NOELS NOUVEAUX.

_O messager fidèle

Qui reviens de la cour,

Apprends-nous des nouvelles;

Qu'y fait-on chaque jour?

Chacun à l'ordinaire

Y passe mal son temps;

Les gens du ministère

Y sont les seuls contens.

Que fait le grand Alcandre

Au milieu de la paix?

N'a-t-il plus le coeur tendre?

N'aimera-t-il jamais?

L'on ne sait plus qu'en dire,

Ou l'on n'ose en parler;

Si ce grand coeur soupire,

Il sait dissimuler.

Est-il vrai qu'il s'ennuie

Partout, hors en un lieu[375];

Qu'il y passe la vie

Sans chercher le milieu?

Si nous en voulons croire

Au moins ce qu'on en dit,

Il y fait son histoire;

Mais sa plume est son v...

Sa superbe maîtresse[376]

En est-elle d'accord?

Voit-elle avec tristesse

La rigueur de son sort?

L'on dit qu'elle en murmure

Et que, sans ses enfans,

Elle feroit figure

Avec les mécontens.

Que fait dans son bel âge,

Monseigneur le Dauphin?

Est-il toujours si sage?

Va-t-il son même train?

Il n'aime que la chasse,

Cela lui coûte peu;

Quand ce plaisir le lasse

Il revient à son feu.

Madame la Dauphine

A-t-elle du pouvoir,

Comme l'on s'imagine

Qu'elle en devroit avoir?

Son pouvoir se publie;

Mais l'on s'aperçoit bien

Que sans la comédie

Elle ne pourroit rien.

La divine princesse,

La charmante Conti,

A-t-elle la tendresse

Toujours de son parti?

Elle en a de son père

Et peu de son époux;

Mais pour monsieur son frère,

Il en a pour eux tous.

La princesse de Nante[377]

Fait-elle du fracas?

Est-elle bien contente

De ses tendres appas?

Elle a sujet de l'être,

Si le duc de Bourbon[378],

Qui commence à paroître,

Lui fait changer de nom.

Du colonel des Suisses[379]

Ne nous direz-vous rien?

Fait-il ses exercices,

Y réussit-il bien?

Il a beaucoup d'adresse,

Grand esprit et grand coeur,

Fierté, beauté, jeunesse,

Et de la belle humeur.

Que fait-on chez les dames[380]

Dans ce charmant séjour?

Le commerce des flammes

Y règne-t-il toujours?

Les amans sans ressource

Font voir, pour leur malheur,

Peu d'argent dans leur bourse,

Peu d'amour dans leur coeur.

Des dames renommées[381]

Ne dit-on que cela?

Sont-elles réformées?

Ont-elles dit holà?

Chez les aventurières

L'amour règne toujours:

Ainsi que les rivières

Celles-là vont leur cours.

En est-il d'assez fières

Pour se faire prier?

D'autres assez sévères

Pour ne rien octroyer?

Dans toutes les ruelles

De différens états,

L'on a vu les plus belles

Faire le premier pas.

Comment font les coquettes

Qui n'ont point d'agrément.

Et qui comme allumettes

Brûlent pour un amant?

Dans le siècle où nous sommes,

Chacun est indigent:

Elles trouvent des hommes

Quand elles ont de l'argent._

De Termes ayant fait ce que vous venez de lire, il y en eut qui le

trouvèrent bien, d'autres mal, disant que cela étoit trop sérieux. Il

répondit qu'on ne s'en prît pas à lui, mais à Roquelaure, qui avoit

voulu, comme ils savoient, qu'il fît quelque chose de moins libre que ce

qu'il avoit envie de faire. La Ferté dit que Roquelaure étoit un sot;

dont tout le monde convint, et lui-même tout le premier, quoique ce ne

fût que sous cape. C'est pourquoi il jura qu'il ne chanteroit que les

couplets de la princesse de Conti et de madame de Maintenon. Chacun

savoit aussi bien que lui que c'étoient les meilleurs; mais, comme on

commença à entonner depuis le premier jusqu'au dernier, il fut obligé de

faire comme les autres. On eut bientôt appris par coeur ces noëls

nouveaux, et ils coururent bientôt dans les meilleures compagnies. Le

prince de Condé, qui, contre son ordinaire, avoit quitté sa maison de

Chantilly pour venir passer une partie de l'hiver à Paris, étant curieux

de toutes sortes de nouveautés, on le régala de celle-ci, dont on avoit

supprimé néanmoins l'article de la princesse de Conti[382]. Il demanda à

celui qui lui faisoit ce présent d'où vient que le duc d'Orléans, lui,

son fils[383], le prince de Conti[384] et le prince de La

Roche-sur-Yon[385] n'y étoient pas. A quoi l'autre ayant répondu que

l'auteur n'avoit voulu parler que du Roi et de ses enfans: «Donnez-moi

donc, lui dit-il, celui de la princesse de Conti, car elle est aussi

bien sa fille que mademoiselle de Nantes.» L'autre se trouva embarrassé

de cette réponse et vouloit chercher quelque détour; mais le prince de

Condé lui commanda de lui obéir. Ainsi il vit celui qu'on vouloit

cacher; de quoi ayant averti le prince de Conti, son neveu, il lui

conseilla de se venger de l'auteur, qui n'étoit pas encore connu.

Cependant on ne manqua pas d'attribuer cela à la cabale, comme étant

capable de toutes sortes de sottises; et, s'y trouvant un faux frère, de

Termes fut décelé et abandonné au ressentiment du prince de Conti, qui,

sans attendre le conseil du prince de Condé, s'étoit déjà déterminé, sur

la connoissance qu'il en avoit eue, à le récompenser de ses peines. En

effet, il lui fit donner des coups de bâton, et le duc de La Ferté en

auroit eu sa part, pour l'approbation qu'il avoit donnée à ce couplet,

s'il ne se fût allé jeter à ses pieds et lui demander pardon[386].

Quoique la punition fût un peu rude pour de Termes, personne ne le

plaignit, et l'on trouva qu'il la méritoit bien, puisqu'à l'âge qu'il

avoit il étoit assez fou pour oser médire d'une fille qui appartenoit de

si près au Roi, et qui d'ailleurs étoit mariée à un prince du sang.

Si les noëls étoient devenus publics en peu de temps, l'affront

qu'avoit reçu l'auteur ne fut pas davantage à se publier. Ainsi, comme

les hommes ont coutume d'estimer une personne selon le bien ou le mal

qui lui arrive, on vit que le marquis de Termes devint bientôt le

mépris de tous les honnêtes gens. Ses amis lui conseillèrent de s'en

retourner à Fontenay; mais, par malheur pour lui, sa femme, à qui

appartenoit cette terre, l'avoit obligé d'en sortir, tellement qu'à

moins que d'aller dans le fond de la Gascogne il n'avoit point de

retraite. Il ne laissoit pas cependant de se montrer encore à la cour,

et le prince de Conti, voulant se moquer de lui, lui dit un jour, en

présence de tout le monde, qu'il falloit qu'il eût des ennemis; qu'on

faisoit courir le bruit qu'il lui avoit fait donner des coups de

bâton; que cela n'étoit pas vrai, et qu'il l'appeloit à témoin si ce

n'étoit pas une imposture.

Cette aventure défraya la conversation pendant quelques jours; mais,

comme tout s'oublie avec le temps, on n'en parla plus au bout de trois

semaines, et il n'y eut que ceux qui y prenoient intérêt qui s'en

ressouvinssent. Cependant il étoit arrivé du changement dans les amours

du comte de Roussi et du chevalier de Tilladet, aussi bien que dans

celles du marquis de Biran. Roussi s'étoit rebuté de sa maîtresse pour

un méchant présent qu'elle lui avoit fait, et, quoiqu'elle l'eût reçu

de son mari, il ne voulut pas s'exposer davantage à acheter ses faveurs

à un tel prix. La duchesse de Vantadour, qui avoit filé doux sur la

débauche de son mari pour la couverture qu'elle en avoit, n'en ayant

plus de besoin, se mit à pester contre lui et ses parens lui

conseillèrent de suivre l'exemple de la duchesse de La Ferté, sa soeur,

qui s'étoit séparée du sien[387]. Mais elle n'en voulut rien faire,

espérant que Roussi reviendroit à elle, et qu'ainsi elle en auroit

encore besoin. Elle fit valoir ce refus au petit bossu, qui n'en usa pas

plus honnêtement. Au contraire, continuant toujours dans ses débauches,

non seulement il entretint la réputation où il étoit d'être parfaitement

débauché, mais il eut encore bientôt celle de grand fripon. Le chemin

pris pour y parvenir fut de se transformer dans le sentiment des p......

qu'il voyoit, et, étant tombé entre les mains d'une, qui joignoit à son

métier celui de savoir filouter, il lui aida à tromper de pauvres dupes,

qui étoient assez fous pour attribuer le tout au hasard[388]. Cependant,

comme il est difficile qu'en continuant toujours le même métier l'on ne

soit à la fin reconnu, il arriva qu'un homme d'Angers perdit mille écus,

ce qui fit que toutes choses furent découvertes. Cela se passa de cette

manière: Cet homme, qui étoit riche, aimoit les femmes, et un filou,

ayant reconnu son inclination, le mena en voir une à petit couvent au

faubourg Saint-Jacques, qui sert ordinairement de retraite à toutes les

filles qui ont eu quelque affaire et à toutes les femmes qui sont mal

avec leurs maris pour quelque galanterie. Il lui fit accroire que

c'étoit une femme de qualité, et celui-ci, qui ne connoissoit pas encore

Paris, la trouva si à son gré que, pendant un mois entier, il ne fut

point de jour sans lui rendre visite.

La dame ne manqua pas de lui témoigner de la reconnoissance, et, cela

l'ayant rendu encore plus amoureux, il la pria de vouloir sortir de ce

couvent, où il ne la pouvoit voir si commodément qu'il vouloit. La

dame, le voyant tout à fait engagé, feignit de se rendre à ses

raisons, et, étant allée chez une de ses amies, qui ne valoit pas

mieux qu'elle, elle lui fit valoir pour une grande grâce la permission

qu'elle lui donnoit de l'y venir visiter. Dès la seconde fois il y

trouva le duc de Vantadour et deux ou trois autres dames, l'une

desquelles ayant proposé de jouer à la bête[389] en attendant qu'il

fût heure d'aller à la comédie, on fit si bien qu'on l'y engagea.

Cependant, pour lui faire croire que ce n'étoit que pour passer

le temps, on ne fit valoir les marques que fort peu de chose; mais le

duc, deux de ces dames, qui étoient du jeu, faisant bête sur bête, et

les mettant toujours l'une sur l'autre, enfin il se trouva mille écus

sur le jeu, et ce fut alors qu'avec des cartes apprêtées tout exprès

on donna si beau jeu à cette pauvre dupe qu'il crut que la fortune le

favorisoit. Il fit donc jouer, mais ce fut pareillement pour faire la

bête, tellement qu'il fallut mettre tout ce qu'il avoit d'argent

devant lui et faire bon du reste. On ne joua plus guère après cela; on

donna avec de pareilles cartes la vole au duc, et il demanda à cet homme

de lui faire un billet de ce qu'il lui devoit. Il fallut qu'il en passât

par là, quelque soupçon qu'il eût que cela n'étoit pas arrivé

naturellement; mais, après être sorti (car il n'étoit plus question de

comédie), il s'informa plus particulièrement qui étoient ces femmes, et,

sans qu'il lui fût besoin de faire de grandes enquêtes, il en apprit

tout autant qu'il en vouloit savoir.

Il fut au conseil après cela, et, les avocats lui ayant dit de faire

informer contre la maîtresse de la maison, sans désigner le duc

autrement que sous le nom d'une personne de qualité, il obtint décret

de prise de corps contre elle. Cet homme crut qu'il falloit le lui

faire savoir devant que de l'exécuter, afin que, si elle vouloit lui

faire rendre son billet d'amitié, on ne lui fît point cet affront. Cet

avis lui donna l'alarme: elle en fut parler au duc de Vantadour; mais

le petit bossu lui dit de ne point avoir de peur, et qu'il la

garantiroit de tout. L'homme dont il étoit question, n'ayant pas

reçu une réponse conforme à sa demande, mit les archers en campagne,

et, la dame ne voulant pas toujours demeurer cachée, elle envoya dire

au duc qu'elle alloit tout dire s'il ne la sortoit d'affaire

promptement. C'en fut assez pour le mettre en colère, lui qui s'y

mettoit de peu de chose. Il s'en fut dans la maison, la maltraita de

paroles et de la main, et la menaça de lui faire donner les étrivières

par ses laquais. Il se trouva par hasard que cette femme étoit

demoiselle[390], et, quelqu'un lui ayant conseillé de le faire venir

devant les maréchaux de France[391], elle en obtint l'ordre au grand

étonnement du duc. Cette affaire ne pouvoit qu'elle ne fît grand

bruit, l'homme qui avoit été dupé la contoit à tout le monde; ainsi

chacun en étant abreuvé, ses amis lui dirent que, pour l'assoupir

entièrement, il falloit qu'il rendît le billet. Il écuma

extraordinairement à cette proposition; mais L'Avocat, qui se mêloit

de tout, comme nous croyons déjà l'avoir dit, lui disant d'un ton

de juge qu'il n'en falloit point appeler, il en convint, pourvu qu'on

lui donnât soixante pistoles. Ainsi un homme qui avoit deux cent mille

livres de rente en fonds de terre faisoit des bassesses inconcevables

pour si peu de chose.

Il est aisé de juger qu'une conduite si misérable n'étoit guère

agréable pour la duchesse sa femme, laquelle, étant déjà de méchante

humeur pour la perte de son amant, ne se pouvoit consoler de sa

destinée. Cependant il lui fut force de prendre patience. Le petit

homme n'étoit pas d'humeur à prendre un autre train de vie, et en

effet, quinze jours après ou environ, il lui arriva encore une autre

affaire, non pas si vilaine à la vérité, mais qui étoit toujours fort

honteuse pour un duc et pair. Etant entré dans un honnête lieu, au

faubourg Saint-Germain, dans la rue des Boucheries, il vint des

sergents qui saisirent son carrosse[392] à la requête d'un marchand

qu'il ne vouloit point payer. Il descendit aussitôt pour en tuer

quelqu'un; mais, les sergents étant déjà bien loin avec le carrosse,

il entra dans la boutique d'un chirurgien qui étoit devant, où on lui

avoit dit qu'un de ces sergents s'étoit sauvé. Il le demanda au maître

de la maison, qui, ne voulant point qu'il arrivât de meurtre chez lui,

lui dit qu'il n'y avoit personne, de quoi il se mit si fort en colère

qu'il cassa toutes les vitres de la boutique; puis, étant monté en

haut, il donna vingt coups d'épée dans les matelas, et fit ainsi

plusieurs actions extravagantes.

L'Avocat, non celui dont je viens de parler, mais le maître des

requêtes dont on a fait mention si honorablement dans la première

histoire contenue en ce volume[393], ayant su ce qui lui étoit arrivé,

vint le voir aussitôt. Il lui dit qu'il eût à se consoler, et qu'il

feroit mettre le sergent en prison; qu'il tenoit l'ordonnance entre

les mains, par laquelle il étoit défendu de saisir les meubles et les

carrosses des officiers de la couronne, et que pour une pareille chose

il y en avoit eu un qui avoit été trois mois dans le cachot. Le duc,

l'ayant remercié, le pria de songer à cela, et il n'eut garde d'y

manquer, quoiqu'il eût bien mieux fait de juger de pauvres parties

dont il y avoit deux ans que le procès lui étoit distribué. Mais

c'étoit le caractère de l'homme d'être le solliciteur banal de tout le

monde, pendant qu'il ne pouvoit pas faire une panse d'a touchant ce

qui le regardoit. Aussi ses affaires étoient en si bon état qu'il y

avoit déjà deux ou trois ans que ses gages étoient saisis, et lui qui

parloit de faire donner main-levée aux autres laissoit crier tout le

monde après lui, sans se remuer non plus qu'une pierre.

Il avoit été de même le solliciteur touchant la séparation de la

duchesse de La Ferté, laquelle, ayant employé sous main le crédit que

son galant avoit auprès du ministre, avoit si bien accommodé son mari,

qu'elle l'avoit dépouillé de tout son bien. Cependant le chevalier de

Tilladet n'avoit pas laissé de la voir encore quelque temps;

mais, étant devenu amoureux d'une petite bourgeoise, laquelle étoit

bien autrement tournée, il la quitta brusquement et sans garder

aucunes mesures. Elle en eut tant de chagrin qu'elle demeura six mois

sans vouloir écouter personne; de quoi tout le monde s'étonna, croyant

qu'elle étoit d'un tempérament à ne s'en pouvoir passer un jour

seulement. Madame de Bonnelle, qui étoit la meilleure femme du monde,

et qui avoit porté impatiemment tous les contes qu'elle avoit entendu

faire d'elle, la loua beaucoup du parti qu'elle prenoit. Cette pauvre

femme se tuoit de dire qu'on voyoit bien que tout ce qu'on avoit dit

étoit médisance, ce qu'elle assure encore aujourd'hui, se fondant sur

ce qu'une femme qui a été féconde pendant son mariage le seroit encore

s'il étoit vrai qu'elle eût tant de penchant à la galanterie. Quoi

qu'il en soit, il n'y avoit plus des trois soeurs que la duchesse

d'Aumont qui eût encore son compte, et l'archevêque s'en acquittoit si

bien qu'elle avouoit qu'il n'y a rien de tel que les gens d'église

pour faire les choses comme il faut. Son mari, qui étoit toujours à la

cour, et qui d'ailleurs n'avoit garde de se défier d'une femme qui

continuoit de porter de grandes manches et de visiter les hôpitaux,

disoit aussi à tout le monde qu'il avoit sujet de se louer de son

choix; que dans le siècle où l'on étoit il n'y avoit rien de plus rare

que d'avoir une femme vertueuse, et que c'étoit une grâce dont il

avoit à rendre grâces au ciel particulièrement. Personne n'avoit garde

de lui contredire; la duchesse avoit si bien joué son rôle

qu'elle étoit encore regardée comme une sainte; mais, lorsqu'elle y

pensoit le moins, il arriva un accident qui fit tout découvrir, et ce

qui la désespéra davantage, c'est que ce malheur arriva par son

beau-fils.

Le duc d'Aumont en avoit un, comme nous avons dit, de son premier lit;

et comme il étoit déjà assez grand, il l'avoit envoyé en Italie, afin

que les pays étrangers pussent aider à le rendre encore plus honnête

homme. Au retour de son voyage, ce jeune homme, qui étoit vigoureux et

plein de santé, trouvant chez sa belle-mère une femme de chambre fort

jolie, en devint amoureux; ayant trouvé moyen de la séduire, il

commença avec elle le métier qui est si fort en usage à la cour. Cette

fille trouva cela le meilleur du monde; et, quoiqu'elle fût plus âgée

que lui, et qu'elle dût par conséquent prendre plus de précaution pour

cacher ses affaires, néanmoins, comme c'est le propre de l'amour

d'ôter la raison, ils en manquèrent tellement l'un et l'autre que la

duchesse s'aperçut bientôt de ce petit commerce. Elle prit le parti

ordinaire des dévots et des dévotes, qui est de faire grand bruit des

défauts de son prochain. Peu s'en fallut même qu'elle ne mît la main

sur cette fille; mais enfin, faisant réflexion que cela ne seroit pas

bien à une femme de qualité, elle se contenta, après lui avoir dit

mille injures, de lui faire commandement de sortir de sa maison. Il

est aisé de juger de l'affliction de la fille à un commandement si

funeste à son amour; elle se fondit toute en larmes, et le marquis de

Villequier, c'est ainsi que s'appelle le fils aîné du duc

d'Aumont, l'ayant trouvée en cet état, se mit aussi à pleurer, voyant

qu'il alloit être privé de sa présence. La fille se sentit en quelque

façon consolée de voir qu'il prenoit tant de part dans son affliction,

et le regardant tendrement: «Madame a grand tort, lui dit-elle, d'en

user avec tant de rigueur; elle n'est pas plus sage que les autres, et

si M. le duc savoit ce que je sais, il n'auroit garde d'en être si

content.» C'en étoit assez dire à un jeune homme, et surtout à un

beau-fils, qui a toujours la haine dans le coeur pour une

belle-mère. Pour contenter sa curiosité, il lui demanda avec

empressement ce qu'elle vouloit dire, et, voyant que la crainte de

s'exposer à quelque traitement fâcheux la rendoit plus retenue, il lui

protesta non seulement qu'il ne prenoit point de part à ce qu'elle lui

diroit, mais même qu'il en seroit ravi. Avec de telles assurances,

elle ne balança plus à lui ouvrir son coeur; elle lui dit que le duc

de Roquelaure avoit été bien avec la duchesse, mais que, depuis son

mariage, leur commerce s'étant beaucoup ralenti, l'archevêque de Reims

avoit pris sa place. «Quoi! mon oncle! s'écria en même temps le

marquis de Villequier, tout étonné; ah! j'ai peine à le croire, et tu

n'es assurément qu'une médisante--Il faut vous le faire voir, lui

dit-elle, puisque vous êtes incrédule, et ce sera aussitôt que

monsieur le duc ira à Versailles.» Le marquis de Villequier n'eut rien

à dire après des offres si raisonnables, et, l'ayant voulu

questionner, elle lui répondit que, puisque tout ce qu'elle lui

pouvoit dire étoit inutile, il falloit qu'il se donnât patience.

Cependant, comme elle craignoit que la duchesse ne l'obligeât à

sortir devant que l'occasion s'en présentât, elle lui fit demander

pour toute grâce qu'elle voulût bien qu'elle demeurât encore deux

jours seulement dans la maison.

Si la duchesse eût su pourquoi, elle se seroit bien donné de garde de

le lui permettre; mais, ne se défiant de rien, elle ne voulut pas

pousser à bout une fille qui pouvoit avoir quelque connoissance de ses

affaires. En effet, quoiqu'elle en eût usé en habile femme,

c'est-à-dire qu'elle eût conduit ses intrigues sans le secours d'une

confidente, néanmoins elle se souvenoit que cette fille avoit trouvé

une fois le duc de Roquelaure qui sortoit de sa chambre à une heure

indue; et, comme elle savoit qu'elle ne manquoit pas d'esprit, elle

eut peur qu'elle n'eût été personne à vouloir savoir ce qu'il y venoit

faire si souvent. Elle ne se méprenoit pas à son calcul. Cette fille,

qui étoit curieuse comme le sont toutes celles de son sexe, n'avoit

pas voulu en demeurer au soupçon après cette circonstance, elle avoit

cherché à s'éclaircir. Elle avoit remarqué d'ailleurs que souvent il y

avoit eu deux places de foulées dans le lit, tellement qu'elle s'étoit

mise en embuscade. Elle n'y avoit pas été longtemps inutilement. Elle

avoit vu entrer et sortir le duc de Roquelaure, et, voyant qu'il

n'étoit plus en grâce, elle avoit fait la même chose à l'égard de

l'archevêque de Reims, dont les fréquentes visites lui avoient été

suspectes. Ce prélat avoit cru conduire ses affaires si habilement,

qu'il ne s'imaginoit pas que personne les eût pu découvrir. Il avoit

gagné un nommé du Plessis, qui a été valet de chambre du duc, et

qui occupe le petit hôtel d'Aumont, sous promesse de lui faire

continuer toute sa vie la permission qu'il a de donner à jouer. De ce

petit hôtel il y a communication au grand, et ce bon prélat y entroit

toutes les nuits en gros manteau, dès qu'il savoit que le duc étoit à

Versailles. Cette fille étoit trop éclairée pour ne pas guetter de

tous côtés, d'autant plus qu'elle trouvoit toujours le lit en l'état

qu'il devoit être quand le duc avoit couché chez lui; c'est-à-dire, en

bon françois, qu'il paroissoit que la dame n'avoit pas couché toute

seule. Elle croyoit néanmoins que c'étoit le duc de Roquelaure qui

étoit toujours l'heureux; mais enfin le prélat lui apparut un jour

avec une lanterne sourde à la main, et le nez dans son manteau, ce qui

servit à la détromper. Depuis cela elle le vit encore assez souvent

faire le même personnage, de sorte qu'elle crut qu'il n'y avoit qu'à

poster le marquis de Villequier dès que son père seroit parti. Et en

effet, étant allé le même jour à Versailles, il vit entrer

l'archevêque en habit décent, ce qui ne lui permit plus de douter de

ce qu'on lui avoit dit.

Ce jeune homme n'étoit pas d'un autre caractère que la plupart des

gens de la cour, quoiqu'il n'y eût pas longtemps qu'il y parût. Les

autres l'avoient formé sur leur modèle, et il étoit si fou qu'il y en

avoit aux Petites-Maisons qui ne l'étoient pas tant. Il en auroit

donné des marques dans le même moment, sans la nuit qui l'empêcha de

sortir, et lui ayant duré mille ans, tant il avoit d'impatience de

faire une sottise, le matin ne fut pas plus tôt venu qu'il s'en

fut à Versailles, où ayant assemblé un tas de fous comme lui, il leur

conta tout ce qu'il avoit vu et comment cela s'étoit fait. En même

temps cette grande nouvelle se répandit bientôt par toute la cour. Le

marquis de Louvois ne voulut jamais croire qu'elle vînt de son neveu;

mais, n'en pouvant plus douter après le témoignage de tant de

personnes différentes, il lui lava la tête autant que son imprudence

le méritoit. Le Roi étoit trop sage de même pour approuver tant

d'indiscrétion; ainsi, sachant qu'il ne laissoit pas que de vouloir se

présenter devant lui, il lui fit dire qu'il ne fût pas si hardi, et

qu'il ne le vouloit jamais voir.

Le marquis de Villequier n'avoit jamais cru que les choses se

passeroient de cette manière; au contraire, il s'étoit mis en tête que

ses parents, devant ne pas aimer davantage sa belle-mère que lui, le

féliciteroient de sa découverte; mais voyant combien il étoit loin de

ses espérances, il prit le parti de s'en revenir à Paris. Cependant,

quand il vint à demander son carrosse, on lui dit qu'il n'y en avoit

plus pour lui, et que son père l'abandonnoit. Chacun en fit de même,

de peur de déplaire à son oncle, qui s'étoit déclaré contre lui, et il

se vit contraint à s'en revenir à pied jusques auprès de Saint-Cloud,

où quelqu'un le reconnoissant et en ayant pitié, on le voitura jusques

à Paris[394].

Ce fut une grande joie pour toutes les dames galantes que cette

gorge-chaude, et elles se virent délivrées par-là de cent reproches

qu'on leur faisoit tous les jours, qu'elles devoient ressembler à la

duchesse. Cependant la jeunesse, ne se souciant guère que le Roi et le

ministre se fussent déclarés contre le marquis de Villequier, fut en

foule chez lui pour lui offrir service. Le prince de Turenne[395], fils

aîné du duc de Bouillon[396], se montra des plus échauffés; et, comme

c'étoit un jeune étourdi qui s'étoit déjà fait mille affaires,

non-seulement il résolut de le voir contre vent et marée, mais il lui

applaudit encore partout, soutenant qu'il avoit eu raison. Le Roi,

l'ayant su, lui fit fort mauvaise mine; mais, cela ne l'ayant pas

empêché de se présenter toujours devant lui, le Roi prit son temps pour

lui faire une mercuriale. Un jour qu'il lui donnoit sa chemise, en

qualité de grand chambellan, dont il avoit la survivance[397], il

toucha, de la frange qu'il avoit à des gants, le visage de ce

prince[398]; et Sa Majesté, perdant le sang-froid qui est si admirable

en lui, qu'on ne l'a jamais vu se mettre en colère, lui dit d'un ton

furieux qu'il devoit prendre garde un peu mieux à ce qu'il faisoit;

qu'il sembloit, quand il étoit auprès de lui, qu'il fît toutes choses

par nonchalance; qu'il apprît que c'étoit le plus grand honneur qui lui

pût arriver, et que sans la considération de son père et de son

oncle[399] dont il portoit le nom et dont il révéroit la mémoire, il le

rendroit si petit gentilhomme, qu'il y en auroit mille en France qui le

vaudroient bien.

Ce fut une grande mortification pour ce jeune seigneur. Il voulut

s'excuser; mais, le Roi lui avant tourné le dos, il fut obligé d'aller

chercher ailleurs de la consolation; et ce fut dans la débauche qu'il

fut faire avec le comte de Briosne[400], fils du comte d'Armagnac[401],

grand écuyer de France, avec le prince de Tingry[402], fils du duc de

Luxembourg, et avec quelques autres seigneurs de son âge. Comme ils

avoient, si j'ose parler de la sorte, le diable dans le corps, ils

voulurent fumer après être saouls, non pas pour le plaisir qu'ils y

prenoient, mais parce qu'ils savoient que cela déplaisoit au Roi. Ils

furent de là prendre des courtisanes chez une appareilleuse, et, les

ayant fait masquer, ils s'en furent courre le bal[403], où ils firent

mille désordres. Tout cela fut rapporté au Roi, qui avoit dans Paris des

gens exprès pour l'avertir de tout ce qui se passoit; et il est aisé de

juger combien cela augmenta l'estime qu'il avoit pour eux. Néanmoins,

comme il aimoit M. le Grand[404], il lui dit qu'il veillât un peu mieux

à la conduite de son fils; qu'il seroit fâché, pour l'amour de lui,

qu'il continuât dans ses débauches. Mais, quoi que pût faire M. le

Grand, c'étoit vouloir s'opposer au cours de la rivière, que de

prétendre le retenir[405].

Les dames étoient alors bien inutiles: non-seulement nos trois

soeurs voyoient leurs intrigues décousues, mais les autres n'étoient

pas plus heureuses qu'elles, toute cette jeunesse naissante faisant

gloire de les mépriser. Cependant il lui arriva un petit désordre:

étant allé dans un honnête lieu, il y vint des mousquetaires qui lui

firent quitter la partie; et, comme elle n'avoit que de petits

couteaux à son côté, il fallut filer doux. Le lendemain chacun prit

une grande épée, et le Roi fut tout étonné de voir un si grand

changement. Il en demanda la raison, et il ne la sut que trop tôt pour

sa satisfaction. Ils retournèrent le lendemain dans le même lieu,

mais les mousquetaires, qui avoient su qui ils étoient, ne s'y

trouvèrent pas; en quoi ils se montrèrent plus sages qu'ils n'avoient

jamais été: car c'étoit encore une autre jeunesse qui ne faisoit pas

moins de folies, et, si l'on n'en parloit pas tant que de l'autre,

c'est qu'elle n'étoit ni de son sang, ni de sa qualité.

Les[406] dames, se voyant alors à louer, prirent le parti de se divertir

entre elles; mais comme, sans les chapeaux, les coëffes passent mal leur

temps, leurs plaisirs furent si fades qu'elles s'en ennuyèrent bientôt.

Ce qui étoit cause qu'on les abandonnoit ainsi, c'est que M. le Dauphin

n'avoit nulle inclination pour le beau sexe; il n'aimoit que la chasse,

comme le disoit fort bien de Termes[407], et tous les jeunes gens se

régloient sur lui. Toutes les dames qui prétendoient en beauté étoient

fâchées de n'avoir pas été du temps du père, ou qu'il ne lui ressemblât

pas[408]. [Ce n'est pas que le roi n'aimât encore son plaisir, mais

l'âge avoit tempéré ces grands feux de jeunesse, de sorte qu'il ne lui

en falloit plus tant.[409]] Enfin[410], comme elles étoient prêtes de se

désespérer, M. le Dauphin[411] s'évertua, et, ayant trouvé une certaine

femme de chambre de madame la Dauphine à son gré, il se leva fort

honnêtement d'auprès de sa femme pour aller coucher avec elle, lui ayant

fait dire auparavant par un valet de chambre les sentiments qu'il avoit

pour elle. La dame étoit trop sensible à l'honneur qu'il lui faisoit

pour le refuser. Elle tâta du beau prince dans la chambre même de madame

la Dauphine, où elle étoit couchée; mais Joyeuse, valet de chambre, qui

y couchoit pareillement, s'étant aperçu du commerce, et fâché que

Monseigneur y eût employé un autre que lui, en avertit le Roi, si bien

que la femme de chambre fut chassée. Quoique toutes les dames fussent

fâchées que cela eût si peu duré, comme elles croyoient qu'un si bon

exemple alloit ramener pour elles le siècle d'or, elles se consolèrent

bientôt. Madame la Dauphine ne le fut pas sitôt de cette aventure; elle

en eut quelques paroles avec Monseigneur, et cela donna lieu à un

couplet de chanson qu'on fit sur l'air d'un vaudeville qui a couru sur

le milieu de l'hiver, et qui court même encore présentement. Voici donc

quel est ce couplet:

_Notre Dauphine est en courroux

Contre monseigneur son époux,

Qui commence de faire,

Eh bien,

Comme le roi son père,

Vous m'entendez bien._

Les dames ne s'étoient point flattées mal à propos. L'exemple de

Monseigneur fit des merveilles pour elles. Chacun crut qu'elles

alloient devenir à la mode, et on s'empressa de leur témoigner de la

passion. Elles n'eurent garde de faire les cruelles: car, comme elles

avoient été quelque temps à louer, elles voulurent profiter du bon

temps. Cependant Monseigneur s'étant mis en rut par ce que je viens de

dire, il regarda des mêmes yeux qu'il venoit de faire la femme de

chambre une des filles d'honneur de madame la Dauphine, qui étoit

soeur de la duchesse de Caderousse[412]. Ce n'étoit pas pourtant une

de ces beautés qui engagent malgré que l'on en ait, au contraire elle

étoit plus laide que belle; mais, la facilité qu'il avoit à la voir

tous les jours l'enflammant tout de même que si c'eût été le plus bel

objet du monde, il ne la trouva point qu'il ne lui dît quelques

douceurs en passant. Il s'y seroit arrêté bien davantage, sans la

crainte qu'il eut que cela ne vînt aux oreilles du Roi. C'est

pourquoi, pour se dérober à la contrainte où il étoit obligé de

vivre, il jeta les yeux sur un confident qui pût dire non-seulement à

la demoiselle le mal dont il étoit atteint, mais qui pût encore par

lui-même insinuer au public qu'il en étoit amoureux. Le marquis de

Créqui[413] lui sembla tout propre pour cela. C'étoit le gentilhomme

le mieux fait de la cour, et il n'y avoit qu'une seule difficulté qui

paroissoit, savoir que, comme il étoit marié nouvellement[414], cela

ne portât préjudice à la réputation de la demoiselle. Il en dit son

sentiment à ce marquis, en même temps qu'il lui fit confidence de son

amour; mais lui, qui mouroit d'envie de rendre service au jeune

prince, lui dit que cette difficulté ne devoit point arrêter, puisque,

s'il ne considéroit que le _qu'en dira-t-on_, on parloit tout aussi

bien d'une fille qui avoit un galant qui n'étoit pas marié comme quand

elle en avoit un qui l'étoit; du reste, qu'on sauroit tôt ou tard dans

le monde que si elle l'avoit écouté, ce n'étoit qu'en faveur du plus

beau prince de l'Europe; ce qui lui rendroit sa réputation, quand même

elle l'auroit perdue. Ces raisons n'étoient pas trop convaincantes,

puisqu'il est sûr que, cette intrigue étant mise entre les mains

d'un homme qui n'eût pas été marié, on eût pu croire à la cour qu'il

auroit eu dessein pour elle; mais le jeune prince ayant passé par

dessus toute sorte de considération, il chargea le marquis de dire à

la belle tout ce qu'il se sentoit pour elle de pressant.

Comme on vit à la cour dans une grande liberté, il ne lui fallut point

prendre de grands détours pour s'acquitter de sa commission: il vit la

demoiselle dès le même jour, et, lui ayant conté quelques douceurs

sans lui dire de quelle part elles venoient, il en fut écouté si

favorablement que, quand c'eût été pour lui qu'il eût parlé, il n'en

auroit pu concevoir de plus grandes espérances. Cependant, ne jugeant

pas à propos de lui faire un secret davantage de ce qui se passoit:

«Je vous viens de dire bien des choses, Mademoiselle, lui dit-il,

qu'il est impossible de ne pas sentir quand on vous voit; mais que

direz-vous quand je vous apprendrai qu'il me faut cependant étouffer

tout cela en faveur d'un prince qui me charge de la plus difficile

commission qui fut jamais, puisqu'il devroit savoir qu'on n'est pas

plus insensible que lui?»

La demoiselle, qui se douta dans ce moment que le prince dont il

vouloit parler étoit monseigneur le Dauphin, se consola du changement,

dont elle ne se seroit pas consolée facilement si c'eût été pour un

autre. Elle lui demanda en même temps qui étoit ce prince, et, ayant

su que c'étoit celui qu'elle soupçonnoit, elle lui dit sans faire

beaucoup de façons qu'elle s'étoit déjà aperçue qu'il ne la haïssoit

pas; mais qu'il lui paroissoit dangereux de s'embarquer avec lui,

parce que madame la Dauphine ne seroit pas d'humeur à le

souffrir, ni le Roi non plus, qui avoit assez témoigné, de la manière

qu'il avoit pris l'affaire de la femme de chambre, qu'il ne vouloit

pas que ce prince eût des maîtresses. Le marquis répondit à cela que,

si le Roi avoit été un peu rigoureux dans l'affaire dont il

s'agissoit, ce n'étoit qu'à cause que l'objet n'en valoit pas la

peine; qu'il ne falloit pas qu'un grand prince aimât une femme de

rien; qu'il y en avoit assez de condition dans le royaume sans s'aller

ainsi encanailler, tellement que quand le Roi le verroit dans les

sentiments où il devoit être, il ne falloit pas croire qu'il y trouvât

à redire, lui qui avoit éprouvé tant de fois combien il est difficile

de se savoir commander.

La demoiselle, qui ne demandoit pas mieux que d'aider à se tromper

elle-même, se paya de ces raisons; elle fit une réponse aussi

favorable que monsieur le Dauphin la pouvoit désirer, et ce jeune

prince en étant devenu encore plus amoureux, il chercha quelque

occasion pour lui parler autrement que par procureur. Il lui fut assez

difficile de la trouver; on l'éclairoit[415] de près depuis l'affaire

de la femme de chambre, et le marquis de Créqui lui fit accroire qu'on

l'éclairoit encore davantage, afin de se rendre plus nécessaire. Tout

le secret fut donc déposé entre ses mains pendant quelque temps, et il

y eut beaucoup de gens qui crurent que c'étoit lui qui en étoit

amoureux.

Il avoit épousé une des filles du duc d'Aumont, du premier lit.

C'étoit une jeune dame qui, dans une médiocre beauté, avoit beaucoup

d'agrément. Elle aimoit son mari, et il lui eût été fâcheux

d'apprendre cette nouvelle; mais l'archevêque de Reims, qui n'avoit

plus osé retourner chez la duchesse d'Aumont depuis l'éclat qu'avoit

fait le marquis de Villequier, l'ayant trouvée à son gré, il résolut

de s'établir auprès d'elle sur les ruines de son mari.

La facilité qu'il avoit de la voir en qualité d'oncle ayant encore

augmenté son amour, il chercha à s'insinuer dans l'esprit du marquis,

sous les plus beaux prétextes du monde. Il lui fit beaucoup de bien,

et non content de l'avoir gagné par-là, il lui fit espérer que ce

seroit lui qu'il feroit son héritier. Cependant, pour pouvoir voir la

marquise à toute heure, il loua l'hôtel de Longueville[416], dont le

derrière répondoit à l'hôtel de Créqui[417], et, ayant fait faire une

porte de communication, le bon prélat étoit auprès d'elle depuis le

matin jusques au soir. Il prit son temps pour lui apprendre que son

mari étoit amoureux ailleurs, et ayant jeté le trouble dans son esprit

par cette nouvelle: «Que vous êtes folle, Madame, lui dit-il, de

vous en fâcher, comme si vous n'aviez pas à lui rendre le change! S'il

a fait une maîtresse, vous n'avez qu'à faire un galant, l'un vaudra

bien l'autre; et je crois que c'est là le meilleur conseil qu'on

puisse vous donner.»

La marquise ne topa pas à la chose; au contraire, elle fut fort

surprise de le voir dans ces sentiments, lui qui devoit l'en détourner

si elle eût été de cet avis-là. Ainsi n'ayant pas trouvé son compte

avec elle, il prit le parti de s'expliquer mieux, ce qu'il fit en

termes si intelligibles qu'elle ne douta point qu'il ne voulût être de

moitié de la vengeance. Elle trouva cela horrible pour un archevêque

et pour un oncle; cependant, comme elle en recevoit du bien et qu'elle

en espéroit encore davantage à l'avenir, elle ne jugea pas à propos de

le mortifier, comme elle auroit fait sans cette considération. Cela le

rendit encore plus amoureux, s'imaginant qu'il y avoit de l'espérance

pour lui; et, pour boucher les yeux tout à fait au mari, il parla de

le défrayer, lui et toute sa maison.

Le marquis, qui rapportoit toutes ces bontés à la qualité d'oncle, et

non à celle d'amant, en fut si touché qu'il en témoigna partout sa

reconnoissance; mais le maréchal son père[418], qui n'étoit pas tout à

fait si dupe que lui, approfondissant les choses un peu mieux, il

reconnut bientôt d'où partoient toutes ces libéralités. Il étoit

assez fier pour en parler lui-même à l'archevêque, et pour lui faire

honte de sa turpitude; mais, considérant qu'il avoit affaire à un

homme qui ne se payoit pas de raison, il en parla au marquis de

Louvois, et lui demanda justice. Ce ministre lui dit qu'il étoit bien

fâché de ne pouvoir rien faire là-dessus; que son frère n'écoutoit que

sa passion; c'est pourquoi, d'abord qu'il lui en parleroit, il croyoit

en être quitte pour nier toutes choses; qu'il le feroit cependant;

mais que, s'il ne pouvoit rien gagner sur lui, comme il y avoit

beaucoup d'apparence, il lui conseilloit de s'en plaindre au Roi.

Le maréchal trouva qu'il parloit de bon sens; cependant, lui ayant

fait connoître que toute la famille avoit intérêt que la chose ne se

répandît pas dans le monde, il le conjura non-seulement de faire tous

ses efforts pour le faire rentrer en lui-même, mais encore d'y

travailler promptement. Le marquis de Louvois le fut trouver aussitôt;

mais d'abord qu'il eut ouvert la bouche, l'archevêque lui reprocha que

ce qu'il en faisoit n'étoit que par jalousie, et que, tout riche qu'il

étoit, il étoit encore assez intéressé pour craindre que sa succession

ne lui échappât. Le marquis de Louvois, sachant que tout ce qu'il lui

pourroit répliquer seroit inutile, le laissa là, et fut redire au

maréchal la conversation qu'il avoit eue avec lui. Il étoit cependant

si outré que, sans considérer le tort qu'il lui feroit, il consentit

que le maréchal en parlât au Roi. Cela fut fait à l'heure même. Le

maréchal ayant demandé un moment d'audience à ce prince, il se jeta à

ses pieds et le pria de ne pas souffrir que l'archevêque déshonorât

sa famille. Le Roi, qui n'avoit pas dit tout ce qu'il pensoit de

l'intrigue du prélat avec la duchesse d'Aumont, fut fort fâché qu'il

fît encore des siennes. Il fit appeler le marquis de Louvois, et, lui

ayant demandé si son frère vouloit toujours ainsi donner du scandale,

il lui commanda d'aller à l'heure même lui dire de sa part qu'il eût à

s'en aller dans son archevêché. Le marquis lui répliqua qu'il étoit

tout prêt d'obéir; mais, comme il avoit affaire à un homme difficile à

mener, il le supplioit d'en faire expédier l'ordre en bonne forme. Le

Roi y consentit, et, une lettre de cachet ayant été faite

sur-le-champ, le marquis fut trouver l'archevêque, et le salua d'abord

de quelques plaintes bien fondées, l'accusant que pour l'amour de lui

il falloit que le Roi se mît en colère; mais, l'archevêque croyant

qu'il avançoit cela de son crû, il se mit de son côté à lui reprocher

ce qu'il avoit fait dans sa jeunesse; tellement que c'eût été une

affaire à ne pas finir si tôt, si le marquis de Louvois, tout en

colère, n'eût coupé court à toutes choses en lui montrant la lettre de

cachet[419]. Il fut fort surpris, et, n'ayant plus alors le mot à

dire, il promit d'obéir. Le marquis de Louvois, ravi de l'avoir si

bien mortifié, sortit après cela; et le prélat, prenant le temps qu'on

accommodoit toutes choses pour son départ, fut dire adieu à la

marquise, qu'il conjura de se souvenir que c'étoit pour l'amour

d'elle qu'il alloit souffrir l'exil.

Le marquis de Créqui fut délivré de cette manière des cornes que le

bon prélat lui préparoit. Cependant, sans songer qu'il avoit peut-être

été menacé de ce malheur à cause de l'intrigue dont il se mêloit

lui-même, il la continua et ménagea quelques entrevues secrètes entre

monseigneur et mademoiselle de Rambures. Comme toutes choses se savent

à la longue, quelqu'un s'en aperçut, et, pour faire sa cour au Roi, il

lui fit part de sa découverte. Le Roi, pour prévenir toutes les

suites, résolut de la marier. Le marquis de Polignac[420], gentilhomme

riche et distingué entre la noblesse d'Auvergne, lui faisoit les doux

yeux: l'on sut l'engager adroitement à l'épouser, de sorte qu'il se

déclara, au grand regret de madame sa mère, qui prétendoit le marier

plus avantageusement. Elle lui en parla et fit tous ses efforts pour

l'en détourner; mais la cour, qui redoubloit les siens à mesure

qu'elle en avoit plus de besoin, prévalut enfin dans son esprit.

Mademoiselle de Rambures qui, nonobstant qu'un si grand prince lui en

coûtât, étoit bien aise d'être mariée, donna les mains sans l'en

consulter; et monseigneur le Dauphin, ayant appris cette nouvelle, en

fut si touché, qu'il dit au marquis de Créqui qu'il ne la vouloit plus

voir.--Pourquoi donc? lui répliqua-t-il. Est-ce que vous êtes fâché

qu'avec le plaisir que vous aurez d'être bien avec elle, vous ayez

encore celui de faire un mari cocu? Je ne sais pas, mon prince,

ajouta-t-il, de quelle manière vous êtes fait; mais, pour moi, j'y

trouve tant de ragoût, que je préférerois toujours les bonnes grâces

d'une femme médiocrement belle à celles d'une fille tout à fait

accomplie de corps et d'esprit.

Il dit mille choses pour prouver son dire, et le prince se rendit à

ses raisons, à condition toutefois qu'il feroit des reproches de sa

part à mademoiselle de Rambures de ce qu'elle s'étoit engagée sans lui

en parler. Elle s'excusa sur ce que le Roi le lui avoit commandé, et,

pour abréger matière, le mariage se fit et fut consommé chez la

princesse de Montauban[421], la tante, femme de grand appétit et digne

soeur de madame de Rambures. Elle avoit épousé en premières

noces le marquis de Rannes[422], fort honnête homme de sa personne, et

qui avoit été tué en Allemagne, où il étoit lieutenant-général. Elle

lui en avoit fait porter durant sa vie; et, dès le lendemain de sa

mort, elle avoit jugé à propos de ne pas demeurer veuve longtemps,

parce qu'elle appréhendoit que, parmi les plaisirs dont elle ne se

pouvoit passer, il ne lui arrivât quelque accident qui la

scandalisât[423] dans le monde. Enfin, après s'être offerte au tiers

et au quart sans que pas un n'en voulût, le prince de Montauban[424],

cadet du prince de Guimené[425] et fils du duc de Montbazon[426], ce

fameux fou que l'on auroit enfermé dans les Petites-Maisons, si ce

n'est qu'on n'a pas voulu déshonorer le nom de Rohan, dont il est le

chef, se présenta.

Devant que de parler du bonheur qu'il eut d'emporter sa femme[427], je

veux dire un mot de son père, à qui il ressemble tout à fait par

la tête. Ce duc, après la mort du bonhomme le prince de Guimené[428],

n'ayant pu avoir la charge de grand veneur qu'il avoit, et qui fut

donnée au chevalier de Rohan, son frère[429], eut encore le dégoût que

le Roi ne le voulut pas faire recevoir duc et pair, ce qui lui

appartenoit pourtant comme aîné d'une maison qui jouissoit de cette

prérogative. Le refus du Roi étoit fondé sur sa folie; mais lui, ne se

rendant point de justice, il dit au Roi cent pauvretés qui dans la

bouche d'un autre auroient été fort outrageantes; mais le Roi ayant

pris le tout de la part d'où cela venoit, il se contenta d'envoyer

quérir la princesse de Guimené, sa mère[430], avec qui il convint de

le faire enfermer à la Bastille. Au bout de quelque temps sa prison

ayant été changée en un ordre de s'en aller à une de ses terres, il se

sauva en Flandres. Les Espagnols, qui connoissoient mieux son nom que

sa tête, lui donnèrent de l'emploi avec une pension considérable.

Cependant la campagne de Lille survint, et, le Roi s'étant

approché d'Andermonde, les Espagnols lâchèrent les écluses et

l'obligèrent de se retirer[431]. Le duc étoit dedans, et, voyant la

retraite de notre armée, il se mit sur le rempart et cria à gorge

déployée: _Le Roi boit!_ Beaucoup d'autres folies jointes à celles-là

obligèrent les Espagnols de le congédier. Il se retira je ne sais où,

jusqu'à ce que ses parents l'eussent fait enfermer.

Voilà quel est le père du prince de Montauban, et à qui ressemblant

l'on ne peut pas mieux, l'on tâcha d'en détourner la marquise de

Rannes. On lui dit tout ce qu'on pouvoit dire là-dessus, à quoi l'on

ajouta beaucoup de choses de sa gueuserie; mais l'envie qu'elle avoit

d'être appelée princesse et d'avoir le tabouret fit qu'elle aima mieux

être la femme d'un rejeton de fou et d'un gueux, que de ne le pas

prendre.

Si c'étoit ici son histoire que j'écrivisse, je ferois voir comment

elle n'a pas été longtemps sans s'en repentir; mais, n'en voulant plus

parler qu'en tant qu'elle a du rapport avec le sujet que je traite,

l'on saura que le lendemain des noces elle demanda à sa nièce si le

marquis de Polignac valoit autant que Monseigneur le Dauphin. Elle fut

scandalisée de cette demande, et, tout en colère, elle lui fit réponse

qu'elle lui rendroit raison là-dessus volontiers, pourvu que de son

côté elle lui voulût dire si le prince de Montauban valoit mieux

que mille autres à qui elle avoit eu affaire. Elles se brouillèrent

ainsi toutes deux, et la princesse de Montauban eut tellement la

vengeance en tête, qu'elle fut avertir le marquis de Polignac qu'il

devoit envoyer sa femme à la campagne. Cela lui donna lieu d'observer

sa conduite, et il reconnut bientôt qu'il avoit un rival du premier

rang.

Le Roi s'en aperçut de même, aussi bien que madame la Dauphine; et,

sachant tous deux que la marquise de Polignac ne s'éloigneroit point

de la cour sans un ordre exprès, il lui fut envoyé en forme. Elle en

fut inconsolable, aussi bien que monseigneur le Dauphin; et s'étant

vus, elle lui demanda s'il ne vouloit point agir auprès du Roi pour

détourner un coup si fatal à l'un et à l'autre. Monseigneur le Dauphin

parut mou, et, la marquise s'en étant plainte au marquis de Créqui, il

lui promit qu'il alloit faire de son mieux pour lui donner du courage.

Et de fait, il lui dit qu'il étoit bien simple d'en user comme il

faisoit; que le maréchal de Créqui étoit tout aussi fier que le

pouvoit être le Roi, à la réserve qu'il n'avoit pas la souveraine

puissance entre ses mains; cependant qu'il l'avoit mis sur le bon

pied; qu'il suivît son exemple, et qu'il s'en trouveroit mieux devant

qu'il fût peu de temps. Cette conversation n'ayant rien fait sur

l'esprit de ce jeune prince[432], la marquise de Polignac lui renvoya

les présens qu'elle en avoit reçus, et il les donna au marquis de

Créqui. Elle s'en alla ainsi en exil, et le marquis de Créqui eut le

même sort, le Roi ayant su par monseigneur le Dauphin les conseils

qu'il lui avoit donnés[433]. L'archevêque de Reims, ayant appris cette

nouvelle, en fut au désespoir, parce qu'il vit bien que cela alloit

justifier ce marquis dans l'esprit de sa femme, à qui il avoit tâché

d'insinuer que c'étoit pour son compte qu'il étoit si souvent auprès

de la marquise de Polignac[434].

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome III · 第 104 / 114 题