LETTRE DE BECHAMEIL A LA MARÉCHALE DE LA FERTÉ.

_Je romps le bail que j'avois fait avec vous, parce que vous

manquez aux clauses et conditions que nous y avons apposées.

Vous vous étiez obligée de ne donner votre coeur qu'à moi, et

cependant il faut que je partage avec un nombre infini de gens

dont vous vous encanaillez tous les jours. Ainsi, n'y pouvant

trouver l'émolument que je m'étois promis, je me dessaisis de la

part que j'y avois, au profit de qui il vous plaira, ou, pour

mieux dire, du premier venu. Quoi faisant, j'appliquerai

dorénavant mes dix mille écus à une terre que je labourerai tout

seul._

Cette lettre chagrina fort la maréchale. Une somme si considérable lui

étoit fort utile, joint à cela qu'elle trouvoit moyen, de temps en

temps, d'arracher encore quelques présents de lui. Et, à la vérité, elle

avoit lieu d'avoir du chagrin, car les affaires de son mari commençoient

à aller si mal, que lui, qu'on avoit estimé le plus riche de Paris, ne

subsistoit plus que par le moyen des bienfaits qu'il tiroit de la cour,

et des lettres d'Etat[257] qu'il étoit obligé de prendre. Elle fit

donc ce qu'elle put pour le faire revenir: mais, soit qu'il vît bien

qu'il ne devoit pas se fier à sa parole qu'elle lui donnoit d'en mieux

user dorénavant avec lui, ou qu'il commençât à s'en dégoûter, il ne

voulut jamais rentrer en commerce.

Comme, de tous ceux qu'elle voyoit, il n'y en avoit point qui fût

assez dupe pour fournir à l'appointement, ce fut à elle après cela à

retrancher sa dépense, ce qui lui fit bien mal au coeur. Son mari

étant venu à mourir[258] peu de temps après, ce fut encore tout autre

chose, et les pensions qu'il avoit ne venant plus, il fallut qu'elle

se réduisît au petit pied. Pour rendre sa fortune meilleure, elle

s'avisa alors, non pas de jouer, car elle n'en avoit plus le moyen,

mais de donner à jouer chez elle au lansquenet, afin que, par le moyen

d'une certaine rétribution qu'elle en tiroit, cela la pût consoler de

tant de pertes survenues en si peu de temps. Comme tout le monde

y étoit bien venu pour son argent, les fripons y furent comme les

honnêtes gens; et un nommé Du Pré, qui étoit du premier rang, lui

ayant insinué qu'il n'y avoit que manière en ce monde de se tirer

d'affaire, on n'y joua pas plus sûrement que dans tous les autres

endroits de Paris, où c'est autant de coupe-gorge. Cela ayant été

reconnu de la plupart de ceux qui n'étoient pas du calibre de Du Pré,

on cessa d'y aller, et, l'avantage qui lui en revenoit ayant cessé par

conséquent, elle fit venir dans sa maison un certain nombre de femmes

choisies, afin que les jeunes gens, attirés par le bruit de leur

beauté ou de leur esprit, fussent induits à la venir voir. Cependant

elle y établit un jeu épouvantable, où toutes sortes de friponneries

furent mises en usage, pour lui donner de quoi subsister. Ses parties

furent dressées particulièrement contre les étrangers de qualité, qui,

n'ayant pas encore pris langue, se croyoient trop heureux de se venir

ruiner chez elle. Une de ses plus confidentes parmi toutes ces dames

fut la marquise de Royan[259], et il est inconcevable combien elles en

firent avaler toutes deux à toutes sortes de gens. Cependant un

officier suisse qui y avoit perdu le fonds et le tréfonds, et qui

avoit remarqué quelque chose, en fit grand bruit; mais comme il

avoit affaire à des gens de qualité, et que ses amis l'avertirent

qu'il y alloit encore pour lui de la bastonnade s'il s'amusoit à faire

les contes qu'il faisoit, il prit un autre parti, qui fut de faire

imprimer des placards, et de les afficher aux portes de Paris, par

lesquels il donnoit avis à tous ceux qui arrivoient en cette grande

ville de se donner de garde de cette maison.

Pour faire connoître cette marquise de Royan à ceux qui pourroient

peut-être n'en avoir jamais ouï parler, il faut savoir qu'elle est fille

du feu duc de Noirmoutier, lequel, ayant mangé son bien, laissa sa

famille dans une si grande pauvreté, qu'elle étoit sans doute digne de

commisération. Cette fille, n'ayant donc rien pour être mariée, se

voyoit réduite à entrer dans un couvent, ce qui n'étoit guère selon son

inclination, quand le comte d'Olonne, qui étoit de même maison qu'elle,

en devint amoureux. Il essaya pendant quelque temps de s'en faire aimer;

mais n'étant pas assez agréable pour y réussir, il s'avisa de lui

proposer le mariage du chevalier de Royan son frère[260], si elle

vouloit s'humaniser davantage. Or, ce chevalier étoit tout ce qu'il y

avoit de plus horrible dans la nature, et pour le corps et pour

l'esprit; car, quoiqu'il ne fût ni bossu ni tortu, il avoit plutôt l'air

d'un boeuf que d'un homme. D'ailleurs, il étoit tellement plongé dans

toutes sortes de débauches, que les honnêtes gens ne le vouloient pas

hanter. Mais quelque désagréable qu'il pût être, un couvent l'étant

encore plus à cette fille, elle se résolut non seulement de l'épouser,

mais encore d'avoir de la reconnoissance pour le comte d'Olonne. Par ce

moyen, ce comte parvint à ce qu'il désiroit, et qui plus est, avant que

de signer une donation qu'elle faisoit à son frère de tout son bien en

faveur de ce mariage, il voulut qu'elle lui accordât ce qu'elle lui

avoit promis: ce qui fut fait en tout bien et en tout honneur.

Voilà comment le comte d'Olonne, ayant peur qu'il ne cessât d'y avoir

des cocus dans sa race, y donna ordre lui-même. Cependant, cette dame,

après avoir si bien commencé dans le chemin de la vertu, s'y

perfectionnoit tous les jours de toutes façons, de sorte que pour le

jeu et pour la galanterie elle ne le cédoit à personne, quoiqu'elle

eût été élevée sous l'aile d'une mère qui lui avoit donné d'autres

leçons[261]. Le comte d'Olonne, qui avoit eu affaire de sa femme pour

ce mariage, s'étoit raccommodé avec elle et avec toute sa famille, et

cela avoit été cause que la marquise de Royan avoit fait une coterie

si particulière avec la maréchale de La Ferté, qu'on ne les voyoit

plus l'une sans l'autre. Du Pré, dont j'ai parlé ci-dessus, leur

voyant à toutes deux de si bonnes inclinations, leur servit de

pédagogue pour leur apprendre à filer les cartes et tous les autres

tours de souplesse, dans lesquels il étoit extrêmement savant.

Cependant ce métier-là n'étant pas le meilleur du monde, parce

qu'il y a trop de gens qui s'en mêlent et que chacun commence à s'en

défier, la maréchale, qui n'avoit plus personne qui l'empêchât de voir

sa soeur, se servit de l'occasion qu'elle en avoit pour tâcher de

lui dérober Fervaques.

Il est impossible de dire tout ce qu'elle fit pour cela; non pas,

comme il est à croire, qu'elle eût envie de sa personne, car elle

n'est pas trop ragoûtante, mais pour avoir part à sa fortune. En

effet, il lui faisoit mal au coeur de voir que sa soeur, qui étoit

plus âgée qu'elle de plusieurs années, et qui n'avoit pas meilleure

réputation, eût une bourse comme la sienne à son commandement, pendant

qu'elle manquoit de toutes choses: car il faut savoir que Fervaques,

par un excès de passion, ou pour mieux dire de folie, lui avoit fait

plusieurs présents considérables, et entre autres d'une belle maison

qu'il avoit dans la rue Coq-Héron. On eut peine à croire qu'il eût été

assez fou pour cela, quoique le bruit en courût par tout Paris; mais

la comtesse d'Olonne se faisant honneur de ce présent, qui étoit

cependant une marque de la continuation de sa bonne vie, elle ne

voulut pas que personne en doutât davantage. C'est pourquoi, la maison

étant à louer, elle fit mettre à l'écriteau que c'étoit à elle qu'on

devoit venir pour convenir du prix.

La chose étant rapportée à madame de Bonnelle, qui ne l'aimoit déjà

pas trop, elle envoya en plein jour arracher cet écriteau; mais la

comtesse d'Olonne en fit remettre un autre, et voilà tout le bruit

qu'elle en fit. Elle n'en usa pas si modérément avec sa soeur, qui,

comme j'ai dit, lui vouloit enlever Fervaques: car elles se

prirent si bien de paroles, qu'elles se dirent toutes leurs vérités.

On trouva cela fort vilain pour des femmes de qualité, et encore pour

deux soeurs. Cependant cela n'étoit pas extraordinaire, et il étoit

arrivé la même chose à quelques autres que je nommerois bien si cela

étoit de mon sujet. Quoi qu'il en soit, la maréchale fut bientôt sur

le pied de s'entendre dire de pareilles pauvretés, et le duc de La

Ferté, son fils[262], homme adonné, s'il en fut jamais, à toutes

sortes de débauches, fut lui-même de ceux qui ne la ménagèrent pas.

Elle avoit quelque chose à démêler avec lui pour quelques intérêts;

aussi lui, qui n'avoit pas trop de bien pour fournir à ses désordres,

ne pouvant souffrir qu'elle lui demandât un douaire et des

conventions, commença ses litanies par lui dire si, après avoir ruiné

son père, elle vouloit encore lui ôter ce qui lui restoit. La

maréchale, n'étant pas demeurée court, comme de raison, à ces

reproches, lui dit que c'étoit bien à lui de parler, lui qui étoit

non-seulement le mépris de toute la cour, mais encore de toute la

ville. C'étoit la pure vérité; mais comme toutes sortes de vérités ne

sont pas bonnes à dire, il ne put souffrir celle-là, et lui

répliqua que si ce n'étoit pas à lui à parler, c'étoit encore moins à

elle, qui étoit une vieille p...... Là-dessus, il lui dit le nom de

tous ceux qui avoient eu affaire à elle, et il en nomma jusqu'à

soixante-douze, chose incroyable, si tout ce qu'il y a de gens à Paris

ne savoient que je ne rapporte rien que de vrai. La maréchale lui dit

d'abord de parler de sa femme[263], et qu'il y avoit plus à reprendre

sur elle que sur qui que ce soit; mais le duc de la Ferté lui ferma la

bouche en lui disant qu'il savoit bien qu'il étoit cocu, mais que cela

n'empêchoit pas que son père ne l'eût été en herbe, en gerbe et après

sa mort.

Ce furent ses propres termes, qui désolèrent tellement la maréchale,

qu'elle se prit à pleurer. Mais elle avoit affaire à un homme si

tendre, qu'au lieu d'en être touché, il n'en fit que rire. Cette

comédie s'étant passée de la sorte, la maréchale alla se plaindre au

comte d'Olonne, chez qui elle savoit qu'il alloit souvent. «Vous

n'avez que ce que vous méritez, lui répondit alors le comte; et après

avoir voulu tâter, comme vous avez fait, du sceptre jusqu'à la

houlette, comment voulez-vous que vos affaires ne soient pas

publiques?» Il lui fit ce reproche parce qu'il se ressentoit du passé;

mais, après s'être donné ce petit contentement, il lui promit que cela

n'empêcheroit pas qu'il ne fît correction à son fils. En effet,

l'ayant vu une heure après, il lui dit qu'il avoit tous les torts du

monde d'avoir parlé à sa mère comme il avoit fait; qu'à son âge,

il n'étoit pas à savoir que rien ne le pouvoit dispenser du respect

qu'il lui devoit; qu'aussi croyoit-il que cela ne lui étoit arrivé

qu'après être soûl, autrement qu'il ne sauroit qu'en dire.

Il y avoit apparence que le duc de La Ferté alloit chercher quelque

excuse pour colorer une si grande faute, et même qu'en ayant la

dernière confusion, il prendroit le parti de la nier; mais, sans s'en

s'étonner aucunement: «Il est vrai, lui répondit-il, j'étois soûl, et

c'est de quoi elle a été fort heureuse, car sans cela je lui aurois

bien dit d'autres vérités... J'ai une liste fidèle de tous les tours

qu'elle a faits; et, jusqu'au collier de perles qu'elle a fait

escroquer à monsieur de Dreux[264], conseiller au grand Conseil, par

le chevalier de Lignerac[265], rien ne m'est inconnu.» Le comte lui

demanda s'il n'avoit point de honte de parler comme cela de sa mère;

mais, quelque réprimande qu'il lui fît, il lui fut impossible de lui

faire entendre raison.

Comme il ne se passe guère de choses dans le royaume que le Roi ne

sache, on lui donna bientôt le divertissement de cette comédie, qui

lui inspira un si grand mépris pour cette maison, qu'il ne se put

empêcher de le montrer. Mais le duc de La Ferté, qui savoit bien qu'il

étoit déjà perdu de réputation auprès de lui, ne s'en mit guère en

peine, non plus que la maréchale, laquelle continue toujours à mener

la même vie; de sorte que je pourrai une autre fois vous

apprendre la suite de son histoire, aussi bien que celle de madame de

Lionne: supposé néanmoins qu'elles trouvent toujours des gens qui

veuillent d'elles, ou qu'elles ne se convertissent pas.

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome III · 第 77 / 114 题