IX.

_Que ceux qui amèneroient des frères au couvent jouiroient des

mêmes prérogatives, pendant deux jours, dont les grands-maîtres

jouissoient; bien entendu néanmoins qu'ils laisseroient passer

les grands-maîtres devant, et se contenteroient d'avoir ce qu'on

auroit desservi de dessus leur table._

C'est ainsi que les règles de l'ordre furent dressées; et, ayant

été lues en présence de tout le monde, elles furent approuvées

généralement, à la réserve que quelques-uns furent d'avis qu'on

apportât quelque tempérament à l'égard des femmes, crime qu'ils

vouloient n'être pas traité à la dernière rigueur, mais pour lequel

ils souhaitoient qu'on pût obtenir grâce, après néanmoins qu'on

l'auroit demandé en plein chapitre et observé quelque forme de

pénitence. Mais tous les grands-maîtres se trouvèrent si zélés que

ceux qui avoient ouvert cette opinion pensèrent être chassés

sur-le-champ; et s'ils n'avoient témoigné un grand repentir, on ne

leur auroit jamais pardonné leur faute.

On célébra dans cette maison de campagne de grandes réjouissances pour

être venu à bout si facilement d'une si grande entreprise; et après

bien des choses qui se passèrent, et qu'il est bon de taire, on

convint que les chevaliers porteroient une croix entre la chemise et

le justaucorps, où il y auroit élevé en bosse un homme qui fouleroit

une femme aux pieds, à l'exemple des croix de saint Michel[283], où

l'on voit que ce saint foule aux pieds le démon.

Après qu'on eut accompli ces saints mystères, chacun s'en revint à

Paris, et quelqu'un n'ayant pas gardé le secret, il se répandit

bientôt un bruit de tout ce qui s'étoit passé dans cette maison de

campagne, de sorte que les uns excités par leur inclination, les

autres par la nouveauté du fait, s'empressèrent d'entrer dans l'ordre.

Un prince, dont il ne m'est pas permis de révéler le nom, ayant eu ce

désir, fut présenté au chapitre par le marquis de Biran, et ayant

demandé à être relevé des cérémonies, on lui fit réponse que cela ne

se pouvoit et qu'il falloit qu'il montrât exemple aux autres. Tout ce

qu'on fit pour lui, c'est qu'on lui accorda qu'il choisiroit celui des

grands-maîtres qui lui plairoit le plus; et il choisit celui qui

l'avoit présenté, ce qui fit grand dépit aux autres, qui le voyoient

beau, jeune et bien fait.

Cette grâce fut encore suivie d'une autre qu'on lui accorda, savoir:

qu'il pourroit choisir de tous les frères celui qui lui seroit le plus

agréable, dont néanmoins la plupart commencèrent à murmurer, disant

que, puisqu'on violoit sitôt les règles, tout seroit bientôt perverti.

Mais on leur fit réponse que ces règles, quelque étroites qu'elles

pussent être, pouvoient souffrir quelque modération à l'égard d'une

personne de si grande qualité; que, quoiqu'on eût dit qu'elles

seroient égales pour tout le monde, c'est qu'on n'avoit pas cru qu'il

se dût présenter un prince d'un si haut rang; que comme à Malte les

princes de maison souveraine étoient naturellement chevaliers

grand'-croix, il étoit bien juste qu'ils eussent pareillement quelque

privilége dans leur ordre; autrement qu'ils n'y entreroient pas, ce

qui ne leur apporteroit pas grand honneur.

On n'eut garde de ne se pas rendre à de si bonnes raisons, et, chacun

ayant calmé sa colère, on complimenta le prince sur l'avantage qui

revenoit à l'ordre d'avoir une personne de sa naissance, et il n'y en

eut point qui ne s'offrît à lui donner toute sorte de contentement. Il

se montra fort civil envers tout le monde et promit qu'on verroit dans

peu qu'il ne seroit pas le moins zélé des chevaliers. En effet, il n'eut

pas plustôt révélé les mystères à ses amis, que chacun se fit un mérite

d'entrer dans l'ordre, de sorte qu'il fut bientôt rempli de toute sorte

d'honnêtes gens.

Mais comme le trop grand zèle est nuisible en toutes choses, le Roi

fut bientôt averti de ce qui se passoit, et que même on avoit séduit

un autre prince, en qui il prenoit encore plus d'intérêt qu'en celui

dont je viens de parler. Le Roi, qui haïssoit à la mort ces sortes de

débauches, voulut beaucoup de mal à tous ceux qui en étoient accusés;

mais eux, qui ne croyoient pas qu'on les en pût convaincre, se

présentèrent devant lui comme auparavant, jusqu'à ce que, s'étant

informé plus particulièrement de la chose, il en relégua quelques-uns

dans des villes éloignées de la cour, fit donner le fouet à un de ces

princes en sa présence, envoya l'autre à Chantilly[284], et enfin

témoigna une si grande aversion pour tous ceux qui y avoient trempé

que personne n'osa parler pour eux.

Le chevalier de Tilladet, qui étoit cousin germain du marquis de

Louvois[285], se servit de la faveur de ce ministre pour obtenir sa

grâce, et lui protesta si bien qu'il étoit innocent qu'il en fut parler

à l'heure même à Sa Majesté. Mais Elle, qui ne croyoit pas légèrement,

ne s'en voulut pas rapporter à ce qu'il lui disoit, et remit à lui faire

réponse quand il en seroit instruit plus particulièrement. Pour cet

effet, il fit appeler le jeune prince qui avoit eu le fouet, et lui

ayant commandé, en présence du marquis de Louvois, de lui dire la

vérité, le marquis de Louvois fut si fâché d'entendre que le chevalier

de Tilladet lui avoit menti, qu'il s'en fut du même pas lui dire tout ce

que la rage et le dépit étoient capables de lui inspirer.

Il n'y eut que le duc de Grammont à qui le Roi ne parla de rien, comme

s'il n'eût pas été du nombre; ce qui donna lieu de murmurer aux

parents des exilés, qui étoient fâchés de le voir rester à Paris

pendant que les autres s'en alloient dans le fond des provinces. Mais

le Roi, sachant leur mécontentement, dit qu'ils ne devoient pas s'en

étonner; qu'il y avoit longtemps que le duc de Grammont lui étoit

devenu si méprisable, que tout ce qu'il pouvoit faire lui étoit

indifférent, de sorte que ce seroit lui faire trop d'honneur que

d'avoir quelque ressentiment contre lui. La cour étoit trop peste[286]

pour cacher au duc une réponse comme celle-là; et au lieu qu'il tiroit

vanité auparavant d'avoir été oublié, il eut tant de sujet de s'en

affliger que tout autre que lui en seroit mort de douleur.

La cabale fut dissipée par ce moyen; mais, quelque pouvoir qu'eut le

Roi, il lui fut impossible d'arracher de l'esprit de la jeunesse

la semence de débauche, qui y étoit trop fortement enracinée pour être

sitôt éteinte. Cependant les dames firent de grandes réjouissances de

ce qui venoit d'arriver, et, quelques-unes des croix de ces chevaliers

étant tombées entre leurs mains, elles les jugèrent dignes du feu,

quoique ce fût une foible vengeance pour elles. Après cela, elles

crurent que cette jeunesse seroit obligée de revenir à elles; mais

elle se jeta dans le vin, de sorte que tous les jours on ne faisoit

qu'entendre parler de ses excès.

Cependant, quelque débauche qu'elle fît[287], pas une n'approcha de

celle qui fut faite dans un honnête lieu où, après avoir traité à la

mode d'Italie celles des courtisanes qui lui parurent les plus belles,

elle en prit une par force, lui attacha les bras et les jambes aux

quenouilles du lit, puis lui ayant mis une fusée dans un endroit que la

bienséance ne me permet pas de nommer, elle y mit le feu

impitoyablement, sans être touchée des cris de cette misérable, qui se

désespéroit. Après une action si enragée, elle poussa sa brutalité

jusqu'au dernier excès: elle courut les rues toute la nuit, brisant un

nombre infini de lanternes[288] et ne s'arrêtant que sur le pont de bois

qui aboutit dans l'île[289], où, pour comble de fureur, ou pour mieux

dire d'impiété, elle arracha le crucifix qui étoit au milieu; de quoi

n'étant pas encore contente, elle tâcha de mettre le feu au pont, dont

elle ne put venir à bout.

Un excès si abominable fit grand bruit dans Paris; on l'attribua à des

laquais, ne croyant pas que des gens de qualité fussent capables d'une

chose si épouvantable; mais la femme chez qui ils avoient fait la

débauche étant venue trouver M. Colbert le lendemain, sous prétexte de

lui présenter un placet, lui dit que, s'il ne lui faisoit justice de

son fils le chevalier[290], qui étoit fourré des plus avant, elle

alloit se jeter aux pieds du Roi et lui apprendre que ceux-là qui

avoient servi de bourreaux à la fille étoient les mêmes qui avoient

arraché le crucifix; elle ajouta qu'elle les avoit suivis à la piste,

dans le dessein de les faire arrêter par le guet[291], mais que

malheureusement il s'étoit déjà retiré.

M. Colbert n'eut pas de peine à croire cela de son fils, qui lui avoit

déjà fait d'autres pièces de cette nature; et comme il appréhendoit sur

toutes choses que cela ne vînt aux oreilles du Roi, non-seulement il

prit soin de la fille, mais il empêcha encore sous main qu'on ne fît une

perquisition exacte de ce qui étoit arrivé la nuit. Mais quelque

précaution qu'il eût, la chose pensa éclater lorsqu'il y pensoit le

moins. Un laquais de ces débauchés fut pris, deux ou trois mois après,

pour vol; et étant menacé par Deffita[292], lieutenant criminel, d'être

appliqué à la question s'il ne révéloit tous les crimes qu'il pouvoit

avoir commis, il avoua de bonne foi que pas un ne lui faisoit tant de

peine que d'avoir aidé au chevalier Colbert à arracher le crucifix dont

nous avons parlé; qu'il en demandoit pardon à Dieu, et qu'il croyoit que

c'étoit pour cela qu'il le punissoit. Mais il en arriva tout autrement,

et ce fut au contraire la cause de son salut; car Deffita, qui étoit

homme à faire sa cour au préjudice de sa conscience, s'en fut trouver au

même temps M. Colbert, et lui demanda ce qu'il vouloit qu'il fît du

prisonnier, après lui avoir insinué toutefois, auparavant, qu'il étoit

dangereux qu'il ne parlât si on le faisoit mourir. M. Colbert le

remercia du soin qu'il avoit de sa famille, et, l'ayant prié de sauver

ce misérable, il le rendit blanc comme neige, quoiqu'il méritât mille

fois d'être roué.

Le duc de Roquelaure[293], père du marquis de Biran, étoit au

désespoir de voir son fils mêlé dans toutes ces débauches; et comme il

croyoit qu'un mariage étoit capable de le retirer, il jeta les yeux

sur quelque naissance, quelque bien et beaucoup de faveur: car, comme

il n'étoit que duc à brevet[294], et que son fils après sa mort ne

devoit pas tenir le même rang[295], il vouloit tâcher, par le moyen de

la femme qu'il épouseroit, de lui procurer une si grande marque de

distinction. Il trouva tout cela dans la fille du duc d'Aumont[296],

qui étoit nièce de M. de Louvois du côté maternel, et, en ayant parlé

à son fils, il le trouva si peu disposé à lui obéir, qu'il se mit dans

une furieuse colère contre lui. Cependant il le menaça de le

déshériter, s'il ne se conformoit à ses volontés; et le marquis de

Biran lui ayant demandé quinze jours pour s'y résoudre, il

employa ce temps-là à voir ses amis, qui étoient revenus de leur exil.

Il se plaignit à eux de la dureté de son père, qui le contraignoit de

faire une chose si éloignée de son inclination. Il leur demanda s'il

ne perdroit point par là leur amitié; mais l'ayant assuré que non,

pourvu qu'il en usât si sobrement avec son épouse qu'ils n'en fussent

pas tout à fait oubliés, cette réponse le satisfit tellement qu'il

s'en fut trouver à l'heure même M. de Roquelaure, à qui il dit qu'il

pouvoit parler d'affaires quand il voudroit, et qu'il étoit tout

disposé à lui obéir. M. de Roquelaure, ayant le consentement de son

fils, fut trouver M. le chancelier[297], grand-père de mademoiselle

d'Aumont, à qui il proposa le mariage. M. le chancelier (dont la

coutume étoit de recevoir favorablement tout le monde) n'eut garde de

se démentir en cette occasion, quoique dans le fond la proposition ne

lui plût pas. Mais comme il étoit sûr que les obstacles qui se

rencontreroient dans la suite fourniroient assez de matière pour ne

pas passer plus avant, il embrassa M. de Roquelaure, lui dit qu'il

seroit au comble de la joie si, ayant toujours été amis, leur union

devenoit encore plus étroite par l'alliance de leurs maisons; et,

après lui avoir fait mille autres compliments de cette nature, il lui

dit qu'il n'avoit qu'à en parler au duc d'Aumont, lequel seroit aussi

sensible que lui à l'honneur qu'il leur faisoit.

M. de Roquelaure, tout raffiné courtisan qu'il étoit, crut la chose

faite après un accueil si favorable. Mais M. le chancelier étoit trop

sage pour donner sa petite-fille à un homme aussi débauché qu'étoit le

marquis de Biran, et, ayant peur que le duc d'Aumont ne se laissât

surprendre par les grands biens qui sembloient ne lui pouvoir manquer,

il lui envoya dire la conversation qu'il avoit eue avec le duc de

Roquelaure, et qu'il insistât à ce que son fils fût duc avant que de

rien conclure. Le duc de Roquelaure étant allé voir le duc d'Aumont,

fut fort surpris de cette difficulté, qu'il lui mit d'abord en avant.

Toutefois, espérant que M. le chancelier l'y serviroit, il s'en fut le

trouver, et lui dit qu'il attendoit ce service de son amitié; mais M.

le chancelier, traitant la chose de bagatelle, lui dit qu'il n'avoit

qu'à en parler lui-même au Roi, qu'il la lui accorderoit en même

temps; que s'il s'excusoit de le faire, ce n'étoit qu'à cause de

toutes les grâces qu'il lui faisoit, et de peur de paroître

insatiable, si, après toutes celles qu'il avoit reçues, il lui en

demandoit encore de nouvelles.

C'est ainsi que le chancelier renvoya adroitement l'éteuf au duc de

Roquelaure, lequel, pour un Gascon, donna si grossièrement dans le

panneau, qu'il s'en fut dès le lendemain au lever du Roi. Mais ce

prince, qui avoit mille sujets de ne pas vouloir de bien au marquis de

Biran, lui dit, d'abord qu'il eut ouvert la bouche, qu'il étoit fâché

de ne lui pouvoir accorder ce qu'il demandoit; que la conduite de son

fils en étoit cause; que, s'il avoit de l'esprit, il ne l'employoit

qu'à faire du mal; et qu'en un mot ce n'étoit pas pour ces sortes

de gens-là qu'une dignité si considérable étoit réservée.

Le duc de Roquelaure vit bien qu'il étoit pris pour dupe; mais la

faveur où étoit le chancelier et toute sa famille l'obligeant à

dissimuler, il fit même semblant de croire tout ce qu'il lui dit

encore d'honnête sur ce sujet, et songea à pourvoir son fils d'un

autre côté. Le marquis de Biran, qui ne faisoit guère de différence

entre le mariage et l'esclavage, fut ravi de se voir délivré d'un

fardeau si pesant, et ayant assemblé ses amis pour leur faire part de

sa joie, ils firent une débauche où rien ne manqua que les femmes. Ils

s'en étoient bien passés plusieurs fois, ce qui devoit faire croire

qu'ils s'en passeroient bien encore celle-là; mais l'inconstance de la

nation leur ayant fait faire réflexion qu'on n'étoit jamais heureux si

on ne goûtoit de toutes choses, ils se dirent, entre la poire et le

fromage, qu'il falloit qu'ils devinssent amoureux, ou du moins qu'ils

feignissent de l'être. Le marquis de Biran dit que, pour lui, il

vouloit aimer madame d'Aumont[298], pour se venger de son mari, et

que, n'ayant pu coucher avec sa fille, il coucheroit peut-être avec

elle. Les autres se choisirent des maîtresses à leur gré; mais le

chevalier de Tilladet et le comte de Roussi[299] dirent au marquis de

Biran qu'étant autant de ses amis qu'ils en étoient, ils

vouloient aimer le même sang qu'il aimeroit; que la duchesse d'Aumont

avoit deux soeurs, que c'étoit à elles qu'ils alloient donner leurs

soins; et, mettant en même temps dans un chapeau deux billets où le

nom de ces deux dames étoit écrit, ils tirèrent au sort laquelle ils

serviroient.

La duchesse de la Ferté[300], cadette des trois, échut au chevalier de

Tilladet, et la duchesse de Vantadour[301] au comte de Roussi; tellement

que la fortune prit plaisir à assembler les humeurs qui pouvoient

convenir ensemble, car, si la duchesse de Vantadour fût tombée au

chevalier de Tilladet, il étoit trop brusque pour se donner le temps de

se mettre bien dans son esprit, outre qu'elle eût peut-être fait

scrupule d'en faire son ami après avoir été l'amie de son frère[302].

De même la duchesse de la Ferté, qui se peut dire folle à l'excès,

auroit peut-être aussi déplu au comte de Roussi, dont l'inclination est

portée à la sagesse, quoiqu'on lui ait vu faire le fou quelquefois comme

les autres.

Ces trois dames sont filles de la maréchale de la Mothe[303],

gouvernante des enfants de France. Leur père[304] n'étoit qu'un simple

gentilhomme de Picardie; mais, s'étant élevé par son mérite à la plus

haute qualité où l'on puisse monter, les ducs d'Aumont, de Vantadour

et de la Ferté n'ont pas dédaigné d'épouser ses filles, et elles sont

toutes trois duchesses, quoiqu'elles n'aient pas eu grand'chose en

mariage. Leur mère, qui est demeurée veuve à un âge peu avancé[305] et

qui a été belle femme, a fait tout son possible pour les élever dans

la vertu, sachant bien que quelque soin qu'on puisse prendre, le vice

ne se glisse que trop facilement dans l'esprit. Mais elles sont venues

dans un siècle trop corrompu pour profiter longtemps de ses

leçons, et, quoiqu'elles aient mille défauts dans la taille, comme

elles ont beaucoup d'agrément dans le visage, elles ont trouvé bientôt

des gens qui ont cherché à les corrompre. En effet, on peut dire

qu'elles sont bossues, et, quoique cela ne paroisse pas aux yeux de

tout le monde, il est pourtant vrai que, sans un corps de fer[306] à

quoi elles sont accoutumées dès leur jeunesse, il n'y auroit personne

qui ne s'en aperçût. La duchesse d'Aumont, qui est l'aînée, est sans

doute la plus belle, et, quoiqu'elle ne soit pas d'une taille si

avantageuse que ses soeurs, elle ne parut pas plus tôt à la cour que

mille gens se firent une affaire agréable de lui en conter. Mais la

maréchale sa mère, qui ne songeoit qu'à lui donner un mari, écarta si

bien cette foule qui l'importunoit, que même ceux à qui l'envie auroit

pu prendre de l'épouser se retirèrent comme les autres. Cela ne plut

pas à la duchesse d'Aumont, qu'on appeloit en ce temps-là mademoiselle

de Toussi, et, comme elle commençoit à se sentir, elle eut des besoins

qui lui firent juger que, si sa mère tardoit encore longtemps à lui

chercher un mari, elle pourroit bien en prendre un elle-même.

Elle n'osa pas cependant lui dire ses nécessités, la connoissant trop

sévère; mais, comme elle ne pouvoit résister à la tentation, elle

devint amoureuse du chevalier d'Hervieux[307], écuyer de sa mère,

homme d'environ quarante ans, laid de visage, assez bien fait de

taille, mais à qui c'étoit un grand agrément de pouvoir entrer à

toute heure dans sa chambre. Elle prit un soin extrême de lui paroître

le plus agréable qu'il lui fut possible. Pour cet effet, ayant ouï

dire plusieurs fois qu'elle n'étoit jamais si belle que quand elle

avoit les cheveux épars, elle prit plaisir à demeurer longtemps à sa

toilette, le faisant approcher, et, sous prétexte de l'entretenir des

voyages qu'il avoit faits au Levant, elle tâcha de lui donner autant

d'amour qu'elle s'en sentoit pour lui.

Il falloit être corsaire en matière d'amour pour regarder tant de

charmes sans en être touché; mais, soit qu'il eût contracté une

certaine insensibilité dans le séjour qu'il avoit fait chez les

barbares, ou qu'il se fît une règle de son devoir, il demeura dans le

respect; tellement que, la belle voyant qu'elle perdoit son temps,

elle fut sur le point mille fois de lui déclarer sa passion, à quoi

elle auroit succombé indubitablement si elle n'eût appréhendé que

d'Hervieux, qui étoit un homme sage, n'en eût averti sa mère.

Comme le peu de progrès qu'elle faisoit dans sa passion lui faisoit

passer de mauvaises heures, elle cherchoit autant qu'elle pouvoit le

moyen de charmer sa mélancolie, et, sa mère lui permettant d'aller

chez madame de Bonnelle[308], qui étoit sa tante, où tout Paris

alloit jouer, elle vit plusieurs gens qui ne manquèrent pas de lui

conter fleurette, entre autres le duc de Caderousse[309], homme de

qualité du comtat d'Avignon, qui avoit épousé la fille de M. du

Plessis-Guénegaud[310], secrétaire d'Etat. Quoique cette qualité

d'homme marié dût être fatale aux desseins de Caderousse, il avoit

néanmoins le bonheur de s'insinuer par là dans le coeur de toutes les

dames. En effet, c'étoit ce qui lui avoit acquis la réputation

d'honnête homme, et cela parce que, ayant épousé une femme extrêmement

délicate, il s'empêchoit de coucher avec elle, quoiqu'il parût l'aimer

extrêmement. En effet, les médecins avoient dit qu'elle mourroit si

elle mettoit jamais d'enfant au monde, et c'étoit pour cela qu'il ne

l'approchoit point. Elles concluoient de là que son amitié étoit d'une

autre nature que celle de la plupart des hommes, qui n'aiment les

femmes que pour le plaisir qu'elles leur donnent, et qui sans cela ne

les aimeroient point.

Il joignoit encore à cette bonne qualité celle d'être extrêmement

discret; ainsi, plaisant à tout le monde par tant d'endroits, il plut

encore à mademoiselle de Toussi, qui n'étoit pas moins susceptible

d'amour que les autres. Cette nouvelle flamme n'éteignit pas celle

qu'elle avoit pour d'Hervieux, et, étant exposée à le voir à tout

moment, elle se sentit un si grand coeur, qu'elle se crut capable de

les aimer tous deux à la fois. Ainsi, continuant de vivre toujours

avec d'Hervieux comme elle avoit commencé, elle en fit tant à la fin,

qu'il se douta qu'il étoit plus heureux qu'il ne pensoit. Toutes

choses le confirmèrent dans ses soupçons; cependant, bien loin de

songer à en profiter, il en fut plus retenu, de sorte qu'il falloit

qu'elle l'envoyât quérir par plusieurs fois devant qu'il vînt dans sa

chambre. Elle se plaignoit alors à lui du peu de considération qu'il

avoit pour elle (car elle n'osoit pas dire amitié); mais d'Hervieux

faisoit comme s'il eût été sourd, et ne lui répondoit que par de

profondes révérences, qui la faisoient enrager.

Il n'étoit pas néanmoins insensible, et, sentant que la nature

résistoit à tant de sagesse, il fit résolution de quitter plutôt la

maréchale que de s'exposer davantage à une occasion si périlleuse.

Pour cet effet, il chercha sous main une maison où il pût entrer en

sortant de la sienne; mais, comme cela ne se rencontre pas en un jour,

il arriva que la maréchale s'aperçut de la folle passion de sa fille,

à quoi elle mit ordre incontinent. Un jour donc que sa fille avoit

envoyé quérir d'Hervieux, après les minauderies ordinaires, elle lui

dit que, comme il étoit habile en tout, elle le prioit de lui vouloir

aller chercher au Palais[311] une paire de jarretières pareille à

celles qu'elle portoit. En même temps elle le fit approcher pour lui

montrer les siennes; mais, levant ses jupes jusqu'au-dessus du genou,

elle lui fit voir des choses bien plus belles que tout ce que je

pourrois dire, et il en fut si touché qu'il pensa oublier toutes les

résolutions qu'il avoit faites.

Néanmoins, comme il se représenta dans le même moment tout ce qui

pouvoit arriver s'il suivoit ses premiers mouvements; il étouffa tout

ce que le plaisir lui pouvoit promettre de plus charmant, et feignant

de n'avoir pas pris garde à ce qu'elle avoit fait, il sortit pour

aller à son emplette. Etant revenu du Palais, il prit son temps de lui

donner ce qu'il avoit acheté en présence de sa mère, afin de n'être

pas obligé d'entrer davantage dans sa chambre. Et, quoiqu'elle

l'envoyât encore quérir tous les jours, il supposa des affaires à tout

moment, qui lui firent éviter le péril qu'on lui préparoit: car,

quoiqu'on ne puisse pas dire positivement quel étoit le dessein de

mademoiselle de Toussi, après ce qui venoit d'arriver, néanmoins il

est à présumer que, sa folle passion durant toujours, elle l'eût

portée à d'étranges extrémités. Le refus que d'Hervieux faisoit de

venir dans sa chambre l'outra extraordinairement contre lui. Cependant

tout cela n'étant pas capable de la guérir de sa passion; elle

continua ses importunités, et garda si peu de mesures que sa mère

s'aperçut à la fin qu'il y avoit de l'empressement à elle de le

chercher. Elle en devina la cause aussitôt; mais, étant bien aise de

convertir ses soupçons en une assurance certaine, elle fit cacher dans

la chambre de sa fille une femme en qui elle se confioit comme en

elle-même, puis envoya d'Hervieux la trouver sous prétexte de lui dire

quelque chose de sa part. D'Hervieux fut fâché de ce commandement;

mais, ne pouvant se dispenser d'obéir, il y fut, et auroit essuyé de

mademoiselle de Toussi tous les reproches qu'une fille prévenue

de passion comme elle étoit capable de faire si, voyant qu'elle ne

demeuroit plus dans le silence, il ne l'eût interrompue en lui disant

qu'il croyoit que ce qu'elle en faisoit n'étoit que pour tenter sa

fidélité; que cependant, quoi qu'il en pût être, il alloit demander

son congé à madame la maréchale; qu'après cela elle chercheroit sur

qui rejetter ses railleries, mais que pour lui il n'en vouloit plus

être le sujet.

Cette conversation ayant été rapportée mot à mot à la maréchale par

celle qui étoit en embuscade, elle vit bien que ses soupçons n'étoient

pas mal fondés; et d'Hervieux lui ayant demandé un moment après

permission de se retirer, sous prétexte de quelques affaires qu'il

avoit en son pays: «Oui, lui dit-elle, je vous l'accorde volontiers,

mais à condition que je reconnoîtrai auparavant, non pas comme je

voudrois, mais du moins comme je pourrai, les services que vous m'avez

rendus.» A ces mots, elle lui fit connoître qu'elle savoit la cause de

sa retraite, et le pria de vouloir être toujours aussi secret qu'il

avoit été fidèle.

D'Hervieux fit le surpris à cette ouverture, et ne voulut jamais rien

lui avouer, ce qui lui donna encore plus d'estime pour lui. Cependant

elle lui procura le consulat de Tunis, avec une pension de mille

francs sur un évêché[312], et fit recevoir sa soeur femme de

chambre d'une des filles de France.

La maréchale, jugeant, après ce qui venoit de se passer, que la garde

d'une telle fille étoit dangereuse, songea à s'en défaire au plus tôt;

de sorte que, s'il fût venu quelqu'un dans ce moment, elle n'auroit

pas pris garde s'il eût eu toutes les qualités qu'elle désiroit

auparavant dans un gendre. Il y avoit peu de jours que le duc de

Caderousse s'étoit offert à mademoiselle de Toussi lorsque tout cela

arriva: elle avoit fait d'abord la réservée, et s'étoit plainte de ce

qu'étant marié il osoit songer à elle. Enfin, pour paroître ce qu'elle

n'étoit pas, elle s'étoit privée pendant quelque temps d'aller chez

madame de Bonnelle. Mais, comme elle enrageoit plus que lui, elle y

retourna bientôt, et lui dit que, s'il la voyoit, ce n'étoit que pour

savoir si ses sentiments étoient raisonnables; qu'elle avoit fait

réflexion qu'on n'étoit pas le maître de son coeur, mais que du

moins elle vouloit apprendre si sa passion n'avoit pour but que de

l'épouser en cas que sa femme vînt à mourir.

Caderousse, à qui c'étoit un grand mérite, comme j'ai déjà dit, de

paroître affectionné pour cette moribonde, lui répondit sans hésiter

qu'il aimoit une maîtresse parce qu'elle lui paroissoit aimable, mais

qu'à Dieu ne plût qu'il en souhaitât la mort de sa femme; que, si cela

arrivoit, il ne pouvoit pas répondre de ce qu'il feroit; mais que

toujours savoit-il bien qu'il en seroit au désespoir.

Mademoiselle de Toussi fut fort surprise de cette réponse: elle crut

que, pour paroître sage, il falloit du moins faire mine de s'en

fâcher; mais, faisant réflexion qu'il étoit difficile de faire dédire

un homme qui étoit en réputation d'aimer sa femme, et qui parloit de

bonne foi, elle tourna les choses d'une autre manière et lui dit

qu'elle étoit ravie de le voir dans ces sentiments; que, comme elle

savoit que sa femme ne pouvoit pas vivre encore longtemps, elle

espéroit lui donner lieu, par sa conduite, de désirer qu'elle devînt

la sienne; et que, si cela pouvoit arriver, il l'aimeroit bien autant

du moins qu'il avoit fait l'autre.

Caderousse la pria de cesser une conversation qu'il disoit

l'embarrasser, et, se trouvant plus heureux qu'il n'avoit espéré, il

tâcha de profiter de sa bonne fortune. Mademoiselle de Toussi avoit

pour le moins autant d'impatience que lui de le satisfaire, mais elle

avoit les raisons du tablier, qui est un obstacle terrible pour les

amants, c'est-à-dire qu'elle appréhendoit de devenir grosse. Hors de

cela, elle lui accorda, après deux ou trois conversations, tout ce

qu'une fille peut accorder honnêtement à un homme, et il fut maître de

ce que nous appelons en France la petite oie. Elle lui promit en outre

que, d'abord qu'elle seroit en état de faire davantage pour lui, elle

s'en acquitteroit avec la plus grande joie du monde, et elle lui tint

parole si exactement qu'il n'eut pas sujet de s'en plaindre. Quoique

ce qu'elle faisoit pour lui ne fût pas contentement pour un amant fort

passionné, néanmoins il vit et toucha des choses qui étoient capables

de faire mourir de joie: un visage fait au tour, une bouche charmante,

des dents de même, des cheveux admirables, longs et en quantité,

une gorge faite pour les amours, une peau délicate et blanche, et

par-dessus tout cela un corps qui contenoit en raccourci tout ce qu'il

y a de plus aimable. Il chercha plusieurs fois l'accomplissement de

ses désirs dans ce qui lui étoit défendu; mais, quoiqu'elle le

souhaitât tout aussi passionnément que lui, non-seulement elle fut la

maîtresse de sa passion, mais elle lui fit encore de grands reproches

de ce qu'il ne l'aimoit pas tant que sa femme. Elle lui dit que, pour

une crainte qui étoit peut-être mal fondée, il s'empêchoit volontiers

de prendre son plaisir avec elle, au lieu qu'il le cherchoit

maintenant au préjudice de son repos et de sa réputation.

Caderousse, qui, en l'état qu'il en étoit avec elle, croyoit pouvoir

lui faire confidence de ce qu'il avoit de plus particulier sur le

coeur, lui dit que, s'il y avoit quelque différence entre elle et sa

femme, elle étoit tout à son avantage; qu'il lui étoit aisé de se

passer de l'une, qu'il n'aimoit pas, mais qu'il n'en étoit pas de même

de l'autre, qu'il adoroit; que, comme tout ce qui se passoit dans le

monde ne consistoit qu'en grimaces, il lui avoit été aisé de faire

accroire que ce qu'il en faisoit n'étoit que par la considération

qu'il avoit pour sa femme; mais qu'enfin il ne pouvoit s'empêcher de

lui dire qu'il seroit ravi d'en être défait.

Elle lui sauta au cou après cette déclaration, et, quoiqu'ils ne

fissent pas tout ce qu'il falloit faire pour goûter une joie parfaite,

ils ne laissèrent pas de se pâmer sur un lit de repos où ils s'étoient

jetés l'un et l'autre.

Comme l'on n'est pas heureux en toutes choses, Caderousse, qui étoit

grand joueur, perdit à quelques jours de là beaucoup d'argent contre

le Roi, et, ne l'ayant pas tout comptant, il donna ce qu'il avoit et

demanda du temps pour le reste. Le Roi, qui étoit ponctuel en toutes

choses et qui vouloit apprendre aux autres à le devenir, lui fit

réponse que cela étoit bien vilain de jouer sans avoir de l'argent.

C'en fut assez pour le faire résoudre à prendre la poste pour aller

tout vendre chez lui; mais auparavant il voulut prendre congé de

mademoiselle de Toussi, et la conjurer de ne le pas oublier dans son

absence.

Elle fut au désespoir quand elle sut un départ si précipité; elle lui

offrit ses bagues et ses pierreries pour rompre ce voyage, et même de

voler celles de sa mère si les siennes ne suffisoient pas. Mais

Caderousse, qui prévoyoit que cela feroit trop de bruit dans le monde,

et qui d'ailleurs de son naturel n'étoit pas si escroc que la plupart

des gens de la cour, la remercia de ses offres. Ils se séparèrent

ainsi fort satisfaits l'un de l'autre, ou, pour mieux dire, fort

contents des témoignages réciproques qu'ils s'étoient donnés de leur

amitié. Il promit de revenir bientôt, et elle n'en douta point,

sachant le sujet qui le faisoit partir. Mais elle eut la délicatesse

de lui dire qu'elle étoit fâchée de n'avoir point un peu de part dans

son retour, et que le Roi l'eût tout entière. Il lui répondit

là-dessus ce que devoit dire un homme qui avoit de l'esprit et qui

étoit amoureux, et elle eut lieu de s'en contenter. Comme l'argent est

extrêmement rare dans les provinces, il eut de la peine à trouver

celui qu'il lui falloit, et, ayant demeuré plus longtemps qu'il

n'avoit cru, il arriva cependant que le duc d'Aumont se présenta pour

épouser mademoiselle de Toussi.

C'étoit un homme non-seulement d'une ancienne maison, mais qui étoit

encore distingué par un gouvernement de province et par une grande

charge. Il étoit premier gentilhomme de la chambre, gouverneur du

Boulonnois, et duc et pair; si bien que c'eût été un parti extrêmement

avantageux, s'il n'eût eu un fils de son premier lit, avec quelques

filles[313]. Il avoit épousé en premières noces, comme nous avons dit,

la soeur du marquis de Louvois[314], qui étoit morte bien

misérablement, ce qui faisoit présumer qu'il ne se chargeroit jamais

de femme. Cette dame, à qui rien ne manquoit du côté de la

magnificence, avoit un chapelet de diamants de grand prix, et un jour

qu'il y avoit chez elle beaucoup de personnes de qualité, on le lui

prit sur une table. Ce chapelet se trouvant perdu, elle ne sut sur qui

faire tomber son soupçon; et comme elle avoit une curiosité

inconcevable de savoir qui l'avoit dérobé, elle écouta volontiers

quelques propositions qu'on lui fit d'aller au devin[315]. Elle y fut

donc, et le devin la renvoya à un prêtre de la paroisse de

Saint-Severin, qui nourrissoit des pigeons au haut de sa maison, qu'il

fit parler devant elle, après qu'elle eut fait un pacte avec lui par

lequel elle lui promit, dit-on, d'étranges choses. Ces pigeons lui

dirent qu'elle retrouveroit son chapelet à son retour; mais elle

n'étoit guère en état de se réjouir de leurs promesses: elle avoit été

tellement saisie de frayeur qu'elle se mit au lit en arrivant, et,

soit que Dieu la voulût punir de sa curiosité, ou que le mal d'enfant

lui prît, comme on le publia dans le monde pour empêcher qu'on ne

glosât sur son aventure, elle expira dans des douleurs plus aisées à

concevoir qu'à décrire.

Une catastrophe si extraordinaire fut l'entretien de tout Paris

pendant quelques semaines; mais, comme il renaît à tout moment dans

cette grande ville des choses qui font oublier celles qui se sont

passées peu auparavant, on ne s'en ressouvint plus que dans sa

famille, à qui ce malheureux accident devoit avoir fait aussi plus

d'impression. Son mari, entre autres, en fut si touché, qu'on crut

qu'il alloit renoncer au monde; mais, comme c'étoit un grand pas à

faire à un homme de sa condition, il se contenta de vivre d'une autre

manière qu'il n'avoit fait, et ce fut si exemplairement, que chacun en

fut édifié. Cela fit présumer, comme j'ai dit ci-devant, qu'il ne

songeroit point à un autre mariage, et en effet il auroit parié

lui-même qu'il n'y auroit jamais songé, principalement ayant un fils

pour soutenir sa maison; mais à peine eut-il vu mademoiselle de Toussi

que ses résolutions s'en allèrent en fumée. Il la fit demander en

mariage aussitôt, et la maréchale de La Mothe la lui accorda

volontiers, parce que la garde d'une telle marchandise est toujours

dangereuse.

Ce ne fut pas pourtant par les avantages qu'elle y trouva, car,

quoiqu'il eût toutes les charges dont nous avons parlé ci-dessus,

elles ne regardoient que son fils aîné, et point du tout ceux qui

pouvoient venir de sa fille. Mademoiselle de Toussi ne fit aucun

effort pour s'opposer à ce mariage, quoiqu'elle aimât Caderousse et

qu'elle se fût jusque-là flattée de l'épouser si sa femme venoit à

mourir. Cependant, pour lui montrer que, toute prête à changer de

condition, elle ne changeoit point de sentiment, elle lui écrivit de

se hâter de venir s'il vouloit recueillir le fruit de ses promesses.

Caderousse, qui avoit fait son argent, prit la poste aussitôt avec ses

lettres de change dans sa poche; il trouva que le mariage n'étoit pas

encore achevé, et la première chose qu'il fit fut de voir sa

maîtresse, à qui il tâcha de persuader de lui donner la préférence

par-dessus le duc d'Aumont, c'est-à-dire qu'il pût passer devant lui

quand ce viendroit le moment de la posséder. Mais, soit qu'elle eût

peur que, les vestiges étant encore si récents, le duc d'Aumont ne

vînt à s'en apercevoir, ou qu'elle fît conscience de lui ôter en même

temps et le coeur et ce que les maris sont bien aises de trouver,

elle le blâma de sa délicatesse, et lui dit qu'il devoit être plus que

content de ce qu'elle faisoit. Caderousse ne demeura pas sans réplique

pour lui prouver que ces morceaux étoient des ragoûts d'un amant, et

point du tout d'un époux; mais tout ce qu'il put dire ne fut pas

capable de la persuader, et à deux jours de là le duc d'Aumont

l'épousa[316].

Le Roi leur fit l'honneur non-seulement de signer à leur contrat de

mariage, en faveur duquel il fit un présent considérable à la mariée,

mais assista encore à la bénédiction nuptiale. Cependant, quoique la

dame eût été affamée d'homme, elle ne trouva pas avec son mari les

mêmes plaisirs qu'elle avoit goûtés, quoique imparfaitement, avec

Caderousse, ni même ceux qu'elle s'étoit figurés de goûter avec

d'Hervieux. C'est pourquoi elle ne se vit pas plutôt en liberté,

qu'elle écrivit un billet à son amant pour voir la différence qu'il y

avoit de l'un à l'autre. Mais ce fut l'embarras de trouver quelqu'un à

qui se pouvoir fier pour le lui remettre entre les mains. Après y

avoir bien songé, elle s'avisa d'écrire à Catherine, femme de chambre

de madame de Bonnelle, et lui manda qu'elle devoit de l'argent du jeu

à M. de Caderousse, et qu'elle la prioit de lui donner en main propre

la lettre qu'elle trouveroit dans la sienne, par laquelle elle lui

faisoit excuse si elle ne le payoit pas sitôt.

Elle envoya ces deux lettres par un de ses laquais; et Catherine,

croyant de bonne foi que celle qu'elle devoit rendre ne contenoit

autre chose que ce qu'elle lui mandoit, elle la donna à Caderousse,

qui ne manquoit pas de venir jouer toutes les après-dînées chez madame

de Bonnelle. Il fut fort surpris d'abord, ne pouvant comprendre

comment la duchesse se servoit d'une personne si suspecte; mais, ayant

vu ce que la lettre contenoit, il changea son étonnement en

admiration, et jugea qu'une femme qui avoit l'esprit si présent dans

les commencements seroit admirable si elle pouvoit jamais joindre à un

si grand naturel une expérience de quelques années. Cependant, comme

cette lettre étoit conçue en termes fort amoureux, il est bon que le

lecteur n'en soit pas privé.

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome III · 第 92 / 114 题