissant: «C'est détestable! Il n'y a d'abord pas une note à lui
là dedans. C'est pris à Gluck, qui l'avait pris à Hændel.» Avec un peu
plus de verve il ajouterait: «Qui me l'avait pris.» Celui-là est le
vénérable de l'ordre.
Puis enfin l'Astucio roquet. Il semble jouer en vous mordant, comme font
les jeunes chiens au moment de la dentition; mais en réalité il mord
avec une rage concentrée qu'on redoute peu parce qu'elle est
impuissante. Le meilleur parti à prendre à l'égard de celui-là, quand
ses mordillements incommodent, c'est d'imiter ce Terre-neuve qui,
harcelé par un King's Charles, prit le roquet par la peau du cou, le
porta gravement, malgré ses cris, jusqu'au bord d'un balcon donnant sur
la Tamise, et l'y laissa choir délicatement. Mais tous les Astucio
petits ou grands, avec ou sans esprit, avec ou sans dents, avec ou sans
or, lorsqu'ils n'imitent pas les fourmis blanches, savent à merveille
contrefaire le travail des coraux et des madrépores et construire des
remparts sous-marins qui rendent inabordables les belles îles de
l'Océan. Ces remparts s'élèvent avec une lenteur extrême; ils montent
cependant sans cesse, ils montent peu à peu jusqu'à fleur d'eau. Les
insectes travailleurs sont si actifs et si nombreux! Et l'imprudent
navigateur qui, ne connaissant pas de récifs à l'entour de Tinian ou de
Tonga-Tabou, met sans méfiance le cap sur ces terres, vient un jour se
briser et périr sur un rocher de corail de création récente, dont les
ondes lui dérobaient la vue. Que de La Peyrouse sont ainsi tombés
victimes des insectes madréporiques!
* * * * *
* * * * *
Les mariages de convenance.
Au dernier acte d'un autre opéra de M. Scribe (_Jenny Bell_), on voit
une délicieuse jeune fille, soumise à la volonté paternelle, épouser un
gros vieux imbécile d'orfévre, et se faire vertueusement passer pour une
coquette, afin d'éloigner un jeune homme qu'elle aime et dont elle est
tendrement aimée. Ce dénoûment m'a paru affreux; il m'a mis en colère.
Oui, quand je vois de ces stupides dévouements, de ces insolentes
exigences paternelles, de ces infâmes cruautés, de ces écrasements de
belles passions, de ces brutaux déchirements de coeur, je voudrais
pouvoir mettre tous les gens raisonnables, toutes les héroïnes de vertu,
tous les pères éclairés dans un sac, avec cent mille kilos de sagesse au
fond, et les jeter à la mer accompagnés de mes plus âcres malédictions.
* * * * *
Vous croyez que je plaisante! eh bien, vous vous trompez. J'étais
furieux tout à l'heure; je suis chargé d'une telle haine pour les pères
Capulets et les comtes Pâris qui ont ou veulent avoir des Juliettes, que
la moindre étincelle dramatique me met en feu et provoque une explosion.
La vertu grotesque de _Jenny Bell_ m'avait réellement exaspéré. Il y a
d'ailleurs tant d'espèces de pères Capulets et de comtes Pâris et si peu
de Juliettes! Le grand amour et le grand art se ressemblent tellement!
Le beau est si beau! Les passions épiques sont si rares! Le soleil de
chaque jour est si pâle! La vie est si courte, la mort si certaine!...
Centuples crétins, inventeurs du renoncement, du combat contre les
instincts sublimes, des mariages de convenance entre femmes et singes,
entre l'art et la basse industrie, entre la poésie et le métier, soyez
maudits! soyez damnés! Puissiez-vous raisonner entre vous, n'entendre
que vos voix de crécelles et ne voir que vos visages blêmes dans la plus
froide éternité!...
Grande nouvelle.
On vient de découvrir que l'hymne national anglais «_God save the king_»
attribué à Lulli, qui l'aurait composé sur des paroles françaises pour
les Demoiselles de Saint-Cyr, n'est pas de Lulli. L'orgueil britannique
repousse cette origine. Le «_God save the king_» est maintenant de
Hændel; il l'a écrit pour les Anglais, sur le texte anglais consacré.
Il y a des découvreurs patentés de ces supercheries musicales.
Ils l'ont depuis longtemps prouvé: _Orphée_ n'est pas de Gluck, _le
Devin du village_ n'est pas de Rousseau, _la Vestale_ n'est pas de
Spontini, _la Marseillaise_ n'est pas de Rouget de l'Isle, enfin
certaines gens vont jusqu'à prétendre que _le Freyschütz_ n'est pas de
M. Castilblaze!!!
Autre nouvelle.
Mme Stoltz, dit-on, retourne au Brésil!... elle vient de signer son
engagement: quatre cent cinquante mille francs; assurance contre le mal
de mer; six domestiques, huit chevaux!!! et la vue gratuite de la baie
de Rio nuit et jour! et un soleil véritable! et un enthousiasme réel! et
des rivières de diamants! des écharpes brodées par des mains de
marquises! des colombes et des nègres rendus à la liberté après chaque
représentation! sans compter les hommes libres qui tombent en
esclavage!... Plaisanterie à part, comment la diva résisterait-elle aux
offres réellement magnifiques qu'on lui fait à Rio?
Résistons, nous Français, au moins, et ne laissons pas ainsi mettre
notre ciel au pillage et enlever nos _étoiles_ par ces gens des
Antipodes qui ont tous la tête à l'envers.
Le sucre d'orge.--La musique sévère.
On s'imagine dans le monde élégant que ces théâtres récemment éclos, et
où l'on a pris la bouffonnerie au sérieux, sont des lieux malsains, mal
meublés, mal éclairés, mal hantés et par suite malfamés, et l'on a
raison en général de le croire. Il en est de toutes sortes pourtant. Les
uns sont en effet mal hantés, mais d'autres ne sont pas hantés du tout.
Celui-ci est malfamé, cet autre est affamé. Celui-là, enfin, et c'est du
théâtre des Folies-Nouvelles que je parle, est un petit réduit coquet,
propret, charmant, illuminé à giorno, et toujours peuplé d'un public
bien couvert et de moeurs douces. L'usage s'y est établi (c'est sans
doute à cet usage qu'on doit la douceur de moeurs de ses habitués) de
consommer dans les entr'actes force bâtons de sucre d'orge. Dès que la
toile est baissée, les lionceaux du parterre se lèvent, font un signe
amical aux gazelles de la galerie, et s'enfoncent dans la bouche de
longs objets de diverses couleurs qu'ils sucent et ressucent avec un
sérieux des plus remarquables. Quand je dis que ces objets sucrés sont
de diverses couleurs, je me trompe; il y a une couleur adoptée pour
chaque entr'acte et qui ne change qu'à l'acte suivant. Après
l'exposition, on suce en jaune; au moment où l'action se noue, le rose
est sur toutes les lèvres; et quand l'action s'est dénouée, c'est le
vert qui triomphe, et toute la salle suce en vert. Ce spectacle est fort
étrange et il faut du temps pour s'y bien accoutumer. Pourquoi ce doux
usage existe aux Folies-Nouvelles, comment il s'y est établi, ce qui l'y
maintient...--question triple à laquelle les vrais savants sont réduits
à répondre ce qu'ils répondent à tant de questions simples:
On l'ignore complétement.
Et voyez comme on est mal instruit à Paris des choses même les plus
essentielles: je ne savais pas, il y a quinze jours où est situé le
théâtre des Folies-Nouvelles, et ce n'est qu'à force de dire, tout le
long du boulevard, aux personnes dont la physionomie me faisait espérer
de leur part quelque bienveillance: «Monsieur, oserais-je vous prier de
vouloir bien prendre la peine de m'indiquer le théâtre des
Folies-Nouvelles?» que j'y suis enfin parvenu. Et ce théâtre, charmant,
je dois le redire, fait de la musique. Il possède un joli petit
orchestre bien dirigé par un habile virtuose, M. Bernardin, et plusieurs
chanteurs qui ne sont point maladroits. J'allais ce soir-là, sur la foi
d'un de mes confrères, assister à _une tentative de musique sérieuse_
dans l'opéra nouveau intitulé le _Calfat_. De la musique sérieuse aux
Folies-Nouvelles! me disais-je tout le long du boulevard, c'est un peu
bien étrange! Après tout, c'est sans doute un moyen de justifier le
titre du joli petit théâtre. Nous verrons bien. Nous avons vu, et nos
terreurs se sont vite dissipées. MM. les directeurs des Folies sont gens
de trop d'esprit et de bon sens pour tomber dans une erreur si grave et
si préjudiciable à leurs intérêts. Hâtons-nous de dire qu'ils n'y ont
jamais songé. A quoi donc mon confrère pensait-il quand il m'a parlé
sérieusement de la musique sérieuse du _Calfat_! Mais si l'auteur se fût
avisé d'une aussi sotte incartade, tous les bâtons de sucre d'orge
jaunes, roses et verts eussent disparu pour faire place à d'ignobles
bâtons noirs de jus de réglisse, les lionceaux du parterre eussent rugi
de fureur et les gazelles du balcon se fussent voilé le museau.
Ah! de la musique sérieuse! sans y être forcé! c'eût été une bonne
folie! Ces mots: musique sérieuse, ou musique sévère, ce qui est
absolument la même chose dans le sens que leur attribuent certaines
gens, me donnent froid dans l'épine dorsale. Ils me rappellent les
épreuves si dures, si cruelles, si sévères, que j'ai été contraint de
subir dans mes voyages!... La dernière seulement n'a pas eu pour moi de
suites fâcheuses; elle a très-bien fini, n'ayant pas commencé. C'était
dans une grande ville du Nord, dont les habitants ont une passion pour
l'ennui, qui va jusqu'à la frénésie. Il y a là une salle immense où le
public se rue, s'entasse, s'écrase, sans être payé, en payant même,
toutes les fois qu'il est certain d'y être sévèrement traité. On a
oublié d'inscrire sur le mur de ce temple la fameuse devise qui brille
en lettres d'or dans la salle de concerts d'une autre grande ville du
Nord:
_Res severa est verum gaudium,_
et qu'un mauvais plaisant de ma connaissance a traduite par:
_L'ennui est le vrai plaisir._
Or donc, je crus de mon devoir d'aller un jour entendre une des choses
les plus sévères et les plus célèbres du répertoire musical de cette
grande ville. Toutes les places étant prises, je me mis en quête d'un de
ces marchands qui vendent à un prix exorbitant des billets aux abords de
la salle. J'étais en négociations avec ce négociant, quand un des
artistes de l'orchestre qui allait exécuter _rem severam_,
m'apercevant: «Que faites-vous donc là? me dit-il.
--Je marchande un billet, n'ayant jamais entendu le chef-d'oeuvre
annoncé pour aujourd'hui.
--Et quelle nécessité y a-t-il pour vous de l'entendre?
--Il y en a plus d'une: les convenances... le désir d'expérimenter...
--Hé, quoi! ne vous ai-je pas vu il y a quinze jours dans notre salle
assister, du commencement à la fin, à l'exécution de notre jeune
chef-d'oeuvre?
--Oui; eh bien?
--Eh bien, vous pouvez, par comparaison, apprécier le chef-d'oeuvre
ancien que nous allons chanter. C'est absolument la même chose;
seulement le chef-d'oeuvre ancien est une fois plus long que le
moderne et sept fois plus ennuyeux.
--Sept fois?
--Au moins.
--Cela me suffit.»
Et je remis ma bourse dans ma poche et m'éloignai fort édifié.
Voilà pourquoi les sévérités de l'art musical m'inspirent par occasion
une crainte si vive. Mais ma terreur était panique cette fois,
très-panique; et rien que la lettre de mon confrère ne devait la
justifier. Le _Calfat_ est un petit opéra tout à fait bon enfant, qui
chante de bonnes grandes valses bien joviales, de bons petits airs bien
dégourdis, éveillés, égrillards, et pour rien au monde l'auteur de
cette aimable partition, M. Cahen, n'eût voulut se montrer sévère à
l'égard des honnêtes gens venus pour l'applaudir. Aussi quel succès!
comme on a accueilli son ouvrage! Au dénoûment, les lionceaux et les
gazelles laissaient voir un véritable enthousiasme, et les petits bâtons
verts s'agitaient dans toutes les bouches comme des pistons de
locomotives.
La Jettatura.
M. X.... dirige à Paris un affreux petit théâtre que la pudeur m'empêche
de nommer. Ce théâtre et son directeur sont tous les deux _jettatori_;
c'est-à-dire qu'ils jettent des sorts, qu'on meurt ordinairement dans le
cours de l'année si l'on serre la main au directeur, et qu'on est
infailliblement atteint d'une diarrhée violente si l'on entre dans le
théâtre.