_Ne vous étonnez pas si je me sers de Catherine pour vous faire
savoir de mes nouvelles. Elle croit ne vous rendre qu'une lettre
de compliment sur une affaire que je lui ai inventée à plaisir,
au lieu qu'elle vous en rendra une où je vous ouvre tout mon
coeur. Bon Dieu, la pauvre chose qu'un mari qu'on n'aime point,
et qu'il y a de différence entre un homme et un homme! Mais
n'est-ce point que je m'abuse, et que ce plaisir est plus grand
en imagination qu'en effet? Car enfin, j'en ai plus seulement à
me souvenir de vos folies, que de toutes les caresses qu'on a
tâché de me faire depuis deux jours. Si cela est, ne m'approchez
jamais de plus près que vous avez fait; mais si vous êtes assuré
du contraire, déguisez-vous ce soir, comme l'amour vous
l'inspirera; mon mari sera à Versailles, et c'est un temps trop
favorable pour vous et pour moi pour ne le pas employer comme il
faut._
Caderousse n'eut garde de manquer au rendez-vous. Il ne se déguisa pas
autrement, sinon qu'il prit un habit fort commun, et, montant à cheval
comme s'il fût revenu de Versailles, il s'en vint à l'hôtel
d'Aumont[317] et dit au suisse[318] que c'étoit un des vingt-cinq
violons du Roi, qui venoit de sa part trouver le duc pour quelque
bagatelle qui regardoit l'Opéra. Or, c'étoit une chose assez ordinaire
que ces sortes de commissions, car le duc, à cause de sa charge de
premier gentilhomme de la chambre, avoit la surintendance sur tous les
divertissements[319]. Le suisse lui répondit que son maître étoit allé à
Versailles. De quoi feignant n'être pas content, il demanda à parler à
la duchesse. On le fit monter, sans qu'on se doutât de rien, et il lui
parla à l'oreille, comme s'il avoit eu quelque chose de particulier à
lui dire. Après cela, il feignit de s'en retourner; mais, au lieu de
traverser la cour, il entra dans une salle basse, où il se mit à un coin
jusqu'à ce que la duchesse se fût défaite adroitement de ses laquais,
sous prétexte de message. Etant alors remontée en haut, elle le cacha
dans un cabinet, où elle lui donna du pain et des confitures, de peur
qu'il ne mourût de faim. Cependant on avoit emmené par son ordre le
cheval sur lequel il étoit venu; et le suisse, qui alloit et venoit dans
la cour, s'imagina que le maître étoit sorti sans qu'il s'en fût aperçu.
La duchesse eut grande impatience que la nuit fût venue pour contenter
ses désirs amoureux, et encore plus le pauvre prisonnier, qui n'osoit
presque se remuer. Elle arriva enfin, au grand contentement de l'un et
de l'autre, et après que la duchesse fut au lit et que ses femmes se
furent retirées, elle se releva pour lui aller ouvrir la porte. A peine
lui donna-t-il le temps de se recoucher pour en venir aux prises; ce qui
lui plut extrêmement, étant persuadée que c'étoit là la plus grande
marque d'amitié qu'un homme puisse donner à une femme.
Comme il vit que le jeu lui plaisoit, il fit tout son possible pour la
contenter. Mais sur les quatre à cinq heures du matin, c'est-à-dire
lorsqu'ils commençoient d'avoir envie de dormir tous deux, ils
entendirent un carrosse à six chevaux s'arrêter à la porte, et l'on
commença à heurter comme il faut. Elle jugea incontinent que c'étoit
son mari et se crut perdue. Elle n'eut le temps que de faire
rentrer Caderousse dans le cabinet, qui se crut pareillement en grand
péril. Mais leur inquiétude ne fut pas de longue durée: comme elle
s'étoit jetée en bas du lit pour voir ce que c'étoit au travers des
vitres, elle vit aussitôt que c'étoit un ami de son mari qui venoit
pour le prendre, le duc lui ayant dit qu'il n'iroit à Versailles que
ce jour-là. Sa crainte s'étant évanouie par ce moyen, elle fut tirer
une seconde fois son amant de prison, et le trouva tremblant d'autre
chose que de froid. Il lui fallut plus de temps qu'à elle pour se
rassurer, et, quoiqu'elle fît tout son possible pour le réchauffer
entre ses bras, sa chaleur naturelle étoit si bien éteinte qu'elle ne
put la rallumer.
Cependant comme il faisoit déjà grand jour, il fallut songer à le
faire sortir; mais ce fut la difficulté, et ils trouvèrent que ce
seroit hasarder beaucoup, de sorte qu'ils aimèrent mieux attendre
jusqu'à la brune. Mais le duc d'Aumont revint de Versailles une
demi-heure auparavant et rompit leurs mesures. Je laisse à penser si
son arrivée eut de quoi augmenter le froid du pauvre amoureux transi.
Le duc d'Aumont voulut se faire un grand mérite auprès de sa femme
d'être revenu sitôt, et ne manqua pas de lui dire que ce n'étoit que
pour l'amour d'elle. Mais elle lui auroit bien répondu, si elle eût
osé, qu'elle lui eût été bien plus obligée s'il eût demeuré où il
étoit. Cependant, comme il n'y avoit que peu de jours qu'ils étoient
mariés et qu'il étoit d'un bon tempérament, il se mit à la caresser;
ce qui fut un surcroît d'accablement pour le pauvre prisonnier, qui
étoit justement au chevet du lit. Mais ce qui le toucha le plus,
fut que la duchesse ne put s'empêcher de soupirer amoureusement dans
le temps qu'il étoit aux prises avec elle; ce qui lui fit dire en
lui-même que toutes les femmes étoient des carognes, et que, quelque
mine qu'elles fassent, tout leur est bon, soit d'un mari ou d'un
amant. Le duc d'Aumont, qui savoit ce que c'étoit que de vivre, ne
jugea pas à propos de s'enivrer de son vin, et, s'étant couché de
bonne heure, il laissa sa femme en repos toute la nuit, pendant que
Caderousse faisoit le pied de grue dans le cabinet, roulant dans sa
tête mille imaginations que la jalousie lui inspiroit aussi bien que
la peur; car enfin, comme il étoit amoureux, ce qu'il avoit entendu
lui revenoit à tout moment à la pensée, et toute la consolation qu'il
avoit, c'est qu'il préparoit des reproches à la duchesse sur le peu de
caresses que son mari lui faisoit, et où elle avoit néanmoins paru si
sensible. Mais, quelque forte que fût sa passion, tout son sang se
glaçoit quand il venoit à faire réflexion où il étoit, et le peu de
chose qu'il falloit pour le perdre.
Il est aisé de concevoir que la nuit lui dura mille ans dans de si
funestes pensées; cependant, quoiqu'il n'eût mangé que des confitures
et bu un doigt de vin, la faim étoit ce qui lui faisoit le moins de
peine, tant il est vrai que le corps ne songe guère à ses fonctions
quand l'âme se trouve abattue. Pour comble de malheur, le jour étant
venu, le duc d'Aumont ne songea ni à se lever, ni à sortir, tellement
que toute son espérance fut remise après dîner; mais il survint
compagnie qui arrêta le duc jusqu'au soir, et s'étant amusé
ensuite à causer avec sa femme, qui n'avoit guère néanmoins l'esprit
libre pour lui répondre, le temps se passa insensiblement, de sorte
qu'il entendit qu'on demandoit à souper. Je ne sais si cela le fit
ressouvenir qu'il y avoit deux jours qu'il faisoit une grande
abstinence, mais enfin la faim commença à le presser si fort, qu'il
sentit une grande foiblesse; il lui fallut néanmoins essuyer
non-seulement tout ce temps-là, mais encore tout le lendemain, le duc
n'étant sorti que sur le soir pour s'en retourner à Versailles.
D'abord la duchesse vint pour se jeter à son cou; mais il la repoussa
avec un air de mépris, dont étant tout étonnée, elle lui demanda d'où
venoit ce traitement, et si c'étoit la récompense de ce qu'elle
faisoit pour lui. «Vous ne faites rien pour moi, répondit froidement
Caderousse, que vous ne fassiez pour votre mari, qui cependant ne vous
a pas donné trop de marques de son amitié. Je vous ai entendu
soupirer, perfide que vous êtes, et vous n'en avez pas fait davantage
lorsque je vous ai témoigné tout ce que je sentois pour vous; mais je
suis assez vengé du peu de cas qu'il faisoit de vos caresses; et
n'avez-vous point de honte d'aimer déjà qui vous aime si peu?» La
duchesse fut surprise de ces reproches, et voulut lui nier ce qu'il
avoit entendu; mais il sut bien qu'en juger, et, après en avoir été
témoin lui-même, il n'eut pas la complaisance de vouloir lui accorder
ce qu'elle disoit.
Cette petite querelle fit qu'il ne voulut ni boire ni manger, quoi
qu'elle lui pût dire; et, voulant s'en aller, il se laissa tomber au
milieu de la chambre, soit de foiblesse, ou qu'il eût trouvé
quelque chose sous les pieds qui en fût cause. Cependant, il n'auroit
peut-être jamais eu la force de se relever si la duchesse ne fût
accourue à son secours; mais, s'étant jetée à son cou, elle lui
demanda si, après toutes les alarmes qu'elle venoit d'avoir, il étoit
encore résolu de la désespérer. «C'est vous qui me désespérez, Madame,
répondit Caderousse, et je croyois que, vous ayant donné mon coeur,
je ne devois pas partager le vôtre avec un mari qui, comme je vous ai
déjà dit, vous aime si peu, qu'il y a deux jours tout entiers qu'il
est avec vous, et cependant....» Elle ne lui donna pas le temps
d'achever, et, s'étant emportée à des caresses tout à fait touchantes,
non-seulement elle le fit relever, mais elle lui fit sentir encore
qu'il n'étoit pas tout à fait mort. Il voulut lui en donner des
marques à l'heure même, à quoi s'opposant foiblement, sous prétexte
qu'il n'étoit pas en état de cela après un si long jeûne, il la jeta
sur un lit, où elle n'eut jamais tant de plaisir. Elle fit un grand
nombre de soupirs, dont ce pauvre amant fut si charmé qu'il oublia
ceux qu'elle avoit faits avec le duc.
Un si doux moment pensa être cependant le dernier de sa vie; la
foiblesse où il étoit le fit évanouir lorsqu'il ne pensoit être que
pâmé, et la duchesse s'apercevant que cela duroit trop longtemps pour
être naturel, elle se débarrassa le mieux qu'elle put pour courir au
secours. Elle fut promptement chercher une bouteille d'eau de Hongrie,
et lui en ayant frotté le creux des mains, les tempes et les narines,
il revint enfin à lui, mais si foible qu'il avoit de la peine à se
soutenir. Quoiqu'elle l'eût déjà voulu voir dehors, elle ne le
voulut pas laisser sortir néanmoins qu'il n'eût pris quelque chose; et
ce qui venoit de se passer l'ayant rendu plus traitable qu'auparavant,
il prit un bouillon, qui lui fit beaucoup de bien. Il mangea outre
cela tout au moins pour quatre sous de pain[320], un grand pot de
confitures, une douzaine de noix confites, et but une bouteille de
vin. Avec ce secours il prit des forces pour pouvoir s'en aller; mais,
de peur que le suisse ne l'aperçût, il fit une station dans la salle
en bas, comme il avoit fait en arrivant, pendant laquelle la duchesse
d'Aumont fit monter le suisse, sous prétexte de lui dire ceux qu'elle
vouloit qu'il laissât entrer et ceux qu'elle ne vouloit pas qui
entrassent.
L'embarras où ils s'étoient trouvés fut cause qu'ils ne songèrent pas
à prendre des mesures pour se revoir sitôt. Mais la maison de madame
de Bonnelle étant un lieu propre à se donner rendez-vous,
quoiqu'elle ne le crût pas, ils s'imaginèrent tous deux qu'y pouvant
aller quand ils voudroient, il leur seroit aisé de se parler et de se
dire tout ce qu'ils auroient sur le coeur. Cependant la femme de
Caderousse, qui n'avoit point eu de ses nouvelles depuis trois jours,
en étant en peine, envoya partout où il avoit coutume d'aller pour
voir si on ne lui en apprendroit point; et n'en pouvant savoir d'aucun
endroit, le bruit courut à la cour et à la ville qu'il falloit qu'il
se fût allé battre. S'il avoit eu la moindre affaire, c'en étoit assez
pour le perdre, les ordonnances ne pouvant être plus rigoureuses
qu'elles l'étoient à cet égard[321]. Mais comme on savoit qu'il étoit
sage, ce bruit s'évanouit bientôt pour faire place à un autre, qui fut
qu'il falloit qu'il se fût engagé au jeu. Le changement qui parut sur
son visage, lorsqu'il fut revenu chez lui, donna encore plus de
couleur à ce faux bruit.
On s'imagina donc qu'il avoit fait quelque perte considérable, et sa
femme n'osoit presque lui demander d'où il venoit, de peur de
l'affliger. Elle lui lâcha pourtant quelques paroles qui firent voir
son soupçon, et cela fournit un prétexte à Caderousse, qui ne savoit
presque où en trouver après une si longue absence. Il parut dès le
lendemain chez madame de Bonnelle, où l'on fut surpris de le voir si
changé. La marquise de Rambures[322], qui, avec la passion du
jeu, avoit encore celle de l'amour jusqu'à l'excès, entendant dire à
tout le monde qu'il falloit qu'il eût été bien piqué pour jouer trois
jours entiers, sans que ses amis l'eussent pu voir: «C'est, dit-elle,
qu'il n'avoit que faire de témoins au jeu qu'il jouoit.» Chacun se
prit à rire de cette saillie; mais Caderousse en rougit, ce qui fut
remarqué particulièrement du marquis de Fervaques[323], fils de madame
de Bonnelle.
Ce n'étoit pas néanmoins un homme qui fût sorcier; au contraire, il
avoit extrêmement à se plaindre de la nature, qui lui avoit donné un
fort grand corps, mais un fort petit esprit. Sur ces entrefaites, la
duchesse d'Aumont entra, et après que celles qui ne l'avoient pas
encore été voir lui eurent fait compliment sur son mariage, Fervaques
se mit auprès d'elle, lui demanda si ce n'étoit point elle qu'on
devoit accuser de la disparition de Caderousse? Comme il n'y a rien
qui soit à l'épreuve de la vérité, elle ne se put empêcher de rougir,
et, pour peu d'esprit qu'il eût eu, il eût bientôt reconnu qu'il
l'avoit touchée sensiblement; mais il avoit dit cela à tout hasard,
tellement que, ne faisant point de réflexion à l'intérêt qu'elle y
prenoit, il se contenta de lui dire que, quelque mérite qu'eut
Caderousse, il seroit trop heureux si une pareille fortune lui
arrivoit; que, comme il n'y avoit personne qui en connût le prix
si bien que lui, cela l'obligeoit à ne la désirer que pour lui-même;
qu'il y avoit déjà plus de deux ans qu'il en étoit amoureux, sans lui
en avoir jamais osé parler; mais que venant d'épouser un homme qui
avoit beaucoup plus d'âge qu'elle, il avoit cru que, s'il manquoit ce
temps-là, il manqueroit une occasion qui ne se rencontreroit peut-être
jamais si favorable. La duchesse d'Aumont avoit toujours cru son
cousin[324] un peu fou; mais, comme elle ne le croyoit ni assez hardi
ni assez spirituel pour lui oser faire jamais une déclaration comme
celle-là, elle en fut toute surprise, et lui demanda s'il avoit appris
ce qu'il lui venoit de dire depuis qu'il voyoit la comtesse
d'Olonne[325]. Fervaques rougit à ce discours et se trouva bien
embarrassé, car il étoit vrai qu'il sacrifioit depuis plusieurs mois à
cette vieille médaille. Néanmoins, quoique la chose fût publique, il
prit le parti d'abord de la nier; mais, voyant que la duchesse étoit
trop bien instruite pour prendre le change, il crut avancer grandement
ses affaires en lui sacrifiant deux ou trois de ses lettres qu'il
avoit dans sa poche. C'est pourquoi, ne se retranchant plus sur la
négative, mais sur ce qu'il n'avoit aucun dessein en la voyant, il les
lui montra aussitôt, et voulut l'obliger à les lire malgré elle. La
duchesse, qui ne prenoit aucun intérêt à cette vieille idole, s'en
défendit; mais Fervaques, ne cessant de l'importuner, lui en
présenta une tout ouverte, où elle ne se put empêcher de lire ces
paroles: