LA COMTESSE DU ROURE.

Cette lettre fut rendue à Monseigneur dans le moment qu'il étoit à

jouer avec la princesse douairière de Conti[163] et quelques autres

dames. Le Dauphin se doutant bien, par le retour du porteur, de qui

elle venoit, il la mit dans la poche sans rien dire. La princesse, qui

est naturellement curieuse, et qui se plaît aussi à la galanterie,

regardant fixement le Dauphin, qui changea un peu de couleur dans le

moment qu'il reçut le paquet, connut bien d'abord que cette lettre ne

venoit pas d'une personne indifférente. La curiosité ou la

jalousie, qui est assez naturelle aux femmes, la poussa à railler

Monseigneur, qui s'en défendit le mieux qu'il put. La princesse le

pria que, si cette lettre n'étoit pas de quelque belle, il lui permît

seulement de voir le dessus; mais le Dauphin, qui connoissoit par

expérience que la princesse ne pouvoit rien tenir de caché au Roi, de

qui elle est toujours fort aimée[164], n'eut garde de lui accorder sa

demande, et aima mieux la laisser juger par conjecture que de la

confirmer par la vue de la suscription et du cachet. La princesse ne

put donc se satisfaire par cette voie, car, quoique Monseigneur ait le

renom de parler beaucoup, néanmoins il est fort secret en amour. De

plus, il sait aussi par expérience que, sur le moindre vent que le Roi

en a, il est sûr d'être traversé et chagriné d'une manière ou d'autre;

c'est pourquoi il faut que le Dauphin soit secret, malgré qu'il en

ait. Mais comme la princesse de Conti ne put rien obtenir par sa

raillerie et ses prières, elle s'avisa d'un autre stratagème. «Je gage

tout ce qu'il vous plaira, dit-elle au Dauphin, que je devine de qui

est cette lettre.--Madame, je ne vous conseille pas de gager, lui

répondit Monseigneur, car vous pourriez perdre, parce qu'elle vient

d'une personne qui n'a pas l'honneur d'être connue de vous.» Mais

elle, adroite et fine: «Si je la nomme, continua-t-elle, me

l'avouerez-vous?» Le Dauphin, qui tâchoit de changer de discours,

parla d'autres choses, sans répondre à la demande de la

princesse, qui connut bien que Monseigneur tâchoit de se sauver de

l'embarras où il étoit. Elle fit aussi semblant de changer de propos,

et lui dit: «N'avez-vous pas Monseigneur, su l'histoire au juste des

amours du feu prince de Turenne[165] avec la comtesse du Roure, du

temps que ce prince épousa mademoiselle de Ventadour[166]?--Non, dit

le Dauphin, car il m'importe fort peu de la savoir. Je sais bien que

le pauvre prince fut tué à la bataille de Steinkerque[167].--Il est

vrai, poursuivit la princesse de Conti, et ce fut le coup qui délivra

la princesse de Turenne de tous ses chagrins, aussi bien que de son

mari, car elle n'attendoit que son retour pour se séparer de lui, à la

seule occasion des amourettes qu'il avoit avec madame du Roure; et

l'on dit même que, tout blessé qu'il étoit, il se souvint plutôt

d'écrire à sa maîtresse qu'à sa femme.--Laissons reposer les cendres

des morts, dit le Dauphin.--Ce que j'en dis, poursuivit la princesse,

n'est pas pour les troubler, car il est mort au lit d'honneur pour le

service de sa patrie: ainsi, au lieu d'insulter sa mémoire, il mérite

que l'on jette des fleurs sur son tombeau; mais, ce que j'en dis,

continua-t-elle, ce n'est que pour prouver que le comte du Roure

n'a pas eu l'avantage d'en cueillir la première fleur, ni ceux qui

l'aiment aujourd'hui.--Ne savez-vous pas, répondit Monseigneur, qu'à

la Cour il n'y a pas de charge plus difficile à exercer que celle de

fille d'honneur? Vous seriez bien embarrassée au choix, et je ne sais

si en pareil cas vous pourriez répondre de vous-même. Croyez-moi,

madame, il y a toujours de l'embarras quand on veut se mêler des

affaires d'autrui; que celle qui se croit nette ou exempte de soupçon,

jette la première pierre contre elle.»

La princesse connut bien que le Dauphin n'étoit pas satisfait de cette

conversation, qui le regardoit en partie; elle prit donc congé sur le

prétexte de vouloir se trouver à une symphonie de voix et

d'instruments qui devoit se donner chez madame de Maintenon, où elle

avoit été invitée, et où Monseigneur ne voulut pas la suivre, ne

pouvant supporter la Maintenon; et l'on peut dire que l'adversion que

ce prince a pour elle va jusqu'à la haine, et que, s'il la ménage en

quelque sorte, ce n'est qu'à la considération du Roi, mais que, s'il

étoit le maître, il l'enfermeroit dès le premier jour aux

Madelonnettes[168].

Le Dauphin ne manqua pas d'aller visiter la comtesse du Roure, comme

il le lui avoit promis par sa lettre, et de l'entretenir de ce

qui s'étoit passé dans la conversation de nos deux prélats et de

madame la princesse de Conti. La comtesse, quoique fort courageuse, ne

laissa pas de jeter des larmes, et, embrassant fort tendrement son

amant, lui dit mille douceurs qui attendrirent si fort le coeur de

ce prince qu'il ne put s'empêcher de mêler ses larmes avec les

siennes, et lui promit avec serment qu'il ne l'abandonneroit jamais,

et qu'elle en verroit des preuves dès aussitôt qu'il seroit le maître

absolu de sa personne. «Oui, lui dit le Dauphin en l'embrassant, si

j'avois la même liberté qu'un particulier, je ferois de ma maîtresse

ma femme, pour faire enrager vos ennemis, et soyez assurée que votre

bonheur augmentera à proportion de leur envie.» A ces paroles, la

comtesse, qui se figuroit être déjà sur les premiers degrés du trône,

s'écria, pâmée de joye: «Ah! mon ange! mon cher coeur! quel plaisir

et quel bonheur seroit le mien de pouvoir posséder un jour sans aucun

trouble ni interruption le plus cher et le plus aimable de tous les

princes du monde! Du moins, mon cher ange, poursuivit-elle tout en

transport, ton choix seroit plus honorable que celui du Roi, puisqu'il

y a une grande différence entre moi et la vieille Maintenon.--Il est

vrai, répondit le Dauphin; mais ne savez-vous pas, madame, que les

goûts sont différents? L'un aime la brune et l'autre la blonde, et par

ce moyen chacun trouve à se loger.»

Je ne vous dirai pas tout ce qui se passa ensuite entre ces deux amants,

parce qu'ils étoient seuls quand ils goûtèrent les doux plaisirs que

l'amour inspire; mais au sortir de cette conversation, madame la

comtesse parut fort contente et satisfaite de son amant, ses larmes

étoient changées en ris et son chagrin en joie. Ils se donnèrent

rendez-vous à leur ordinaire à la belle maison de Choisi[169], que

mademoiselle de Montpensier avoit donnée en propre à Monseigneur, et où

ce prince va souvent se divertir avec monsieur le duc de Vendôme[170],

et quelquefois avec le comte de Sainte-Maure[171]; c'est là où nos

amants cueillent souvent le doux plaisir de leurs amours. Cependant,

comme le Roi ne manque pas d'espions, Monseigneur ne peut faire ses

affaires si secrètement que Sa Majesté ne soit avertie de temps en temps

de tout ce qui se passe; et afin de satisfaire aux pressantes

remontrances de madame de Maintenon, qui est une ennemie de la comtesse,

le Roi dit un jour à Monseigneur, pendant qu'il étoit à table, qu'il

falloit que Choisi fût un agréable séjour, puisqu'il s'y plaisoit si

fort et s'y alloit divertir si souvent. Le Dauphin, qui étoit bien

informé que ce n'étoit pas pour lui faire plaisir que le Roi le disoit,

ne répondit que par une profonde révérence; mais cela n'empêcha pas que

Sa Majesté ne continuât son discours sur Choisi et dit qu'il seroit

bien aise de s'y aller divertir quelquefois, et que, pour cet effet,

Monseigneur prît le soin de lui faire meubler un appartement, ce qui fut

fait le même jour avec des meubles que l'on prit à Marly. Ce n'étoit pas

tant par la curiosité que le Roi avoit de voir Choisi que pour traverser

les amours du Dauphin: car il étoit très bien informé que la comtesse du

Roure s'y trouvoit souvent, et qu'elle ne le feroit plus qu'avec crainte

lorsqu'elle sauroit que Sa Majesté auroit un appartement et qu'il

pourroit venir quelquefois pendant qu'elle y seroit. Pour ce sujet, le

Roi fit une partie avec les dames de la Cour. Monseigneur y reçut le Roi

avec toute la magnificence qui lui fut possible, et le Roi voulut bien y

prendre le divertissement de la chasse. Monseigneur n'oublia rien pour

régaler les dames; mais, celle qui possède son coeur n'y étant pas, ce

n'étoit pas un grand divertissement pour lui. Pour surcroît de chagrin,

c'est que, sur le départ du Roi, madame la princesse de Conti, la

duchesse du Maine[172], les princesses de Lislebonne[173] et

d'Epinoy[174], et plusieurs autres dames, prièrent Sa Majesté de

vouloir leur accorder la permission de rester encore deux jours à

Choisi. Le Roi, qui étoit bien aise d'en éloigner la comtesse du Roure,

le leur permit fort agréablement, pourvu, ajouta ce monarque, que cela

n'incommode pas Monseigneur; à quoi le Dauphin ne répondit que par une

profonde révérence. Ainsi il eut encore pendant deux jours les

princesses pour hôtesses. D'autre côté, il est facile à juger dans quels

chagrins étoit la comtesse du Roure de n'avoir pas pu voir de quatre à

cinq jours son cher amant. Je crois qu'elle souhaitoit mille fois que la

foudre tombât sur une partie de Choisi, pour les obliger à déloger

promptement; mais enfin toutes ses pensées et ses souhaits ne faisoient

qu'augmenter son chagrin, car elle se figuroit à tout moment qu'on lui

enlevoit son aimable Dauphin, et elle ne put se remettre de sa peur

jusqu'à ce qu'elle en eût reçu une lettre, que Monseigneur ne manqua pas

de lui écrire dès qu'il fut seul. Voici le contenu de son billet:

_Ce n'est, mon cher coeur, que pour vous ôter de l'inquiétude où

je m'imagine que vous êtes, que je vous écris ce petit billet,

et pour vous assurer que je suis toujours le même. Soyez

contente, mon âme, et aimez-moi toujours, si vous voulez me

rendre heureux. Adieu, ma belle, jusques à demain._

Je ne vous ferai pas ici un détail de toutes les visites que ce prince

fait à la comtesse, car il y en auroit pour remplir un gros volume,

puisqu'il ne perd pas d'occasion de la voir et que toutes les

parties d'Opéra et de chasse qu'il fait ne sont que des prétextes pour

se dérober de la Cour, et pour aller voir sa chère comtesse, laquelle

sait si adroitement le tenir dans ses filets, que ce prince en est si

charmé et si obsédé, que, sans la crainte qu'il a de déplaire au Roi,

il ne bougeroit nuit et jour de sa ruelle. Mais quelque précaution que

le Dauphin prenne, le Roi est averti de toutes les visites qu'il rend

à sa belle; car, quoique le Roi n'en dise rien, il ne laisse pas que

d'être informé de tout ce qui se passe à la Cour, et principalement

dans sa famille. L'on remarque que Sa Majesté, depuis un temps, entre

dans une grande défiance, et que, pour se satisfaire, il s'informe de

tout. Il a des espions partout, et sa curiosité va jusqu'à savoir tout

ce qui se passe dans les parties de plaisir et dans les assemblées qui

se font entre les jeunes princes et princesses, seigneurs et dames de

la Cour, et même ce qui se passe hors de la Cour. Louis XI, sur la fin

de ses jours, se retira dans un château[175] qu'il fit griller de fer

de tous côtés, et fit venir d'Italie un religieux, François de Paule,

surnommé le bonhomme, natif de Calabre, et qui, depuis sa mort, a été

canonisé. Comme ce bonhomme avoit le bruit de vivre en odeur de

sainteté, Louis XI fut bien aise de l'avoir près de sa personne pour

le rassurer contre toutes les visions, les craintes et les frayeurs;

et en reconnoissance de ses consolations, le Roi lui permit de fonder

en France divers couvents de Minimes, que l'on nomme encore les

Bons-Hommes. L'on croit que toutes les craintes et défiances du

Roi régnant ne viennent pas seulement des foiblesses du corps, mais

que l'esprit y a beaucoup de part; c'est pourquoi on lui voit souvent

jeter de l'eau bénite dans sa chambre, et ce grand monarque ne se

coucheroit pas qu'il ne s'en soit jeté quelques gouttes sur le visage

en faisant dévotement le signe de la croix, et il en arrose même son

lit. Mais retournons à nos amants.

La comtesse du Roure, qui avoit été cinq ou six jours sans voir le

Dauphin, qui ne put venir le jour qu'il avoit marqué par son billet,

lui écrivit cette lettre:

_Mon prince, si je vous savois à l'Armée, ou dans un voyage, je

me consolerois dans l'attente de votre retour; mais vous sachant

chez vous au milieu d'une Cour où j'ai mille et mille ennemis,

je ne puis me consoler d'une si longue absence, puis qu'il n'y a

que vous qui puisse soulager ma peine, et me délivrer du chagrin

où je suis. Ne me laissez donc pas, mon cher coeur, longtemps

dans la crainte que j'ai que quelque nouvel attachement ne vous

fasse oublier ce que je vous suis et ce que vous m'avez promis.

Mon indisposition ne me permet pas de vous en dire davantage. Je

vous conjure, mon prince, d'aimer toujours une personne qui ne

vit plus que pour vous plaire, et qui vous aimera jusqu'au

dernier soupir de sa vie._

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome III · 第 64 / 114 题