LETTRE DE LA MARÉCHALE DE LA FERTÉ A BECHAMEIL.

_Je m'étonne que vous vous plaigniez de moi, puisque je ne vous

ai encore rien dit ni fait qui vous puisse désobliger. Si nous

avons des affaires ensemble, il faut se voir pour les régler, et

vous ne trouverez pas que je résiste à tout ce qui sera

raisonnable. Mais il y a des années entières qu'on ne vous a vu,

et c'est ainsi qu'on en use quand on veut faire une querelle

d'Allemand à une personne._

«Quelle querelle d'Allemand! s'écria Bechameil quand il eut lu cette

lettre; et ce n'est donc rien, à son compte, que quatorze mille trois

cents livres en huit jours de temps? Si cela duroit il n'y auroit pas

moyen d'y fournir, et j'aurois beau pressurer le peuple, jamais je ne

me pourrois récompenser d'une telle perte.» Il dit encore plusieurs

choses sur le même ton; après quoi, prenant son manteau[253] et ses

gants, il s'en vint chez elle tout en colère. Cependant, ayant eu le

temps de s'apaiser un peu en chemin: «Madame, lui dit-il en arrivant,

je viens voir si nous conviendrons de prix, et je vous mettrai ma

hausse[254] tout d'un coup. Je vous donnerai dix mille écus tous les

ans, et c'est à vous à voir si vous vous en voulez contenter.--C'est

bien peu de chose pour moi, lui répondit la maréchale, et j'en joue

quelquefois autant en un jour; que ferai-je donc le reste du

temps?--Quoi! Madame, s'écria Bechameil, ne sauriez-vous vivre sans

jouer?--Non, Monsieur, lui répondit-elle, cela m'est impossible.» Elle

auroit pu ajouter: «aussi bien que de faire l'amour»; mais elle jugea

plus à propos de le laisser penser que de le dire elle-même.

Bechameil, tout amoureux qu'il étoit, étoit encore plus intéressé:

ainsi, cette réponse ne lui ayant pas plu, il hocha la tête, ce dont

la maréchale s'étant aperçue, elle fit ce qu'elle put pour le

radoucir, n'ayant point d'envie du tout de le perdre. Elle lui dit

donc qu'afin que tout le monde vécût, il lui donnât vingt mille écus:

mais, s'étant récrié à cette proposition, il dit tout résolûment qu'il

ne passeroit pas d'un denier les dix mille qu'il avoit offerts, et que

c'étoit à elle à se résoudre. La maréchale, le voyant si obstiné, fut

obligée de s'en contenter; mais elle voulut un pot-de-vin, disant

qu'on ne faisoit jamais de marché de conséquence qu'il n'y en eût un.

Bechameil n'eut rien à dire à cela, et, étant convenu d'en donner un

de deux mille écus, il fallut qu'il comptât le lendemain douze mille

cinq cents livres: car elle voulut avoir un quartier d'avance, disant

qu'il avoit si bien reconnu lui-même que c'étoit la coutume, qu'il en

avoit fait mention dans sa lettre. Il eut bien de la peine à se

défaire tout d'un coup de cette somme, principalement en ayant donné

deux autres assez considérables il n'y a pas longtemps; mais, faisant

réflexion qu'il auroit trois mois devant lui sans qu'elle lui pût rien

demander, il fit cet effort sur son inclination, ce qui n'étoit pas

une des moindres marques qu'il lui pouvoit donner de son amour.

Ces trois sommes lui servirent pour jouir du corps de cette dame, car,

pour le coeur, il étoit en ce temps-là au comte de Tallard[255], qui

ne le garda guère néanmoins, son talent étant de plaire plutôt aux

hommes qu'aux dames. Je ne saurois dire qui prit sa place, car il y en

eut tant qu'elle traita comme si elle les eût aimés, que je me

pourrois méprendre si je disois qu'elle eût un favori.

Cependant, le vieux maréchal restoit toujours au lit à crier les

gouttes. Il avoit rendu grâces au ciel de ce qu'il l'avoit défait du

duc de Longueville, espérant que, selon le proverbe italien qui dit:

_Morte la bête, mort le venin_, on ne songeroit plus dans le monde à

ce qui s'étoit passé. Il sembloit même qu'il en avoit perdu le

souvenir; car, quand elle alloit dans sa chambre, il ne l'appeloit

plus que m'amour et mon coeur, au lieu que ce n'étoit pas toujours

auparavant le nom qu'il lui avoit donné. Mais, pour lui donner une

nouvelle mortification, on lui vint dire que le duc de Longueville

avoit laissé un bâtard et que le Roi le faisoit légitimer[256]. Il

n'osa demander qui en étoit la mère; mais celui qui lui disoit

cette nouvelle le tira de peine, ou, pour mieux dire, le jeta dans une

plus grande, en apprenant qu'on ne la nommoit point, et qu'il falloit

par conséquent que ce fût quelque femme mariée.

La maréchale étant venue quelque temps après dans sa chambre, il ne

lui dit plus de douceurs, et au contraire il la salua d'un Corbleu!

qui étoit l'ornement ordinaire de son discours. Elle en fut quitte

pour lui laisser passer tout seul sa méchante humeur, et fut s'en

consoler avec Bechameil, qui lui apportoit un quartier de sa pension.

C'étoit merveilles comme cet homme, qui étoit glorieux comme le sont

ordinairement les gens de rien, s'accoutumoit à lui voir faire mille

coquetteries en sa présence; car enfin il faut savoir qu'il alloit

mille gens chez elle, et que tous les jours devant lui elle faisoit

mille choses qui lui devoient faire connoître ce qu'elle étoit.

Mais enfin, le plaisir qu'il avoit de s'entendre dire que sa maîtresse

étoit la femme d'un maréchal de France lui faisoit passer par-dessus

beaucoup de choses. D'ailleurs, elle lui faisoit accroire que, s'il y

avoit quelque apparence contre elle, son fond ne laissoit pas d'être

réservé pour lui. Mais enfin, après avoir pris plusieurs fois ces

excuses pour argent comptant, il s'aperçut qu'elle le donnoit à

d'autres pour le faire valoir, ce qui le mit en si grande colère,

qu'il lui écrivit cette lettre:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome III · 第 76 / 114 题