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LES GROTESQUES
DE LA MUSIQUE
Paris.--Imprimerie de la Librairie Nouvelle, A. Bourdilliat, 15, rue
Breda.
LES
GROTESQUES
DE LA MUSIQUE
* * * * *
PARIS
LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A. BOURDILLIAT ET Cie, ÉDITEURS
La traduction et la reproduction sont réservées
1859
PROLOGUE
LETTRE DES CHORISTES DE L'OPÉRA
A L'AUTEUR
CHER MAÎTRE,
Vous avez dédié un livre (les _Soirées de l'orchestre_) _à vos bons amis
les artistes de X***, ville civilisée_. Cette ville (d'Allemagne,
nous le savons) n'est pas plus civilisée que beaucoup d'autres
très-probablement, malgré l'intention malicieuse qui vous a fait lui
donner cette épithète. Que ses artistes soient supérieurs à ceux de
Paris, il est permis d'en douter, et quant à leur affection pour vous,
elle ne peut, à coup sûr, être aussi vive ni aussi ancienne que la
nôtre. Les choristes parisiens en général, et ceux de l'Opéra en
particulier, vous sont dévoués corps et âme; ils vous l'ont prouvé
maintes fois de toutes les façons. Ont-ils murmuré de la longueur des
répétitions, de la rigueur de vos exigences musicales, de vos
interpellations violentes, de vos accès de fureur même, pendant les
études du _Requiem_, du _Te Deum_, de _Romeo et Juliette_, de la
_Damnation de Faust_, de l'_Enfance du Christ_, etc.?... Jamais, jamais.
Ils ont toujours, au contraire, rempli leur tâche avec zèle et une
patience inaltérable. Vous n'êtes pourtant pas flatteur pour les hommes,
ni galant pour les dames, pendant ces terribles répétitions.
Quand l'heure de commencer approche, si le personnel du choeur n'est
pas au grand complet, s'il manque quelqu'un, vous vous promenez autour
du piano comme le lion du Jardin des Plantes dans sa cage, vous grondez
sourdement en mordant votre lèvre inférieure, vos yeux lancent de fauves
éclairs; on vous salue, vous détournez la tête; vous frappez de temps en
temps avec violence sur le clavier des accords dissonants qui indiquent
votre colère intérieure, et nous disent clairement que vous seriez
capable de déchirer les retardataires, les absents... s'ils étaient
présents.
Puis vous nous reprochez toujours de ne pas chanter assez _piano_ dans
les nuances douces, de ne pas attaquer avec ensemble les _forte_; vous
voulez que l'on prononce les deux _s_ dans le mot _angoisse_ et l'_r_
dans la seconde syllabe du mot _traître_. Et si un malheureux illettré,
un seul, égaré dans nos rangs, oublie votre observation grammaticale et
s'avise de dire encore _angoise_ ou _traite_, vous vous en prenez à tout
le monde, vous nous accablez en masse de plaisanteries cruelles, nous
appelant portiers, ouvreuses de loges, etc.!! Eh bien, nous supportons
cela néanmoins, et nous vous aimons tout de même, parce que vous nous
aimez, on le voit, et que vous adorez la musique, on le sent.
L'habitude française de donner la prééminence aux étrangers, lors même
qu'il y a flagrante injustice à le faire, put seule vous porter à offrir
vos _Soirées de l'orchestre_ à des musiciens allemands.
C'est fait, n'en parlons plus.
Mais pourquoi n'écririez-vous pas maintenant, à notre intention, un
livre du même genre, moins philosophique peut-être, plus gai, pour
conjurer l'ennui qui nous ronge à l'Opéra?
Vous le savez, pendant les actes ou les fragments d'actes qui ne
contiennent pas de choeurs, nous sommes prisonniers dans les foyers.
Là il fait sombre comme dans l'entre-pont d'un vaisseau, il sent l'huile
à quinquets, on est mal assis; on y entend raconter en mauvais termes de
vieilles histoires moisies, répéter des mots rances; ou bien le silence
et l'inaction nous écrasent à la fois, jusqu'au moment où l'avertisseur
vient nous faire rentrer en scène... Ah! le métier n'est pas beau,
croyez-le. Faire des cinquantaines de répétitions pour se fourrer dans
la tête les parties de chant presque inchantables des compositions
nouvelles! apprendre par coeur des opéras qui durent de sept heures à
minuit! changer jusqu'à six fois de costume par soirée! rester parqués
comme des moutons, quand il n'y a rien à chanter, et n'avoir pas, en
somme, pendant ces interminables représentations, cinq minutes de bon
temps!!... Car nous n'imitons pas vos artistes d'Allemagne, qui se
permettent d'exécuter à demi-orchestre les ouvrages dont ils font peu de
cas. Nous chantons tout dans tout. Certes, si nous prenions ainsi la
liberté de donner de la voix seulement dans les partitions qui nous
plaisent, les cas d'esquinancie seraient rares parmi les choristes de
l'Opéra. De plus, nous chantons debout, nous sommes toujours sur nos
jambes, tandis que les musiciens d'orchestre jouent assis dans leur cave
à musique. C'est à devenir huître!
Allons, soyez bon, faites-nous un volume de contes véritables,
d'histoires fabuleuses, de farces même, comme vous en écrivez souvent
quand vous êtes de mauvaise humeur; nous lirons cela dans nos
entre-ponts à la lueur de nos quinquets; nous vous devrons l'oubli de
quelques tristes heures, et vous aurez droit à toute la reconnaissance
du choeur.
Vos fidèles soprani, contralti, ténors
et basses de l'Opéra.
Paris, le 22 décembre 1858.
RÉPONSE DE L'AUTEUR
AUX CHORISTES DE L'OPÉRA
MESDAMES ET MESSIEURS,
Vous me dites: cher maître! j'ai été sur le point de vous répondre:
chers esclaves! car je sais à quel point vous êtes privés de loisirs et
de liberté. Ne fus-je pas autrefois choriste, moi aussi? et dans quel
théâtre encore! Dieu vous garde d'y entrer jamais.
Je connais donc bien les rudes labeurs que vous accomplissez, le nombre
des tristes heures que vous comptez, et le taux des appointements plus
tristes encore que vous subissez. Hélas! je ne suis ni plus maître, ni
plus libre, ni plus joyeux que vous. Vous travaillez, je travaille, nous
travaillons pour vivre; et vous vivez, je vis, nous vivons pour
travailler. Les saint-simoniens ont prétendu connaître le travail
attrayant; ils en ont bien gardé le secret; je puis l'assurer, ce
travail-là m'est aussi inconnu qu'à vous-mêmes. Je ne compte plus mes
tristes heures; elles tombent les unes sur les autres, froides et
monotones comme ces gouttes de neige fondue qui alourdissent à Paris le
sombre silence des nuits d'hiver.
Quant à mes appointements, n'en parlons pas...
Je reconnais la justesse de votre reproche au sujet de la dédicace des
_Soirées de l'Orchestre_; j'aurais dû, puisqu'il s'agissait d'un livre
sur les choses musicales et sur les musiciens, l'offrir à mes amis les
artistes de Paris. Mais je revenais d'Allemagne quand la fantaisie me
prit d'écrire ce volume; j'étais encore sous l'impression de l'accueil
chaleureux et cordial que m'avait fait l'orchestre de la _ville
civilisée_, et je supposais si peu trouver dans le public la moindre
sympathie pour mes _Soirées_, que les dédier à quelqu'un c'était, à mon
sens, les mettre sous un patronage et non point faire un hommage dont on
pût être flatté. Vos regrets à ce propos semblent indiquer chez vous une
opinion différente de la mienne. A vous en croire, il y aurait donc des
lecteurs pour ma prose!... Je me serais donc trompé!... je serais donc
un imbécile! Cela me remplit de joie.
Vous me plaisantez sur mes observations grammaticales. Je ne me flatte
pourtant guère de savoir le français; non, je sais bien que l'on sait
que je ne le sais pas. Mais un bon nombre de mots fort usités sont, je
ne l'ignore point, des termes barbares, et j'ai horreur de les entendre.
Le mot _angoise_ est de ceux-là; il est souvent employé par les
chanteurs et les cantatrices les plus richement _appointés_ de nos
théâtres lyriques. Une élève couronnée du Conservatoire s'obstinait,
malgré tous les avis, à dire: «Mortelle angoise!» Je parvins à la
corriger en lui affirmant qu'il y avait trois _s_ dans ce mot, espérant
qu'elle en prononcerait au moins deux. Ce qui arriva, et lui fit chanter
enfin: «Mortelle angoisse!»
Vous semblez porter envie aux musiciens instrumentistes jouant assis
dans leur _cave à musique_, au lieu de rester comme les choristes, de
longues heures debout. Soyez donc justes. Ils sont assis, j'en conviens,
dans cette cave où l'on gagne à peine de l'eau à boire, mais ils jouent
toujours, sans relâche, sans trêve ni merci, n'imitant pas plus que vous
le laisser-aller de mes amis de _la ville civilisée_. Les directeurs
leur permettent seulement de compter des pauses, quand par hasard le
compositeur leur en donne à compter. Ils jouent dans les ouvertures,
dans les airs, duos, trios, quatuors, morceaux d'ensemble, ils
accompagnent vos choeurs; un administrateur de l'Opéra voulait même
les faire jouer dans les choeurs _sans accompagnement_, prétendant
qu'il ne les payait pas pour se croiser les bras.
Et vous savez comme on les paye!!...
Ils ne changent pas de costume toutes les demi-heures, c'est encore
vrai; mais l'obligation où ils sont depuis peu de se présenter à
l'orchestre en cravate blanche est ruineuse pour eux. Il y a de nos
pauvres confrères musiciens de l'Opéra qui touchent, dit-on, environ 66
fr. 65 c. par mois. A quatorze représentations par mois, cela ne fait
pas 5 fr. par séance de cinq heures; c'est un peu moins de vingt sous
par heure, moins que l'heure d'un fiacre. Et maintenant ils se trouvent
grevés de frais de toilette. Il leur faut au moins sept cravates
blanches par mois, en supposant qu'ils sachent en retourner adroitement
quelques-unes pour les faire servir plusieurs fois. Et ces frais de
blanchissage finiront avec le temps par produire une somme assez ronde.
Combien coûte en effet le blanchissage et le repassage d'une cravate
blanche empesée (sans compter le prix de la cravate)? Quinze centimes.
Admettons que l'artiste s'abstienne par économie de la faire empeser, et
la fasse repasser pour les représentations solennelles seulement. De
quinze centimes ses frais seront ainsi réduits à deux sous. Eh bien,
voyez, il devra au bout du mois écrire sur son livre de dépenses le
compte suivant:
Cravate pour les Huguenots 3 sous.
Id. pour le Prophète 3 »
Id. pour Robert le Diable 3 »
Id. pour le Cheval de bronze 3 »
Id. pour Guillaume Tell 3 »
Id. pour la Favorite, quand Mme
Borghi-Mamo ne joue pas 2 sous.
Id. pour la Juive 3 »
Id. pour la Sylphide 3 »
Id. pour le Violon du Diable 2 »
Id. pour les deux premiers actes
de Lucie, quand Roger ne
joue pas 2 »
Id. pour François Villon 2 »
Id. pour la Xacarilla 2 »
Id. pour le Rossignol (la cravate
a servi trois fois) 0 »
Id. pour la Rose de Florence (elle
a servi quatre fois) 0 »
Total pour quatorze représentations et
sept cravates 1 f. 55 c.
Pour un an 18 f. 60 c.
Pour dix ans 186 f.
Lesquels 186 fr., prélevés sur le budget d'un malheureux violoniste père
de famille, peuvent le mettre dans l'atroce nécessité de recourir à sa
dernière cravate pour se pendre.
L'existence des musiciens d'orchestre est donc semée d'à peu près autant
de roses que celle des artistes des choeurs; les uns et les autres
peuvent se donner la main.
Quoi qu'il en soit, je serais heureux, je vous le jure, de _bercer un
temps votre ennui_ (pour parler comme l'Oronte de Molière); mais la
gaieté de mes anecdotes est fort problématique, et je n'oserais céder à
vos amicales instances, si les choses les plus tristes n'avaient si
souvent un côté bouffon. Vous connaissez le mot de ce condamné à mort,
disant de sa voix rauque à la femme éplorée venue pour lui faire ses
derniers adieux et le suivre jusqu'au lieu du supplice: «Tu n'as donc
pas amené l'petit?--Ah! mon Dieu! quelle idée! pouvais-je lui montrer
son père sur l'échafaud?--T'as eu tort, ça l'aurait amusé, c't enfant.»
Or, voici un opuscule dont je ne puis trop bien distinguer le caractère;
je le nommerai à tout hasard: _Les Grotesques de la musique_, bien qu'il
y ait par-ci par-là des grotesques étrangers à l'art musical. Selon la
disposition d'esprit des lecteurs, il peut leur sembler ou risible ou
déplorable. Tâchez de trouver quelque plaisir à le lire; quant à moi, je
me suis amusé en l'écrivant, comme eût fait sans doute l'enfant du
condamné en assistant à l'exécution de son père.
Adieu, mesdames et messieurs; je baise les belles mains, je serre
cordialement les autres, et je vous prie de croire toujours à la sincère
et vive affection de votre tout dévoué camarade,
HECTOR BERLIOZ.
Paris, 21 janvier 1859.
A MES BONS AMIS
LES ARTISTES DES CHOEURS DE L'OPÉRA
DE PARIS
VILLE BARBARE
LES GROTESQUES
DE LA MUSIQUE
L'art musical est sans contredit celui de tous les arts qui fait naître
les passions les plus étranges, les ambitions les plus saugrenues, je
dirai même les monomanies les plus caractérisées. Parmi les malades
enfermés dans les maisons de santé, ceux qui se croient Neptune ou
Jupiter sont aisément reconnus pour monomanes; mais il en est beaucoup
d'autres, jouissant d'une entière liberté, dont les parents n'ont jamais
songé à recourir pour eux aux soins de la science phrénologique, et dont
la folie pourtant est évidente. La musique leur a détraqué le cerveau.
Je m'abstiendrai de parler à ce sujet des hommes de lettres, qui
écrivent, soit en vers, soit en prose, sur des questions de théorie
musicale dont ils n'ont pas la connaissance la plus élémentaire, en
employant des mots dont ils ne compren-nent pas le sens; qui se
passionnent de sang-froid pour d'anciens maîtres dont ils n'ont jamais
entendu une note; qui leur attribuent généreusement des idées mélodiques
et expressives que ces maîtres n'ont jamais eues, puisque la mélodie et
l'expression n'existaient pas à l'époque où ils vécurent; qui admirent
en bloc, et avec la même effusion de coeur, deux morceaux signés du
même nom, dont l'un est beau en effet, quand l'autre est absurde; qui
disent et écrivent enfin ces étonnantes bouffonneries que pas un
musicien ne peut entendre citer sans rire. C'est convenu, chacun a le
droit de parler et d'écrire sur la musique; c'est un art banal et _fait
pour tout le monde_; la phrase est consacrée. Pourtant, entre nous, cet
aphorisme pourrait bien être l'expression d'un préjugé. Si l'art musical
est à la fois un art et une science; si, pour le posséder à fond, il
faut des études complexes et assez longues; si, pour ressentir les
émotions qu'il procure, il faut avoir l'esprit cultivé et le sens de
l'ouïe exercé; si, pour juger de la valeur des oeuvres musicales, il
faut posséder en outre une mémoire meublée, afin de pouvoir établir des
comparaisons, connaître enfin beaucoup de choses qu'on ignore
nécessairement quand on ne les a pas apprises; il est bien évident que
les gens qui s'attribuent le droit de divaguer à propos de musique sans
la savoir, et qui se garderaient pourtant d'émettre leur opinion sur
l'architecture, sur la statuaire, ou tout autre art à eux étranger, sont
dans le cas de monomanie. Ils se croient musiciens, comme les autres
mo-nomanes dont je parlais tout à l'heure se croient Neptune ou
Jupiter. Il n'y a pas la moindre différence.
Quand Balzac écrivait son _Gambara_ et tentait l'analyse technique du
_Moïse_ de Rossini, quand Gustave Planche osait imprimer son étrange
critique de la _Symphonie héroïque_ de Beethoven, ils étaient fous tous
les deux. Seulement la folie de Balzac était touchante; il admirait sans
comprendre ni sentir, il se croyait enthousiasmé. L'insanité de Planche
était irritante et sotte, au contraire; sans comprendre, ni sentir, ni
savoir, il dénigrait Beethoven et prétendait lui enseigner comment il
faut faire une symphonie.
Je pourrais nommer une foule d'autres écrivains qui, pour le malheur de
l'art et le tourment des artistes, publient leurs idées sur la musique,
en prenant constamment, comme le singe de la fable, le Pirée pour un
homme. Mais je veux me borner à citer divers exemples de monomanie
inoffensive et par cela même essentiellement plaisante, que l'histoire
moderne me fournit.
Le droit de jouer en fa dans une symphonie en ré.
A l'époque où, après huit ou dix ans d'études, je commençais à entrevoir
la puissance de notre grand art profané, un étudiant de ma connaissance
fut député vers moi par les membres d'une société philharmonique,
d'amateurs, récemment constituée dans le local du Prado, pour me prier
d'être leur chef d'orchestre. Je n'avais encore alors dirigé qu'une
seule exécution musicale, celle de ma première messe dans l'église de
Saint-Eustache. Je me méfiais extrêmement de ces amateurs; leur
orchestre devait être et était en effet exécrable. Toutefois l'idée de
m'exercer à la direction des masses instrumentales, en expérimentant
ainsi _in animâ vili_, me décida, et j'acceptai.
Le jour de la répétition venu, je me rends au Prado; j'y trouve une
soixantaine de concertants qui s'accordaient avec ce bruit agaçant
particulier aux orchestres d'amateurs. Il s'agissait d'exécuter quoi?...
Une symphonie en _ré_ de Gyrowetz. Je ne crois pas que jamais
chaudronnier, marchand de peaux de lapins, épicier romain ou barbier
napolitain ait rêvé des platitudes pareilles. Je me résigne, nous
commençons. J'entends une discordance affreuse produite par les
clarinettes. J'interromps l'orchestre, et m'adressant aux
clarinettistes: «Vous aurez pris sans doute un morceau pour un autre,
messieurs; nous jouons en _ré_ et vous venez de jouer en _fa_!--Non,
monsieur, c'est bien la symphonie désignée!--Recommençons.» Nouvelle
discordance, nouveau temps d'arrêt. «Mais c'est impossible, envoyez-moi
votre partie.» On me fait passer la partie des clarinettes: «Parbleu! la
cacophonie s'explique. Votre partie est écrite en _fa_, à la vérité,
mais pour des clarinettes en _la_, et votre _fa_, en ce cas, devient
l'unisson de notre _ré_. Vous vous êtes trompés d'instrument.--Monsieur,
nous n'avons que des clarinettes en _ut_.--Eh bien, transposez à la
tierce inférieure.--Nous ne savons pas transposer.--Alors, ma foi,
taisez-vous.--Ah! par exemple! nous sommes membres de la société, et
nous avons le droit de jouer comme tous les autres.»
A ces mots incroyables, laissant tomber mon bâton, je me sauvai comme si
le diable m'emportait, et jamais depuis lors je n'entendis parler de ces
_philharmoniques_.
Un virtuose couronné.
Un roi d'Espagne, croyant aimer fort la musique, se plaisait à faire sa
partie dans les quatuors de Boccherini; mais il ne pouvait jamais suivre
le mouvement d'un morceau. Un jour où, plus que de coutume, il était
resté en arrière des autres concertants, ceux-ci, effrayés du désordre
produit par le royal archet, en retard de trois ou quatre mesures,
firent mine de s'arrêter:--«Allez toujours, cria l'enthousiaste
monarque, je vous rattrapera bien.»
* * * * *
Un nouvel instrument de musique.
Un musicien que tout Paris connaissait, il y a quinze ou vingt ans,
vient me trouver un matin, portant sous son bras un objet soigneusement
enveloppé dans du papier:--«Je l'ai trouvé! je l'ai trouvé s'écrie-t-il
comme Archimède, en entrant chez moi. J'étais depuis longtemps à la
piste de cette découverte, qui ne peut manquer de produire dans l'art
une immense révolution. Vois cet instrument, une simple boîte de
fer-blanc percée de trous et fixée au bout d'une corde; je vais la faire
tourner vivement comme une fronde, et tu entendras quelque chose de
merveilleux. Tiens, écoute: Hou! hou! hou! Une telle imitation du vent
_enfonce cruellement_ les fameuses gammes chromatiques de la _Pastorale_
de Beethoven. C'est la nature prise sur le fait! C'est beau, et c'est
nouveau! Il serait de mauvais goût de faire ici de la modestie.
Beethoven était dans le faux, il faut le reconnaître, et je suis dans le
vrai. Oh! mon cher, quelle découverte! et quel article tu vas m'écrire
là-dessus dans le _Journal des Débats_! Cela te fera un honneur
extraordinaire; on te traduira dans toutes les langues. Que je suis
content, va, mon vieux! Et crois-le bien, c'est autant pour toi que pour
moi. Cependant, je l'avouerai, je désire employer le premier mon
instrument; je le réserve pour une ouverture que j'ai commencée et dont
le titre sera: l'_Ile d'Eole_; tu m'en diras des nouvelles. Après cela,
libre à toi d'user de ma découverte pour tes symphonies. Je ne suis pas
de ces gens qui sacrifieraient le présent et l'avenir de la musique à
leur intérêt personnel, non; _tout pour l'art_, c'est ma devise.»
* * * * *
Le régiment de colonels.
Un monsieur, riche propriétaire, daigne me présenter son fils, âgé de
vingt-deux ans, et ne sachant, de son aveu, pas encore lire la musique.
--Je viens vous prier, monsieur, me dit-il, de vouloir bien donner des
leçons de _haute composition_ à ce jeune homme, qui vous fera honneur
prochainement, je l'espère. Il avait eu d'abord l'idée de se faire
colonel, mais malgré l'éclat de la gloire militaire, celle des arts le
séduit décidément; il aime mieux se faire grand compositeur.
--Oh! monsieur, quelle faute! Si vous saviez tous les déboires de cette
carrière! Les grands compositeurs se dévorent entre eux; il y en a
tant!... Je ne puis d'ailleurs me charger de le conduire au but de sa
noble ambition. A mon avis, il fera bien de suivre sa première idée et
de s'engager dans le régiment dont vous me parliez.
--Quel régiment?
--Parbleu! le régiment des colonels.
--Monsieur, votre plaisanterie est fort déplacée; je ne vous
importunerai pas plus longtemps. Heureusement vous n'êtes pas le seul
maître et mon fils pourra se faire grand compositeur sans vous. Nous
avons l'honneur de vous saluer.
* * * * *
Une cantate.
Peu de temps avant l'entrée à Paris des cendres de l'empereur Napoléon
Ier, des marches funèbres furent demandées à MM. Auber, Adam et
Halévy, pour le cortége qui devait conduire le mort immortel à l'église
des Invalides.
J'avais, en 1840, été chargé de composer une symphonie pour la
translation des restes des victimes de la révolution de Juillet et
l'inauguration de la colonne de la Bastille; en conséquence, plusieurs
journaux, persuadés que ce genre de musique était ma spécialité,
m'annoncèrent comme le compositeur honoré une seconde fois de la
confiance du ministre dans cette occasion solennelle.
Un amateur belge, induit en erreur avec beaucoup d'autres, m'adressa
alors un paquet contenant une lettre, des vers et de la musique.
La lettre était ainsi conçue:
«Monsieur,
»J'apprends par la voie des journaux que vous êtes chargé de composer
une symphonie pour la cérémonie de la translation des cendres impériales
au Panthéon. Je vous envoie une cantate qui, fondue dans votre ouvrage,
et chantée par sept ou huit cents voix, doit produire un certain effet.
»Vous remarquerez une lacune dans la poésie après le vers:
Nous vous rendons votre Empereur.
»Je n'ai pu terminer complétement que la musi-que, car je ne suis guère
poëte. Mais vous vous procurerez aisément ce qui manque; Hugo ou
Lamartine vous feront ça. Je suis marié, j'ai trois _populos_ (trois
enfants); si cela rapporte quelques écus, vous me feriez plaisir de me
les envoyer; je vous abandonne la gloire.»
* * * * *
Voici la cantate.
[Illustration: notation musicale
Fran-çais, ren-dons au Pan-thé-on
les cen-dres de Na-po-lé-on.
Ve-nez hé-ros, mâ-nes vainqueurs,
nous vous ren-dons votre em-pe-reur.
Fran-çais, ren-
Il m'abandonnait la gloire!!!
Un Programme de musique grotesque.
A l'époque où l'Odéon était un théâtre lyrique, on y représentait
souvent des pièces de l'ancien répertoire de Feydeau. Je fus, par
hasard, témoin d'une répétition générale pour la reprise de la _Rosière
de Salency_ de Grétry. Je n'oublierai jamais le spectacle offert par
l'orchestre à cette occasion: son hilarité en exécutant l'ouverture, les
cris des uns, les contorsions des autres, les applaudissements ironiques
des violons, le premier hautbois avalant son anche, les contre-basses
trépignant devant leur pupitre et demandant d'une voix étranglée la
permission de sortir, assurant _qu'il était encore temps_. Et le chef
d'orchestre, M. Bloc, ayant la force de tenir son sérieux...; et moi,
m'élevant jusqu'au sublime en blâmant cette explosion irrévérencieuse,
et trouvant indécente l'idée des joueurs de contre-basse. Mais ces
pauvres artistes ne tardèrent pas à être bien vengés de ma sotte
pruderie. Une demi-heure après l'exécution de l'étonnante ouverture, le
calme s'étant rétabli, on en était revenu au sérieux et à l'attention,
l'orchestre accompagnait tranquillement un morceau de chant de la
troisième scène, quand je tombai subitement à la renverse au milieu du
parterre, en poussant un cri de rire rétrospectif... La nature reprenait
ses droits, je faisais long feu.
Deux ou trois ans plus tard, réfléchissant à certains morceaux de ce
genre qu'on trouve, il faut bien le reconnaître, chez plusieurs grands
maîtres, l'idée me vint d'en faire figurer une collection dans un
concert préparé _ad hoc_, mais sans prévenir le public de la nature du
festin musical auquel il était convié; me bornant à annoncer un
programme décoré exclusivement de noms illustres.
L'ouverture de la _Rosière de Salency_, cela se conçoit, y figurait en
première ligne,--puis un air anglais célèbre: «_Arm ye brave!_»--une
sonate _diabolique_ pour le violon,--le quatuor d'un opéra français où
l'on trouve ce passage:
J'aime assez les Hollandaises,
Les Persanes, les Anglaises,
Mais je préfère des Françaises
L'esprit, la grâce et la gaieté.
--une marche instrumentale qui fut exécutée, à l'indescriptible joie du
public, dans un concert très-grave donné à Paris, il y a six ou sept
ans;--le final du premier acte d'un grand opéra qui n'est plus au
répertoire, mais dont la phrase: «_Viens, suis-moi dans les déserts_,»
produisit aussi sur une partie de l'orchestre l'hilarité la plus
scandaleuse, lors de la dernière reprise du _chef-d'oeuvre_;--la fugue
sur _Kyrie Eleison_, d'une messe de _Requiem_;--un hymne qui passe pour
appartenir au style pindarique, dont les paroles sont:
_I cieli immensi narrano_
_Del grande iddio lu gloria!_
(_Les cieux immenses racontent la gloire du grand Dieu!_) mais dont la
musique, pleine de jovialité et de rondeur, sans se soucier des
merveilles de la création, dit tout bonnement ceci:
Ah! quel plaisir de boire frais,
De se farcir la panse!
Ah! quel plaisir de boire frais,
Assis sous un ombrage épais,
Et de faire bombance!
--des variations pour le basson sur l'air: _Au clair de la lune_,
célèbres pendant vingt ans, et qui firent la fortune de l'auteur.
Enfin, une très-fameuse symphonie (en _ré_), dont Gyrowetz n'est pas
coupable.
Ce mirobolant programme une fois arrêté, l'orchestre conspirateur se
réunit pour une répétition préliminaire. Quelle matinée!... Inutile de
dire qu'on ne vit pas la fin de l'expérience. L'ouverture de la
_Rosière_ produisit son effet extraordinaire; le final: «_Viens!
suis-moi_,» alla jusqu'au bout, au milieu des transports joyeux des
exécutants, mais l'hymne:
Ah! quel plaisir de boire frais!
ne put être achevé: on se tordait, on tombait à terre, on renversait les
pupitres, le timbalier avait crevé la peau d'une de ses timbales; il
fallut renoncer à aller plus avant. Enfin, ce qui restait de gens à peu
près sérieux dans l'orchestre fut réuni en conseil, et la majorité
déclara ce concert impossible, assurant qu'il en résulterait un
scandale affreux, et que malgré la célébrité, la haute et juste
illustration de tous les compositeurs dont les oeuvres figuraient dans
le programme, le public serait capable d'en venir à des voies de fait et
de nous jeter des gros sous.
O naïfs musiciens! vous connaissez bien mal l'urbanité du public! Lui,
se fâcher! allons donc! Sur les huit cents personnes réunies dans la
salle que nous avions choisie pour cette épreuve, cinquante peut-être
eussent ri du meilleur de leur coeur, les autres fussent restées fort
sérieuses et de grands applaudissements, je le crains, eussent suivi
l'exécution de l'hymne et du final. Quant au _Kyrie_, on eût dit: «C'est
de la musique savante!» et l'on eût fort goûté la symphonie.
Pour l'ouverture, la marche et l'air anglais, quelques-uns se fussent
permis d'exprimer un doute et de dire à leurs voisins: «Est-ce une
plaisanterie?»
Mais voilà tout.
Les anecdotes à l'appui de cette opinion ne me feraient pas défaut. En
voici une entre vingt.
Est-ce une ironie?
Je venais de diriger au théâtre de Dresde la seconde exécution de ma
légende: la _Damnation de Faust_. Au second acte, à la scène de la cave
d'Auerbach, les étudiants ivres, après avoir chanté la chanson du rat
_mort empoisonné dans une cuisine_, s'écrient en choeur: Amen!
Pour l'amen une fugue!
dit Brander,
Une fugue, un choral!
Improvisons un morceau magistral!
Et les voilà reprenant, dans un mouvement plus large, le _thème de la
chanson du rat_, et faisant une vraie fugue scolastico-classique, où le
choeur, tantôt vocalise sur _a a a a_, tantôt répète rapidement le mot
tout entier, _amen, amen, amen_, avec accompagnement de tuba,
d'ophicléide, de bassons et de contrebasses. Cette fugue est écrite
selon les règles les plus sévères du contre-point, et, malgré la
brutalité insensée de son style et le contraste impie et blasphématoire
établi à dessein entre l'expression de la musique et le sens du mot
_amen_, l'usage de ces horribles caricatures étant admis dans toutes les
écoles, le public n'en est point choqué, et l'ensemble harmonieux qui
résulte du tissu de notes, dans cette scène, est toujours et partout
applaudi. Cela rappelle le succès du sonnet d'Oronte à la première
représentation du _Misanthrope_.
Après la pédale obligée et la cadence finale de la fugue, Méphistophélès
s'avance et dit:
Vrai Dieu! messieurs, votre fugue est fort belle,
Et telle
Qu'à l'entendre on se croit aux saints lieux.
Souffrez qu'on vous le dise,
Le style en est savant, vraiment religieux,
On ne saurait exprimer mieux
Les sentiments pieux
Qu'en terminant ses prières, l'Eglise
En un seul mot résume, etc.
Un amateur vint me trouver dans un entr'acte. Ce récitatif, sans doute,
lui avait donné à réfléchir, car, m'abordant avec un timide sourire:
--Votre fugue sur _amen_ est une ironie, n'est-ce pas, c'est une
ironie?...
--Hélas! monsieur, j'en ai peur!
Il n'en était pas sûr!!!
* * * * *
L'Évangéliste du tambour.
Je me suis souvent demandé: Est-ce parce que certaines gens sont fous
qu'ils s'occupent de musique, ou bien est-ce la musique qui les a fait
devenir fous?... L'observation la plus impartiale m'a amené à cette
conclusion: la musique est une passion violente, comme l'amour; elle
peut donc sans doute faire quelquefois en apparence perdre la raison aux
individus qui en sont possédés. Mais ce dérangement du cerveau est
seulement accidentel, la raison de ceux-là ne tarde pas à reprendre son
empire; encore reste-t-il à prouver que ce prétendu dérangement n'est
pas une exaltation sublime, un développement exceptionnel de
l'intelligence et de la sensibilité...
Pour les autres, pour les vrais grotesques, évidemment la musique n'a
point contribué au désordre de leurs facultés mentales, et si l'idée
leur est venue de se vouer à la pratique de cet art, c'est qu'ils
n'avaient pas le sens commun. La musique est innocente de leur
monomanie.
Pourtant Dieu sait le mal qu'ils lui feraient si cela dépendait d'eux,
et si les gens acharnés à démontrer à tout venant, en tout pays et en
tout style, qu'ils sont Jupiter, n'étaient pas reconnus de prime abord
par le bon sens public pour des monomanes!
D'ailleurs, il y a des individus qu'on honore beaucoup en les plaçant
dans la classe des esprits dérangés; ils n'eurent jamais d'esprit; ce
sont des crânes vides, ou du moins vides d'un côté; le lobe droit ou le
lobe gauche du cerveau leur manque, quand les deux lobes ne leur
manquent pas à la fois. Le lecteur fera sans peine le classement des
exemples que nous allons citer et saura distinguer les fous des hommes
simplement... simples.
* * * * *
Il s'est trouvé un brave musicien, jouant fort bien du tambour. Persuadé
de la supériorité de la _caisse claire_ sur tous les autres organes de
la musique, il écrivit, il y a dix ou douze ans, _une méthode_ pour cet
instrument et dédia son ouvrage à Rossini. Invité à me prononcer sur le
mérite et l'importance de cette méthode, j'adressai à l'auteur une
lettre dans laquelle je trouvai le moyen de le complimenter beaucoup sur
son talent d'exécutant.
«Vous êtes le roi des tambours, disais-je, et vous ne tarderez pas à
être le tambour des rois. Jamais, dans aucun régiment français, italien,
anglais, allemand ou suédois, on ne posséda une _qualité de son_
comparable à la vôtre. Le mécanisme proprement dit, le _maniement des
baguettes_, vous fait prendre pour un sorcier par les gens qui ne vous
connaissent pas. Votre _fla_ est si moelleux, si séduisant, si doux!
c'est du miel! Votre _ra_ est tranchant comme un sabre. Et quant à votre
_roulement_, c'est la voix de l'Éternel, c'est le tonnerre, c'est la
foudre qui tombe sur un peuplier de quatre-vingts pieds de haut et le
fend jusques en bas.»
Cette lettre enivra de joie notre virtuose; il en eût perdu l'esprit, si
la chose eût été possible. Il courait les orchestres de Paris et de la
banlieue, montrant sa lettre de gloire à tous ses camarades.
Mais un jour il arrive chez moi dans un état de fureur indescriptible:
«Monsieur! on a eu l'insolence, hier, à l'état-major de la garde
nationale, de m'insinuer que votre lettre était une plaisanterie, et que
vous vous étiez (si j'ose m'exprimer ainsi), f... moqué de moi. Je ne
suis pas méchant, non, on le sait. Mais le premier qui osera me dire
cela positivement en face, le diable me brûle si je ne lui passe pas mon
sabre au travers du corps!...»
Pauvre homme! il fut l'évangéliste du tambour; il se nommait
_Saint-Jean_.
L'Apôtre du flageolet.
Un autre, l'apôtre du flageolet, était rempli de zèle; on ne pouvait
l'empêcher de jouer dans l'orchestre dont il faisait le plus bel
ornement, alors même que le flageolet n'y avait rien à faire.
Il doublait alors soit la flûte, soit le hautbois, soit la clarinette;
il eût doublé la partie de contre-basse, plutôt que de rester inactif.
Un de ses confrères s'avisant de trouver étrange qu'il se permit de
jouer dans une symphonie de Beethoven: «Vous _mécanisez_ mon instrument,
et vous avez l'air de le mépriser! Imbéciles! Si Beethoven m'avait eu,
ses oeuvres seraient pleines de solos de flageolet, et il eût fait
fortune.
«Mais il ne m'a pas connu; _il est mort à l'hôpital_.»
Le Prophète du trombone.
Un troisième s'est passionné pour le trombone. Le trombone, selon lui,
détrônera tôt ou tard et remplacera tous les autres instruments. Il en
est le prophète Isaïe. Saint-Jean eût joué dans le désert; celui-ci,
pour prouver l'immense supériorité du trombone, se vante d'en avoir joué
en diligence, en chemin de fer, en bateau à vapeur, et même _en nageant
sur un lac de vingt mètres de profondeur_. Sa méthode contient, avec les
exercices propres à enseigner l'usage du trombone en nageant sur les
lacs, plusieurs chansons joyeuses pour noces et festins. Au bas de l'un
de ces chefs-d'oeuvre est un avis ainsi conçu: «Quand on chante ce
morceau dans une noce, à la mesure marquée X, il faut laisser tomber une
pile d'assiettes; cela produit un excellent effet.»
* * * * *
Chefs d'orchestre.
Un célèbre chef d'orchestre, faisant répéter une ouverture nouvelle,
répondit à l'auteur qui lui demandait une nuance de piano dans un
passage important: «Piano, monsieur? _chimère de cabinet!_»
* * * * *
J'en ai vu un autre, pensant diriger quatre-vingts exécutants, qui _tous
lui tournaient le dos_.
* * * * *
Un troisième, conduisant la tête baissée et le nez sur les notes de sa
partition, ne s'apercevait pas plus de ce que faisaient les musiciens
que s'il eût de Londres dirigé l'orchestre de l'Opéra de Paris.
Une répétition de la symphonie en _la_ de Beethoven ayant lieu sous sa
_direction_, tout l'orchestre se perdit; l'ensemble une fois détruit,
une terrible cacophonie ne tarda pas à s'ensuivre, et bientôt les
musiciens cessèrent de jouer. Il n'en continua pas moins d'agiter
au-dessus de sa tête le bâton au moyen duquel il croyait marquer les
temps, jusqu'au moment où les cris répétés: «Eh! cher maître,
arrêtez-vous, arrêtez-vous donc! nous n'y sommes plus!» suspendirent
enfin le mouvement de son bras infatigable. Il relève la tête alors, et
d'un air étonné: «Que voulez-vous? qu'est-ce qu'il y a?
--Il y a que nous ne savons où nous en sommes, et que tout est en
désarroi depuis longtemps.
--Ah! ah!...»
Il ne s'en était pas aperçu.
Ce digne homme fut, comme le précédent, honoré de la confiance
particulière d'un roi, qui le combla d'honneurs, et il passe encore dans
son pays, auprès des amateurs, pour une des illustrations de l'art.
Quand on dit cela devant des musiciens, quelques-uns, les flatteurs,
gardent leur sérieux.
Appréciateurs de Beethoven.
Un fameux critique, théoricien, parolier, décompositeur, correcteur des
maîtres, avait fait un opéra avec la pièce de deux auteurs dramatiques
et la musique de quatre compositeurs. Il me trouve un jour à la
bibliothèque du Conservatoire lisant l'orage de la symphonie pastorale
de Beethoven.
--Ah! ah! dit-il en reconnaissant le morceau, j'avais introduit cela
dans mon opéra _la Forêt de Sénart_, et j'y avais fourré des trombones
qui produisaient un diable d'effet!
--Pourquoi _y en avoir fourré_, lui dis-je, puisqu'il y en a déjà?
--Non, il n'y en pas!
--Bah! et ceci (lui montrant les deux lignes de trombones) qu'est-ce
donc?
--Ah! parbleu! _je ne les avais point vus_.
* * * * *
Un grand théoricien, érudit, etc., a imprimé quelque part que Beethoven
_savait peu la musique_.
* * * * *
Un directeur des beaux-arts (qui déplorent sa perte) a reconnu devant
moi que ce même Beethoven _n'était pas sans talent_.
La version Sontag.
Une admirable cantatrice, la tant regrettée Sontag, avait, à la fin du
trio des masques de _Don Juan_, inventé une phrase qu'elle substituait à
la phrase originale. Son exemple fut bientôt suivi; il était trop beau
pour ne pas l'être, et toutes les cantatrices de l'Europe adoptèrent
pour le rôle de dona Anna _l'invention_ de Mme Sontag.
Un jour, à une répétition générale à Londres, un chef d'orchestre de ma
connaissance, entendant à la fin du trio cette audacieuse substitution,
arrêta l'orchestre et s'adressant à la prima donna:
--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? avez-vous oublié votre rôle, madame?
--Non, monsieur, je _chante la version Sontag_.
--Ah! très-bien; mais oserais-je prendre la liberté de vous demander
pourquoi vous préférez la version Sontag à la version Mozart, qui est
pourtant la seule dont nous ayons à nous occuper ici?
--C'est qu'elle fait mieux.
! ! ! ! ! ! ! ! ! ! . . . . . .
On ne peut pas danser en MI.
Un danseur qui, en Italie, s'était élevé jusqu'aux nues, vient débuter à
Paris; il demande l'introduction, dans le ballet où il va paraître, d'un
pas qui lui valut des avalanches de fleurs à Milan et à Naples. On
obéit. Arrive la répétition générale; mais cet air de danse, pour une
raison ou pour une autre, avait été copié un ton plus haut que dans la
partition originale.
On commence; le danseur part pour le ciel, voltige un instant, puis,
redescendant sur la terre: «En quel ton jouez-vous, messieurs? dit-il,
en suspendant son vol. Il me semble que _mon morceau_ me fatigue plus
que de coutume.
--Nous jouons en _mi_.
--Je ne m'étonne plus maintenant. Veuillez transposer cet allegro et le
baisser d'un ton, _je ne puis le danser qu'en_ ré.»
Un baiser de Rossini.
Un amateur de violoncelle eut l'honneur de jouer devant Rossini.
«Le grand maître, racontait notre homme, dix ans après, a été si
enchanté de mon jeu, que, m'interrompant au milieu d'un cantabile, il
est venu me donner un baiser sur le front. Depuis lors, pour conserver
l'illustre empreinte, _je ne me suis plus lavé la figure_.»
Un Concerto de clarinette.
Doelher venait d'annoncer un concert dans une grande ville d'Allemagne,
quand un inconnu se présenta chez lui:
«Monsieur, dit-il à Doelher, je me nomme W***, _je suis une grande
clarinette_, et je viens à H... dans l'intention d'y faire apprécier mon
talent. Mais on me connaît peu ici, et vous me rendriez un éminent
service en me permettant de jouer un solo dans la soirée que vous
organisez. L'effet que j'espère y produire attirera sur moi l'attention
et la faveur du public, et je vous devrai ainsi de pouvoir donner avec
succès mon premier concert.
--Que voudriez-vous exécuter à ma soirée? répond l'obligeant Doelher.
--Un grand concerto de clarinette.
--Eh bien, monsieur, j'accepte votre offre; je vais vous placer dans mon
programme; venez ce soir à la répétition; je suis enchanté de vous être
agréable.»
Le soir venu, l'orchestre rassemblé, notre homme se présente, et l'on
commence à répéter son concerto. Selon l'usage fashionable de quelques
virtuoses, il s'abstient de jouer sa partie, se bornant à faire répéter
l'orchestre et à indiquer les mouvements. Le _tutti_ principal, assez
semblable à la marche des paysans du _Freyschütz_, parut fort grotesque
aux assistants et inquiéta Doelher. «Mais, disait celui-ci en sortant,
la partie principale rachètera tout; ce monsieur est probablement un
habile virtuose; on ne peut exiger qu'_une grande clarinette_ soit en
même temps un grand compositeur.»
Le lendemain, au concert, un peu intimidé par le triomphe éclatant de
Doelher, le clarinettiste entre en scène à son tour.
L'orchestre exécute le _tutti_, qui se terminait par un repos sur
l'accord de la dominante, après lequel commençait le premier solo.
«Tram, pam, pam, tire lire la ré la,» comme dans la marche du
_Freyschütz_. Arrivé à l'accord de la dominante, l'orchestre s'arrête,
le virtuose se campe sur la hanche gauche, avance la jambe droite,
embouche son instrument, et tendant horizontalement ses deux coudes,
fait mine de commencer. Ses joues se gonflent, il souffle, il pousse, il
rougit; vains efforts, rien ne sort du rebelle instrument. Il le
présente alors devant son oeil droit par le côté du pavillon; il
regarde dans l'intérieur comme il eût fait d'un télescope; n'y
découvrant rien, il essaye de nouveau, il souffle avec rage; pas un son.
Désespéré, il ordonne aux musiciens de recommencer le _tutti_: «Tram,
pam, pam, tire lire la ré la,» et, pendant que l'orchestre s'escrime, le
virtuose, plaçant sa clarinette, je ne dirai pas entre ses jambes, mais
beaucoup plus haut, le pavillon en arrière, le bec en avant, se met à
dévisser précipitamment l'anche et à passer l'écouvillon dans le tube...
Tout cela demandait un certain temps, et déjà l'impitoyable orchestre,
ayant fini son _tutti_ était de nouveau parvenu à son repos sur l'accord
de la dominante.
«Encore! encore! recommencez! recommencez!» crie aux musiciens
l'_artiste en pâtiments_. Et les musiciens d'obéir: «Tram, pam, pam,
tire lire la ré la.» Et pour la troisième fois, après quelques instants,
les voilà de retour à la mesure inexorable qui annonce l'entrée du solo.
Mais la clarinette n'est pas prête: «_Da capo!_ encore! encore!» Et
l'orchestre de repartir gaiement: «Tram, pam, pam, tire lire la ré la.»
Pendant cette dernière reprise, le virtuose ayant réarticulé les
diverses pièces du malencontreux instrument, l'avait remis entre... ses
jambes, avait tiré de sa poche un canif et s'en servait pour gratter
précipitamment l'anche de la clarinette placée comme vous savez.
Les rires, les chuchottements bruissaient dans la salle: les dames
détournaient le visage, se cachaient dans le fond des loges; les hommes
se levaient debout, au contraire, pour mieux voir; on entendait des
exclamations, de petits cris étouffés, et le scandaleux virtuose
continuait à gratter son anche.
Enfin, il la croit en état; l'orchestre est revenu pour la quatrième
fois au temps d'arrêt du _tutti_, le soliste réembouche sa clarinette,
écarte et élève de nouveau ses coudes, souffle, sue, rougit, se crispe,
et rien ne sort! Quand un effort suprême fait jaillir, comme un éclair
sonore, le couac le plus déchirant, le plus courroucé qu'on ait jamais
entendu. On eût dit de cent pièces de satin déchirées à la fois; le cri
d'un vol de vampires, d'une goule qui accouche, ne peuvent approcher de
la violence de ce couac affreux!
La salle retentit d'une exclamation d'horreur joyeuse, les
applaudissements éclatent, et le virtuose éperdu, s'avançant sur le bord
de l'estrade, balbutie: «Mesdames et messieurs, je ne sais... un ac...
cident... dans ma cla... rinette... mais je vais la faire rac...
commoder... et je vous prie de vouloir bien... venir, à ma soirée
musi... cale, lundi prochain, ent... en... entendre _la fin de mon
concerto._»
* * * * *
Les instruments de musique à l'Exposition universelle.
Je ne m'aviserai certes pas d'écrire ici un préambule sur l'industrie et
les expositions universelles. Argumenter sur certaines questions expose
parfois le raisonneur à des dangers assez graves; c'est quelquefois
aussi de sa part une véritable condescendance de les discuter. Je me
sais si loin de posséder le calme olympien nécessaire en pareil cas,
qu'au lieu de combattre les systèmes qui me choquent, je vais souvent,
en désespoir furieux de cause, jusqu'à avoir l'air de les accepter,
jusqu'à les approuver de la tête, sinon de la parole et de la plume...
Et ceci me rappelle une question que j'adressai un jour à un amateur de
chimie... (Peut-être mon amateur, semblable aux amateurs de musique, de
philosophie, à bien des amateurs enfin, croyait-il à l'absurde. Cette
croyance est fort répandue. Peut-être aussi, après tout, l'absurde
est-il le vrai; car si l'absurde n'était pas le vrai, Dieu serait cruel
d'avoir mis dans le coeur de l'homme un si grand amour de l'absurde!
Mais enfin voici ce que je demandai à mon chimiste et sa réponse:)
«Si l'on pouvait placer, lui dis-je, un certain nombre de kilogrammes,
cent ou mille kilogrammes de poudre à canon, au point central de l'une
des plus énormes montagnes du globe, de l'Hymalaya ou du Chimborazo,
par exemple, et si, par l'un des procédés dont on dispose aujourd'hui,
on y mettait le feu, qu'arriverait-il? Croyez-vous que l'explosion pût
avoir lieu, et que sa force fût capable de briser, de faire sauter une
masse aussi extraordinairement résistante par sa densité, par sa
cohésion et par son poids?»... L'amateur de chimie, embarrassé,
réfléchit un instant, chose que font rarement les amateurs de musique ou
de philosophie, et me répondit en hésitant: «Il est probable que la
puissance de la poudre serait insuffisante, que son inflammation ayant
lieu néanmoins et produisant instantanément des gaz dont l'expansion
serait domptée par la résistance de la montagne, ces gaz se
condenseraient en un liquide, toujours disposé à reprendre une forme
gazeuse et à faire une épouvantable explosion le jour où la force
supérieure cesserait de le comprimer.» Je ne sais jusqu'à quel point
l'opinion de mon chimiste dilettante est fondée, mais peut-être cité-je
à propos la proposition qui lui fut soumise.
Il y a des gens, en effet, j'en connais, qui, obligés de lutter avec une
montagne d'absurdités, éprouvant au centre de leur coeur une colère
incalculable, insuffisante cependant pour faire sauter la montagne,
prennent feu tout d'abord, et presque aussitôt se soumettant sans bruit,
en souriant même, à la loi de la déraison, voient les foudres de leur
volcan se liquéfier jusqu'à nouvel ordre.
Les liquides, ainsi produits, sont ordinairement noirs et d'une extrême
amertume; il y en a pourtant d'insipides, d'incolores, il y en a même,
telle est leur diversité, qui semblent doux à l'oeil et au goût.
Ceux-là sont les plus dangereux. Quoi qu'il en soit, bien des fourneaux
(ces mines monstres s'appellent ainsi depuis le siège de Sébastopol) ont
été allumés, bien des kilogrammes de poudre ont été _liquéfiés_ pendant
la laborieuse session des divers jurys appelés à donner ou plutôt à
prêter leur avis sur les produits de l'industrie.
* * * * *