LETTRE DE LA MARÉCHALE DE LA FERTÉ A BECHAMEIL.

_Quoiqu'il y ait beaucoup de plaisir à voir les louis d'or au

soleil[252] que vous m'avez envoyés, vous croirez ce que vous

voudrez, mais ils me toucheroient encore davantage si je les

avois reçus de votre main. Quoi qu'il en soit, mon déplaisir est

qu'il faut que je m'en défasse et que je ne les puisse garder,

pour vous montrer que je fais cas de tout ce qui vient de vous.

J'en mourrois de douleur, si ce n'est que j'espère que je ne

serai pas toujours malheureuse, et que, de votre côté, vous

renouvellerez souvent ces mêmes marques d'amitié, qui me seront

toujours fort chères. Vous auriez tort d'en douter, puisqu'à

l'âge que vous avez vous n'êtes pas à savoir qu'on fait toujours

cas de ce qui vient de la personne aimée._

«Comment, morbleu! s'écria Bechameil en recevant cette lettre,

a-t-elle envie de me ruiner, et est-ce à cause que je suis vieux

qu'elle veut que je la paye si grassement?» Cette réflexion, joint à

cela que ses nécessités n'étoient pas trop pressantes, firent durer

les affaires qu'il avoit au Conseil trois jours plus qu'elles

n'auroient fait sans cela. Mais ce temps-là étant expiré, il voulut

aller voir si l'argent qu'il avoit donné ne lui vaudroit pas du moins

une seconde visite. La première parole que lui dit la maréchale, en le

voyant, fut celle-ci: «Ah! monsieur, je suis née pour être toujours

malheureuse, je perdis hier encore cinq cents pistoles!» Par bonheur

pour elle, elle étoit si belle ce jour-là que, quoique le compliment

ne lui plût pas, il ne laissa pas de lui faire cette réponse: «Eh

bien! Madame, il ne s'en faut pas désespérer, et vous avez encore des

amis qui ne vous abandonneront pas pour si peu de chose.» La

maréchale, ne doutant point que cela ne voulût dire qu'il les lui

alloit donner à l'heure même, ou du moins qu'il les lui enverroit une

heure après, lui donna toutes les marques de reconnoissance dont elle

se put aviser; cependant, étant survenu compagnie, elle rompit les

mesures qu'elle auroit pu prendre avec lui pour son payement, de sorte

que, s'en étant allé avec les autres, pour quelques affaires qu'il

avoit, ou peut-être de dessein prémédité, il oublia ce qu'il avoit

promis. Il y eut un peu de malice à lui en faisant cela, et il

commençoit à se lasser d'acheter ses bonnes grâces si cher; mais,

comme ce n'étoit pas son compte, elle lui écrivit un nouveau billet

par lequel elle le faisoit ressouvenir de sa promesse. Il lui envoya

son argent, mais il l'accompagna de cette réponse:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome III · 第 74 / 114 题