LETTRE DE LA DUCHESSE DE VENTADOUR AU COMTE DE ROUSSI.

_Vous ne me direz plus que je ne vous aime pas. Je me viens de

raccommoder avec mon magot pour l'amour de vous, et, comme je

crois être entre les bras d'un singe quand je suis obligée de le

souffrir, je crains à tous moments qu'il ne m'étouffe. Jugez

s'il est sacrifice plus sanglant que le mien. Cependant vous

m'abandonnez lorsque j'ai le plus besoin de consolation, et de

plus vous m'abandonnez sans me le dire; si vous ne revenez

bientôt, je vais mourir. Mais qu'importe? aussi bien n'ai-je

plus guère à vivre, et je sens bien que, si je ne meurs de

tristesse, je mourrai du moins de joie quand je vous tiendrai

entre mes bras._

La fin de cette lettre étoit trop touchante pour ne pas monter

promptement à cheval. Roussi prit la poste, et trouva la dame si

affamée qu'il lui fut impossible de la contenter. Enfin, en étant

sorti le mieux qu'il put, elle ne lui donna point de repos qu'il ne

lui eût accordé une nouvelle entrevue, et, celle-ci étant suivie de

plusieurs autres, elle le mit si bien sur les dents, qu'il fut obligé

d'avouer que l'excès nuit en toutes choses.

Les affaires de ces trois amans étoient en cet état quand Biran se

brouilla avec la duchesse d'Aumont. Comme il avoit un régiment de

cavalerie, et qu'en temps de paix comme en temps de guerre, le Roi

n'exemptoit personne de son devoir, il fut obligé d'aller faire un

tour à la garnison, où ayant vu la femme de La Grange, intendant des

troupes[358], il en devint amoureux, ou, pour mieux dire, il chercha à

passer son temps avec elle. Cette petite femme, à qui mille

officiers avoient inspiré la vanité, ne se vit pas plutôt un amant de

la trempe de Biran, qu'elle méprisa tous les autres; et, ayant peur

qu'un homme de la cour ne se rebutât si elle le faisoit languir, elle

ne le fit attendre que jusqu'à ce qu'il lui demandât quelques faveurs.

La duchesse d'Aumont, qui avoit admiré plusieurs fois la constance

qu'il avoit eue pour elle, n'en étoit pas si bien assurée qu'elle

n'eût pris des mesures pour être avertie s'il retournoit à son

penchant. Ainsi, ayant su peu de jours après ce qui se passoit, elle

entra dans une jalousie qui ne lui laissa plus de repos. Elle lui

écrivit donc en des termes qui témoignoient son ressentiment; mais,

quoique Biran l'aimât, elle avoit tort d'être absente, et, toute

charmante qu'elle étoit, il se contenta de lui donner de belles

paroles, pendant qu'il continua avec l'autre son petit commerce, qui

dura tant qu'il fut obligé d'être à la garnison.

Ainsi, n'ayant point changé de conduite, il outra tellement la

duchesse que, quand il fut de retour, elle ne le voulut plus voir. Ce

fut alors qu'il reconnut le tort qu'il avoit eu de préférer une petite

bourgeoise, plus laide que belle, à une femme de qualité toute

charmante. Cependant son repentir ne fut pas capable de lui faire

obtenir sa grâce, si bien qu'il lui prit fantaisie de retourner à la

garnison pour insulter celle qui étoit cause de son malheur. Voilà

sans doute une résolution bien bizarre pour un homme d'esprit, et qui

venoit de témoigner tant de tendresse à une femme; mais, ne croyant

que ce moyen-là pour regagner la confidence de l'autre, il arriva

auprès de la petite La Grange, à qui pour premier compliment il débuta

que, ne pouvant pas être toujours à son régiment et étant obligé d'en

laisser le soin au lieutenant de sa compagnie, il prétendoit qu'il

veillât aussi bien sur sa conduite que sur celle de ses cavaliers; que

pour l'engager à le faire avec plus d'affection il vouloit qu'il

partageât ses faveurs avec lui; que, du tempérament dont il la

connoissoit, il savoit qu'elle ne se pouvoit passer d'homme, et qu'il

aimoit mieux lui en donner un de sa main que de s'en rapporter à son

choix.

Il est aisé de juger l'effet que fit ce compliment sur une personne

qui se ressouvenoit d'avoir été traitée, il n'y avoit pas encore

longtemps, comme si elle eût été aimée. Elle s'en trouva si surprise

qu'elle auroit cru que c'eût été un songe, si Biran, pour ne lui

laisser aucun lieu de douter de la vérité, n'eût lâché en même temps

son lieutenant après elle. Comme ce procédé étoit extrêmement

choquant, elle voulut prendre son sérieux; mais Biran, prenant le

sien, lui dit qu'il n'y avoit point d'autre parti à prendre, sinon

qu'il révéleroit à son mari tout ce qui s'étoit passé entre eux. Ce

fut bien pour la faire tomber de fièvre en chaud mal, s'il m'est

permis de parler de la sorte. Elle lui demanda s'il étoit fou ou ivre;

mais, voyant qu'il n'étoit ni l'un ni l'autre, et qu'il continuoit

toujours sur le même ton, elle eut recours aux pleurs, qui ne le

touchèrent guère. Cependant, comme il crut que c'étoit vouloir exiger

trop d'elle tout en un moment, il se relâcha à lui accorder un délai

de vingt-quatre heures, pendant lesquelles il dit au lieutenant

de faire ses affaires.

Jamais on n'avoit ouï parler d'une conduite comme celle-là, et c'étoit

ce qui désespéroit la petite La Grange; mais, se voyant entre ses

mains, la crainte qu'il n'exécutât ses menaces la fit résoudre, non

pas à faire ce qu'il disoit, mais à tâcher de gagner le lieutenant,

afin qu'il lui fît accroire tout ce qu'elle voudroit. Elle lui promit

pour cela non-seulement la protection de son mari, mais encore une

assez bonne somme. Mais celui-ci, qui étoit pitoyable comme un homme

de guerre, lui fit réponse qu'elle se trompoit si elle le croyoit

capable de mentir à son colonel; et, comme il avoit pris ses manières

depuis le temps qu'il le hantoit, il ajouta qu'elle avoit tort de

faire la réservée; qu'elle avoit peut-être accordé des faveurs à gens

qui ne le valoient pas, et qu'il lui conseilloit d'en user plus

honnêtement, si elle vouloit qu'on en usât bien avec elle.

S'il est vrai ce que la médisance rapporte, il faut croire qu'elle fit

réflexion à un discours si pressant. Quoi qu'il en soit, le lieutenant

se vanta, après être sorti d'avec elle, qu'elle s'étoit rendue à la

raison; et on y ajouta d'autant plus de foi qu'il dit de certaines

circonstances de ses beautés cachées dont on ne pouvoit parler si

assurément à moins que de les avoir vues. Elle crut après cela qu'elle

étoit en repos du côté de son mari; mais Biran poussant les choses

jusqu'à l'extrémité, il lui envoya un homme exprès à un endroit où il

étoit allé, pour l'avertir que, s'il vouloit sauver l'honneur de

sa femme, il falloit qu'il revînt en diligence; autrement qu'il alloit

faire naufrage dans un rendez-vous qu'elle avoit donné. La Grange

quitta les affaires du Roi pour les siennes, mais ce fut pour essuyer

mille railleries piquantes qu'il lui fit; de sorte que, comme il

n'étoit pas d'ailleurs trop prévenu de la vertu de sa moitié, il

commença à faire méchant ménage avec elle, et la renvoya peu de temps

après chez ses parens ou dans une religion.

Biran, ayant fait cette belle manoeuvre, s'en retourna en poste à

Paris, où il prouva à la duchesse d'Aumont la violence de son amour

par le tour scélérat qu'il venoit de faire. La duchesse, qui n'étoit

pas différente de la plupart des femmes, qui aiment le sacrifice, fut

ravie de celui-ci, et, après s'être fait prier quelques moments, elle

le remit enfin dans ses bonnes grâces.

En ce temps-là l'on continuoit toujours à jouer chez la marquise de

Rambures, où le chevalier Cabre s'étoit si bien introduit qu'il étoit

devenu le tenant. Caderousse, qui connoissoit le tempérament de la

dame, en étoit au désespoir, par l'intérêt qu'il étoit obligé de

prendre à sa conduite, après être entré dans sa famille. Cependant il

n'y pouvoit que faire, la marquise étant d'un âge à faire plutôt des

réprimandes aux autres qu'à souffrir qu'on lui en fît. En effet, elle

n'étoit pas à ignorer qu'un commerce si honteux la ruinoit de

réputation; mais sa folie, qui alloit jusqu'à l'excès, fut enfin

au-delà de toute sorte d'imagination. Elle devint jalouse de ce petit

homme, qui voyoit une certaine madame Sallé[359], femme d'un

maître des comptes, et encore quelques autres femmes. Elle s'emporta

extraordinairement contre lui, lui reprocha sa naissance et l'honneur

qu'elle lui faisoit. Mais lui, qui, depuis qu'il avoit de l'argent,

commençoit à se donner des airs de qualité, la traitant mal à son

tour, lui dit qu'un homme tel qu'il étoit, quand il avoit de

l'honneur, valoit mille fois mieux qu'une femme de qualité qui n'en

avoit point; qu'il ne s'étoit pas loué à elle pour faire le métier de

porteur de chaise; qu'il ne l'avoit que trop caressée et qu'il étoit

temps qu'il en caressât d'autres qui lui fissent moins de peine.

C'en étoit assez dire pour faire mourir de douleur une femme

amoureuse. Aussi le prit-elle à coeur tellement qu'elle devint sèche

comme un bâton, et, le chagrin rongeant tous les jours son esprit de

plus en plus, enfin elle acheva ses jours, qu'elle ne pouvoit plus

passer aussi bien dans le monde avec honneur. Quand elle se vit à

l'extrémité, elle envoya chercher Cabre, et, sachant qu'il refusoit de

venir, elle y renvoya une seconde fois, le priant de ne lui pas

refuser cette grâce. La petite Sallé, qui ne l'aimoit que parce qu'il

se laissoit voler quand il tailloit à la bassette, lui dit que cela

étoit vilain de refuser une femme en l'état où elle étoit, et, l'ayant

obligé à monter en carrosse, elle y entra avec lui, résolue de

l'attendre à la porte.

Caderousse étoit dans la maison, et, le voyant venir, il crut que son

dessein étoit d'achever de la piller; à quoi il n'avoit pas perdu de

temps pendant qu'il l'avoit vue, si l'on en croit la renommée. Quoi

qu'il en soit, comme l'intérêt rend tout le monde ardent, lui qui

n'aimoit point à dégainer fit le brave, et, se postant sur une porte,

lui demanda à qui il en vouloit. Cabre lui dit nettement: «A madame de

Rambures.» A quoi l'autre ayant répondu un peu en colère qu'il ne

l'avoit que trop vue, et que ce n'étoit plus le temps, le discours

s'échauffa de sorte que, s'il ne fût survenu des valets, ils auroient

peut-être tiré l'épée. Cabre jugea à propos de ne pas avoir affaire à

cette populace; mais, quelque sage que fût ce conseil, on le

poursuivit jusques à son carrosse, où la vue de madame Sallé, qui

étoit connue pour ce qu'elle étoit, excita plutôt les injures que de

les apaiser.

Pendant que cela se passoit, le duc de Roquelaure vint à mourir de

chagrin[360], et l'on voulut que ce fût pour avoir fait une méchante

affaire en achetant le comté d'Astarac, qui appartenoit à la maison

d'Epernon, et pour avoir perdu cinquante mille écus au jeu. Comme

néanmoins il étoit gouverneur de Guyenne, et que ce gouvernement lui

avoit beaucoup valu, ses affaires se trouvèrent encore en assez bon

état pour faire désirer à plusieurs filles des plus huppées de la cour

de pouvoir épouser le marquis de Biran. Mais c'étoit au roi à le

marier, et il ne sut pas plus tôt la mort de son père qu'il lui fit

proposer que, s'il vouloit songer à mademoiselle de Laval[361], fille

d'honneur de madame la Dauphine, il lui donneroit deux cent mille

francs et le brevet de duc. Ces offres étoient trop avantageuses pour

les refuser. La demoiselle étoit d'une des premières maisons de

France, aimable de sa personne, ayant de l'esprit infiniment, et enfin

revêtue de toutes les bonnes qualités que l'on pouvoit désirer. Aussi

le duc du Lude[362], oncle de Biran, et qui lui tenoit lieu de père,

remercia d'abord le roi des bontés qu'il avoit pour lui, et, sans le

consulter, l'assura qu'il seroit disposé à lui obéir; mais, l'ayant

trouvé, il fut surpris de ne lui pas voir pour cette affaire toute la

chaleur qu'il dût avoir, et lui en ayant demandé la raison: «Parce,

lui répondit Biran, que le Roi prend trop de soin de mademoiselle de

Laval.» Ce peu de paroles fit comprendre au duc du Lude qu'il falloit

qu'il eût ouï quelque chose de certains discours qui s'étoient faits à

la cour sur ce sujet; mais, comme ce duc ne voyoit rien d'égal au

brevet qui étoit proposé par ce mariage, il fit ce qu'il put pour lui

insinuer l'ambition qui le tourmentoit lui-même. Biran voulut encore

lui contredire; mais lui, se fâchant aussitôt, lui répliqua qu'il ne

falloit point couvrir d'un prétexte comme celui-là un refus qui ne

procédoit que d'une autre passion; qu'il étoit averti de bonne

part qu'il voyoit mademoiselle de Bois-franc[363] avec assiduité; s'il

n'avoit point de honte de songer à entrer dans la famille d'un homme

qui ne devoit son bien qu'à ses rapines et à ses usures; qu'il ne le

vouloit plus voir après cela, et que, s'il ne venoit avec lui tout de

ce pas remercier le Roi, il n'avoit que faire de compter jamais ni sur

son amitié ni sur sa succession[364].

Ce qu'avoit dit le duc du Lude de mademoiselle de Bois-franc étoit vrai;

Biran l'aimoit depuis un mois ou deux. La duchesse d'Aumont en avoit été

si jalouse qu'elle n'avoit pas craint d'éclater. Cependant Biran, se

voyant pressé de la sorte par son oncle, résolut de se faire un mérite

auprès de la duchesse du mariage qu'on lui proposoit. C'est pourquoi,

comme ce qu'il avoit dit du Roi n'étoit pas capable de l'arrêter, il

prit le parti de contenter son oncle, et s'en fut avec lui remercier ce

prince. Il se retira ensuite dans sa chambre, où s'étant fait donner du

papier et de l'encre, il écrivit en ces termes à la duchesse:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome III · 第 100 / 114 题