RÉPONSE DE LA DUCHESSE D'AUMONT AU MARQUIS DE BIRAN.

_Je ne sais à quoi attribuer les sentiments que j'ai pour vous.

Je sais bien que je ne vous aime pas assez pour dire que votre

déclaration me plaît; mais aussi je ne vous hais pas assez pour

m'en offenser. Après m'être bien examinée, je ne puis croire

autre chose sinon qu'il entre un peu de vanité dans mon fait. Je

sens que je serois ravie de faire dire que vous seriez devenu

honnête homme auprès de moi. C'est donc à vous à voir si vous

voulez changer de vie, car sans cela je ne saurois me résoudre à

vous voir, et je vous dirois franchement que vous pouvez prendre

parti ailleurs._

C'en étoit assez dire à un homme intelligent pour lui faire voir qu'il

étoit heureux. Aussi Biran ne manqua pas de lui aller assurer à

l'heure même qu'il ne vouloit plus vivre que de la manière qu'elle lui

ordonneroit. Cependant, comme il étoit jeune, et qu'auprès d'une belle

femme son tempérament le rendoit toujours amoureux, il s'exprima avec

tant d'agrément, qu'après qu'elle eut tiré promesse qu'il seroit plus

discret qu'il n'avoit été avec les autres, elle lui permit d'espérer.

Biran lui baisa la main en signe de remerciement; mais elle

s'approcha si près de lui, pour voir peut-être s'il ne puoit

point[341], qu'elle lui donna si belle, qu'il la baisa. Elle y trouva

tant de plaisir, qu'elle ne se souvint pas que, pour soutenir son

caractère de prude, il falloit faire semblant, du moins, de se

retirer; et Biran, de son côté, ayant trouvé une haleine admirable, se

sentit transporter: de sorte, en un instant, que la force de son

tempérament lui fit faire une chose qui arrive assez souvent aux

jeunes gens. Quand la duchesse n'auroit pas été assez habile pour s'en

apercevoir, sa jupe, qui étoit toute gâtée, ne lui permettoit pas d'en

douter. Elle ne sut dans ce moment quel parti prendre, ou de la

sévérité, ou de la douceur: car, si, d'un côté, elle n'étoit pas

fâchée de le voir si sensible, elle n'étoit pas bien aise, de l'autre,

que cet accident l'eût remis dans un état plus modéré, et qui lui

donnoit moins de plaisir. Ainsi, comme, toute dévote qu'elle vouloit

paroître, elle étoit personne à se laisser maîtriser par ses sens,

elle se fâcha de ce qui venoit d'arriver, et lui dit qu'elle étoit

ravie qu'il n'eût pas tardé plus longtemps à se faire connoître; qu'il

étoit sans façon du moins, s'il étoit peu respectueux, mais que cela

suffisoit pour la rendre sage.

Biran, qui avoit peur qu'elle ne prît l'autre parti pour n'être pas en

état de lui rendre service si tôt, lui répondit qu'il s'étonneroit de

se voir quereller, s'il ne savoit que toutes les dames étoient

injustes; que c'étoit à lui à se plaindre de ce qu'elle l'obligeoit à

tant de respect; qu'il se voyoit contraint de prendre des plaisirs

qu'elle auroit pu rendre plus grands si elle avoit voulu; qu'il ne

pouvoit que faire si la jupe étoit gâtée; qu'elle savoit comment cela

arrivoit; qu'il n'y avoit qu'à en avoir une autre, et que, si elle en

vouloit une toute semblable, il n'y avoit pas si longtemps qu'elle

l'avoit achetée que le marchand n'en eût encore de quoi en faire une à

la pièce. Cette petite dispute se termina bientôt: Biran, qui avoit de

grandes ressources, fut dans un moment ressuscité, et, voulant faire

un meilleur usage de ses forces qu'il n'avoit fait l'autre fois, il

chercha à faire sa paix par des caresses. La dame, qui n'avoit pas vu

renaître les plaisirs si promptement, ni avec Caderousse, ni avec son

mari, fut touchée d'un si grand témoignage d'amour; et, comme elle

étoit encore échauffée de ses premiers mouvements, elle ne fit qu'une

résistance si médiocre, que Biran la jeta sur un lit. Elle éprouva là

que ceux qui ont dit qu'il ne falloit jamais mesurer un homme à la

taille ont raison: car, quoique Biran ne fût qu'un demi-homme en

comparaison des deux dont elle avoit tâté, il en fit autant lui seul

qu'ils en faisoient tous deux ensemble. Comme elle le vit si emporté,

elle le pria de se modérer un peu, lui faisant entendre que les choses

violentes n'étoient pas de longue durée. Mais il lui dit qu'elle

verroit encore tout autre chose quand il seroit en haleine; ce qui

l'auroit beaucoup réjouie, si elle n'eût su qu'il étoit Gascon.

Ils avoient pris tous deux tant de goût au métier, qu'ils ne s'étoient

pas aperçus qu'il y avoit un juste-au-corps[342] du duc d'Aumont sur

le lit, que les valets de chambre avoient oublié par mégarde. Après le

premier acte, Biran le remarqua et dit à la duchesse qu'il le falloit

ôter. Mais elle, pour lui faire voir le mépris qu'elle avoit pour son

époux, lui dit qu'elle voudroit qu'il y fût aussi, et qu'elle le

feroit servir lui-même de matelas. Cette réponse ne plut pas à Biran,

tout débauché qu'il étoit, et il crut qu'une femme qui étoit capable

de dire une chose comme celle-là l'étoit encore de tout faire sans

rougir. Néanmoins elle lui recommanda le secret, s'il vouloit que leur

commerce durât longtemps. Cependant, pour faire accroire au monde que

sa dévotion n'étoit pas ralentie, elle fut le même jour à

l'Hôtel-Dieu, où, de la même main dont elle avoit touché ce que je

n'ose dire, elle ensevelit un mort.

Cette entrevue fut suivie de beaucoup d'autres, mais de moindre

rapport pour la dame que n'avoit été celle-là; ce qui lui fit dire à

Biran qu'elle ne s'étoit pas méprise quand elle avoit dit qu'il étoit

Gascon. Le duc ne s'aperçut nullement de ce commerce, et fut au

contraire si infatué de sa femme, qu'il commença à prôner

lui-même sa vertu. Cependant les trois amis se demandoient souvent des

nouvelles de leurs maîtresses; en quoi il n'y eut que le chevalier de

Tilladet qui fut de bonne foi: car il dit tout d'un coup, sans se

laisser donner la gêne, que la duchesse de la Ferté étoit la meilleure

femme du monde et de la meilleure composition; que cependant il ne

croyoit pas qu'elle l'obligeât à être constant; qu'elle étoit d'un

appétit désordonné, et qu'il faudroit avoir d'autres forces que les

siennes pour ne pas tomber sur les dents. Biran et Roussi lui

répondirent que c'étoit peut-être sa faute; que, quand on s'attachoit

auprès des dames, il falloit renoncer à tous ses amis, et qu'il

n'avoit peut-être pas encore quitté le comte de Tallard. Il leur avoua

qu'il le voyoit bien quelquefois, mais que, depuis que Tallard s'étoit

mis en tête de faire monsieur le duc cocu, j'entends à l'égard de la

comtesse de Maré[343], sa maîtresse, il n'avoit plus de considération

pour lui; qu'il s'étonnoit comment le plaisir d'avoir le reste d'un

prince du sang étoit si grand qu'il en fît oublier d'autres où l'on

avoit paru si sensible; que pour lui, bien loin d'en être de même, il

étoit tout prêt à retourner à ses anciennes inclinations; qu'il y

trouvoit quelque chose de plus solide et de plus touchant qu'avec les

femmes; qu'elles avoient toutes des défauts dont il ne se pouvoit

accommoder, et qu'en un mot il n'en avoit point trouvé, depuis qu'il

étoit au monde, qui ne fussent comme si elles venoient d'accoucher;

que, petites et grandes, elles étoient toutes de même taille à un

certain endroit de leur corps; que pour lui la nature lui avoit été

assez ingrate pour ne pas avoir sujet de s'en louer; qu'une des plus

belles qualités étoit de se connoître, et que, grâce à Dieu, celle-là

ne lui manquoit pas.

Biran et Roussi trouvèrent qu'il avoit raison en beaucoup de choses,

et peu s'en fallut qu'il ne les dégoûtât de leurs maîtresses.

Cependant, comme elles récompensoient ces défauts par quelque chose

d'assez engageant, ils ne voulurent pas tout à fait se régler sur lui.

On demanda à Roussi en quels termes il en étoit avec la sienne, à quoi

il répondit qu'il étoit assez malheureux pour en être mal traité. Le

chevalier de Tilladet s'écria, là-dessus, que cela étoit impossible,

qu'elle étoit de trop bonne race, et qu'il leur vouloit donner le

change. En effet, la dame n'étoit pas si cruelle qu'il le vouloit

faire accroire, et, quoiqu'il n'en eût pas encore tiré les dernières

faveurs, elle lui avoit fait comprendre qu'il ne tenoit pas à elle, et

qu'elle ne manqueroit pas dès qu'elle le pourroit.

Cette dame, qui étoit de belle taille, au corps de fer près, qu'elle

portoit comme ses deux soeurs, et dont le visage étoit d'ailleurs

extrêmement agréable, avoit un mari le plus contrefait de tous les

hommes. Esope, qu'on nous représente comme un magot, étoit un ange

auprès de lui; car il étoit de la taille d'un nain, avoit le nez et

les lèvres horribles, et, pour achever de le peindre, il lui sortoit

de l'un une écume perpétuelle, pendant qu'il couloit de l'autre une

matière dont on reprend souvent les petits enfants. Si l'on examine le

reste, c'est encore pis, si cela peut se dire: il est bossu

devant et derrière, a les bras plus courts l'un que l'autre, et,

jusqu'aux jambes, on ne voit rien qui ne fasse peur. Cependant, ayant

tant sujet de se plaindre de la nature, elle l'a récompensé d'une

belle qualité: il a de grands talents pour les dames; et si sa figure

ne rendoit tout ce qui vient de lui désagréable, il pourroit suffire à

toutes celles qui en voudroient tâter. Cela est cause qu'il se rabat

sur la première venue, et il en a souvent des faveurs qui l'obligent

d'avoir recours au chirurgien.

Une aventure comme celle-là l'avoit brouillé avec sa femme, à qui il

avoit déjà fait le même présent plusieurs fois. Ainsi, comme elle ne

couchoit plus avec lui, elle fit entendre au comte de Roussi qu'elle

avoit assez d'estime pour lui accorder toutes choses, mais que la

conjoncture demandoit qu'il se donnât patience. Cependant, pour

entretenir chalandise, elle lui dit qu'il pouvoit toujours prendre

d'avance ce qu'elle lui pouvoit accorder, et il se trouva si heureux

de ces accessoires qu'il jugea que sa fortune n'auroit point de

pareille s'il en pouvoit jamais venir plus avant.

La querelle du duc et de la duchesse avoit fait grand bruit dans le

monde, et, comme le duc avoit récidivé plusieurs fois et que la

duchesse avoit juré qu'elle ne le lui pardonneroit plus, on n'osoit

presque s'entremettre de les réconcilier. Si le comte de Roussi se fût

déclaré auparavant, il auroit empêché cet éclat, et l'envie qu'elle

auroit eue de tâter de l'amant lui auroit fait souffrir le mari avec

tous ses défauts. Mais par malheur il n'étoit venu qu'après la

querelle, si bien qu'il eut le temps de s'ennuyer. Pour ce qui

est de la duchesse, quoiqu'elle ne manquât pas d'appétit, elle prenoit

son mal en patience, d'autant plus qu'elle voyoit son amant devenir

tous les jours de plus en plus amoureux. Elle croyoit donc le lier par

des chaînes si fortes qu'elle les rendroit éternelles; et, comme elle

espéroit que le temps amèneroit toutes choses, elle vivoit, comme on

dit, d'espérance.

La duchesse de La Ferté étoit la plus mécontente des trois. Le

chevalier de Tilladet tâchoit à faire comprendre à Tallard que la

comtesse de Maré ne lui donneroit jamais les plaisirs qu'ils avoient

eus ensemble, et sur ce pied-là il prétendoit le réchauffer. Mais lui,

qui se faisoit un plaisir de débusquer le fils du premier prince du

sang, bien loin de l'écouter, persistoit dans son entreprise, où il

eut un si heureux succès que le duc d'Enghien[344], jaloux de se voir

en concurrence avec lui, résolut de quitter la comtesse.

Comme, selon ce qu'en dit Bussy, qui est un excellent auteur en ces

sortes de choses, le nombre touche beaucoup une femme, celle-ci fit ce

qu'elle put pour le retenir; mais le duc d'Enghien, sachant qu'elle

avoit envoyé la nuit même un courrier à Tallard, à qui elle mandoit

des choses extrêmement tendres, il s'en fut chez elle, où, ajoutant à

l'air chagrin qu'il a naturellement celui qu'il avoit par accident, il

lui dit qu'elle étoit indigne de l'amour d'un prince comme lui;

qu'elle savoit que, depuis qu'il l'aimoit, il avoit eu autant de

complaisance pour elle que si c'eût été une reine; qu'il s'en étoit

brouillé avec la duchesse[345], qui étoit la meilleure femme du monde;

que Monsieur le prince son père[346] n'en avoit pas été plus content;

qu'il lui avoit prédit plusieurs fois ce qui lui arrivoit aujourd'hui,

mais qu'il avoit toujours été si aveuglé qu'il n'en avoit voulu rien

croire; qu'elle verroit si Tallard feroit pour elle ce qu'il avoit

fait; que ce n'étoit pas pour lui reprocher, mais que les marques de

son amour avoient paru si éclatantes que Corneille le jeune avoit pris

sujet de là de faire la pièce de _l'Inconnu_. En effet, c'étoit ce duc

qui lui avoit fourni une partie de sa matière, par les fêtes qu'il lui

avoit données, et il n'y avoit ajouté qu'un peu d'intrigue[347].

La comtesse nia fortement le commerce qu'elle avoit avec Tallard, et,

prenant le parti de la dissimulation, parti assez ordinaire aux

femmes, elle lui dit que c'étoit comme cela qu'en usoient ceux

qui vouloient se dégager; que les prétextes ne manquoient jamais, mais

que la difficulté étoit de justifier ce qu'on disoit. Elle en alloit

dire bien davantage, si le duc d'Enghien, perdant patience, n'eût tiré

une lettre de sa poche, que ses bienfaits lui avoient fait recouvrer

des mains de ceux qu'elle employoit dans ses amours, et, la lui

faisant voir, il lui demanda, tout en colère, si c'étoit là un

prétexte ou une vérité. Il est aisé de juger de sa confusion à cette

vue: elle demeura un quart-d'heure comme s'il lui eût coupé la langue,

pendant quoi le duc ne discontinua point ses reproches. Enfin, étant

las de tant parler, il passa aux effets, qui fut de casser des

porcelaines dont il lui avoit fait présent. Elle se jeta sur lui pour

l'empêcher de faire un plus grand désordre, ce qui l'irrita encore

davantage. En effet, il fit réflexion, dans ce moment, qu'une femme

qui avoit été si insensible à tout ce qu'il lui avoit dit, et qui

l'étoit si fort à une perte de si petite conséquence, ne l'avoit

jamais aimé que par intérêt.

Ainsi il recommença à se venger sur ce qu'il lui avoit donné, et ce

fut un si grand fracas qu'on n'en avoit jamais vu de pareil. La

comtesse, voyant tant d'emportement, lui dit qu'elle s'en plaindroit

au Roi, et qu'il n'entendoit pas qu'on traitât de la sorte une femme

de sa qualité. Mais lui, qui étoit fier au delà de l'imagination, lui

fit réponse qu'il ne savoit à quoi il tenoit qu'il ne lui fît couper

la jupe. Si elle eût eu autant de force que de courage, elle l'auroit

dévisagé après ces paroles. Aussi se jeta-t-elle sur lui toute

furieuse, et le duc fut obligé de lui donner un soufflet pour se

dégager de ses mains.

Il sortit ensuite, pour n'être pas obligé de recommencer un combat si

indécent. Mais à peine fut-il hors de sa chambre, que, presque aussi

tranquille que si de rien n'eût été, elle ne songea qu'à faire tirer

les meubles d'un logis au cul-de-sac de Saint-Thomas du Louvre qu'il

lui avoit meublé, et où ils se voyoient souvent. Elle monta donc

promptement en carrosse; mais le duc, après s'en être allé à l'hôtel

de Condé, ayant fait réflexion qu'elle aimoit assez son profit pour se

les vouloir approprier, s'y en fut lui-même et la trouva déjà qui

déménageoit. Ce fut un sujet de nouvelle querelle, mais elle ne dura

pas tout à fait tant que l'autre, car la comtesse, ne se tenant pas si

forte en cet endroit qu'elle faisoit chez le maréchal son père[348],

fut obligée de filer doux, bien fâchée néanmoins qu'une si bonne proie

lui échappât.

Ce fut ainsi que finit l'intrigue du duc d'Enghien et de la comtesse

de Maré: ce qui obligea le maréchal de Grancey de retrancher une

partie de ses domestiques, pour l'entretien desquels le duc

fournissoit à l'appointement; car ce bonhomme, qui n'avoit pas

l'esprit trop bien timbré, s'étoit mis en tête que le duc

d'Orléans[349], qui aimoit sa cadette[350], l'épouseroit, et que le

duc d'Enghien feroit la même chose s'il pouvoit devenir veuf. Sur

ce pied-là, c'étoit quelque chose à voir que sa maison: rien n'y

manquoit, que d'avoir des officiers par quartier[351]; et, hors de

cela, l'on y faisoit tout aussi bonne chère qu'on pouvoit faire chez

le Roi.

Quoi qu'il en soit, cette affaire s'étant terminée de la sorte,

Tallard prit la place du duc d'Enghien, ce qui fit perdre espérance au

chevalier de Tilladet de le posséder entièrement. La duchesse de La

Ferté, qui savoit que c'étoit là la raison pour laquelle il n'en usoit

pas avec elle comme elle l'y croyoit obligé, fut ravie de cet

obstacle; et, comme elle étoit plus emportée que sa soeur de

Vantadour, elle lui continua ses faveurs, quoiqu'elle eût autant de

lieu qu'elle de les lui refuser. En effet, elle s'étoit brouillée avec

son mari, qui étoit un bon ivrogne, et qui, sans prendre garde qu'il

ne pouvoit rien dire contre elle qui ne rejaillît sur lui, étoit le

premier à en faire des médisances.

Tilladet, faute de mieux, entretint cette intrigue pendant quelque

temps, et, le hasard ayant voulu qu'elle devînt grosse de son

fait, ce fut une étrange alarme. Comme Tilladet n'avoit pas pour elle

cet amour délicat qui fait qu'on craint pour la personne aimée, il lui

dit, quand elle lui fit confidence de cet accident, qu'elle avoit tort

de s'en mettre en peine; que son mari n'étoit pas plus à craindre pour

elle que le maréchal[352] son père ne l'avoit été pour sa femme;

qu'elle avoit eu un enfant du duc de Longueville dans le temps qu'elle

ne couchoit point avec lui; qu'elle ne s'en portoit point plus mal

pour cela, ni qu'elle n'en alloit pas moins la tête levée.

Ces raisons ne satisfirent point la duchesse de La Ferté; au

contraire, elle se scandalisa de lui voir des sentiments si

indifférents, et, ayant pleuré et gémi pendant une heure, elle trouva

moyen de l'attendrir, ce qui étoit une chose fort extraordinaire pour

lui. Cependant, comme il n'étoit pas un homme de grand expédient, il

lui avoua franchement qu'il ne savoit quel emplâtre y mettre; mais

que, si elle vouloit, il avoit des amis qui étoient assez éveillés

pour l'assister au besoin. D'abord que la duchesse l'entendit parler

de la sorte, elle fit encore plus de cris qu'elle n'avoit fait

auparavant; elle lui demanda s'il étoit fou de vouloir dire ces sortes

de choses à personne, et si ce n'étoit pas proprement la vouloir

perdre.

Tilladet, pour lui faire quitter tout d'un coup ces vaines frayeurs,

crut qu'il n'étoit pas besoin de finesses avec elle, et, lui avouant

ingénuement que son amour n'étoit point un coup de l'étoile, mais

une chose préméditée entre Biran, Roussi et lui, il la fit trembler

quand elle vint à faire réflexion que son secret étoit entre les mains

de gens accoutumés à ne céler que ce qu'ils ne savoient pas. Elle en

fit de grands reproches à Tilladet, qui, bien loin de lui dire quelque

chose pour la consoler, lui soutint que le seul moyen de la tirer

d'affaire étoit de leur faire part encore de ce qui se passoit. Enfin,

après bien des paroles de part et d'autre, la duchesse, qui ne pouvoit

être dans un pire état que celui où elle se trouvoit, consentit à

tout; si bien que Tilladet dit à Biran et à Roussi dans quel embarras

ils se trouvoient.

Toute l'affaire roula sur Biran, qui étoit plus intrigant que l'autre.

Aussi Tilladet ne lui eut pas plutôt fait son rapport, qu'il lui dit

qu'il y trouveroit bientôt remède. Celui qu'il y trouva fut de faire

une partie de débauche avec le duc de La Ferté, qui étoit de ses amis;

c'est-à-dire ami de cour, car je ne prétends pas que ce mot signifie

ce qu'il devroit signifier. La Ferté, qui étoit toujours prêt pour ces

sortes de choses, accepta le rendez-vous, qui étoit à l'Alliance[353],

dans la rue des Fossés, au faubourg Saint-Germain. Roussi fut de la

débauche avec le duc de Ventadour et Biran, qui alloit à ses fins et

qui en auroit joué une douzaine comme eux; il leur dit, quand il les

vit en pointe de vin, que leur exemple ne lui donnoit point

d'envie de se marier; que leurs femmes portoient le haut de chausse,

et qu'il ne leur étoit pas permis de coucher avec elles quand ils

vouloient.

Ventadour, écumant de la bouche comme un cheval qui se joue de son

mors, se trouva choqué de ces paroles, et lui répliqua que, s'il ne

couchoit pas avec sa femme, c'étoit parce qu'il en avoit de plus

belles. Mais Biran lui contredisant tout exprès, il le mit tellement

en colère, qu'il jura qu'il ne seroit pas plutôt chez lui qu'il lui

passeroit son épée au travers du corps, ou qu'elle lui obéiroit. Pour

ce qui est du duc de La Ferté, il n'avoit pas été si longtemps sans

faire paroître son extravagance; il avoit déjà tiré tout ce qu'il

portoit, et, l'ayant montré à la compagnie, il dit qu'il vouloit qu'on

le lui coupât s'il ne faisoit son devoir dès qu'il seroit arrivé à sa

maison. C'étoit un plaisir de voir la passion de ces deux hommes, qui

étoient aussi fous l'un que l'autre; mais ce qui étoit encore plus

plaisant, c'est que Biran et Roussi faisoient mine de n'en vouloir

rien croire. En quoi celui-ci jouoit d'autant mieux son personnage

qu'il espéroit qu'une pareille action l'alloit mettre au comble de la

joie.

Ils quittèrent ces deux ducs en leur faisant ainsi la guerre, de quoi

ceux-ci étant encore tout remplis en arrivant chez eux, ils montèrent

d'abord dans la chambre de leurs femmes, où ils débutèrent par des

juremens. La duchesse de La Ferté, qui, en conséquence des avis que

Biran avoit donnés à Tilladet, avoit été avertie par lui de tout le

manège, fit semblant de trembler à sa voix, et, quoique son ordinaire

fût de parler plus haut que lui, elle ne sonna mot en cette

occasion. La Ferté, qui se faisoit un point d'honneur de tenir parole

à Biran et à Roussi, la voyant si souple, se coucha auprès d'elle, où

il tâcha de se mettre en état de la caresser. La duchesse, qui savoit

jouer son rôle, fit la pleureuse, se plaignit qu'il ne la recherchoit

que lorsqu'il revenoit de débauche, et par de petites résistances elle

l'anima tellement, qu'elle crut qu'il pourroit accomplir l'oeuvre

dont il n'avoit auparavant que la volonté. En effet, toutes choses se

passèrent selon son désir; après quoi, son mari ne demandant qu'à

dormir, il passa toute la nuit d'une pièce, pendant que de son côté

elle eut sujet d'avoir plus de repos. Quand La Ferté eut cuvé son vin,

elle voulut le lendemain matin le faire retourner à l'ouvrage, soit

que le métier lui plût ou qu'elle eût peur qu'il ne se ressouvint pas

de ce qui s'étoit passé; mais il se trouva si pesant, qu'après avoir

essayé d'en venir à bout, il fut obligé de faire retraite.

Cependant Roussi étoit aux écoutes pour savoir ce qu'il avoit à

espérer de ses petits soins; mais il avoit manqué à une chose, qui

étoit d'avertir sa maîtresse; tellement que, le duc de Ventandour s'y

étant pris aussi brutalement avec elle que La Ferté avoit pu faire

avec sa femme, elle ne voulut jamais le souffrir. Le petit bossu jura

et pesta de bonne sorte; mais, s'étant aguerrie à tout cela depuis

qu'elle étoit avec lui, elle le laissa dire et ne fit que ce qu'elle

voulut.

Roussi, sachant de quelle manière la chose s'étoit passée, lui en sut

non-seulement mauvais gré, mais pensa encore se brouiller avec elle.

Il lui reprocha que c'étoit le considérer bien peu que d'avoir

trouvé une si belle occasion et ne s'en être pas servie. Elle ne put

disconvenir de l'un, mais nia l'autre fortement, rejetant sur lui

toute la faute, dans laquelle elle lui assura qu'elle ne seroit jamais

tombée s'il lui eût fait part de ce qui se passoit. Il fallut bien

qu'il s'en contentât, et de la petite oie, qu'elle lui continua en

attendant mieux. Cependant, quoi que ce fût quelque chose de beau que

ce qu'elle lui donnoit, y ayant peu de corps semblables au sien, si ce

n'est celui de la duchesse d'Aumont sa soeur, comme l'appétit croît

en mangeant, il se sentoit excité tous les jours de plus en plus à la

consommation du plaisir entier. La duchesse de même ne pouvoit sentir

de telles amorces sans désirer la même chose. Ainsi leurs désirs étant

communs, ils s'émancipèrent à de petites libertés qui les firent

tomber insensiblement dans le précipice qu'ils avoient évité depuis si

longtemps. La duchesse, qui avoit peur des suites, n'eut pas plutôt

commis la faute qu'elle s'en repentit. Elle s'en prit à ses yeux; mais

Roussi, lui remontrant qu'elle retrouveroit l'occasion qu'elle avoit

perdue avec son mari, la consola tellement, qu'elle se résolut de

s'abandonner à la Providence. Il eut donc tout ce qu'il souhaita ce

jour-là, et quelques autres suivans. Mais le duc de Ventadour, qui

avoit passé sa fantaisie ailleurs, ne lui ayant rien dit, la crainte

du tablier fit qu'elle se priva d'un plaisir où elle étoit encore plus

sensible qu'une autre.

Ce fut de grandes alarmes jusqu'au temps qu'elle put avoir des marques

de sa stérilité. Mais enfin, ayant vu ce qu'elle désiroit de

voir, tout se calma, à la réserve de son amour. En effet, comme elle

avoit éprouvé des forces qui n'étoient pas ordinaires, la privation

d'un tel plaisir lui fit tant de peine, que pour avoir une couverture,

elle témoigna à tout le monde que, puisque Dieu lui avoit donné un

mari, elle seroit bien aise de vivre dorénavant avec lui en meilleure

intelligence. Quoiqu'on ait toujours du penchant à juger mal de son

prochain, on crut qu'une si grande résignation étoit l'effet des

conversations fréquentes qu'elle avoit avec la duchesse d'Aumont, car

celle-ci étoit toujours regardée comme une béate[354], et Biran, qui

avoit accoutumé d'être indiscret, avoit été si sage à son égard, que

personne ne se doutoit de leur intrigue. En effet, il eût été

difficile de la soupçonner sans passer pour médisant; car elle ne se

contentoit plus d'ensevelir les morts, elle alloit encore les mettre

en terre: ce qui lui donnoit une si grande réputation, que, si elle

fût morte dans ce moment, on l'auroit sans doute canonisée.

L'Avocat, dont il a été parlé dans la première partie de cet

ouvrage[355], sachant que la duchesse de Ventadour faisoit tant

d'avances pour se raccommoder avec son mari, voulut en avoir le

mérite. Il les vit séparément l'un et l'autre, et, leur ayant fait

trouver bon qu'il leur donnât à manger, il emprunta une maison à un

village au-dessous de Montmartre, où il leur fit bonne chère.

Plusieurs autres personnes s'y trouvèrent aussi et le louèrent fort de

son repas, qui avoit été mieux apprêté qu'il ne fut payé; car au bout

de six mois le traiteur fut obligé de lui faire donner assignation,

et, s'il ne l'eût menacé de lui faire arrêter son carrosse[356], il ne

l'auroit pas contenté sitôt.

La suite de ce repas eut le succès pour lequel il avoit été fait. Le

duc et la duchesse couchèrent ensemble, ensuite de quoi elle songea à

faire venir son amant, avec qui il lui étoit permis maintenant de se

divertir tout à son aise. Par malheur pour elle il étoit allé à la

Ferté-sur-Joire, terre qu'a son père aux environs de la ville de

Meaux[357]. Ainsi elle fut obligée de presser son retour par une

lettre dont voici la copie:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome III · 第 99 / 114 题