Ce que je viens de dire de madame de Lionne est une étrange chute pour
une femme qui avoit aspiré au coeur du Roi. Cependant ce n'est rien
en comparaison de ce que j'ai à conter de la maréchale de La
Ferté[224], qui est mon autre héroïne, mais une héroïne illustre, et
dont on auroit peine à trouver la pareille quand on chercheroit dans
tout Paris, qui cependant est un lieu merveilleux pour ces sortes de
découvertes. Quoi qu'il en soit, elle ne se vit pas plustôt déchue des
espérances dont j'ai parlé ci-dessus, qu'elle chercha à s'en consoler;
ce qui ne lui fut pas bien difficile, puisque celui qui lui fit perdre
une si belle idée fut un homme qui n'en valoit guère la peine. Elle
étoit de bonne race, et le maréchal de La Ferté[225], en
l'épousant, avoit été plus hardi que dans toutes les entreprises de
guerre qu'il avoit jamais faites: car il falloit, ou qu'elle eût été
changée en nourrice, ou qu'elle ressemblât à toutes ses parentes, qui
avoient été du métier; en quoi on voyoit un bel exemple dans sa
soeur la comtesse d'Olonne, que Bussy a tâché autant qu'il a pu de
rendre fameuse, mais où il n'a perdu que ses peines, la copie qu'il en
a faite n'approchant en rien de l'original. Cette femme, quoique d'une
beauté fort médiocre, et beaucoup au-dessous de celle de sa soeur,
présumoit néanmoins tant d'elle-même, qu'elle croyoit que tout le monde
dût être enchanté de son mérite. Son mari, le plus brutal homme qui fut
jamais, se doutant bien qu'il avoit beaucoup risqué en l'épousant, lui
avoit fait un compliment fort cavalier le lendemain de ses noces:
«Corbleu, Madame, lui avoit-il dit, vous voilà donc ma femme, et vous ne
doutez pas que ce ne vous soit un grand honneur; mais je vous avertis de
bonne heure que si vous vous avisez de ressembler à votre soeur, et à
une infinité de vos parentes qui ne valent rien, vous y trouverez votre
perte.» La dame, qui avoit pris sa brutalité de la nuit pour un excès
d'amour, fut détrompée par ces paroles, et comme il passoit dans le
monde pour n'y avoir point de raillerie à faire avec lui, elle se
contint quelque temps, mais non pas sans faire grande violence à son
tempérament.
Les emplois qu'il avoit à la guerre, et qui l'éloignoient d'elle une
grande partie de l'année, lui donnoient cependant beau jeu pour le
tromper; mais il y avoit pourvu en laissant des gens auprès
d'elle qui l'observoient si exactement qu'elle ne pouvoit faire un pas
sans qu'il en fût averti. Il lui avoit défendu, en partant, de voir la
comtesse d'Olonne, craignant qu'une si méchante compagnie, joint à
cela son tempérament, dont il avoit reconnu les nécessités dans le
particulier, n'aidât beaucoup à la corrompre. La comtesse, qui savoit
cette défense, lui en vouloit un mal à mourir, prétendant que cela la
décrioit plus dans le monde que sa conduite. Et, comme la vengeance
est ordinairement le péché mignon des dames, elle n'eut point de repos
qu'elle ne l'eût rendu semblable à son mari, c'est-à-dire qu'elle ne
lui eût fait porter des cornes. Pour cet effet, s'étant ouverte au
marquis de Beuvron, qui l'aimoit, elle l'excita à lui rendre ce
service, espérant que, comme il étoit bien fait et qu'il avoit de
l'esprit, il lui seroit facile de supplanter un jaloux, et qui n'avoit
pu plaire à sa soeur que parce qu'il avoit fait sa fortune.
Le marquis de Beuvron[226] ressembloit au duc de Sault, et il n'étoit
pas assez scrupuleux pour appréhender l'inceste qui lui étoit proposé,
supposé que la dame lui eût plu; mais, s'imaginant que la proposition
qui lui étoit faite n'étoit à autre fin que de l'éloigner et donner
beau jeu au duc de Candale, dont il commençoit à devenir jaloux, il la
traita si mal, que la comtesse d'Olonne vit bien qu'il falloit qu'elle
s'adressât à un autre, si elle vouloit réussir dans son projet.
De se fier à un inconnu dans une affaire si délicate, c'est-à-dire à
un homme sur qui elle ne pût pas compter absolument, c'étoit
risquer beaucoup, puisque c'étoit mettre son honneur en compromis et
faire dire des choses qui n'auroient pas été fort agréables.
Cependant, comme elle ne s'étoit pas encore abandonnée à ce nombre
infini de gens comme elle a fait depuis, elle fut fort embarrassée sur
qui faire tomber son choix. Enfin, après y avoir pensé, ce fut sur son
mari, en qui elle crut avoir remarqué autrefois quelques regards pour
sa soeur qui n'étoient pas tout à fait indifférents, et à qui,
d'ailleurs, elle se croyoit obligée en bonne politique de donner de
l'occupation, afin qu'il ne prît pas garde de si près à ses affaires.
Elle ne se trompoit pas dans ce qu'elle avoit cru connoître de ses
sentiments: il l'auroit volontiers changée pour la maréchale, en quoi
néanmoins il n'auroit pas beaucoup gagné. Mais, comme ce n'étoit pas
un génie, ni un homme fait comme il falloit pour cette conquête, ce
fut en vain qu'elle l'anima, et le pauvre sot n'eut pas l'esprit d'en
avoir les gants, quoique la défense du maréchal ne fût pas pour lui
comme elle étoit pour sa femme, ce qui lui donnoit moyen de la voir à
toute heure. La comtesse, qui savoit tout ce que faisoit son mari par
le moyen du marquis de Beuvron, qui avoit trouvé le secret de se
mettre aussi bien auprès de lui qu'il étoit auprès d'elle, ayant
appris combien ses affaires étoient peu avancées, vit bien qu'il
falloit encore changer de batterie: de sorte qu'après avoir roulé
diverses choses dans son esprit, elle s'arrêta sur une où elle crut
mieux trouver son compte. Elle avoit remarqué, pendant qu'elle voyoit
sa soeur, qu'elle avoit un valet de chambre parfaitement bien
fait, qui même sentoit son bien; ainsi, croyant que, si elle lui
pouvoit inspirer le dessein d'aimer sa maîtresse, à quoi son âge et
l'occasion qu'il avoit d'en devenir amoureux vouloient qu'il prêtât
l'oreille facilement, ce lui seroit un moyen de signaler sa vengeance.
S'étant mis cette affaire en tête, elle envoya quérir un matin ce
valet de chambre, et fut fort contente de son esprit, qui étoit la
pièce la plus nécessaire pour faire réussir son dessein. Ce qui lui
plut encore beaucoup, c'est que ce garçon, qui étoit d'une honnête
famille, et que la nécessité avoit obligé à se mettre en condition, ne
lui voulut rien dire de sa naissance; sur quoi elle inventa une chose
fort adroite et qui ne lui servit pas peu. Ce fut de faire insinuer à
sa soeur, par le marquis de Beuvron, que c'étoit une personne de
qualité, et qu'il falloit absolument qu'il fût amoureux d'elle pour
s'être déguisé de la sorte. La maréchale, qui n'avoit peut-être point
fait de réflexion jusque-là sur sa bonne mine, eut plus d'attention
après cela à le regarder, et comme elle le trouva parfaitement bien
fait, et qu'on se met facilement en tête ce que l'on souhaite, elle
prit pour une vérité la fable qu'on lui avoit débitée. Pour en être
plus sûre, elle l'interrogea elle-même sur son pays et sur sa
naissance; mais les mêmes raisons qui l'avoient obligé de cacher l'un
et l'autre à la comtesse d'Olonne subsistant toujours pour lui, il eut
les mêmes réserves avec elle, tellement qu'elle expliqua son silence à
son avantage.
Le marquis de Beuvron, qui ne l'alloit voir que pour découvrir ses
sentiments, la trouva fort réservée sur l'article; car elle avoit
fait réflexion qu'il lui faudroit chasser ce valet de chambre si elle
témoignoit être persuadée que ce fût un homme de qualité. Ainsi elle
tourna la chose en raillerie; mais, comme elle avoit affaire à un fin
Normand, il découvrit sa ruse, et, malgré tous ses artifices, il s'en
retourna dire à la comtesse qu'elle avoit donné dans le panneau. Cet
avis fit que, pour rendre la pièce parfaite, la comtesse envoya quérir
pour une seconde fois ce garçon, à qui elle dit qu'elle avoit
découvert que sa soeur ne le haïssoit pas, mais qu'il y alloit de sa
vie à se conduire si bien que personne n'en pût rien remarquer;
qu'elle ne lui disoit point de faire retraite, parce que, si le
tempérament de sa maîtresse étoit de faire l'amour, il valoit mieux
qu'elle se servît de lui que d'une personne dont l'intrigue fît plus
d'éclat; qu'il prît soin cependant de se conduire en toutes choses
avec respect, et surtout de ne pas détromper sa soeur d'une pensée
qui lui étoit venue, qu'il étoit tout autre qu'il ne paroissoit.
Si le commencement de ce discours avoit étonné ce garçon, la suite le
rassura, et les questions que la maréchale lui avoit faites lui faisant
présumer qu'on ne lui disoit rien que de vrai, il s'abandonna à des
pensées de vanité qui lui étoient bien pardonnables. En effet, ce
n'étoit pas une petite fortune pour lui que ce qu'on venoit de lui
apprendre; car, sans considérer la qualité de sa maîtresse, elle étoit
tout à fait charmante dans une médiocre beauté, si bien qu'il y en avoit
mille autres qui étoient plus belles, et qui cependant n'étoient pas si
agréables. Pour se rendre plus digne d'en être aimé, il mit tout ce
qu'il avoit pour être propre[227], et, cela joint à l'assiduité qu'il
avoit auprès d'elle, la maréchale présuma bientôt que tout ce qu'elle
pensoit de lui étoit vrai. Enfin l'occasion qu'il avoit de la voir
habiller et déshabiller, à quoi elle l'employoit encore plus volontiers
que les autres, le rendit si amoureux, qu'il fut aisé de voir que
l'amour n'est pas toujours un effet de la destinée.
La maréchale s'aperçut bientôt que tout ce qu'il faisoit pour elle
partoit d'une cause plus noble que celle qui fait agir ordinairement
les valets: et comme elle se confirmoit tous les jours de plus en plus
qu'il étoit bien éloigné d'une naissance si obscure, elle ne fut pas
ingrate aux témoignages secrets qu'il lui donna de son amitié.
Cependant, pour n'avoir point de reproche à se faire, elle s'efforça
de lui faire dire ce qu'il étoit, tellement que celui-ci, voyant qu'il
n'y avoit plus que cela qui fît obstacle à sa bonne fortune, prit le
nom d'un gentilhomme de son pays, ce que la maréchale crut aisément,
parce qu'elle le désiroit. Il ne s'étoit pas trompé dans la pensée
qu'il avoit eue que cela avanceroit ses affaires. La dame, qui ne
voyoit plus de honte à aimer un homme si bien fait, répondit si bien à
sa passion qu'il eût été impossible de dire lequel aimoit le plus des
deux. Cependant, manque de hardiesse, il la fit languir encore deux
mois, si bien que, pour ne pas se voir consumer davantage, elle
résolut de la lui donner si belle, qu'à moins que d'être tout à fait
bête, il ne pût plus douter du bonheur où il étoit appelé.
Elle avoit remarqué qu'il aimoit passionnément les cheveux; et comme
elle étoit bien aise de rendre sa passion plus forte, elle avoit
souffert qu'il l'eût peignée deux ou trois fois, quoique ce fût aux
dépens de sa tête, qu'il n'entendoit pas à manier. Mais le feu qu'elle
lui voyoit briller dans les yeux avoit été cause qu'elle n'avoit pas
pris garde au mal qu'il lui avoit fait, et, croyant que cela seroit
encore capable de l'animer, elle le fit appeler un jour qu'elle étoit
à sa toilette, sous prétexte de lui faire écrire quelques lettres.
Etant venu, elle fit retirer ses gens, comme si elle eût eu quelque
chose de particulier à lui dicter; mais, lui présentant ses peignes au
lieu d'une plume elle le mit si bien en humeur, à force de lui dire
des choses obligeantes, qu'il devint rouge comme du feu. C'en eût été
plus qu'il n'en falloit à un homme du monde; mais lui, qui avoit peur
de manquer de respect et de faire quelque chose qui le fît chasser,
auroit encore été assez bête pour ne pas profiter de l'occasion, si
elle, qui voyoit sa sottise, ne l'eût attiré sur ses genoux, où elle
lui fit tant d'avances, qu'il ne put plus douter de sa bonne fortune.
Ce lui fut donc un signal auquel il se rendit, et, le lit n'étant pas
encore fait, il en usa si bien en une demi-heure de temps qu'il
demeura avec elle, qu'elle conçut une grande estime de son mérite.
Elle auroit bien voulu n'avoir point de mesures à garder, pour
profiter encore une heure ou deux de son entretien; mais, ayant peur
que ses gens n'en jugeassent mal, elle lui dit de fermer deux ou trois
feuilles de papier blanc comme si c'étoient des lettres, et après
qu'elle se fut remise d'un certain désordre inévitable dans ces
sortes de rencontres, elle fit venir une bougie, comme s'il eût été
besoin de cacheter ces lettres.
Personne ne se douta de cette intrigue, et si le ressentiment que la
comtesse d'Olonne avoit contre le maréchal lui eût pu permettre d'être
un peu moins méchante, elle auroit duré longtemps sans que personne
s'en fût aperçu. Mais ayant pris à tâche de le faire enrager, elle les
fit si bien observer l'un et l'autre qu'elle ne douta point que ses
desseins n'eussent réussi. Chaque jour elle se confirma dans cette
opinion par les différents rapports que lui firent ceux qu'elle avoit
mis en campagne. Ainsi, tenant la chose aussi sûre qu'un article de
foi, elle ne sut pas plustôt que le maréchal devoit revenir de l'armée
qu'elle emprunta une main pour lui faire part d'une nouvelle si
charmante. Il reçut cette lettre comme il étoit sur le point de son
départ, et, la voyant sans signature et d'un caractère inconnu, sa
première pensée fut qu'on lui vouloit faire pièce. Cependant, comme il
étoit jaloux naturellement, il résolut de profiter de l'avis et
d'examiner si bien la conduite de l'un et de l'autre que rien ne pût
échapper à sa pénétration.
Il arriva à Paris dans ces sentiments, et la dissimulation lui étant
nécessaire, il traita sa femme avec tant d'amitié qu'il eût fallu
qu'elle eût été devine pour savoir ce qui se passoit dans son âme. Le
croyant si éloigné de soupçon, elle n'eut garde de ne pas traiter son
favori comme elle avoit fait avant sa venue, et, le pauvre cocu
n'ayant pas été longtemps sans s'en apercevoir, il fut plus politique
qu'on n'auroit cru de lui: car, quoiqu'il fût la brutalité même,
il prit le parti, pour assurer sa vengeance, de ne rien témoigner; ce
qui trompa si bien sa femme, qu'elle lui fit voir plusieurs fois, sans
qu'il en pût plus douter, qu'il étoit de la grande confrérie. Son
ressentiment ne fut pas moins grand pour en être caché; au contraire,
il ne lui laissoit repos ni jour ni nuit; ce qui donna beaucoup de
joie à la comtesse d'Olonne, qui étoit trop clairvoyante pour ne pas
voir au travers de tous ses déguisements qu'il avoit tout ce qu'elle
pouvoit désirer: car elle sut qu'il tenoit des gens en campagne pour
observer la maréchale, et que même il avoit fait marché avec eux pour
assassiner le valet de chambre.
En effet, ce fut d'abord son premier dessein; mais ayant fait
réflexion que ces sortes de gens, étant sujets à beaucoup d'aventures,
pourroient un jour l'accuser, il le rompit pour prendre des mesures
plus justes. La comtesse d'Olonne, qui découvroit tous les jours de
plus en plus son inquiétude, triomphoit cependant, faisant voir par là
qu'une femme peut être touchée en même temps de deux grandes passions,
puisqu'on voyoit en elle, dans un même degré, et le désir de vengeance
et le soin de faire l'amour.
Le marquis de Beuvron étoit toujours son tenant; mais, comme il lui
falloit partager sa bonne fortune avec un nombre infini de gens de
toutes sortes de conditions, le chagrin lui prit, et, pour se venger,
il fut dire à la maréchale la pièce que sa soeur lui avoit faite. Il
est aisé de comprendre l'embarras et la colère où elle se trouva à
cette nouvelle, et l'on en peut juger par la résolution qu'elle prit.
Quoique l'amour qu'elle avoit pour son favori fût grand, aussi
bien que le penchant à la débauche, néanmoins le soin de sa propre vie
allant encore beaucoup au delà, elle rompit toute sorte de commerce
avec lui, si bien qu'elle voulut qu'il sortît de sa maison. Plusieurs
pourparlers précédèrent une déclaration si surprenante, afin de lui
faire trouver la chose moins fâcheuse. Elle lui fit part même de
l'avis qu'elle avoit reçu, pour lui faire voir qu'il n'y avoit que la
nécessité qui l'y obligeât; mais, soit qu'il crût que tout cela
n'étoit qu'un prétexte, ou que sa destinée l'entraînât dans le
précipice où il tomba bientôt, il lui demanda huit jours pour se
résoudre; ce que ne lui ayant pu refuser, il divulgua pendant ce
temps-là sa sortie, dont le maréchal ayant été averti, il le fit
passer du service de sa femme au sien, de peur que sa retraite ne le
mît à couvert de la vengeance qu'il méditoit.
La pensée que ce valet de chambre eut que sa présence réveilleroit des
feux qui lui avoient été si agréables lui fit accepter le parti sans
en avertir la maréchale. Ce qui étant venu à sa connoissance, elle en
pensa mourir de douleur, car elle croyoit éteindre le souvenir de ce
qui s'étoit passé, par sa retraite, supposant que, son mari n'en étant
pas instruit à fond, il se déferoit peu à peu des soupçons qu'il
auroit pu concevoir. Le maréchal, pour mieux assurer son ressentiment,
fit meilleure mine à ce nouveau venu qu'il ne faisoit à ses anciens
domestiques, et, se servant de lui préférablement à tous les autres,
il le conduisit insensiblement dans le précipice où il le fit tomber:
car, s'en étant allé quelque temps après dans son gouvernement de
Lorraine[228], il l'assassina lui-même, afin que personne ne pût dire
ce qu'il étoit devenu. La chose se passa de cette manière: il fit
semblant d'avoir fait une amourette, et y alla deux ou trois fois, ne
menant avec lui que ce valet de chambre; ce qui donnoit de la jalousie
aux autres, croyant qu'il n'y avoit plus que lui qui eût l'oreille de
leur maître. Mais un jour, lui ayant dit de mettre pied à terre pour
raccommoder quelque chose à son étrier, il lui tira un coup de
pistolet dans la tête, dont il tomba roide mort sur la place. Cette
belle action étant faite, il s'en revint de sang-froid à Nancy, où,
feignant d'être en peine tout le premier de ce qu'étoit devenu ce
malheureux, qu'il disoit avoir envoyé quelque part, enfin sa destinée
se découvrit, ayant été reconnu par quelques troupes. Comme la
garnison de Luxembourg couroit, on lui attribua ce meurtre, dont le
maréchal feignant d'être fort en colère, il envoya brûler un village
de ce duché, quoiqu'il payât contribution.
Comme personne ne savoit le sujet qu'il avoit de vouloir du mal à ce
malheureux, on n'eut garde de lui imputer une si méchante action, et
même sa femme crut que tout ce qu'on contoit de sa mort étoit
véritable. Elle l'avoit presque oublié depuis qu'il étoit parti; ainsi
elle fut ravie d'en être défaite. Cependant sa joye ne fut pas de
longue durée: le marquis de Beuvron, qui, comme j'ai déjà dit, étoit
un fin Normand, ayant pris soin de s'informer de toutes les
circonstances de ce meurtre, et n'ayant eu garde de prendre le change,
dit à madame d'Olonne, avec qui il s'étoit raccommodé, que sa soeur
étoit en grand péril, et que, s'ils faisoient bien, ils devoient l'en
avertir. Madame d'Olonne, ayant fait réflexion à la chose, ne douta
point qu'il n'eût raison, et l'ayant chargé de l'aller trouver, il s'y
en fut, et la rencontra fort parée: car, comme elle croyoit n'avoir
plus rien à craindre, elle ne songeoit plus qu'à faire un nouvel
amant.
Le marquis de Beuvron, ayant cette méchante nouvelle à lui apprendre,
avoit composé son visage selon l'état qu'il croyoit le plus
convenable; ce que la maréchale ayant remarqué, elle le prévint, lui
disant avec un air gai qu'on voyoit bien qu'il étoit amoureux, et que
cela paroissoit sur son visage.--«Cela peut être, Madame, lui répliqua
Beuvron, et je n'ai garde de m'en défendre; mais je vous assure que ce
qui y paroît maintenant ne vient point de là, et que c'est plutôt un
effet de l'amitié, car enfin, quoique ce ne soit pas être fort galant
que de vous dire que je n'ai pas d'amour pour vous, je vous assure que
je n'ai pas moins d'inquiétude pour ce qui vous regarde.» Il lui
apprit là-dessus tout ce qui s'étoit passé à l'armée. A quoi la
maréchale s'étant voulu opposer, par la forte prévention où elle étoit
que les choses alloient autrement, il la désabusa si bien qu'il la
jeta dans une forte inquiétude. Si elle eût su que tout ce mal lui fût
venu de sa soeur, elle ne lui auroit jamais pardonné; mais
étant bien éloignée d'en avoir la pensée, elle dit à Beuvron qu'elle
ne savoit comment faire dans une rencontre comme celle-là, si ce n'est
de prendre son conseil, lui qu'elle savoit dans les intérêts de sa
maison, et qu'elle croyoit être bien aise de l'obliger.
Les compliments étoient plus aisés à faire en cette occasion que de
donner un bon conseil; néanmoins Beuvron, pour lui faire voir qu'il
étoit homme d'esprit, lui proposa diverses choses, et elle s'arrêta
sur une, qui étoit d'avoir une conduite si retenue dans l'absence de
son mari, que, quand même il seroit alarmé, il pût croire qu'elle
auroit dessein de changer de vie. Cela l'obligea à écarter une troupe
de jeunesse qui commençoit à se grossir auprès d'elle, attirée par un
certain air coquet dont elle avoit peine à se défaire. Il ne resta
donc que quelques barbons, et entre autres le comte d'Olonne, qui,
encouragé, comme j'ai dit, par sa femme, commençoit à devenir si
amoureux qu'il n'en dormoit ni jour ni nuit.
Cependant l'entretien particulier que le marquis de Beuvron avoit eu
avec elle lui ayant découvert de certaines beautés qu'il n'avoit point
vues tant qu'il avoit été amoureux de sa soeur, il commença à la
voir par attachement plutôt que par nécessité. Et comme l'expérience
du monde lui avoit appris que c'étoit autant de temps perdu que celui
qu'on passoit sans faire connoître ses sentiments: «Madame, lui dit-il
un jour, j'ai tâché jusqu'ici de vous rendre service sans en espérer
de récompense, et cela parce que, n'ayant pas l'honneur de vous voir
souvent, je n'avois qu'une légère connoissance de votre mérite;
mais aujourd'hui que, pour quelques pourparlers que j'ai eus avec
vous, j'ai eu moyen de voir des choses qui ne se découvrent pas
facilement à personne, je vous avoue que je mentirois si je vous
disois que je ne vous aime pas. Je sais bien, Madame, continua-t-il,
que vous me pourrez dire que j'aime madame d'Olonne: cela est vrai,
cela a été autrefois, mais cela n'est plus à l'heure que je vous
parle, sans que je puisse encourir le blâme d'être inconstant. Elle
m'a donné assez de sujet de me dégager par ses infidélités, outre
qu'une personne comme vous est une excuse légitime pour quelque
infidélité que ce puisse être.»
Ce compliment ne déplut point à la dame, quoique celui qui le lui
faisoit lui eût donné peu de jours auparavant un conseil qui y étoit
tout opposé: car, outre qu'on fait toujours plaisir à une femme de lui
apprendre qu'on l'aime, elle avoit une secrète jalousie contre sa
soeur, qui avoit plusieurs fois fait du mépris de sa beauté. Ainsi
elle ne pouvoit mieux lui faire voir qu'elle avoit eu tort de la
mépriser, qu'en lui ravissant un homme qui l'aimoit depuis longtemps,
et qui, pour ainsi dire, lui tenoit lieu d'un second mari.
Ces deux raisons, jointes à quelques autres que je passerai sous
silence, lui firent faire une réponse aussi douce que Beuvron la
pouvoit souhaiter, puisque sans feindre seulement qu'elle ne croyoit
pas ce qu'il lui disoit, elle ne se retrancha que sur la peine qu'il
auroit d'oublier sa soeur, et sur la crainte qu'elle devoit avoir de
son mari. A l'égard de l'un, il lui répondit que le maréchal
seroit moins jaloux de lui que d'un autre; qu'il le croyoit perdu
d'amour, aussi bien que tout le monde, pour la comtesse d'Olonne; de
sorte que, quand même son attachement parviendroit jusqu'à ses
oreilles, il seroit le dernier à le vouloir croire. A l'égard de
l'autre, qu'elle l'estimoit pour un homme de bien peu de coeur, ou
pour bien aveuglé, pour s'imaginer qu'après la conduite qu'avoit la
comtesse d'Olonne, il pût continuer de l'aimer; qu'il étoit confiant
naturellement, mais qu'il n'étoit pas insensible; qu'il lui avouoit de
bonne foi que c'étoit le dépit qui avoit commencé à le dégager, mais
que l'amour qu'il avoit pour elle avoit achevé le reste; qu'elle
n'avoit pas à la vérité les traits aussi réguliers que sa soeur,
mais qu'en récompense la moindre de ses qualités effaçoit toutes les
siennes.
C'en étoit dire beaucoup pour être cru: car la comtesse d'Olonne étoit
sans contredit une des plus belles femmes de France. Mais le marquis
de Beuvron ajoutant à son discours quelques actions qui prouvoient
qu'il étoit véritablement touché, il n'en fallut pas davantage pour le
faire croire à la dame, qui, comme nous avons déjà dit, avoit fort
bonne opinion d'elle-même. Ainsi, comme elle ne manquoit pas
d'appétit, et qu'il lui sembloit assez bien fait pour prendre la place
du valet de chambre, elle ne fit plus autrement de façon pour
témoigner qu'elle doutoit de son discours. Au contraire, elle lui
parla fort de l'obligation qu'elle lui avoit des bons avis qu'il lui
avoit donnés, afin que, si elle venoit à avoir de la foiblesse, il
l'attribuât à sa reconnoissance. Le marquis de Beuvron, qui
savoit vivre, entendit bien ce que cela vouloit dire, et, sans laisser
traîner la chose plus longtemps, il eut toute sorte de contentement.
La dame trouva qu'il étoit un bon acteur dans la comédie qu'ils
avoient jouée ensemble, et elle ne l'auroit jamais cru, à voir sa
taille mince et son air dégagé. Mais son poil[229] suppléoit à tout
cela, outre que la dame lui paroissoit assez bien faite pour faire
quelque chose d'extraordinaire pour elle. Elle lui demanda, dans le
plaisir, laquelle lui en donnoit davantage, ou d'elle ou de sa
soeur; et comme son intrigue avec elle étoit si publique qu'il n'y
avoit personne qui n'en fût abreuvé, il crut que de se retrancher sur
la négative n'étoit plus de saison; si bien que, sans faire le
discret, il lui dit franchement que c'étoit elle. Elle feignit de ne
pas le croire, sous prétexte que ses transports ne lui avoient pas
paru assez violents; mais ce qu'elle en disoit n'étoit que pour lui
donner lieu de recommencer; ce que Beuvron ayant bien reconnu, il
s'acquitta si bien de son devoir, qu'elle fut obligée d'avouer que,
s'il ne l'aimoit pas, du moins la traitoit-il comme s'il l'eût aimée.
Les choses s'étant passées de la sorte, il est aisé de juger qu'ils se
séparèrent bons amis, et avec intention de se revoir bientôt. En effet,
il se fit diverses entrevues entre eux, dont personne ne jugea mal, tant
on le croyoit attaché à sa soeur. Cependant le comte d'Olonne ne s'y
trompa pas, et ce fut merveilles, lui qui ne passoit pas pour être
grand sorcier. Ce pauvre cocu, pour n'être pas tout seul de son
caractère, avoit entrepris de se mettre bien avec la maréchale; et comme
les jaloux ont des yeux qui percent tout, lui qui ne faisoit encore que
de se défier que sa femme lui fût infidèle, en fut si sûr de la part de
sa maîtresse, qu'il résolut de quereller le marquis de Beuvron. On ne
l'auroit jamais cru capable d'une résolution si périlleuse, lui qui
avoit pour maxime que qui tiroit l'épée périssoit par l'épée; aussi
n'avoit-il jamais voulu tâter du métier de la guerre, et quoique son
père, qui étoit riche, lui eût acheté une charge considérable, comme
elle l'engageoit à monter à cheval pour le service du Roi, il avoit jugé
à propos de s'en défaire bientôt. Son rival étoit à peu près de même
humeur: c'est pourquoi il avoit brigué un gouvernement[230] qui
n'étoit pas plus périlleux en temps de guerre qu'en temps de paix;
cependant tous deux des meilleures maisons de France, et qui avoient
produit autrefois de braves gens.
D'Olonne, sachant donc que celui à qui il avoit affaire n'étoit pas
plus méchant que lui, le querella plus volontiers, et ce fut d'une
manière qu'on crut qu'ils se couperoient la gorge. En effet, il y
avoit de quoi à d'autres pour ne se le jamais pardonner; mais le bruit
de leur querelle s'étant répandu par tout Paris, leurs amis communs
s'entremirent de les accommoder, et n'en purent jamais venir à bout.
Ils se firent tenir à quatre pour faire les méchants; de quoi ceux
qui se mêloient de l'accommodement s'étant aperçus, ils les
laissèrent faire, se doutant bien qu'ils ne se feroient point de mal.
Et ils ne se trompèrent pas dans leur pensée: car, voyant tous deux
qu'ils avoient la bride sur le cou, ils commencèrent à connoître
qu'ils avoient eu tort de ne pas croire le conseil de ceux qui
vouloient qu'ils s'accommodassent. Commençant donc à se repentir de ne
les avoir pas crus, il fut aisé à madame d'Olonne, qui avoit peur de
perdre Beuvron, de conseiller à son mari de ne se pas commettre si
légèrement, et, sans entrer dans le détail de ce qui causoit leur
querelle, elle lui fit promettre qu'ils s'embrasseroient l'un l'autre.
Pour cet effet, elle lui dit qu'elle vouloit leur donner à souper à
tous deux dans son appartement, à quoi d'Olonne consentit, espérant
qu'il laveroit bien la tête à Beuvron en sa présence, lui que depuis
peu de temps il commençoit à reconnoître assidu auprès d'elle, si bien
qu'il eût fallu qu'il eût été tout à fait aveugle pour ne pas voir
qu'il y avoit du particulier entre eux.
Tous ceux qui savoient leur querelle crurent que la comtesse en étoit
le sujet, et qu'à la fin les yeux de son mari s'étoient ouverts sur
elle; mais quand ils virent qu'elle faisoit pour eux le maréchal de
France[231], ce fut à eux à décompter, et ils ne surent plus qu'en
dire. Beuvron s'étant trouvé au rendez-vous, d'Olonne expliqua à sa
femme le noeud de leur querelle, se servant du prétexte qu'il
n'avoit pu voir qu'il attentât à l'honneur de sa soeur sans s'en
ressentir. C'étoit sans doute une grande délicatesse pour un
homme qui n'avoit pas la réputation d'en avoir beaucoup sur ce qui le
regardoit lui-même; aussi n'en crut-elle que ce qu'il en falloit
croire, c'est-à-dire qu'elle s'imagina justement, comme c'étoit la
vérité, qu'il étoit amoureux de sa soeur, et que la jalousie lui
avoit fait faire cet effort de faire semblant de se battre. Cela ne
plut pas à son mari, qui vouloit qu'elle se gendarmât contre Beuvron
de ce qu'il lui étoit infidèle, et qu'elle en fût aussi jalouse qu'un
autre; mais elle croyoit que son mari avoit pris l'alarme mal à
propos, et ce qui la confirmoit dans cette opinion, c'est qu'elle
avoit donné ordre elle-même à Beuvron, comme nous avons dit, de voir
sa soeur en particulier, ce qu'elle croyoit être cause de tout ce
désordre.
Tout cela se passa dans la grande jeunesse du Roi, et il n'avoit encore
paru que peu de chose de ses belles qualités, et pour l'amour, et pour
la guerre. Cependant, comme il avoit toutes les inclinations d'un grand
prince, ces deux soeurs furent celles de sa cour qu'il estima le moins,
et il ne put s'empêcher de dire un jour, en parlant de la comtesse
d'Olonne, qu'elle faisoit honte à son sexe, et que sa soeur prenoit le
chemin de ne valoir pas mieux. En effet, ayant trouvé son mari beaucoup
plus traitable à son retour qu'elle n'espéroit, elle ne s'en tint pas au
marquis de Beuvron, et lui associa bientôt plusieurs camarades de toutes
sortes de qualités. L'église, la robe et l'épée furent également bien
reçues chez elle, et, non contente de trois Etats, il y en eut encore un
quatrième qui fut encore son favori. Les gens de finance lui plurent
extraordinairement; et comme elle aimoit le jeu, il y en eut beaucoup
qui crurent que ce qu'elle en faisoit n'étoit que par intérêt.
Le marquis de Beuvron, se croyant encore assez bien fait pour mériter
une bonne fortune, ne se contenta pas du reste de tant de gens; et,
madame d'Olonne ne lui étant pas plus fidèle, non-seulement il résolut
de ne les plus voir ni l'une ni l'autre, mais encore de les perdre de
réputation dans le monde. Comme il n'osoit se vanter hautement d'avoir
couché avec les deux soeurs, il fit entendre que cela lui étoit
arrivé avec une, et qu'il n'avoit tenu qu'à lui que cela ne lui fût
arrivé avec l'autre. Ceux qui les connoissoient toutes deux n'eurent
pas de peine à le croire; mais il y en eut aussi qui s'imaginèrent
qu'il n'y avoit que le dépit qui le faisoit parler de la sorte; si
bien qu'au lieu de leur faire le tort qu'il croyoit, il y en eut
beaucoup qui furent excités à les voir seulement par curiosité.
Il n'étoit pas étonnant que le comte d'Olonne s'accoutumât ainsi à voir
sa femme recevant tant de visites, puisque depuis qu'il étoit marié sa
maison n'avoit point désempli de toutes sortes de gens. Mais pour le
maréchal de la Ferté, c'est ce qu'on ne pouvoit comprendre, lui qui
avoit fait à sa femme le compliment que j'ai remarqué ci-dessus, la
première nuit de ses noces, et qui, sur un simple soupçon, s'étoit
résolu d'assassiner lui-même son valet de chambre. Il est encore
étonnant comment, après un coup comme celui-là, il lui avoit pardonné;
mais c'est par une raison que le monde ne sait pas, et que je vais
maintenant rapporter. Le maréchal, tout brutal qu'il étoit, devenoit
quelquefois amoureux, et pour le mettre de bonne humeur quand il
revenoit de Lorraine, le marquis de Beuvron, dont l'intrigue duroit
encore, avoit eu soin de détourner une des plus belles filles qu'il y
eût dans tout Paris, laquelle il avoit été prendre dans un lieu public,
afin qu'elle suivît ponctuellement ses volontés. Il l'avoit mise auprès
de la maréchale, et les ayant bien embouchées toutes deux, le maréchal
ne fut pas plutôt de retour, que cette fille s'efforça de lui donner
dans la vue. C'étoit une personne si belle et si bien faite, qu'il ne
faut pas s'étonner s'il tomba dans les filets. Il lui donna d'abord tous
ses regards; et, la croyant aussi vertueuse qu'elle affectoit de le
paroître, il ne fut pas longtemps sans lui faire offre de son coeur.
Elle n'eut garde de l'accepter dans le moment, et, l'ayant rendu encore
plus amoureux par ses refus, enfin il en fut tellement enchanté, qu'il
la poursuivoit devant tout le monde. Sa femme, pour pousser sa ruse à
bout, fit mine de s'en scandaliser; mais il n'en fut ni plus ni moins
pour tout cela: de quoi elle ne se soucioit guère, puisque ce qu'elle en
faisoit n'étoit que pour lui faire accroire qu'il ne lui étoit pas
indifférent.
Quand la vestale eut fait toutes les mines qu'elle jugea à propos de
faire pour lui donner meilleure opinion de sa personne, elle se rendit
à ses désirs. Cependant, quoique la fortune du maréchal ne fût pas
trop rare, il en fut si charmé qu'il ne pouvoit plus vivre sans elle.
Elle fit fort bien son devoir auprès de lui, c'est-à-dire, qu'en
conséquence des conseils qu'on lui avoit donnés, elle eut grand soin
de l'entretenir de la maréchale, prenant pour prétexte qu'ayant une
femme si recommandable en toutes choses, la passion qu'il avoit pour
elle s'éteindroit bientôt. Le dessein de Beuvron et de la maréchale
n'étoit pas qu'elle poussât les choses si loin, et ils lui avoient
recommandé d'être sage; mais voyant qu'ils avoient eu tort de compter
sur une personne comme elle, ils ne virent pas plus tôt qu'elle avoit
passé leur commandement, qu'ils eurent peur qu'au lieu d'en tirer le
service qu'ils avoient prétendu, elle ne rendît leurs affaires pires
en déclarant leur secret. Pour prévenir donc ce qui en pouvoit
arriver, Beuvron la fit enlever un jour, et, de là, conduire à Rouen,
d'où il la fit passer à l'Amérique[232].
Le maréchal fit grand bruit de son enlèvement, et l'attribua à la
jalousie de sa femme, dont elle ne se défendit point. Cela les
brouilla pendant quelque temps; mais la fantaisie du maréchal étant
passée, il se raccommoda avec elle, et l'amitié qu'il lui témoigna fut
d'autant plus sincère qu'il croyoit qu'une femme qui étoit capable
d'une si grande jalousie ne l'étoit pas de lui être infidèle. Par ce
moyen elle regagna sa confiance, ce qui fit connoître au public, qui
n'étoit pas aussi aisé à abuser que le maréchal, qu'une femme est
capable d'apprivoiser les animaux les plus féroces. En effet, il
souffrit non-seulement qu'elle vît le monde sous prétexte du jeu
qu'elle avoit introduit chez elle; mais il lui donna encore tout
l'argent qu'elle voulut, pendant que mille gens à Paris crioient après
lui pour être payés de ce qu'il leur devoit.
Après que sa femme eut ainsi permission de voir compagnie, elle s'en
donna à coeur joye; toute la jeunesse de la Cour lui passa par les
mains, pendant que la comtesse d'Olonne, vieille et méprisée, fut
obligée de se retrancher à Fervaques[233], qui n'avoit pour toutes
belles qualités que celle d'être riche, et de porter le nom d'un homme
qui avoit été maréchal de France. Il étoit de bonne maison du côté de sa
mère, mais du côté de son père c'étoit quelque chose de moins que rien;
de sorte qu'elle le traitoit du haut en bas, tout de même que si le
reste de toute la terre eût encore été trop pour lui. En effet, comme si
elle eût eu honte de cet attachement, elle, qui n'avoit jamais pris de
mesures pour toutes ses débauches, fit courir le bruit que, si elle le
voyoit, ce n'étoit que pour tâcher de le marier à mademoiselle de La
Ferté[234], sa nièce, afin que, comme elle n'avoit point de bien, elle
pût rencontrer un homme qui la tirât de la nécessité. Pour tromper
encore mieux le monde, elle lui fit acheter le gouvernement de la
province du Maine[235], publiant que ce n'étoit qu'afin que sa nièce eût
un mari qui eût quelque rang. Mais étant lassés bien tôt de toutes ces
finesses, ils logèrent ensemble, si bien que les parens de lui eurent
peur qu'il ne fît la folie de l'épouser si son mari venoit jamais à
mourir; surtout madame de Bonnelle[236], sa mère, en fut dans de grandes
allarmes, disant à toute la terre qu'elle ne s'en consoleroit jamais si
cela arrivoit. On fut dire cela à madame d'Olonne, qui, sans considérer
que Fervaques en étoit innocent, fit tomber son ressentiment sur lui.
Elle lui demanda si c'étoit lui qui faisoit courir ces faux bruits, et
s'il seroit bien assez vain de croire qu'elle l'épouseroit, si elle
devenoit jamais veuve. Fervaques se trouva piqué de ce mépris, et, lui
ayant fait une réponse qui ne lui plut pas, elle prit les pincettes du
feu et lui en donna par le visage. Elle l'avoit mis sur un tel pied de
respect avec elle, qu'il lui demanda ce qu'elle faisoit, et si elle y
avoit bien pensé. Une si sotte demande méritoit une nouvelle punition;
ainsi, ayant reconnu qu'il étoit encore plus sot qu'elle ne pensoit,
elle continua à le maltraiter, si bien qu'il en fut tellement défiguré
qu'il n'osa sortir de huit jours.
Madame de Bonnelle, ayant su cette aventure je ne sais comment, en
pensa enrager; et si le bien fût venu de son côté, elle l'auroit tout
donné à Bullion, son autre fils[237]. Cependant elle crut à propos de
faire ressouvenir Fervaques de son honneur, et comme elle ne le voyoit
plus depuis qu'il logeoit avec elle, elle lui envoya sa femme de
chambre pour lui parler. Madame d'Olonne sortit par hasard comme elle
entroit; madame de Bonnelle lui ayant dit de ne pas faire semblant de
la voir, en cas qu'elle la rencontrât, elle passa devant elle sans la
saluer. La comtesse, qui la connoissoit, se doutant bien que ce
qu'elle en faisoit n'étoit que par commandement: «Voilà, dit-elle tout
haut, comme les canailles instruisent leurs valets; et si je faisois
bien, je te ferois donner les étrivières.» La femme de chambre
entendit bien ce qu'elle disoit, si bien que, n'étant pas autrement
assurée de sa discrétion, elle eut regret d'avoir exécuté le
commandement de sa maîtresse au pied de la lettre. Mais madame
d'Olonne ayant passé son chemin sans rien dire davantage, elle
continua le sien, et s'acquitta de son message. Elle trouva Fervaques
qui avoit la tête bandée, car la comtesse d'Olonne lui avoit pensé
jeter un oeil hors de la tête, et il avoit encore le visage tout
noir de coups. Et comme c'étoit une ancienne domestique qui avoit
coutume de lui parler nettement, elle lui demanda s'il n'avoit point
de honte, et s'il pouvoit songer à l'état où il étoit sans
rougir. Il voulut faire le dissimulé, croyant que son affaire n'avoit
pas éclaté dans le monde; mais la femme de chambre lui ayant dit qu'on
la savoit depuis un bout jusqu'à l'autre, il en eut une grande
confusion. Cependant il ne voulut pas suivre le conseil qu'elle lui
donnoit, qui étoit de quitter madame d'Olonne, et de donner ce
contentement à sa mère, qui s'en mouroit de douleur.
C'étoit une assez grande fortune à une vieille comme elle que d'avoir
ainsi un amant jeune et riche. Cependant elle n'approchoit pas de
celle de sa soeur, qui, après avoir tâté, comme j'ai dit, de toute
la Cour, et même du comte d'Olonne, son beau-frère, mit enfin au
nombre de ses conquêtes un jeune prince qui avoit infiniment de
mérite. Ce fut le duc de Longueville, neveu du prince de Condé[238].
Il n'avoit pas encore vingt ans; mais, comme il étoit bien fait, et
d'une taille à promettre de grands plaisirs, il n'y eut point de femme
à la Cour qui ne fît quelque entreprise sur son coeur. La maréchale,
qui depuis quelques années avoit fait l'amour, s'il faut ainsi dire,
tambour battant, se doutant bien que sa réputation n'étoit pas trop
bonne, et se défiant, par conséquent, de son bonheur, soupiroit en
secret de se voir échapper des mains une aussi belle conquête. De
Fiesque[239] étoit de ses amis, mais non pas de ceux qui avoient
aspiré à la posséder; ainsi, croyant qu'elle lui pouvoit ouvrir son
coeur sans qu'il en eût de la jalousie: «C'est une étrange chose,
lui dit-elle un jour, que j'entende dire tant de bien du duc de
Longueville, et que je ne le connoisse pas! Je le vois partout, hors
chez moi, et il y a des femmes bien plus heureuses les unes que les
autres: j'en connois mille chez qui il va, qui ne me valent pas, sans
vanité; et à vous dire vrai, mon cher comte, j'enrage de le voir avec
elles, ou aux Tuileries, ou aux autres promenades, pendant que je n'en
ai qu'un coup de chapeau.»
De Fiesque, qui étoit la complaisance même, lui dit qu'elle avoit
raison, et qu'elle en devoit être bien mortifiée; mais après lui avoir
dit beaucoup de choses à l'avantage de sa beauté et de son esprit,
pour lui faire accroire que c'étoit à bon droit qu'elle prétendoit à
cette conquête: «Que voulez-vous que je vous dise? continua-t-il; vous
péchez quelquefois contre la conduite; et si vous voulez que je vous
parle sincèrement, chacun ne s'accommode pas de votre humeur. Je suis
des amis du duc de Longueville, et même des plus intimes; si bien
qu'il n'a pas feint de m'ouvrir son coeur, et que, si je
n'avois peur que cela ne vous fût désagréable, je vous dirois tout ce
qu'il m'en a dit.»--La maréchale rougit à ces paroles; mais l'envie
qu'elle avoit de conduire cette intrigue à une bonne fin la faisant
passer par dessus toutes choses, elle ne se soucia point de s'entendre
dire quelques vérités, pourvu que cela lui pût être utile. Elle le
conjura donc de ne lui rien céler, disant que, bien loin de le trouver
mauvais, elle lui vouloit beaucoup de mal de ne l'en avoir pas avertie
plus tôt; que cette réserve n'étoit pas d'un bon ami, comme elle
l'avoit toujours estimé, et que, s'il ne réparoit cette faute à
l'heure même, elle ne la lui pardonneroit jamais.
De Fiesque, reconnoissant à son empressement qu'il lui feroit plaisir
de lui parler sans fard, lui dit que le duc de Longueville trouvoit à
redire qu'elle vît tant de monde; qu'il lui avoit avoué plusieurs fois
qu'il la trouvoit belle, et que même elle ne pouvoit être plus à son
gré; mais que toute cette cohue qu'elle voyoit lui faisoit peur;
surtout qu'il ne pouvoit penser qu'elle aimât le comte d'Olonne, comme
on le disoit dans le monde, sans perdre beaucoup de l'estime qu'il
avoit pour elle; qu'il disoit, entre autres choses, que d'aimer ainsi
un aussi vilain homme, et qui étoit son beau-frère, c'étoit une marque
de la débauche la plus achevée qui fut jamais; que, si elle avoit
quelque dessein sur lui, il falloit commencer par réformer sa
conduite; que pour lui rendre service il ne manqueroit pas de lui
apprendre que c'étoit pour l'amour de lui qu'elle le faisoit;
qu'ainsi, se défaisant peu à peu des méchantes impressions qu'il
s'étoit pu former, il reprendroit son estime, ce qui ne
manqueroit pas de produire tout ce qu'elle pouvoit espérer.
Le duc de Longueville tenoit trop au coeur de la maréchale pour ne
pas accepter ce parti. Elle remercia le comte de Fiesque des bons avis
qu'il lui donnoit, et sans se mettre aucunement en peine de lui
persuader que tout cela n'étoit que médisance, elle ne fit paroître
d'inquiétude que pour savoir si, en chassant ainsi tout le monde, elle
pouvoit espérer que cela pût contenter son ami. Le comte de Fiesque
lui dit qu'elle ne le devoit pas mettre en doute, et qu'il alloit
prendre soin, de son côté, de lui faire voir qu'une femme qui, sans le
connoître, étoit capable de tant faire pour lui, le seroit de toutes
choses quand il auroit quelque reconnoissance.
C'est ainsi que la maréchale renversoit les lois de la nature, par les
nécessités de son tempérament, ou, pour mieux dire, par une
paillardise[240] qui n'avoit point de pareille: car, sans considérer
que c'est aux femmes à attendre que les hommes les prient, il est tout
évident que ce qu'elle faisoit étoit prier le duc de Longueville. Le
comte de Fiesque, qui croyoit la connoître, c'est-à-dire qui pensoit
qu'elle auroit de la peine à se défaire de plusieurs favoris pour n'en
avoir plus qu'un seul, ne dit rien d'abord de cette conversation au
duc de Longueville; mais, quand il vit que, pour commencer à effectuer
de bonne foi ce qu'elle lui avoit promis, elle avoit donné congé au
comte d'Olonne, au marquis d'Effiat[241], et à une infinité
d'autres qui seroient trop longs à nommer, il se crut dans
l'obligation de lui tenir parole. Le duc de Longueville lui dit,
sachant ce qui se passoit, qu'il étoit ravi qu'elle eût pris ce
parti-là, puisque sans cela il lui auroit été impossible de l'aimer
jamais; que maintenant qu'il n'y avoit plus d'obstacle, il consentoit
à l'aller voir; qu'il lui dît de sa part que c'étoit dès
l'après-diner, et qu'il vouloit qu'il fût témoin de leur première
conversation. Le comte de Fiesque fit ce qu'il put pour s'en excuser,
lui remontrant qu'un tiers faisoit un méchant personnage dans ces
sortes de rencontres; mais le duc de Longueville le vouloit ainsi, par
plus d'une raison: la première, parce qu'il vouloit convenir avec elle
en présence d'un ami commun sous quelles conditions il l'aimeroit; la
seconde, parce que, n'étant pas en état de s'acquitter des promesses
qu'il lui pourroit faire, il étoit bien aise d'en reculer le payement
jusques à un temps plus favorable.
En effet, il étoit malade pour avoir eu trop de santé, et, s'étant
abandonné à la conduite de quelques débauchés de la Cour, il avoit eu
besoin de se mettre entre les mains des chirurgiens. De Fiesque,
voyant qu'il ne se relâchoit point de sa volonté, fut obligé d'y
condescendre, et ayant annoncé cette visite à la maréchale, elle se
para extraordinairement pour le recevoir. Le duc de Longueville,
au contraire, y fut en gros habit de drap gris de fer; mais, quelque
négligé qu'il fût, il n'en parut pas moins charmant à la dame. Ainsi,
comme elle étoit pressée de contenter sa passion, elle trouva à redire
qu'il se fût fait accompagner par le comte de Fiesque, jugeant de là
qu'il falloit que son empressement ne fût pas égal au sien. Le duc de
Longueville, après les premiers compliments, lui dit qu'ayant appris
par son ami les obligations qu'il lui avoit, il venoit, non-seulement
pour l'en remercier, mais encore pour lui promettre une amitié
éternelle; qu'il ne tiendroit qu'à elle qu'ils ne s'aimassent toute
leur vie; que pour cet effet il avoit amené le comte de Fiesque, afin
qu'il lui pût reprocher un jour, s'il manquoit jamais à ce qu'il lui
alloit promettre; qu'il ne verroit plus mademoiselle de Fiennes[242],
pour qui on vouloit qu'il eût de l'amitié, et qu'il la laissoit au
chevalier de Lorraine, qui étoit son véritable tenant; qu'il en
useroit de même à l'égard de toutes les dames qui lui pourroient être
suspectes, si bien qu'elle n'auroit qu'à l'en avertir quand elle
voudroit qu'il ne les vît plus; mais qu'il vouloit qu'à son tour
elle lui promît la même chose touchant ceux qui lui pouvoient donner
de la jalousie, ajoutant qu'il étoit si délicat qu'il ne pouvoit rien
voir de cette nature sans se brouiller avec elle.
Le comte de Fiesque, qui servoit de médiateur en cette occasion, dit
que cela étoit juste, et la maréchale étoit trop raisonnable pour s'y
opposer. En effet, bien loin d'y trouver à redire, elle renchérit
encore par-dessus, disant qu'il la faudroit noyer si elle n'étoit pas
contente de la possession d'un coeur aussi illustre que le sien. Le
marché étant ainsi conclu, sans y faire davantage de façons, il lui
baisa la main en signe d'amitié; mais elle, qui ne croyoit pas que de
telles arrhes fussent suffisantes, lui jeta les bras au cou et le
baisa fort amoureusement. Si le pauvre prince n'eût pas été malade, il
étoit d'une complexion trop reconnoissante pour n'y pas répondre comme
il falloit; mais sachant que ce n'est pas en cette occasion qu'il faut
reprendre le poil de la bête pour se guérir, il rompit les chiens le
plus tôt qu'il lui fut possible, sous promesse de la revenir voir tout
seul le lendemain. Mais comme il lui eût été impossible de lui faire
sa cour dans toutes les formes, ou du moins qu'ils eussent eu lieu
tous deux de s'en repentir, il trouva une maladie de commande, qui lui
donna le temps de se préparer au combat qu'elle lui demandoit.
La visite qu'il lui avoit rendue alarma les amants qui avoient eu leur
congé, et il n'y en eut point qui ne crût qu'il lui avoit été
sacrifié. Cependant, comme cette visite fut quelque temps sans
avoir de suites, cela remit, en quelque façon, leur esprit; j'entends
à son égard, car étant toujours également maltraités, ils ne s'en
estimoient pas moins malheureux. En effet, leur jalousie, ayant changé
d'objet, leur fournit encore assez de matière de chagrin. D'Olonne, à
qui il en avoit coûté beaucoup d'argent pour avoir ses bonnes grâces,
ou y ayant regret, ou au plaisir dont il se voyoit privé, en accusa le
marquis d'Effiat, et dit tout haut dans le monde qu'il lui feroit
pièce; même, pour faire voir qu'il avoit dessein de faire ce qu'il
disoit, il se fit accompagner de quelques braves, et, prenant des
armes à feu, il rôda autour de l'hôtel de la Ferté[243], jurant que
s'il y venoit il n'en ressortiroit pas comme il y seroit entré.
D'Effiat, quoique plus jeune de beaucoup, se montra plus sage que lui:
il dit à ceux qui lui parlèrent de ces extravagances qu'il ne vouloit
point de querelle avec un vieux cocu; que tout ce qui le pouvoit
mettre en colère, c'est s'il le soupçonnoit de lui voler le coeur de
sa maîtresse; mais qu'il n'avoit pas si méchante opinion d'elle
que de la croire capable de se laisser mâtiner par un si malhonnête
homme, pendant qu'elle en avoit à sa dévotion mille qui étoient plus
honnêtes gens que lui.
Je ne sais si ce discours fut rapporté au comte d'Olonne, mais enfin
tout son ressentiment se borna à chanter pouille à la maréchale, à qui
il reprocha, l'ayant trouvée chez une de ses amies, qu'elle ne l'avoit
pas toujours traité si indifféremment.
La maréchale, qui eût été bien aise que son amie eût pris le change,
lui répondit, avec une grande présence d'esprit: «Il n'y a pas
beaucoup de quoi s'étonner, Monsieur: je vous ai traité comme mon
beau-frère tant que vous en avez bien usé avec ma soeur; mais
maintenant que vous en usez mal avec elle, je n'aurois guère de
sentiment si je vous voyois du même oeil que je vous ai vu.» Ces
paroles se pouvoient attribuer sur ce qu'enfin il s'étoit séparé de sa
femme, et qu'il étoit le premier à en faire médisance; et le dessein
de la maréchale étoit que la dame leur donnât cette explication. Mais
enfin d'Olonne étoit piqué trop au vif pour la ménager, et afin que
l'autre ne s'y trompât pas: «Non, non, Madame, lui dit-il, trève de
vos finesses, elles sont trop grossières pour que Madame donne dedans.
Je ne parle pas de votre soeur, mais de vous-même, à qui j'ai donné
plus de dix mille écus, croyant que vous me seriez fidèle; mais et
comme amant, et comme mari, je ne suis pas plus heureux; et cela parce
que ma destinée a voulu que je me sois adressé à votre famille.»
Ces paroles, qui furent suivies de beaucoup d'autres reproches,
donnèrent de la confusion à la maréchale; et, croyant que ses pleurs
persuaderoient son amie de son innocence, comme elle les faisoit venir
sans peine quand elle en avoit besoin, elle en répandit assez pour
faire pitié à ceux qui n'auroient pas su qu'elle étoit une admirable
comédienne quand elle vouloit. Cependant, son amie feignant d'être
persuadée que ce n'étoit qu'une médisance, elle blâma le comte
d'Olonne, qui, croyant que ce qu'elle en disoit étoit de bonne foi, se
mit à lui faire mille serments qu'il ne lui disoit rien que de
véritable. Elle lui répondit qu'elle ne le croyoit pas; mais que,
quand cela seroit, il avoit tort de se vanter d'une chose comme
celle-là.
D'Olonne, ayant encore évaporé sa bile, se retira; et quand il fut
sorti, la maréchale jura qu'elle en avertiroit son mari. Mais elle
n'avoit garde: il étoit dans le lit à crier les gouttes, et, comme il
y avoit déjà longtemps que ce mal lui tenoit, il ignoroit la belle vie
qu'elle avoit menée et qu'elle menoit actuellement.
Son incommodité fut cause que, le duc de Longueville étant guéri, il
ne put voir pareillement l'amour qu'il avoit pour elle et celle
qu'elle avoit pour lui, ce qui lui auroit été facile sans cela: car,
non-seulement elle bannit tous les autres pour l'amour de lui, mais
elle se priva encore du jeu, qui étoit sa seconde passion. La raison
fut qu'elle eut peur que, comme cela ouvroit indifféremment la porte à
tout le monde, ce ne lui fût un sujet de jalousie. Leurs premières
entrevues se firent à l'hôtel de La Ferté, où le duc de
Longueville lui ayant donné des marques d'une parfaite convalescence,
il lui devint si cher qu'elle n'eut point de repos qu'elle ne passât
une nuit avec lui. Elle lui dit, pour l'y obliger, que, son mari étant
accablé comme il étoit des gouttes, c'étoit tout de même que s'il
n'étoit pas au logis; qu'il ne pouvoit se remuer; qu'ainsi sa sûreté
étoit tout entière, si bien qu'il n'y avoit rien à risquer pour lui.
Le duc de Longueville, à qui la possession avoit amorti les grands
feux, lui dit qu'elle avoit raison, mais que néanmoins il n'étoit pas
de bon sens de se hasarder sans qu'il en fût besoin; qu'il convenoit
bien que le maréchal ne pouvoit bouger de son lit; mais qu'après être
entré dans sa maison on pourroit prendre garde qu'il n'en seroit pas
sorti, ce qui lui feroit des affaires; qu'il valoit mieux se voir
ailleurs, et que du jour on en pouvoit faire une nuit, c'est-à-dire
coucher tout nus ensemble, ce qui étoit apparemment ce qu'elle
désiroit. Ils étoient trop familiers pour qu'elle fît finesse avec
lui; elle lui avoua que c'étoit là la vérité, et elle lui fit
plusieurs caresses afin qu'il lui donnât ce contentement. Il lui
promit que ce seroit bientôt, et, pour lui tenir parole, il pria de
Fiesque de louer une maison sous son nom. De Fiesque la choisit hors
de la porte Saint-Antoine, et la maréchale faisant semblant de s'aller
promener, tantôt à l'Arsenal et tantôt à Vincennes[244], elle passa
plusieurs fois par une fausse porte pour se rendre dans cette
maison. Elle devint grosse dans ces entrevues, et, sachant que
l'incommodité qu'elle commençoit à sentir lui dureroit neuf mois
entiers, elle ne fut pas sans embarras. Néanmoins, faisant paroître
qu'elle méprisoit le ressentiment de son mari, pour mieux prouver à
son amant la violence de son amour, elle trouva moyen de cacher sa
grossesse, et accoucha dans sa chambre et dans son lit[245].
Le duc de Longueville ne s'y voulut pas trouver, mais il y envoya le
comte de Fiesque à sa place, qui, enveloppé dans un gros manteau, y
cacha l'enfant d'abord qu'il eût été emmaillotté. Comme il traversoit
la cour pour entrer dans son carrosse, l'enfant, qui étoit un garçon,
se mit à crier, et, comme il avoit peur d'être découvert, il lui mit
la main sur la bouche, et peu s'en fallut qu'il ne l'étouffât. Il le
porta au duc de Longueville, qui l'attendoit dans une maison, au
faubourg Saint-Germain, où il y avoit une nourrice toute prête. Les
couches de la mère se passèrent fort heureusement, et elle ne manqua
pas de prétextes pour garder le lit; ce qui fut cause que personne ne
se douta de l'affaire, pas même le maréchal, qui étoit dans un autre
lit à jurer Dieu en toutes sortes de rencontres: car il falloit qu'il
passât le chagrin qu'il avoit d'être malade sur ceux qui avoient
affaire à lui, et c'étoit souvent sur des gens qui valoient beaucoup
mieux qu'il n'avoit jamais valu de sa vie. En effet, il avoit
fait dans son temps mille cruautés et autant d'exactions, sans compter
le bien d'autrui dont il s'étoit emparé, moitié de force, moitié par
adresse.
Je ne dis pas ceci sans raison, et cela a plus de rapport à mon sujet
que l'on ne pense; de quoi je ne crains point de faire tout le monde
juge, après que j'aurai rapporté ce que je vais dire. Sa femme avoit
une terre auprès d'Orléans, nommée la Loupe[246], et lui ayant pris
envie d'y faire bâtir et de l'agrandir, il acheta tout le bien
d'alentour, ne se souciant pas de ce qu'on le lui vendoit, parce qu'il
ne le payoit pas. Il avoit eu ainsi le bien d'un gentilhomme, qui
s'étoit défendu quelque temps de passer contrat avec lui, sachant
qu'il est dangereux d'avoir affaire à un plus grand seigneur que soi;
mais n'ayant pu résister à une force majeure, qui étoit en usage en ce
temps-là, il y avoit plus de vingt ans qu'il étoit dépouillé de son
bien, sans avoir jamais touché un sou, ni du principal, ni des
arrérages. Réduit à la dernière nécessité, il se jeta à genoux devant
le Roi, et, le Roi s'étant arrêté pour lui demander ce qu'il avoit, il
lui présenta un placet où son affaire étoit déduite en peu de mots. Le
Roi, qui aimoit la justice, envoya dire en même temps au maréchal
qu'il eût à satisfaire ce gentilhomme, et qu'il ne lui donnoit que
huit jours pour cela. Ce commandement lui fut fait justement dans le
temps des couches dont je viens de parler, et il est aisé de juger si
ceux qui avoient des affaires devant lui n'eurent pas à souffrir
de sa méchante humeur. Mais pour l'achever de peindre, il lui arriva
le lendemain une autre aventure qui n'étoit pas moins chagrinante. Un
gentilhomme qu'il avoit maltraité, et qui étoit ami intime du comte de
Fiesque, s'en étant plaint à lui confidemment, le comte lui répondit
que c'étoit un vieux cocu, qui en usoit ainsi avec tout le monde, si
bien qu'il ne falloit pas s'en étonner; mais que sa femme l'en
vengeoit assez, de même que tous ceux qui, comme lui, avoient sujet de
lui vouloir du mal. Soit qu'on se plaise à entendre médire de ceux qui
nous ont offensé, ou qu'on le fasse seulement par le penchant que nous
avons au mal, ce gentilhomme n'eut pas plutôt ouï ces paroles qu'il
demanda au comte de Fiesque, qu'il voyoit être bien instruit de toutes
choses, de lui spécifier quelques particularités; et le comte ayant eu
l'imprudence de le contenter, et même de lui dire que la maréchale
étoit actuellement en couche, l'autre s'en alla fort satisfait. Comme
son dessein étoit de ne pas laisser tomber cette affaire à terre, il
prit de l'encre et du papier, et sa main n'étant pas connue du
maréchal, il lui fit part de cet avis, qu'il croyoit bien ne lui
devoir pas être fort agréable.
Cette lettre arriva au maréchal par la poste, ce gentilhomme étant
allé lui-même à Etampes par la même voie, pour la pouvoir mettre dans
la boîte. Le maréchal l'ayant ouverte, il fut fort surpris de voir les
nouvelles qu'on lui mandoit, qu'il crut fort vraisemblables, y ayant
déjà quelque temps que sa femme faisoit la malade sans que son mal
prétendu augmentât ou diminuât. On lui mandoit d'ailleurs que,
s'il étoit incrédule, il étoit encore temps de s'en éclaircir, et
qu'il n'avoit qu'à demander à voir pour juger qu'on ne lui en vouloit
point imposer. Il est aisé de juger de l'effet qu'un pareil avis
produisit dans l'âme d'un homme si violent. S'il eût pu se lever, la
maréchale n'avoit qu'à se bien tenir; mais, par bonheur pour elle,
comme il étoit arrêté par les pieds, cela lui donna le temps de faire
réflexion. Ainsi, outre qu'il crut que le moins d'éclat qu'il pourroit
faire seroit le meilleur pour lui, il rêva qu'il avoit affaire d'elle
pour l'affaire du premier gentilhomme dont j'ai parlé ci-dessus,
c'est-à-dire de celui auquel il devoit de l'argent, car c'est la
coutume à Paris de ne guère donner d'argent si les femmes ne
s'obligent; encore, quelque précaution que l'on y prenne, y est-on
souvent attrapé.
Ces deux circonstances ayant donc, non pas apaisé son ressentiment,
mais empêché qu'il n'eût des suites aussi fâcheuses que celles qu'il
méditoit d'abord, il n'eut garde de demander à voir, comme on lui
conseilloit, sachant bien qu'après cela il ne se pourroit empêcher de
faire le méchant. Il n'en crut pas moins toutefois; ce qui augmenta
encore son soupçon fut que le temps des couches étant écoulé, la
maladie de sa femme s'évanouit, et elle vint dans sa chambre comme si
de rien n'eût été. D'abord qu'il la vit, il se mit à crier, comme s'il
eût été pressé d'une forte douleur, et la maréchale lui ayant demandé
ce qu'il avoit: «Eh! Madame, lui dit-il, quand vous avez crié, il n'y
a pas longtemps, plus fort que moi, je ne vous ai pas été demander ce
que vous aviez, et je vous prie de me laisser en repos.»
Ces paroles, qui disoient beaucoup de choses, sans néanmoins expliquer
rien de positif, donnèrent bien à penser à la maréchale. Cependant,
pour ne lui rien donner à connoître de ce qui se passoit dans son âme,
elle se retira en même temps, et le duc de Longueville l'étant venu
voir une heure après, elle lui conta ce qui lui étoit arrivé: ce qui
ne les empêcha pas, ni l'un ni l'autre, de recommencer sur nouveaux
frais. Le nom du père de l'enfant étoit bien expliqué dans la lettre
que le maréchal avoit reçue; ainsi la visite du duc lui fut suspecte,
et dorénavant il s'informa, à tous les carrosses qu'il entendoit
entrer, qui c'étoit. On lui dit chaque jour que ce duc étoit du nombre
de ceux qui visitoient sa femme, et cette assiduité ne lui persuada
que trop qu'on lui avoit mandé la vérité.
Cependant, le Roi ayant entrepris de faire la guerre aux
Hollandois[247], tout ce qu'il y avoit de gens de qualité songea à
suivre un si grand prince, et le duc de Longueville entre autres, qui
avoit un régiment de cavalerie. La maréchale le vit partir avec moins
de chagrin qu'on n'auroit cru, car il y avoit quelques jours qu'ils
s'étoient brouillés, à cause de la comtesse de Nogent[248], qu'on lui
avoit dit qu'il aimoit. Il n'y avoit pas beaucoup d'apparence que cela
fût, et cette comtesse, qui étoit soeur du comte de Lauzun, n'avoit
ni sa taille, ni son air, ni sa beauté; mais, rien n'étant capable de
guérir un esprit attaqué de jalousie, elle s'imprima si bien ce
soupçon, qu'il passa chez elle pour une vérité. Et à dire vrai,
si le tout n'étoit pas véritable, il y en avoit du moins une partie,
car il est constant que cette dame aimoit ce jeune prince éperdument,
de quoi elle ne s'étoit pu empêcher de donner des marques en plusieurs
rencontres.
Quoi qu'il en soit, le Roi ayant fixé le jour de son départ, le duc de
Longueville ne se mit pas beaucoup en peine de désabuser la maréchale,
et partit sans vouloir un grand éclaircissement avec elle: car il
étoit devenu jaloux, de son côté, de ce qu'elle voyoit Bechameil[249],
personnage de la lie du peuple, mais qui étoit plus riche que beaucoup
de personnes de condition, qualité fort charmante pour elle, surtout
quand on étoit libéral. Cependant, quoique le petit bourgeois fût fort
passionné, elle n'avoit pas encore répondu à son amour, craignant
d'irriter le duc, qui s'étoit si fort déclaré de ne vouloir point de
compagnon, qu'elle n'osoit faire voir à l'autre la complaisance
qu'elle avoit pour ses richesses.
S'étant séparés de la sorte, ils n'eurent pas grand soin de s'écrire:
dont Bechameil profitant, il trouva moyen de se rendre agréable à la
maréchale par les offres qu'il lui fit de sa bourse en même temps que
de son coeur. Elle refusa néanmoins l'un et l'autre d'abord,
craignant que le duc de Longueville n'eût laissé quelqu'un à Paris
pour prendre garde à sa conduite; mais ce prince ayant été tué six
semaines après son départ, au passage du Rhin[250], elle eut
regret d'avoir refusé un homme qui lui pouvoit être utile de plus
d'une manière, après la perte qu'elle avoit faite. Tous ceux qui
savoient son intrigue avec ce prince trouvèrent étrange qu'elle reçût
si indifféremment la nouvelle de sa mort, car elle fut aux Tuileries
un jour après, et on l'y vit rire à gorge déployée. La comtesse de
Nogent n'en usa pas de même, elle en pensa mourir de douleur[251];
mais comme elle avoit perdu son mari dans la même occasion, ce lui fut
un prétexte pour pleurer tout à son aise et sans qu'on y pût trouver à
redire.
Bechameil, étant défait d'un rival si dangereux, trouva des facilités
à son dessein plus grandes qu'il n'auroit osé espérer: car la
maréchale, craignant qu'il ne se fût rebuté par ses refus, le prévint
par une lettre fort obligeante. Elle étoit conçue en ces termes:
LETTRE DE LA MARÉCHALE DE LA FERTÉ A M. DE BECHAMEIL, SECRÉTAIRE DU
CONSEIL.
_Tout le monde veut que j'aye beaucoup perdu en perdant le duc
de Longueville, et qu'il m'aimoit assez pour le devoir
regretter. C'est une étrange chose qu'on veuille être plus
savant dans mes affaires que moi-même, comme si je ne savois pas
mieux que personne ce qui me regarde. Il est vrai, j'ai fait une
grande perte, mais ce n'est pas celle-là; et si vous voulez que
je vous parle franchement, c'est de ne vous plus voir depuis
quelques jours. Je ne sais à quoi l'attribuer, si ce n'est que
je n'ai pas topé à tout ce que vous vouliez; mais enfin, est-il
honnête qu'on se rende sitôt? et, parce que je suis de la cour,
faut-il que vous me traitiez comme les autres femmes de la cour,
qui sont bien aises de commencer une intrigue par la conclusion?
Je ne suis point de celles-là, et quand vous ne devriez point
être de mes amis, je ne me repens point de ne leur point
ressembler._
Bechameil étoit trop intelligent pour ne pas expliquer ce billet comme
il faut; et, en prenant le bon et laissant le mauvais, il s'arma d'une
bourse où il y avoit quatre cents pistoles, parce que, comme le temps
lui étoit cher, il ne le vouloit pas perdre en paroles inutiles. Il
s'en fut à l'hôtel de La Ferté avec un bon secours, et, pour abréger
toutes choses: «Madame, dit-il à la maréchale, je viens d'apprendre
que vous perdîtes hier quatre cents pistoles sur votre parole, et
comme les personnes de qualité n'ont pas toujours de l'argent, je vous
les apporte, afin que vous ne soyez pas en peine où les chercher.» La
maréchale entendit bien ce que cela vouloit dire, mais, trouvant que
ce seroit se donner à trop bon marché à un petit bourgeois comme lui:
«Je ne sais pas, Monsieur, lui répondit-elle, qui vous a pu dire cela;
mais il ne vous a dit que la moitié de mon malheur: j'en perdis huit
cents, et si vous pouviez me les prêter, vous m'obligeriez.--Huit
cents pistoles, Madame! répliqua-t-il; c'est une somme considérable
dans le siècle où nous sommes; mais n'importe, c'est un effort qu'il
faut faire pour vous; prenez toujours ce que je vous offre, et je vous
ferai mon billet du reste, si vous ne vous fiez pas à ma parole.»
Il dit cela de si bonne grâce, que la maréchale jugea à propos de lui
faire crédit jusqu'au lendemain, et lui ayant dit fort honnêtement que
tout étoit à son service, il commença, pour l'en remercier, à lui
baiser la main. Elle lui offrit ensuite le visage, et le bonhomme s'y
arrêtant un peu plus que de raison: «Eh quoi! monsieur, lui dit-elle,
est-ce que vous n'osez rien faire davantage jusqu'à ce que vous m'ayez
payée? Que cela ne vous arrête pas; votre parole, comme je vous l'ai
dit, est de l'argent comptant pour moi, et je voudrois bien que vous
me dussiez davantage.»
Apparemment elle parloit de la sorte craignant que le bonhomme ne se
ravisât, et que, faute de prendre sa marchandise, il ne se crût pas
obligé de la payer: car elle n'étoit pas si affamée de la sienne que
ce fût par le désir d'en tâter qu'elle vouloit hâter la conclusion.
Quoi qu'il en soit, Bechameil, sans être surpris de ce discours, qui
en auroit peut-être surpris un autre: «Patience, Madame, lui dit-il,
toutes choses viennent en leur temps, et Paris n'a pas été fait en un
jour. J'ai cinquante-cinq ans passés, et à mon âge on ne court pas la
poste quand on veut.» Ces raisons étoient trop belles et trop bonnes
pour y trouver à redire, et, lui ayant donné tout le temps qu'il
désiroit, il arriva où il vouloit aller par les formes. La dame, qui
ne vouloit pas qu'il s'en allât mécontent, lui dit que les gens de son
âge étoient admirables; qu'il n'y avoit que de la brutalité dans la
jeunesse, et qu'en vérité elle vouloit qu'il lui donnât, le plus
souvent qu'il pourroit, une heure ou deux de son temps. Le bonhomme,
qui aimoit le plaisir, pourvu qu'il ne fût pas nuisible à sa santé,
croyant qu'elle lui demandoit un rendez-vous pour le lendemain,
s'excusa sur quelques affaires qu'il avoit au Conseil, mais il lui
envoya les quatre cents pistoles restantes, et pour remercîment
desquelles elle jugea à propos de lui adresser la lettre suivante: