_Je viens de remercier le Roi de ce qu'il m'a choisi pour
épouser une demoiselle qu'il n'a pas haïe. C'est vous en dire
assez pour vous apprendre que je ne l'aimerai jamais, et que
vous serez toujours maîtresse de mon coeur. Si vous vous étonnez
que je fasse un pas comme celui-là, prenez-vous en à vous-même,
et non pas à moi, qui ne crois pas manquer d'honneur pour cela.
Je veux vous témoigner que, bien loin d'aimer mademoiselle de
Bois-Franc, comme vous vous êtes imaginée, je ne me marie que
parce qu'on le veut, ou plutôt parce que j'épouse une personne
qui ne pourra jamais vous donner de jalousie._
La duchesse d'Aumont trouva dans cette lettre des consolations
merveilleuses. «Ah! le pauvre garçon! s'écria-t-elle aussitôt, qui eût
cru qu'il eût été de si bonne foi que de vouloir être cocu pour
l'amour de moi!» Et, après plusieurs exclamations de cette sorte, elle
eut la malice de lui demander un rendez-vous pour le lendemain,
sachant que le jour d'après il devoit être marié. Biran, que je
nommerai dorénavant le duc de Roquelaure, puisqu'il devoit être
déclaré tel par le Roi, n'eut garde de refuser le cartel, et, pour lui
faire voir qu'il ne vouloit vivre que pour elle, il se ménagea si peu
que jamais il n'avoit fait paroître tant de courage. La paix s'étant
faite aisément de cette manière, elle lui dit qu'au moins il se
ressouvînt qu'il n'alloit avoir que les restes d'un autre, et qu'il
songeât à se conserver. Il le lui promit formellement, et, comme elle
avoit pris toutes ses précautions là-dessus, elle crut qu'il lui
garderoit parole. Néanmoins, comme c'étoit du fruit nouveau pour lui,
et que les jeunes gens ne font pas toujours ce qu'ils promettent, il
n'eut pas plutôt mademoiselle de Laval entre ses bras, qu'il la
traita, non pas comme sa femme, mais comme une maîtresse. Si elle eût
voulu dire tout ce qu'elle savoit, peut-être eut-elle avoué que ce
n'est pas toujours les plus grands hommes qui sont les plus vigoureux;
mais, comme elle avoit plus d'un jour à vivre avec lui, et qu'elle ne
vouloit pas en user si franchement avant que de le connoître, elle fit
toutes les grimaces que ses parents lui avoient dit de faire, pour lui
faire accroire qu'il en avoit eu les gants.
Biran étoit trop habile pour s'y méprendre; néanmoins, comme il étoit
aussi bien instruit qu'elle qu'il falloit garder le secret, il feignit
d'en être le plus content du monde, principalement aux gens qui
venoient lui faire compliment sur son mariage[365].
En effet, pour insinuer mieux qu'il avoit l'esprit libre, il se fit
coiffer avec des cornettes et des fontanges, et, tenant la place de sa
femme, il reçut les dames qui la venoient voir. Si bien que,
comme il n'y avoit pas grande clarté dans la chambre, elles s'en
seroient retournées sans prendre garde à la supercherie, s'il ne les
eût désabusées par un attouchement qui leur étoit sensible.
Ces folies ne pouvant pas toujours durer, sa femme, qui n'étoit pas
d'humeur à se passer de la cour, le fit ressouvenir qu'il y avoit
quatre jours qu'il n'y avoit été. Il fut ravi que cela vînt d'elle,
pour plus d'une raison: car, outre qu'il n'étoit pas toujours en état
de lui rendre service, il étoit bien aise de se conserver pour la
duchesse d'Aumont, avec qui il avoit résolu d'entretenir commerce. Il
trouva qu'il y avoit bal ce jour-là à Saint-Germain; mais la plupart
de ceux qui y dansoient ayant oublié à sa vue qu'ils étoient obligés
de se ménager, ils l'amenèrent boire à une lieue de là, si bien qu'ils
n'étoient pas encore revenus quand le Roi dit qu'il étoit temps de
commencer. On fut chercher les danseurs, et, ceux qui y étoient allés
leur ayant annoncé la volonté du Roi, ce fut la chose du monde la plus
pitoyable quand ils vinrent à paroître devant lui. Le Roi, voyant ce
qui en étoit cause, s'en alla plus tôt que de coutume, et Biran n'osa
paroître, de peur qu'il ne l'accusât d'avoir été l'auteur de la
débauche. D'ailleurs il n'étoit pas plus en état de se montrer que les
autres, principalement devant un prince qui, étant extrêmement sage de
lui-même, s'apercevoit aussitôt des moindres excès. La nuit ayant
dissipé toutes les exhalaisons vineuses qu'il pouvoit avoir, il se
trouva le matin au lever du Roi, qui lui demanda fort obligeamment de
ses nouvelles et de celles de sa femme. Il lui répondit, en
goguenardant, qu'il faudroit bien d'autres fatigues à l'un et à
l'autre pour les faire mourir. Cependant ce qu'il avoit dit au Roi
n'étoit rien en comparaison de ce qu'il dit à sa femme. Etant revenu à
Paris, elle lui demanda quel accueil il avoit reçu; sur quoi prenant
un grand sérieux, il lui répondit qu'il avoit tout lieu imaginable de
se louer de Sa Majesté; qu'elle ne l'avoit pas plus tôt vu qu'elle lui
avoit dit fort obligeamment qu'elle ne vouloit plus se ressouvenir de
ce qu'avoit fait monsieur de Biran, et que ce ne seroit plus que de ce
que feroit monsieur de Roquelaure.
La dame fut ravie de ce qu'il paroissoit si content, et, ne se doutant
en aucune façon pourquoi il avoit dit ces paroles, elle lui exagéra la
bonté du Roi, lui demanda si l'on pouvoit dire les choses avec plus
d'esprit et plus de bonté. Biran avoua que cela étoit impossible, et,
après avoir encore renchéri par dessus, il lui dit qu'il trouvoit
cette pensée si juste qu'il vouloit s'en servir à son égard; qu'il lui
promettoit donc qu'il avoit oublié tout ce qu'avoit fait mademoiselle
de Laval, et qu'il ne se mettroit jamais en peine que de ce que feroit
madame de Roquelaure. Si la duchesse avoit pu retenir sa langue après
ce reproche, elle l'eût fait sans doute aux dépens d'une partie de son
sang; mais, n'y ayant plus de remède, elle tâcha de cacher la
confusion où elle étoit.
Le commerce qu'il avoit avec madame d'Aumont dura encore quelque
temps; mais, ayant une jeune femme tous les jours auprès de lui,
quelque abstinence qu'il pût faire, la duchesse s'aperçut devant peu
qu'une femme étoit plutôt capable de servir à trente hommes qu'un
homme à deux femmes. Comme elle étoit gourmande sur l'article, elle
chercha quelqu'un qui la pût consoler de la perte qu'elle avoit faite,
et, comme l'archevêque de Reims[366], frère du marquis de Louvois, se
radoucissoit auprès d'elle depuis quelque temps, elle fit un jugement
avantageux de mille apparences heureuses qui se trouvoient en lui. En
effet, il étoit marqué à la marque que Caderousse estimoit si
essentielle pour être habile homme en amour, et qu'il avoit spécifiée
quand il avoit parlé du prince de Courtenay à la marquise de Rambures.
Ce prélat aussi ne faisoit aucune abstinence qui pût diminuer son
embonpoint, et, s'il avoit à craindre quelque maladie, ce n'étoit que
parce qu'il en usoit quelquefois en homme qui croyoit que rien ne
pouvoit nuire à sa santé.
Cet endroit étoit fort touchant pour la duchesse, qui aimoit l'excès
en beaucoup de choses; néanmoins, il avoit encore une autre qualité
qui servit autant à la gagner: ce fut qu'étant homme d'église et elle
dévote, elle crut qu'on leur verroit tout faire, s'il faut parler de
la sorte, sans qu'on y trouvât à redire. Elle étoit en cette
pensée quand l'archevêque, qui croyoit qu'une lettre faisoit autant
d'effet que la parole, lui envoya celle-ci: