_Le soin que je prends de la réputation de mon mari et de celle
de madame d'Aumont m'a fait le tant prier de ne pas écouter son
ressentiment, qu'il m'a accordé ce que je lui demandois. Comme
je sais que vous prenez part à la dame, vous pouvez l'en
avertir, et même lui montrer ce que je vous mande. Elle sera
peut-être fâchée que j'aie tant de connoissance de ses affaires;
mais les miennes m'obligent à lui faire voir que je sais tout,
afin qu'elle en use bien avec moi. Belle et aimable comme elle
est, je craindrois toujours que mon mari ne l'aimât; et je suis
obligée, étant si éloignée d'avoir tant de mérite, de lui faire
connoître que, quoique je ne sois pas méchante naturellement, il
est dangereux néanmoins d'offenser une personne qui a son secret
entre les mains._
Cette lettre, qui avoit été écrite sans la participation du duc de
Roquelaure, ayant été envoyée pareillement sans qu'il en eût
connoissance, réjouit extrêmement l'archevêque. Il n'étoit pas besoin
néanmoins de lui mander de la montrer: il n'y auroit pas manqué, quand
même on ne lui en eût pas donné l'ordre. En effet, il prétendoit que
cela achèveroit de chasser Roquelaure du coeur de la duchesse, dont
il auroit par conséquent l'entière possession. Aussi lui dit-il, en
lui faisant voir qu'elle alloit connoître le peu de fonds qu'il y
avoit à faire sur la discrétion de ces sortes de gens, qu'il falloit
être folle pour s'y confier, et qu'il ne comprenoit pas comment il y
avoit tant de femmes qui y faisoient si peu de réflexion. La duchesse,
étant si bien prévenue, n'eut garde de ne pas sentir quelque
ressentiment à la lecture de cette lettre; cependant elle fut plus
sensible à la joie de savoir que Roquelaure s'étoit radouci qu'à la
crainte de se voir à la discrétion de sa femme. L'archevêque, qui
alloit à ses fins, fut fâché de lui voir tant de tranquillité
là-dessus; et ils alloient peut-être commencer déjà à se quereller, si
elle ne lui eût fait connoître que l'état où elle étoit ne procédoit
que des assurances que la duchesse de Roquelaure sembloit donner
qu'elle en useroit toujours bien tant qu'elle n'attireroit point son
mari; que, son dessein étant de ne le jamais voir, il étoit donc
inutile de se faire des craintes mal à propos.
Roquelaure, n'ayant plus tant de sujet de se louer de l'amour, chercha à
s'en consoler dans une autre sorte de plaisir qui étoit toujours à la
mode, je veux parler du vin, à quoi tous les jeunes gens qui venoient à
la cour étoient obligés de s'adonner, s'ils vouloient faire coterie
avec ceux qui s'appellent petits-maîtres[367]. Et ce qui rendoit ce
désordre plus commun, c'est que, quelque réprimande qu'en eût faite le
Roi, il n'avoit pas été à son pouvoir de se faire obéir. Cependant on
auroit eu lieu d'espérer que l'âge les auroit fait rentrer en eux-mêmes,
si l'on n'eût vu que les barbons comme les autres commençoient à s'en
mêler. Entre ceux-là il n'y en avoit point qui les mît plus en humeur
que le marquis de Termes[368], homme dans un désordre épouvantable, et
qui avoit quitté sa femme pour vivre avec la marquise de Castelnau[369],
laquelle avoit si bien renoncé à la pudeur, que, quoique son mari, qui
lui avoit servi un temps de couverture, fût mort, elle ne laissoit pas
de paroître publiquement le ventre plein. Ils étoient ordinairement dans
une maison en Brie, appelée Fontenay, et il ne venoit à la cour qu'à la
dérobée; mais il y faisoit toujours parler de lui. Au reste le désordre
où il vivoit lui avoit attiré plusieurs affaires, et une entre autres où
personne n'avoit jamais pu voir clair. Comme il étoit un soir dans cette
maison, il vint descendre un homme dans une hôtellerie du village,
lequel pria qu'on le menât au château. Or, c'étoit la coutume que, tant
que le marquis de Termes y étoit, le pont-levis étoit levé, ce qui
faisoit dire qu'il travailloit à la fausse monnoie[370]. Mais, celui-ci
s'étant fait connoître à un signal, on l'abaissa incontinent, et il lui
fit fort bonne chère. Le lendemain matin cet homme s'en retourna à son
hôtellerie, où il trouva huit cavaliers qui étoient aussi arrivés la
veille, et, montant à cheval avec eux, ils s'en vinrent tous de
compagnie du côté du château, dont le marquis de Termes étoit sorti avec
un gentilhomme de ses amis et avec tous ses domestiques, à qui il avoit
fait prendre les armes. Ce marquis rangea tout cela en un gros, et, les
autres s'étant rangés de même, l'on commença à combattre de part et
d'autre à bons coups de mousqueton et de fusil. Il y en eut quatre ou
cinq d'estropiés, et, après que le combat eut duré près d'un demi-quart
d'heure, tout d'un coup quatre cavaliers de ces étrangers se détachèrent
des autres et vinrent embrasser le marquis de Termes, qui les mena dans
le château, où il y avoit un grand déjeuner.
Cette affaire fit grand bruit à la cour, et le Roi donna ordre qu'il
fût arrêté; mais madame de Montespan, qui, à cause de son mari[371],
étoit de ses proches parentes, et qui étoit encore alors fort bien
auprès du Roi, empêcha qu'il ne reçût cet affront. Cependant on lui
fit demander ce que tout cela vouloit dire, car ce n'étoit ni duel, ni
assassinat, puisque c'étoit de l'infanterie contre de la cavalerie, et
que les choses s'étoient passées ainsi que je les viens de rapporter;
mais n'en ayant pas voulu dire la vérité, on écrivit au président
Robert[372], qui a une maison dans le voisinage, où il étoit alors, de
mander ce qu'il en savoit. Ce président, pour satisfaire aux ordres de
la cour, fit ce qu'il put pour éclaircir ce mystère; mais, après bien
des perquisitions, il ne put mander autre chose que ce que je viens de
dire, dont le Roi fut obligé de se contenter.
Après cette affaire, il lui en arriva bientôt une autre, pour laquelle
le Roi n'auroit eu garde d'écouter madame de Montespan, quand même
elle auroit eu si peu d'esprit que de vouloir s'entremettre en sa
faveur. Il fut soupçonné de poison, crime alors fort en usage en
France[373], et qui avoit envoyé en l'autre monde beaucoup de
gens qui se portoient bien. Ce qui le fit soupçonner fut qu'une femme
qui avoit été condamnée à la mort pour le même sujet l'accusa d'être
venu chez elle sous prétexte de se faire dire sa bonne aventure, et
chargea en même temps un homme qui avoit été son écuyer de lui être
venu demander du poison. Or, on craignoit qu'il n'eût envie de faire un
grand crime, car il y avoit longtemps qu'il étoit mécontent, d'autant
que le Roi avoit pris tout le bien de sa femme, qui étoit fille d'un
partisan; et comme on ne pouvoit avoir trop de précaution là-dessus, on
jugea à propos de s'assurer de sa personne. Il est difficile de dire au
vrai s'il étoit coupable ou non, car on tâcha autant qu'on put de
dérober au public la connoissance de son affaire. On dit même qu'on fit
passer son écuyer par les oubliettes, d'autres disent qu'il fut
empoisonné. Quoi qu'il en soit, cet homme n'ayant pu déposer contre lui,
il revint à la Cour, où, trouvant la jeunesse si disposée, comme nous
avons dit, à faire la débauche, il se mit non-seulement de la partie,
mais devint encore un des chefs.
Le duc de La Ferté, qui s'étoit séparé tout à fait d'avec sa femme,
fit grande amitié avec lui par la sympathie qu'ils avoient à cet
égard. Roquelaure, quoiqu'il fît un peu le sage depuis qu'il étoit
marié, ne put refuser néanmoins à ses anciens amis de se trouver à
leurs parties de plaisir; si bien que, s'y fourrant encore avec
un grand nombre d'autres débauchés, ce fut de quoi donner matière à
bien des nouveautés. On n'eut garde d'épargner là le prochain, et,
après avoir médit de tous les gens de la cour, de Termes dit que,
comme Noël approchoit, il falloit faire des paroles qu'on pût chanter
au lieu de noëls. On trouva sa pensée fort juste; et, comme l'on
savoit qu'il se mêloit de faire des vers, on lui donna de l'encre, du
papier et une plume, pour voir comme il s'en acquitteroit. Son dessein
étoit de travailler sur eux-mêmes, sur leurs femmes et sur toutes
celles qui faisoient parler d'elles. Mais restant encore un peu de
jugement à Roquelaure, il lui dit qu'il n'étoit pas de bon sens
d'apprêter aux autres matière de rire à leurs dépens, et que
d'ailleurs il alloit entreprendre une chose impossible, le nombre en
étant trop grand. Il se rendit à de si bonnes raisons, et, changeant
ainsi de pensée, il résolut de faire quelque chose sur la maison
royale. Roquelaure, sachant son dessein, l'approuva, moyennant que son
style ne fût pas trop peste[374]: car il le fit ressouvenir que le Roi
n'aimoit pas les railleurs, et qu'il étoit bien aise de ne se point
faire d'affaire. Cela fut cause que de Termes, qui avoit déjà fort
bien débuté, raya ce qu'il avoit écrit, et il mit à la place les noëls
que voici: