dernière exposition universelle, était formé de sept membres,
compositeurs, virtuoses, acousticiens, savants, amateurs et fabricants.
Persuadés qu'on les consultait à propos des instruments de musique pour
connaître la valeur musicale de ces instruments, ils sont bien vite
tombés d'accord sur les moyens à prendre pour en apprécier le mieux
possible les qualités de sonorité et de confection, pour rendre justice
aux inventions ingénieuses et utiles, pour placer à leur rang les
facteurs intelligents. En conséquence, pour n'être en rien distraits de
ce travail ardu, plus difficile qu'on ne pense, extrêmement pénible et
même douloureux, je puis l'assurer, ils firent transporter
successivement dans la salle de concerts du Conservatoire ces milliers
d'instruments de toutes sortes, harmonieux, cacophoniques, sonores,
bruyants, magnifiques, admirables, inutiles, grotesques, ridicules,
rauques, affreux, propres à charmer les anges, à faire grincer des dents
les démons, à réveiller les morts, à endormir les vivants, à faire
chanter les oiseaux et aboyer les chiens.
On commença par l'examen des pianos. Le piano! A la pensée de ce
terrible instrument, je sens un frisson dans mon cuir chevelu; mes pieds
brûlent; en écrivant ce nom, j'entre sur un terrain volcanique. C'est
que vous ignorez ce que sont les pianos, les marchands de pianos, les
fabricants de pianos, les joueurs de piano, les protecteurs et
protectrices des fabricants de pianos. Dieu vous préserve de le savoir
jamais! Les autres marchands et facteurs d'instruments sont beaucoup
moins redoutables. On peut dire d'eux à peu près ce qu'on veut, sans
qu'ils se plaignent trop aigrement. On peut donner au plus méritant la
première place, sans que tous les autres aient à la fois la pensée de
vous assassiner. On peut aller jusqu'à reléguer le pire au dernier rang
sans recevoir des bons la moindre réclamation. On peut dire même à l'ami
d'un prétendu inventeur: «Votre ami n'a rien inventé, ceci n'est pas
nouveau, les Chinois se servent de son invention depuis des siècles!» et
voir l'ami désappointé de l'inventeur se retirer presque silencieusement
comme eût fait sans doute l'illustre Colomb, si on lui eût appris que
des navigateurs scandinaves avaient longtemps avant lui trouvé le
continent américain.
Mais le piano! ah! le piano! «Mes pianos, monsieur! vous n'y songez
pas. A moi le second rang! A moi une médaille d'argent! moi qui ai
inventé l'emploi de la vis pour fixer la cheville voisine de la mortaise
du quadruple échappement! Je n'ai pas démérité, monsieur? J'emploie,
monsieur, six cents ouvriers; ma maison est toujours ma maison; j'envoie
toujours mes produits non seulement à Batavia, à Vittoria, à Melbourne,
à San-Francisco, mais dans la Nouvelle-Calédonie, dans l'île de
Mounin-Sima, monsieur, à Manille, à Tinian, à l'île de l'Ascension, à
Hawaï; il n'y a pas d'autres pianos que mes pianos à la cour du roi
Kamehameha III, les mandarins de Pékin ne prisent que mes pianos,
monsieur, on n'en entend pas d'autres à Nangasaki, monsieur... et à
Saint-Germain-en-Laye; oui, monsieur. Et vous venez me parler de
médaille d'argent, quand la médaille d'or serait pour moi une fort
médiocre distinction! et vous ne m'avez pas seulement proposé pour le
grand cordon de la légion d'Honneur! Vous me la baillez belle! Mais nous
verrons, monsieur, cela ne se passera pas ainsi. Je proteste, je
protesterai; j'irai trouver l'Empereur, j'en appellerai à toutes les
cours de l'Europe, à toutes les présidences du Nouveau-Monde. Je
publierai une brochure! Ah! bien oui, une médaille d'argent à
l'inventeur de l'échappement de la cheville qui fixe la vis de la
quadruple mortaise!!!»
Ceci met le feu, vous pouvez le penser, aux mille kilogrammes de poudre
qui sont dans la montagne. Mais comme il est absolument impossible de
répondre ainsi qu'il conviendrait à de pareilles exclamations, et de
faire sauter... la montagne, la condensation des gaz s'opère, et il ne
reste au fond du fourneau qu'un peu d'_eau insipide_.
Ou bien: «Hélas! monsieur, je n'ai donc pas la première médaille?... Il
est donc vrai? une pareille iniquité a pu être accomplie?... Mais on
reviendra là-dessus, et j'ose vous demander votre voix, votre énergique
intervention!... Vous me refusez?... Oh! c'est incroyable! Mes pianos
n'ont pourtant pas démérité; je fais toujours d'excellents pianos qui
peuvent soutenir la lutte avec tous les pianos. Ce n'est pas un musicien
tel que vous, monsieur, qui pourrait s'abuser à cet égard... Je suis
ruiné, monsieur... Monsieur, je vous en supplie, accordez-moi votre
voix... Oh! mais, c'est affreux! Monsieur, je vous en conjure... voyez
mes larmes... je n'ai plus d'autre refuge que... la Seine... j'y
cours... Ah! c'est de la férocité! je n'eusse jamais cru cela de vous...
Mes pauvres enfants!...»
On ne peut encore rien faire sauter.
_Eau de mélisse!_
Ou bien: «J'arrive d'Allemagne, et l'on y rit beaucoup de votre jury.
Comment! ce n'est pas le premier facteur de pianos qui est le premier?
il serait donc devenu le second? il aurait donc démérité? Cela a-t-il le
sens commun? et le second serait devenu le premier? A-t-on jamais vu
rien de semblable? Vous allez recommencer tout cela, je l'espère, pour
vous au moins. Certainement je ne connais pas ce merveilleux piano que
vous avez couronné; je ne l'ai ni vu ni entendu; mais c'est égal, une
telle décision vous couvre tous de ridicule.»
_Eau de Cologne!_
Ou bien: «Je viens, monsieur, pour une petite affaire... une affaire.
C'est par erreur, sans doute, que les pianos de ma maison ont été
déclassés; car tout le monde sait que ma maison n'a pas démérité.
L'opinion publique a déjà fait justice de cette... erreur, et vous allez
recommencer l'examen des pianos. Or, pour qu'il n'y ait pas de nouvelle
bévue commise, je prends la liberté d'éclairer messieurs les membres du
jury sur la force de ma maison. Je fais de nombreuses et importantes
affaires... et ni mes associés ni moi nous ne regardons à... des...
sacrifices... nécessaires dans certaines... circonstances... Il n'y a
qu'à bien comprendre...» A un certain froncement de sourcils du juré,
l'homme d'affaires voit qu'on ne... comprend pas et se retire.
_Eau-de-vie camphrée!_
Ou bien: «Monsieur, je viens...
«--Vous venez pour vos pianos?
«--Sans doute, monsieur.
«--Votre maison n'a pas démérité, n'est-ce pas? Nous allons recommencer
l'examen; il vous faut la première médaille?
«--Certes, Monsieur!
«--Feux et tonnerres!...»
Le juré quitte son salon, et ferme violemment une porte derrière lui,
en en faisant sauter la serrure.
_Eau forte! acide hydro-cyanique._
Telles sont les scènes qu'infligeaient autrefois aux malheureux jurés
les facteurs, les joueurs, et les protecteurs des facteurs de pianos; au
dire d'un ancien juré libéré, juré de rebut, méchante langue sans doute,
car nous ne voyons plus rien de pareil aujourd'hui.
Je reprends ma narration.
Les jurés, lors de la dernière exposition, étaient donc au nombre de
sept. Nombre mystérieux, cabalistique, fatidique!... Les sept sages de
la Grèce, les sept branches du flambeau sacré, les sept couleurs
primitives, les sept notes de la gamme, les sept péchés capitaux, les
sept vertus théologales... ah! pardon, il n'y en a que trois, du moins
il n'y en avait que trois, car j'ignore si l'Espérance existe encore.
Mais, je le jure, nous étions sept jurés: un Écossais, un Autrichien, un
Belge et quatre Français; ce qui semblerait prouver que la France à elle
seule est plus riche en jurés que l'Ecosse, la Belgique et l'Autriche
réunies.
Cet aréopage constituait ce qu'on nomme une _classe_. La classe, après
un examen minutieux et attentif de toutes les questions dont elle était
saisie, devait ensuite prendre part à une assemblée où cinq ou six
autres classes se trouveraient réunies pour former un _groupe_. Et ce
groupe avait à prononcer à la majorité des voix sur la validité des
décisions prises isolément par chaque classe. Ainsi la classe chargée
d'examiner les tissus de soie et de laine, ou celle qui avait étudié le
mérite des orfèvres, ciseleurs, ébénistes, et plusieurs autres classes,
voulaient bien nous demander, à nous autres musiciens, si les
récompenses avaient été justement données à tels ou tels fabricants de
tissus, à tels ou tels marchands de bronze, etc., questions auxquelles
mes confrères de la classe de musique semblaient un peu embarrassés de
répondre dans les premiers jours. Ces jugements _ex abrupto_ leur
paraissaient singuliers; ils n'y étaient pas faits, aucun d'eux n'ayant
été appelé à voter de la même façon, quatre ans auparavant, à
l'Exposition universelle de Londres, où cet usage était déjà admis, et
où j'avais pu faire mon noviciat.
J'eus, il est vrai, un instant d'angoisse assez pénible quand, en 1851,
le jour de la première assemblée de notre groupe, les jurés anglais,
voyant que je m'abstenais, me sommèrent de voter sur les récompenses
proposées pour les fabricants d'instruments de chirurgie. Je pensai
aussitôt à tous les bras, à toutes les jambes que ces terribles
instruments allaient avoir à couper, aux crânes qu'ils devaient
trépaner, aux polypes qu'ils auraient à extraire, aux artères, aux
filets nerveux qu'il leur faudrait saisir, aux pierres qu'on leur ferait
broyer!!! Et je vais, moi, qui ne sais ni A ni B en chirurgie, moins
encore en mécanique et en coutellerie, et qui d'ailleurs, fussé-je à la
fois un Amussat et un Charrière, n'ai jamais examiné un seul des
dangereux outils dont il est question, je vais dire là, carrément,
officiellement, que les instruments de celui-ci sont beaucoup meilleurs
que ceux de celui-là, et que monsieur un tel et non pas un autre mérite
le premier prix! J'avais la sueur au front et des glaçons dans le dos en
y songeant. Dieu me pardonne si, par mon vote, j'ai causé la mort de
quelques centaines de blessés anglais, français, piémontais, et même
russes, mal opérés en Crimée par suite du prix donné à de mauvais
instruments de chirurgie!...
Peu à peu néanmoins mes remords se sont calmés; le feu a bien pris à la
mine, mais la montagne n'a pas sauté, comme toujours, et le fourneau ne
contient à cette heure qu'une petite quantité _d'eau pure_. J'ai donné
dernièrement à Paris un prix à une clef de Garengeot pour arracher les
dents, sans éprouver aucune douleur. D'ailleurs, l'institution des
groupes ayant été adoptée en Angleterre et en France, et personne ne
s'en étant plaint, il faut bien qu'elle soit bonne, utile, morale, et je
n'ai que la honte d'avouer la faiblesse d'intelligence qui me met dans
l'impossibilité de comprendre sa raison d'être.--Il y a un peu d'ironie
dans votre humilité, direz-vous; sans doute le groupe dont vous faisiez
partie aura contrarié la classe des musiciens en infirmant quelques-uns
de ses jugements, et vous lui gardez rancune?--Ah! certes, non. Le
groupe a essayé à peine deux ou trois fois de soutenir que nous nous
étions trompés, et en toute autre occasion nos confrères non musiciens
ont levé leur main droite pour le vote affirmatif, avec un ensemble qui
les montrait dignes de l'être. Non, ce sont de simples réflexions
antiphilosophiques sur les institutions humaines, que je vous donne pour
ce qu'elles valent, c'est-à-dire pour rien.
Or nous étions sept dans la loge officielle de la salle du
Conservatoire, et chaque jour une fournée de quatre-vingt-dix pianos au
moins faisaient gémir sous son poids le plancher du théâtre en face de
nous. Trois habiles professeurs jouaient chacun un morceau différent sur
le même instrument, en répétant chacun toujours le même; nous entendions
ainsi quatre-vingt-dix fois par jour ces trois airs, ou, en
additionnant, deux cent soixante-dix airs de piano, de huit heures du
matin à quatre heures de l'après-midi. Il y avait des intermittences
dans notre état. A certains moments, une sorte de somnolence remplaçait
la douleur, et comme, après tout, sur ces trois morceaux il s'en
trouvait deux de fort beaux, l'un de Pergolèse et l'autre de Rossini,
nous les écoutions alors avec charme; ils nous plongeaient dans une
douce rêverie. Bientôt après, il fallait payer son tribut à la faiblesse
humaine; on se sentait pris de spasmes d'estomac et de véritables
nausées. Mais ce n'est pas ici le cas d'examiner ce phénomène
physiologique.
Pour n'être en aucune façon influencés par les noms des facteurs des
terribles pianos, nous avions eu l'idée d'étudier ces instruments, sans
savoir à qui ni de qui ils étaient. On avait en conséquence caché le nom
des facteurs par une large plaque de carton portant un numéro. Les
essayeurs pianistes, avant de commencer leur opération, nous criaient
du théâtre: Numéro 37, ou numéro 20, etc. Chacun des jurés prenait ses
notes d'après cette désignation. Quand ensuite le deux cent
soixante-dixième air était exécuté, les jurés, non contents de cette
épreuve, descendaient sur le théâtre, examinaient de près le mécanisme
de chaque instrument, en touchaient eux-mêmes le clavier, et modifiaient
ainsi, s'il y avait lieu, leur première opinion. Le premier jour, on
entendit un nombre considérable de pianos à queue. Les sept jurés en
distinguèrent tout d'abord six dans l'ordre suivant:
Le nº 9 obtint l'unanimité pour la première place;
Le nº 19 obtint également l'unanimité pour la seconde;
Le nº 5 eut 6 voix sur 7 pour la troisième;
Le nº 11, 4 voix sur 7 pour la quatrième;
Le nº 17, 6 voix pour la cinquième;
Le nº 22, 5 voix pour la sixième.
Les jurés, pensant que la position des pianos sur le théâtre, position
plus ou moins rapprochée de certains réflecteurs du son, pouvait rendre
les conditions de sonorité inégales, imaginèrent alors d'entendre une
seconde fois ces six instruments dans un autre ordre et après les avoir
tous déplacés. En outre, pour ne pas subir l'influence d'une première
impression, ils tournèrent eux-mêmes le dos à la scène pendant le
déplacement des instruments, dont ils connaissaient la couleur, la forme
et la place, voulant ignorer où ils allaient être portés. Ils les
entendirent ainsi sans se retourner, sans savoir lequel était touché le
premier, le second, etc.; et leurs notes consultées ensuite, et les
numéros rapprochés du nouveau numéro d'ordre dans lequel on venait de
les faire entendre, il se trouva, en fin de compte, que les suffrages
s'étaient répartis de la même façon sur les mêmes instruments qu'à la
première épreuve, tant les qualités de chacun étaient tranchées. Ce fait
est l'un des plus curieux de ce genre que l'on puisse citer; il prouve
d'ailleurs le soin minutieux avec lequel le jury s'est acquitté de sa
tâche.
Après chaque séance, le résultat des votes était consigné dans le
procès-verbal; un membre du jury allait découvrir les noms cachés par la
plaque de carton, écrivait ces noms avec les numéros auxquels ils
correspondaient, et sa déclaration, jointe au procès-verbal, était
enfermée dans une enveloppe cachetée et revêtue du timbre du
Conservatoire.
C'est pourquoi, pendant les longues semaines consacrées à l'examen des
pianos, personne, pas même les membres du jury (excepté un), ne
connaissant le nom des facteurs classés, aucun de ceux-ci n'a pu
réclamer, ni se plaindre, ni venir nous dire: «Monsieur, je n'ai pas
démérité, etc.»
La même marche a été suivie pour les pianos à queue petit format, pour
les pianos carrés et pour les pianos droits. Nous avons la satisfaction
d'annoncer qu'aucun juré n'a succombé par suite de cette épreuve, et que
la plupart d'entre eux sont aujourd'hui en convalescence.
Un rival d'Érard.
Certains mécaniciens amateurs se livrent parfois à la fabrication des
instruments de musique avec le plus grand succès. Ils font même dans cet
art d'étonnantes découvertes... Ces hommes ingénieux, autant que
modestes, dédaignent néanmoins d'envoyer leurs ouvrages aux expositions
universelles, et ne réclament pour eux personnellement ni brevet
d'invention, ni médaille d'or, ni le moindre cordon de la Légion
d'honneur.
L'un d'eux vint un jour, en Provence, visiter son voisin de campagne, M.
d'O..., célèbre critique et musicien distingué. En entrant dans son
salon: «Ah! vous avez un piano? lui dit-il.
--Oui, un Érard excellent.
--Moi aussi, j'en ai un.
--Un piano d'Érard?
--Allons donc! de moi, s'il vous plaît. Je me le suis fait à moi-même,
et d'après un système tout nouveau. Si vous êtes curieux de le voir, je
le ferai mettre demain sur ma charrette, et je vous l'apporterai.
--Volontiers.»
Le lendemain, l'amateur campagnard arrive avec sa charrette; on apporte
le piano, on l'ouvre, et M. d'O... est fort étonné de voir le clavier
composé exclusivement de touches blanches. «Eh bien! et les touches
noires? dit-il.
--Les touches noires? Ah! oui, pour les dièzes et les bémols; c'est une
bêtise de l'_ancien piano_. Je n'en use pas.»
Correspondance diplomatique.
_A Sa Majesté Aïmata Pomaré, reine de Taïti, Eïmeo, Ouaheine, Raïatea,
Bora-Bora, Toubouaï-Manou et autres îles, dont les oeuvres viennent
d'obtenir la médaille d'argent à l'Exposition universelle._
MAJESTÉ, REINE GRACIEUSE,
Exposition bientôt finie. Nos amis les juges du concours des nations et
moi bien contents.
Beaucoup souffert, beaucoup sué, pour entendre et juger les instruments
de musique, pianos, orgues, flûtes, trompettes, tambours, guitares et
tamtams. Grande colère des juges contre les hommes des nations
fabricants de pianos, orgues, flûtes, trompettes tambours, guitares et
tamtams.
Les hommes des nations vouloir tous être le premier et tous demander que
leur ami soit le dernier; offrir à nous de boire de l'ava, d'accepter
des fruits et des cochons. Nous juges très-fâchés, et pourtant, sans
fruits ni cochons, bien dit quels étaient les meilleurs fabricants de
pianos, orgues, flûtes, trompettes, tambours, guitares et tamtams.
Ensuite quand nous avoir bien étudié, examiné, entendu tout, nous, les
vrais juges, être obligés d'aller trouver d'autres juges qui n'avaient
pas étudié, examiné ni entendu les instruments de musique, et de leur
demander si nous avions trouvé les vrais meilleurs. Eux répondre à nous
que non. Alors nous encore une fois très en colère, très-fâchés, vouloir
quitter la France et l'Exposition.
Puis redevenir avec les autres juges tous _tayos_, tous amis; et pour
nous rendre notre politesse, ceux-là qui avaient bien examiné, bien
étudié, les mérés[1], les maros, les prahos, les tapas, les couronnes,
exposés par les gens de Taïti, nous demander s'ils avaient bien fait de
donner le prix à la Taïti-Ouna[2]. Nous, bons garçons, qui ne savions
rien, répondre tout de suite que oui. Et les juges décider qu'une
médaille d'argent serait offerte à Majesté gracieuse, pour les couronnes
en écorce d'arrow-root que belle reine a envoyées à ces pauvres hommes
d'Europe qui n'en avaient jamais vu. Alors aller tous kaï-kaï, tous
manger ensemble; et pendant le déjeuner, les juges des nations beaucoup
parler de gracieuse Taïti-Ouna, demander si elle sait le français, si
elle a plus de vingt ans... Les juges des nations, même les ratitas[3],
bien ignorants; pas connaître un seul mot de la langue kanake, pas
savoir que gracieuse Majesté s'appeler Aïmata, être née en 1811 (moi
rien dire de cela), avoir pris pour troisième mari un jeune arii[4],
favori de votre père Pomaré III, qui lui donna son nom par amitié. Ne
pas se douter que po veut dire _nuit_ et maré _tousser_, et que votre
arrière-grand-père Otou, ayant été fort enrhumé et toussant beaucoup une
nuit, un de ses gardes avait dit le lendemain: «Po maré le roi» (le roi,
tousser la nuit), ce qui donna à S. M. la spirituelle idée de prendre ce
nom, et de s'appeler Pomaré Ier.
Les hommes de France savoir seulement que reine gracieuse avoir quantité
d'enfants, et eux beaucoup rire de ce que gracieuse Majesté ne veut pas
porter des bas. Eux dire aussi que belle Ouna trop fumer gros cigares,
trop boire grands verres d'eau-de-vie, et trop souvent jouer aux cartes
seule, la nuit, avec les commandants de la station française qui protége
les îles.
Après déjeuner, juges des nations monter ensemble dans les galeries du
palais de l'Exposition, pour voir l'ouvrage de vos belles mains, auquel
ils venaient de donner le prix sans le connaître, et trouver aussitôt
l'ouvrage charmant, et convenir que les couronnes de Taïti bien légères
sont pourtant bien solides, plus solides que quantité de couronnes
d'Europe.
Les juges des nations, aussi bien les arii[5] que les boué-ratiras[6],
recommencer en descendant à parler de belle reine et de la médaille
d'argent qu'elle pourra bientôt pendre à son cou; et chacun avouer qu'il
voudrait bien être une heure ou deux à la place de la médaille. Très-bon
pour belle Ouna-Aïmata que soit pas possible, car nous juges des nations
tous bien laids.
Pas un tatoué, pas un comparable aux jeunes hommes de Bora-Bora, encore
moins au grand, beau, quoique Français, capitaine, qui commandait le
Protectorat il y a trois ans, et qui, convenez-en, protégeait si bien.
Adieu, Majesté gracieuse, les tititeou-teou[7] de l'Exposition sont
occupés déjà à faire la médaille d'argent, et jolie boîte pour
l'enfermer, avec beaucoup gros longs cigares et deux paires de bas fins
brodés d'or. Tout sera bientôt en route pour les îles.
Moi avoir voulu d'abord écrire à Ouna-Aïmata en kanak, mais ensuite pas
oser, trop peu savant dans la douce langue, et écrire alors simplement
en français comme il est parlé à la cour de Taïti.
Nos ioreana[8] et nos bonnes amitiés aux amis Français du Protectorat;
que rien ne trouble vos houpas-houpas[9], et que le grand Oro[10] vous
délivre de tous les Pritchards. Je dépose deux respectueux comas[11]
sur vos fines mains royales, et suis, belle Aïmata, de Votre Majesté,
le tititeou-teou,
Hector Berlioz,
_l'un des juges des nations._
Paris, le 18 octobre 1855.
_P. S._ J'ai oublié de dire à gracieuse Majesté que les bas brodés
joints à la médaille et aux cigares peuvent se porter sur la tête.
Prudence et sagacité d'un Provincial.--L'orgue mélodium d'Alexandre.
Un amateur, qui avait entendu louer en maint endroit les orgues mélodium
d'Alexandre, voulut en offrir un à l'église du village qu'il habitait.
«On prétend, se dit-il, que ces instruments ont des sons délicieux, dont
le caractère à la fois rêveur et plein de mystère les rend propres
surtout à l'expression des sentiments religieux; ils sont en outre d'un
prix modéré; quiconque possède à peu près le mécanisme du clavier du
piano peut en jouer sans difficulté. Cela ferait parfaitement mon
affaire. Mais comme il ne faut jamais acheter chat en poche, allons à
Paris et jugeons par nous-même de la valeur de ces éloges prodigués aux
instruments d'Alexandre par la presse de toute l'Europe et même aussi
par la presse américaine. Voyons, écoutons, essayons et nous achèterons
après, s'il y a lieu.»
Ce prudent amateur vient à Paris, se fait indiquer le magasin
d'Alexandre, et ne tarde pas à s'y présenter.
Pour comprendre ce qu'il y a de grotesque dans le parti qu'il crut
devoir prendre après avoir examiné les orgues, il faut savoir que les
instruments d'Alexandre, indépendamment du soufflet qui fait vibrer des
anches de cuivre par un courant d'air, sont pourvus d'un système de
marteaux destinés à frapper les anches et à les ébranler par la
percussion au moment où le courant d'air vient se faire sentir.
L'ébranlement causé par le coup de marteau rend plus prompte l'action du
soufflet sur l'anche, et empêche ainsi le petit retard qui existerait
sans cela dans l'émission du son. En outre l'effet des marteaux sur les
anches de cuivre produit un petit bruit sec, imperceptible quand le
soufflet est mis en jeu, mais qu'on entend assez distinctement de près
quand on se borne à faire mouvoir les touches du clavier.
Ceci expliqué, suivons notre amateur dans le grand salon d'Alexandre au
milieu de la population harmonieuse d'instruments qui y est exposée.
--Monsieur, je voudrais acheter un orgue.
--Monsieur, nous allons vous en faire entendre plusieurs, vous choisirez
ensuite.
--Non, non, je ne veux pas qu'on me les fasse entendre. Le prestige de
l'exécution de vos virtuoses peut et doit abuser l'auditeur sur les
défauts des instruments et transformer quelquefois ces défauts en
qualités. Je tiens à les essayer moi-même, sans être influencé par
aucune observation. Permettez-moi de rester seul un instant dans votre
magasin.