»--Qu'à cela ne tienne, monsieur, nous nous retirons; tous les mélodium

sont ouverts; examinez-les.»

Là-dessus, M. Alexandre s'éloigne, l'amateur s'approche d'un orgue, et,

sans se douter qu'il faut pour le faire parler agir avec les pieds sur

le soufflet placé au-dessous de la caisse, promène ses mains sur le

clavier, comme il eût fait pour essayer un piano.

Il est étonné de ne rien entendre d'abord, mais presque aussitôt son

attention est attirée par le petit bruit sec du mécanisme de la

percussion dont j'ai parlé: cli, cla, pic, pac, tong, ting; rien de

plus. Il redouble d'énergie en attaquant les touches: cli, cla, pic,

pac, tong, ting, toujours. «C'est à ne pas croire, dit-il; c'est

ridicule! comment ferait-on entendre ce misérable instrument dans une

église, si petite qu'on la suppose? Et on loue en tous lieux de

pareilles machines, et M. Alexandre a fait fortune en les fabricant

Voilà pourtant jusqu'où s'étend l'audace de la réclame, la mauvaise foi

des rédacteurs de journaux.»

L'amateur indigné s'approche pourtant d'un autre orgue, de deux autres,

de trois autres, pour l'acquit de sa conscience; mais, employant

toujours le même moyen pour les _essayer_, il arrive toujours au même

résultat. Toujours: cli, cla, pic, pac, tong, ting. Il se lève enfin,

parfaitement édifié, prend son chapeau et se dirige vers la porte, quand

M. Alexandre, qui avait tout vu de loin, accourant:

--Eh bien, monsieur, avez-vous fait un choix?

--Un choix! parbleu, vos annonces, vos réclames, vos médailles, vos

prix, nous la donnent belle à nous autres provinciaux! vous nous croyez

donc bien simples, pour oser nous offrir de si ridicules instruments! La

première condition d'existence pour la musique, c'est de pouvoir être

entendue! Or, vos prétendues orgues, que j'ai fort heureusement

_essayées_ moi-même, sont inférieures aux plus mesquines épinettes du

siècle dernier, et n'ont littéralement aucun son, non monsieur, aucun

son. Je ne suis ni sourd, ni sot.

Bonjour!

La Trompette marine.--Le Saxophone.--Les Savants en instrumentation.

A chacune des représentations du _Bourgeois gentilhomme_, au Théâtre

Français, le parterre commet une bévue dont les musiciens, s'il s'en

trouve dans la salle, ne peuvent manquer de rire de tout leur coeur. A

la première scène du deuxième acte, quand le maître de musique dit: «_Il

vous faudra trois voix, un dessus, une haute-contre, et une basse, qui

seront accompagnées d'une basse de viole, d'un théorbe, et d'un clavecin

pour les basses continues, avec deux dessus de violon pour jouer les

ritournelles._»

Monsieur Jourdain répond: «_Il y faudra mettre aussi une trompette

marine. La trompette marine est un instrument qui me plaît, et qui est

harmonieux._»

A ces mots de _trompette marine_, l'hilarité du parterre ne manque

jamais de faire explosion. Il croit, ce brave parterre, que la

_trompette marine_, instrument fort doux, formé d'une seule corde montée

sur un chevalet et qu'on joue comme le violoncelle, est un horrible

instrument à vent, une conque de triton, capable d'effaroucher les ânes.

Il suppose que Molière a fait dire à M. Jourdain une colossale bêtise,

quand il lui a prêté seulement une naïveté. Ce n'est pas plus absurde

que si un monsieur Jourdain de nos jours disait en semblable

circonstance: «Il y faudra mettre aussi une guitare. La guitare est un

instrument qui me plaît et qui est harmonieux.»

Un Jupiter de la critique, attaquant dernièrement avec violence les

admirables instruments de Sax, rangeait parmi les plus formidables, les

plus propres à déchirer l'oreille, le _Saxophone_, instrument à anche

d'un timbre voilé, délicieux, qu'il confondait avec les sax-horns,

instruments de cuivre à embouchure.

Cet illustre et consciencieux aristarque a sans doute étudié

l'instrumentation au parterre du Théâtre-Français.

«Ah! ah! ah! la _trompette marine_! Bravo, parterre! l'_horrible

Saxophone_! Bravo, Jupiter!.....»

Jaguarita.--Les femmes sauvages.

Tous les hommes civilisés et doués d'un peu d'imagination ont, à une

certaine époque de leur vie, partagé la même illusion à l'endroit des

femmes sauvages d'Amérique, les confondant avec les gracieuses

Taïtiennes, qui ne sont point sauvages du tout. Tous se sont fait un

étrange idéal de ces brunes créatures; tous se les sont représentées

armées de charmes merveilleux et terribles. «Une Mexicaine, une

Guyanaise, une Chilienne, une jeune Comanche, disaient-ils, c'est la

fille enchanteresse de la libre nature, c'est l'ardeur des tropiques, ce

sont les yeux de la gazelle, c'est la voix du bengali, c'est la

souplesse de la liane, l'audace de la lionne, la fidélité du pigeon

bleu; c'est le parfum de l'ananas, la peau satiné du camélia; c'est la

vierge des dernières amours, l'Atala de M. de Chateaubriand, la Cora de

M. de Marmontel, l'Amazily de M. de Jouy.» O jeunes idiots! ô idiots qui

n'êtes plus jeunes! c'est vous qui étiez des enfants de la nature quand

vous caressiez de pareilles chimères! Si vous avez tant soit peu passé

l'Atlantique depuis lors, vous êtes bien revenus, n'est-ce pas, de ces

poétiques imaginations? En fait de tropiques, vous savez maintenant que

les ardeurs du tropique du Cancer valent celles du tropique du

Capricorne; que les jeunes filles Comanches aux yeux de gazelle ont

l'intelligence des oies du Canada; que leur voix est rauque; que leur

peau, rude au toucher quand elle n'est pas graisseuse, a la couleur du

fer rouillé; que leur audace va jusqu'à égorger un enfant endormi; que

leur fidélité dure vingt-quatre heures; que leur parfum, fort différent

de celui de l'ananas, tue les moustiques, si cruels aux Européens.

D'ailleurs, jeunes poëtes, l'Atala de Chateaubriand était une fille

européenne blanche, et non point une femme sauvage; on n'a pas vu

davantage au Pérou de vierge semblable à la Cora de Marmontel; l'Amazily

de M. de Jouy, qui s'appelait Marine, au dire des compagnons de Cortez,

fut une vraie virago; elle mérita bien la torture dont les Astèques la

menacèrent tant de fois, et, après avoir vécu six ou sept ans avec le

ravageur de son pays, autrement dit le conquérant du Mexique, elle

épousa un simple caporal de l'armée de ce grand homme. On assure même

qu'elle a fini par porter le tonnelet d'eau-de-vie dans un régiment

espagnol, et par mourir vieille vivandière.

C'est ainsi que la jeunesse, l'imagination, la naïveté de coeur, la

fraîcheur des sens et des aspirations incompressibles vers le beau

inconnu, fascinent certaines âmes et les entraînent à préparer à

d'autres âmes d'amères déceptions. MM. Halévy, de Saint-Georges et

Leuven, qui possèdent évidemment beaucoup de ces qualités, ont produit,

je le crains, une oeuvre dangereuse pour les jeunes hommes civilisés

du boulevard et du quartier du temple, en écrivant l'opéra de

_Jaguarita_. Ces enthousiastes en effet, passant rarement l'Atlantique,

ont peu de chances de revenir au sentiment de la réalité. Et les voilà

pour la plupart, depuis la première représentation de _Jaguarita_, en

proie aux rêves sauvages les plus échevelés. Les uns s'exercent à tirer

de l'arc dans leur mansarde, les autres à empoisonner des flèches en les

trempant dans leur vin bleu, celui-ci mange de la chair crue, cet autre

scalpe des têtes à perruque; tous marcheraient nus au grand soleil si le

soleil se montrait encore; et cela uniquement par amour pour la femme

guyanaise, dont l'image occupe leur âme tout entière, incendie leur

coeur, fait bondir leurs artères, pour la Cora, pour l'Amazily au

ravissant plumage, au séduisant ramage, dont Jaguarita leur a révélé les

appas décevants. Mme Cabel, qui remplit ce rôle, est bien coupable

d'avoir encore ajouté au prestige de cette création des poëtes la

séduction de ses charmes civilisés. Si l'art et la nature, si le satin

et les plumes de colibri, les perles et les pommes d'acajou, les

bracelets d'or et les colliers de dents humaines s'unissent pour

bouleverser les sens de nos jeunes ouvriers dilettanti, Paris, naguère

encore si actif, si laborieux, va présenter bientôt l'aspect désolé de

la cité carthaginoise quand, après l'arrivée d'Énée, Didon eut perdu

l'esprit; et nous allons dire comme le poëte latin: «_Pendent opera

interrupta!_» O poëtes! ô Virgiles de tous les temps et de tous les

lieux, que vos opéras non interrompus causent de malheurs dont vous ne

vous doutez guère, font couler de larmes que vous n'avez pas le souci

d'essuyer! Si les poëtes n'étaient pas évidemment des êtres d'une nature

supérieure, que la Providence envoie parfois sur la terre pour y

accomplir une mission mystérieuse en harmonie sans doute avec les

grandes lois de l'univers, on ne pourrait s'empêcher de maudire leur

venue, de blasphémer leurs oeuvres, et de les bannir eux-mêmes des

républiques en les couronnant de fleurs.

Mais nous ne ressemblons point à Platon, bien que nous soyons

très-philosophes; nous avons sur ce grand homme l'avantage de posséder

les lumières du christianisme; nous savons que les desseins de Dieu sont

impénétrables, nous nous soumettons aux poëtes qu'il nous envoie, nous

ne les couronnons pas de fleurs et nous les gardons.

La famille Astucio.

M. Scribe, dans son opéra _le Concert à la cour_, a dessiné, sous le nom

du signor Astucio, un caractère qui fit et fait encore l'admiration et

l'effroi des artistes.

On disait à l'époque des premières représentations de cet opéra

qu'Astucio était le portrait fidèle et fort peu chargé du compositeur

Paër. Il y avait, ce me semble, un peu d'audace à mettre le nom de ce

maître italien au bas de la photographie de M. Scribe.

Paër était-il donc le seul maître fourbe de son époque? La race

d'Astucio est-elle éteinte? et l'auteur de _Griselda_ en fut-il le chef?

Bah! il y eut toujours, il y aura toujours des Astucio; à l'heure qu'il

est, nous en sommes entourés, circonvenus, minés, rongés. Il y a

l'Astucio prudent et l'Astucio hardi, l'Astucio bête et l'Astucio

spirituel, l'Astucio pauvre et l'Astucio riche. Ah! prenez garde à cette

dernière espèce! c'est la plus dangereuse. L'Astucio spirituel peut en

effet n'être pas riche, mais l'Astucio riche a presque toujours de

l'esprit. L'un entre partout, pour tout prendre; l'autre se tire des

plus fausses positions sans y laisser la moindre de ses plumes. On

l'enfermerait dans une bouteille, comme le diable boîteux, qu'il en

sortirait sans faire sauter le bouchon. Là où l'or n'a point accès,

celui-ci pénètre par son esprit comme dans une place démantelée.

Ailleurs, où l'esprit n'a plus cours à force d'être commun, celui-là

sait faire manoeuvrer la matière et obtenir par ses manoeuvres de

fabuleux résultats.

La plupart des Astucio ont appris des fourmis l'art de détruire sans

avoir l'air d'attaquer.

Les fourmis blanches de l'Inde s'introduisent dans une poutre, en

dévorent peu à peu l'intérieur; après quoi elles passent à une autre

poutre, et successivement à tous les soutiens de la maison. Les

habitants de cette demeure condamnée ne se doutent de rien; ils y

vivent, ils y dorment, ils y dansent même dans la plus complète

sécurité; jusqu'à ce qu'une belle nuit, poutres, colonnes, planchers,

tout étant rongé à l'intérieur, la maison s'écroule en bloc et les

écrase.

N'oublions pas l'Astucio protecteur. Sa chevelure argentée demande le

respect; il a un sourire plein de bénignité; il protége d'instinct tout

le monde; sa mission est le protectorat. Il protégeait Beethoven il y a

vingt-cinq ans, et l'égorgillait tout doucement en disant: «C'est beau,

mais _on_ ne s'en tiendra pas là. Ce n'est qu'une _école de

transition_.» Il n'écoute jamais l'oeuvre d'un de ses protégés

modernes sans applaudir ostensiblement et sans dire à ses voisins tout

en applaudissant: «C'est détestable! Il n'y a d'abord pas une note à lui

là dedans. C'est pris à Gluck, qui l'avait pris à Hændel.» Avec un peu

plus de verve il ajouterait: «Qui me l'avait pris.» Celui-là est le

vénérable de l'ordre.

Puis enfin l'Astucio roquet. Il semble jouer en vous mordant, comme font

les jeunes chiens au moment de la dentition; mais en réalité il mord

avec une rage concentrée qu'on redoute peu parce qu'elle est

impuissante. Le meilleur parti à prendre à l'égard de celui-là, quand

ses mordillements incommodent, c'est d'imiter ce Terre-neuve qui,

harcelé par un King's Charles, prit le roquet par la peau du cou, le

porta gravement, malgré ses cris, jusqu'au bord d'un balcon donnant sur

la Tamise, et l'y laissa choir délicatement. Mais tous les Astucio

petits ou grands, avec ou sans esprit, avec ou sans dents, avec ou sans

or, lorsqu'ils n'imitent pas les fourmis blanches, savent à merveille

contrefaire le travail des coraux et des madrépores et construire des

remparts sous-marins qui rendent inabordables les belles îles de

l'Océan. Ces remparts s'élèvent avec une lenteur extrême; ils montent

cependant sans cesse, ils montent peu à peu jusqu'à fleur d'eau. Les

insectes travailleurs sont si actifs et si nombreux! Et l'imprudent

navigateur qui, ne connaissant pas de récifs à l'entour de Tinian ou de

Tonga-Tabou, met sans méfiance le cap sur ces terres, vient un jour se

briser et périr sur un rocher de corail de création récente, dont les

ondes lui dérobaient la vue. Que de La Peyrouse sont ainsi tombés

victimes des insectes madréporiques!

* * * * *

* * * * *

Les mariages de convenance.

Au dernier acte d'un autre opéra de M. Scribe (_Jenny Bell_), on voit

une délicieuse jeune fille, soumise à la volonté paternelle, épouser un

gros vieux imbécile d'orfévre, et se faire vertueusement passer pour une

coquette, afin d'éloigner un jeune homme qu'elle aime et dont elle est

tendrement aimée. Ce dénoûment m'a paru affreux; il m'a mis en colère.

Oui, quand je vois de ces stupides dévouements, de ces insolentes

exigences paternelles, de ces infâmes cruautés, de ces écrasements de

belles passions, de ces brutaux déchirements de coeur, je voudrais

pouvoir mettre tous les gens raisonnables, toutes les héroïnes de vertu,

tous les pères éclairés dans un sac, avec cent mille kilos de sagesse au

fond, et les jeter à la mer accompagnés de mes plus âcres malédictions.

* * * * *

Vous croyez que je plaisante! eh bien, vous vous trompez. J'étais

furieux tout à l'heure; je suis chargé d'une telle haine pour les pères

Capulets et les comtes Pâris qui ont ou veulent avoir des Juliettes, que

la moindre étincelle dramatique me met en feu et provoque une explosion.

La vertu grotesque de _Jenny Bell_ m'avait réellement exaspéré. Il y a

d'ailleurs tant d'espèces de pères Capulets et de comtes Pâris et si peu

de Juliettes! Le grand amour et le grand art se ressemblent tellement!

Le beau est si beau! Les passions épiques sont si rares! Le soleil de

chaque jour est si pâle! La vie est si courte, la mort si certaine!...

Centuples crétins, inventeurs du renoncement, du combat contre les

instincts sublimes, des mariages de convenance entre femmes et singes,

entre l'art et la basse industrie, entre la poésie et le métier, soyez

maudits! soyez damnés! Puissiez-vous raisonner entre vous, n'entendre

que vos voix de crécelles et ne voir que vos visages blêmes dans la plus

froide éternité!...

Grande nouvelle.

On vient de découvrir que l'hymne national anglais «_God save the king_»

attribué à Lulli, qui l'aurait composé sur des paroles françaises pour

les Demoiselles de Saint-Cyr, n'est pas de Lulli. L'orgueil britannique

repousse cette origine. Le «_God save the king_» est maintenant de

Hændel; il l'a écrit pour les Anglais, sur le texte anglais consacré.

Il y a des découvreurs patentés de ces supercheries musicales.

Ils l'ont depuis longtemps prouvé: _Orphée_ n'est pas de Gluck, _le

Devin du village_ n'est pas de Rousseau, _la Vestale_ n'est pas de

Spontini, _la Marseillaise_ n'est pas de Rouget de l'Isle, enfin

certaines gens vont jusqu'à prétendre que _le Freyschütz_ n'est pas de

M. Castilblaze!!!

Autre nouvelle.

Mme Stoltz, dit-on, retourne au Brésil!... elle vient de signer son

engagement: quatre cent cinquante mille francs; assurance contre le mal

de mer; six domestiques, huit chevaux!!! et la vue gratuite de la baie

de Rio nuit et jour! et un soleil véritable! et un enthousiasme réel! et

des rivières de diamants! des écharpes brodées par des mains de

marquises! des colombes et des nègres rendus à la liberté après chaque

représentation! sans compter les hommes libres qui tombent en

esclavage!... Plaisanterie à part, comment la diva résisterait-elle aux

offres réellement magnifiques qu'on lui fait à Rio?

Résistons, nous Français, au moins, et ne laissons pas ainsi mettre

notre ciel au pillage et enlever nos _étoiles_ par ces gens des

Antipodes qui ont tous la tête à l'envers.

Le sucre d'orge.--La musique sévère.

On s'imagine dans le monde élégant que ces théâtres récemment éclos, et

où l'on a pris la bouffonnerie au sérieux, sont des lieux malsains, mal

meublés, mal éclairés, mal hantés et par suite malfamés, et l'on a

raison en général de le croire. Il en est de toutes sortes pourtant. Les

uns sont en effet mal hantés, mais d'autres ne sont pas hantés du tout.

Celui-ci est malfamé, cet autre est affamé. Celui-là, enfin, et c'est du

théâtre des Folies-Nouvelles que je parle, est un petit réduit coquet,

propret, charmant, illuminé à giorno, et toujours peuplé d'un public

bien couvert et de moeurs douces. L'usage s'y est établi (c'est sans

doute à cet usage qu'on doit la douceur de moeurs de ses habitués) de

consommer dans les entr'actes force bâtons de sucre d'orge. Dès que la

toile est baissée, les lionceaux du parterre se lèvent, font un signe

amical aux gazelles de la galerie, et s'enfoncent dans la bouche de

longs objets de diverses couleurs qu'ils sucent et ressucent avec un

sérieux des plus remarquables. Quand je dis que ces objets sucrés sont

de diverses couleurs, je me trompe; il y a une couleur adoptée pour

chaque entr'acte et qui ne change qu'à l'acte suivant. Après

l'exposition, on suce en jaune; au moment où l'action se noue, le rose

est sur toutes les lèvres; et quand l'action s'est dénouée, c'est le

vert qui triomphe, et toute la salle suce en vert. Ce spectacle est fort

étrange et il faut du temps pour s'y bien accoutumer. Pourquoi ce doux

usage existe aux Folies-Nouvelles, comment il s'y est établi, ce qui l'y

maintient...--question triple à laquelle les vrais savants sont réduits

à répondre ce qu'ils répondent à tant de questions simples:

On l'ignore complétement.

Et voyez comme on est mal instruit à Paris des choses même les plus

essentielles: je ne savais pas, il y a quinze jours où est situé le

théâtre des Folies-Nouvelles, et ce n'est qu'à force de dire, tout le

long du boulevard, aux personnes dont la physionomie me faisait espérer

de leur part quelque bienveillance: «Monsieur, oserais-je vous prier de

vouloir bien prendre la peine de m'indiquer le théâtre des

Folies-Nouvelles?» que j'y suis enfin parvenu. Et ce théâtre, charmant,

je dois le redire, fait de la musique. Il possède un joli petit

orchestre bien dirigé par un habile virtuose, M. Bernardin, et plusieurs

chanteurs qui ne sont point maladroits. J'allais ce soir-là, sur la foi

d'un de mes confrères, assister à _une tentative de musique sérieuse_

dans l'opéra nouveau intitulé le _Calfat_. De la musique sérieuse aux

Folies-Nouvelles! me disais-je tout le long du boulevard, c'est un peu

bien étrange! Après tout, c'est sans doute un moyen de justifier le

titre du joli petit théâtre. Nous verrons bien. Nous avons vu, et nos

terreurs se sont vite dissipées. MM. les directeurs des Folies sont gens

de trop d'esprit et de bon sens pour tomber dans une erreur si grave et

si préjudiciable à leurs intérêts. Hâtons-nous de dire qu'ils n'y ont

jamais songé. A quoi donc mon confrère pensait-il quand il m'a parlé

sérieusement de la musique sérieuse du _Calfat_! Mais si l'auteur se fût

avisé d'une aussi sotte incartade, tous les bâtons de sucre d'orge

jaunes, roses et verts eussent disparu pour faire place à d'ignobles

bâtons noirs de jus de réglisse, les lionceaux du parterre eussent rugi

de fureur et les gazelles du balcon se fussent voilé le museau.

Ah! de la musique sérieuse! sans y être forcé! c'eût été une bonne

folie! Ces mots: musique sérieuse, ou musique sévère, ce qui est

absolument la même chose dans le sens que leur attribuent certaines

gens, me donnent froid dans l'épine dorsale. Ils me rappellent les

épreuves si dures, si cruelles, si sévères, que j'ai été contraint de

subir dans mes voyages!... La dernière seulement n'a pas eu pour moi de

suites fâcheuses; elle a très-bien fini, n'ayant pas commencé. C'était

dans une grande ville du Nord, dont les habitants ont une passion pour

l'ennui, qui va jusqu'à la frénésie. Il y a là une salle immense où le

public se rue, s'entasse, s'écrase, sans être payé, en payant même,

toutes les fois qu'il est certain d'y être sévèrement traité. On a

oublié d'inscrire sur le mur de ce temple la fameuse devise qui brille

en lettres d'or dans la salle de concerts d'une autre grande ville du

Nord:

_Res severa est verum gaudium,_

et qu'un mauvais plaisant de ma connaissance a traduite par:

_L'ennui est le vrai plaisir._

Or donc, je crus de mon devoir d'aller un jour entendre une des choses

les plus sévères et les plus célèbres du répertoire musical de cette

grande ville. Toutes les places étant prises, je me mis en quête d'un de

ces marchands qui vendent à un prix exorbitant des billets aux abords de

la salle. J'étais en négociations avec ce négociant, quand un des

artistes de l'orchestre qui allait exécuter _rem severam_,

m'apercevant: «Que faites-vous donc là? me dit-il.

--Je marchande un billet, n'ayant jamais entendu le chef-d'oeuvre

annoncé pour aujourd'hui.

--Et quelle nécessité y a-t-il pour vous de l'entendre?

--Il y en a plus d'une: les convenances... le désir d'expérimenter...

--Hé, quoi! ne vous ai-je pas vu il y a quinze jours dans notre salle

assister, du commencement à la fin, à l'exécution de notre jeune

chef-d'oeuvre?

--Oui; eh bien?

--Eh bien, vous pouvez, par comparaison, apprécier le chef-d'oeuvre

ancien que nous allons chanter. C'est absolument la même chose;

seulement le chef-d'oeuvre ancien est une fois plus long que le

moderne et sept fois plus ennuyeux.

--Sept fois?

--Au moins.

--Cela me suffit.»

Et je remis ma bourse dans ma poche et m'éloignai fort édifié.

Voilà pourquoi les sévérités de l'art musical m'inspirent par occasion

une crainte si vive. Mais ma terreur était panique cette fois,

très-panique; et rien que la lettre de mon confrère ne devait la

justifier. Le _Calfat_ est un petit opéra tout à fait bon enfant, qui

chante de bonnes grandes valses bien joviales, de bons petits airs bien

dégourdis, éveillés, égrillards, et pour rien au monde l'auteur de

cette aimable partition, M. Cahen, n'eût voulut se montrer sévère à

l'égard des honnêtes gens venus pour l'applaudir. Aussi quel succès!

comme on a accueilli son ouvrage! Au dénoûment, les lionceaux et les

gazelles laissaient voir un véritable enthousiasme, et les petits bâtons

verts s'agitaient dans toutes les bouches comme des pistons de

locomotives.

La Jettatura.

M. X.... dirige à Paris un affreux petit théâtre que la pudeur m'empêche

de nommer. Ce théâtre et son directeur sont tous les deux _jettatori_;

c'est-à-dire qu'ils jettent des sorts, qu'on meurt ordinairement dans le

cours de l'année si l'on serre la main au directeur, et qu'on est

infailliblement atteint d'une diarrhée violente si l'on entre dans le

théâtre.

Les grotesques de la musique · 第 3 / 16 段