_Je vois bien des femmes, mais je n'en vois point qui me
plaisent tant que vous. J'enrage que je ne sois du monde pour
vous le pouvoir dire ouvertement: l'on me verroit à vos pieds
sans me soucier ni de l'alliance que j'ai avec votre mari, ni
des jaloux que je pourrois faire; mais il faut déférer quelque
chose au rang que je tiens, qui n'empêchera point pourtant que
je m'y rende si vous l'avez agréable. Songez, cependant, que
l'intérêt que les gens comme moi ont d'être discrets assure la
réputation d'une femme, laquelle court grand risque avec les
galants de profession._
La duchesse n'étoit pas fâchée que l'archevêque l'aimât, mais elle
trouva cette déclaration trop cavalière, et elle eût voulu que, comme
elle faisoit profession de piété, il lui en eût fait quelque mention,
c'est-à-dire qu'il lui eût témoigné moins de confiance dans son
entreprise. C'est ainsi qu'elle cherchoit les apparences de vertu
quand elle y avoit renoncé absolument. Mais l'archevêque n'étoit pas
un homme à s'amuser à ces bagatelles, lui qui alloit droit au fait et
dont la coutume étoit de ne ménager personne; aussi, voyant qu'il
n'avoit point de réponse de son billet, il s'en fut chez elle, où, le
visage rouge comme un chérubin: «Vous me jugez donc bien indigne,
Madame, lui dit-il, de votre amitié, puisque vous ne daignez pas
seulement m'apprendre quelque chose de ma destinée?--Moi, je ne sais
que vous répondre, lui dit la duchesse; cependant, vous devriez bien
vous dire vous même que qui se plaît à écrire des choses qui ne sont
point, mérite bien qu'on ne lui fasse point de réponse.»
L'archevêque, qui s'étoit attendu à un traitement plus rigoureux, fut
ravi qu'elle ne le payât que d'incrédulité. En effet, il sentoit des
choses qui lui permettoient de croire qu'il ne seroit pas longtemps
sans la convaincre. Ainsi, tout rempli d'espérance: «Madame, lui
dit-il, je ne sais à quoi servent toutes ces façons entre gens comme
nous, qui ne manquent pas d'expérience. Pourquoi vous dirois-je que je
vous aime, si je ne vous aimois pas? Dois-je souhaiter de perdre mon
temps dans le siècle où nous sommes, où on peut si bien l'employer, et
ne le devrois-je pas compter pour perdu si je recherchois des faveurs
où je me trouverois peu sensible? Je vous aime, premièrement, parce
que vous êtes tout aimable; mais j'ajouterai à cela que vous êtes
belle sans être coquette, ce qui me plaît encore plus que tout le
reste. Je vous dirai aussi que c'est parce que vous êtes vertueuse, et
que toutes les autres ne le sont pas; mais prenez garde de ne pas
interpréter ce mot au pied de la lettre: la vertu ne consiste pas à
être farouche, mais à savoir goûter les plaisirs sans que les
apparences nous découvrent. Pour vous, vous pouvez avoir cette qualité
au suprême degré quand il vous plaira, et l'on vous verroit faire
toutes choses, qu'on n'en auroit pas seulement le moindre soupçon.»
La duchesse pensa se fâcher, lui entendant dire que les apparences
étoient belles en elle; elle crut que c'étoit l'accuser tacitement de
galanterie, et, comme le soupçon règne toujours parmi le crime, elle
le pria, mais d'un ton qui marquoit quelque ressentiment, de vouloir
s'expliquer mieux. Il lui accorda volontiers sa demande, et lui dit
qu'il ne doutoit point qu'elle n'eût été vertueuse, mais qu'il seroit
fort fâché qu'elle la fût toujours; qu'il n'étoit pas homme à aimer
sans espérance, et que, comme un feu s'éteint faute de matière, de
même un homme se retiroit bientôt d'auprès d'une femme quand il voyoit
qu'il n'y avoit rien à faire.
Il lui expliqua ainsi les mystères amoureux, en quoi il avoit
meilleure grâce que dans la chaire; aussi y étoit-il entré plusieurs
fois sans sentir ce qu'il disoit, au lieu qu'alors il étoit si ému
qu'il ne l'avoit jamais été davantage. Aussi voulut-il voir tout d'un
coup ce qu'il avoit à espérer: c'est pourquoi il se mit à vouloir
caresser la dame, qui se défendit quelque temps; mais, feignant de ne
pouvoir résister à un homme de sa force, elle se laissa enfin coucher
sur un lit, où la trop grande ardeur de l'archevêque fut cause qu'elle
ne prit point de part au plaisir qu'il avoit goûté. Comme il étoit
homme à retourner toutes choses à son avantage, il lui dit que, pour
avoir quarante ans passés, c'étoit encore être assez prêt à rendre
service aux dames; que devant qu'il fût un moment il n'y auroit rien
de perdu pour elle, et qu'il se méconnoîtroit bien s'il demeuroit
court dans l'affaire dont il s'agissoit. En effet, il se sentit
bientôt une nouvelle vigueur, et, se mettant à la caresser, il fut
fort surpris de voir qu'elle tâchoit de se dérober de dessous lui. Il
crut d'abord que c'étoit des façons; mais, les efforts qu'elle faisoit
continuellement ne le tenant pas incertain davantage de la vérité, il
ne voulut pas faire davantage le coup de poing avec elle, et lui
demanda froidement d'où venoit tant de changement? «Comment! lui
dit-elle tout en colère, vraiment vous m'alliez faire de belles
affaires! j'allois commettre un inceste, si je n'y eusse fait
réflexion: vous êtes parent de mon mari, et il auroit fallu que
j'eusse été à Rome.»
Il fut impossible à l'archevêque de s'empêcher de rire à ce discours.
Il lui dit cependant qu'elle étoit bien simple de dire ce qu'elle
disoit; qu'il n'étoit nullement parent du duc d'Aumont, et qu'une
marque de cela, c'est que, si lui, qui parloit, étoit à marier, et que
le duc eût une soeur, rien ne l'empêcheroit de l'épouser. La
duchesse n'avoit pas la conception prompte en matière de cas de
conscience; ainsi il lui fallut expliquer celui-là plus au long, et
c'étoit quelque chose sans doute de plaisant de voir qu'une femme qui
venoit de faire un adultère voulût faire la scrupuleuse. Aussi tout
cela n'étoit que pure grimace; mais comme, depuis qu'elle étoit
dévote, elle s'étoit accoutumée à en faire beaucoup, elle ne prit pas
garde qu'il y avoit des rencontres où elles n'étoient nullement de
saison.
L'archevêque appréhendoit après cela qu'elle ne lui fît quelque
difficulté sur son caractère; mais l'exemple de tant d'évêques qui
avoient des maîtresses avoit tellement frappé l'esprit de cette dame,
qu'elle ne pensa pas seulement à lui en parler. Ainsi les choses
allèrent le mieux du monde, et dans peu il prit dans son coeur la
place que Roquelaure y avoit tenue. La raison en étoit plausible:
c'est qu'il n'avoit point de femme avec qui il couchât tous les jours,
raison qui, comme nous avons dit ci-devant, avoit arraché l'autre de
son coeur. Roquelaure avoit trop d'esprit pour être longtemps sans
s'apercevoir de ce commerce, et, comme la chose lui tenoit au coeur,
il fut chez la duchesse, qu'il accabla de reproches. Elle se retrancha
sur la négative, l'appela mille fois impertinent; mais, toutes ces
injures ne lui ayant pu faire prendre le change, il sortit outré, la
menaçant de la perdre.
La duchesse en avertit aussitôt l'archevêque, qui, ne voulant pas donner
le temps à Roquelaure de faire quelque folie, le fut trouver, et lui dit
qu'ayant toujours été de ses amis, il espéroit qu'il lui accorderoit une
prière; qu'il ne s'amuseroit donc point à finasser avec lui, qu'il lui
avouoit de bonne foi qu'il étoit bien avec madame d'Aumont, laquelle il
savoit l'avoir aimé; qu'il ne falloit prendre des femmes que ce qu'elles
vouloient, et non pas prétendre les retenir par force; qu'à ce qu'il
pouvoit connoître, il étoit cause lui-même de ce changement; qu'il ne
devoit pas se marier; qu'une belle femme comme madame d'Aumont n'aimoit
pas à partager les caresses d'un homme avec une autre; qu'enfin, il ne
lui diroit autre chose sinon qu'il lui auroit une obligation infinie de
se faire un peu de violence pour l'amour de lui, et qu'en revanche il
pouvoit compter sur ses services et sur son amitié.
Biran étoit des amis de l'archevêque; mais, ayant peine à digérer un
morceau comme celui-là, il lui fit réponse qu'il s'étonnoit qu'il lui
demandât d'avoir quelque égard pour une femme qu'il avoit tant de
sujet de haïr, surtout après la déclaration qu'il venoit de lui faire
lui-même; qu'il falloit du moins le laisser dans l'incertitude, et non
pas l'accabler par un aveu si choquant; qu'il tomboit d'accord que les
dames n'étoient pas obligées d'aimer toujours, mais que, si elles
vouloient qu'on en usât honnêtement avec elles, il falloit que de leur
côté elles en usassent bien aussi avec ceux à qui elles avoient donné
leur amitié; que, si la duchesse d'Aumont vouloit rompre avec lui,
elle devoit du moins l'en avertir auparavant; mais de n'apprendre les
choses, comme il venoit de faire, que quand elles étoient faites,
c'étoit le pousser un peu trop pour qu'il pût répondre de sa
discrétion.
C'étoit quelque chose de surprenant que de voir deux rivaux raisonner
ainsi ensemble sur leur bonne fortune; mais la différence de
profession de l'un et de l'autre faisoit qu'il n'y avoit rien à
craindre; outre que l'archevêque étoit en possession, à cause du
crédit de son frère, de se faire porter respect. En effet, cela fut
cause que Roquelaure se modéra plus qu'il n'auroit fait avec un autre.
Cependant il ne lui voulut rien promettre, et, l'archevêque étant
allé rendre compte de son message à la duchesse, elle fut extrêmement
en peine.
L'archevêque résolut d'y retourner une seconde fois, et, deux visites si
près l'une de l'autre ayant donné quelque curiosité à la duchesse de
Roquelaure, elle en demanda le sujet à son mari, qui n'avoit pas donné
au prélat plus de contentement qu'il n'avoit fait l'autre fois. Comme il
étoit encore tout bouffi de colère et qu'il ne cherchoit qu'à décharger
son coeur: «C'est, Madame, lui dit-il, qu'il me vient parler pour sa
maîtresse, qui a été la mienne, et il désire que je n'en dise point de
mal, ce que je n'ai garde de lui promettre.--Pourquoi donc, Monsieur?
lui répondit la duchesse. C'est une chose à quoi la considération vous
engage; outre qu'il est toujours honnête à un homme d'en bien user avec
une femme qu'il a aimée. Mais ne sauroit-on savoir qui c'est? et
vaut-elle assez la peine de vous mettre dans l'inquiétude où je vous
vois?--Non, Madame, elle ne le mérite pas. C'est la duchesse d'Aumont,
puisque vous le voulez savoir, et elle ne vaut pas mieux que ses soeurs,
qui s'en font donner par Roussi et par le chevalier de Tilladet.--Ah!
Monsieur, s'écria en même temps la duchesse, trève de raillerie, et ne
m'épargnerez-vous pas plus que les autres? La duchesse d'Aumont! un
exemple de vertu et de sainteté, et à qui il seroit à désirer que toutes
les femmes ressemblassent.--Dites, Madame, plutôt un exemple de
tromperie et de perfidie: je la ferai connoître devant qu'il soit peu,
et, puisque l'archevêque de Reims en use si mal avec moi, je ne vois
pas que je sois obligé d'en user mieux avec lui.»
Roquelaure, tout spirituel qu'il étoit, lâcha ces paroles un peu
légèrement: car, quoiqu'il ne se souciât pas de faire connoître à sa
femme qu'il avoit été bien avec la duchesse, c'étoit néanmoins lui faire
voir que sa passion duroit encore; ce qu'il étoit obligé de cacher.
Aussi la duchesse ne doutant point de la chose, elle se prit à pleurer,
et lui dit que, s'il ne l'aimoit pas, du moins devoit-il avoir la
discrétion de ne la pas prendre pour confidente de ses amours; qu'elle
avouoit qu'elle n'avoit ni la beauté ni le mérite de la duchesse
d'Aumont, mais que c'étoit moins sa faute que la sienne de ne l'avoir
pas choisie plus à son gré. Roquelaure, qui étoit meilleur mari qu'on
n'avoit cru et qu'il n'auroit cru lui-même, voyant cette nouvelle
querelle, fut obligé de ne plus songer à l'autre, pour apaiser celle-ci.
Il lui en coûta quelques caresses, et, n'y ayant rien qui aide plus à
remettre une femme de belle humeur, elle voulut s'enquérir encore plus
particulièrement qu'elle n'avoit fait des circonstances de son intrigue.
Il lui en avoit trop dit pour ne pas achever; ainsi il lui apprit en peu
de mots tout ce qu'elle vouloit savoir, lui promettant néanmoins qu'il
lui seroit si fidèle qu'elle n'auroit point sujet de s'en alarmer. La
duchesse, qui aimoit la cour et tout ce qui étoit de la faveur, lui dit
alors que, s'il parloit de bonne foi, il ne lui refuseroit pas une grâce
qu'elle avoit à lui demander, qu'elle le prioit pour l'amour d'elle que
la chose n'allât pas plus avant avec l'archevêque de Reims;
qu'autrement ce seroit lui faire voir qu'elle lui tenoit encore au
coeur; ce qu'elle ne vouloit pas croire de lui, après tous les
témoignages qu'il venoit de lui donner de son amitié. Roquelaure se crut
obligé de le lui promettre, et la dame, toute ravie de sa victoire,
écrivit en même temps un billet de sa main à l'archevêque de Reims pour
l'avertir qu'elle avoit obtenu ce que son mari lui avoit refusé. Voici
ce qu'il contenoit: