En effet, son indisposition n'étoit pas supposée, car l'aimable
comtesse en eut pour neuf mois. Dans le commencement de sa
grossesse, un reste de pudeur l'obligea à garder la chambre; elle ne
faisoit plus de visite ni n'en recevoit que de Monseigneur. Ce petit
accident acheva de faire connoître au public ce que l'on soupçonnoit
depuis longtemps, savoir, qu'elle étoit la maîtresse du Dauphin.
Depuis ce temps-là elle ne s'en cache plus, et elle se tient la
plupart du temps à sa belle maison, que Monseigneur lui a achetée au
faubourg Saint-Honoré. L'on peut dire que l'art et l'industrie n'y ont
rien oublié pour rendre ce lieu agréable à la comtesse. Cependant
toute la magnificence du bâtiment, ni la beauté et la richesse des
meubles, n'empêchent pas que souvent le chagrin et la crainte ne
pénètrent jusque dans le cabinet de cette déesse pour y attaquer son
pauvre coeur, agité de mille pensées, et qui est exposé à l'envie
des plus grands de la Cour. Mais le plus cuisant et le plus sensible
de tous les déplaisirs qu'elle reçut de sa vie, ce fut la lettre de
cachet que le Roi lui envoya pendant que le Dauphin étoit à la tête de
l'armée en Flandre, portant ordre de se retirer dans 24 heures de la
Cour, et de se reléguer en Normandie, chez le marquis de
Courtaumer[176], son oncle. La comtesse, qui ne sentoit pas d'autre
crime que celui d'avoir volé le coeur de monseigneur le Dauphin, et
sachant très-bien que l'on ne fait mourir personne pour aimer,
n'alla pas plus loin que sa belle maison du faubourg Saint-Honoré,
pour y attendre le retour de son amant, sous prétexte que ses
incommodités ne lui permettoient pas de passer plus avant sans
hasarder sa vie. Le Roi, quoique impérieux dans ses volontés, et qui
veut être obéi, fit semblant de n'en savoir rien, de crainte que,
poussant cette affaire à bout, cela n'augmentât le mécontentement que
Monseigneur en a déjà, et l'on n'en parla plus à la Cour. Depuis, la
comtesse accoucha d'un fils, que le Dauphin reconnoît pour sien; mais
il n'a encore pu le faire naturaliser, et peut-être ne le pourra-t-il
faire pendant la vie du Roi. La naissance de ce jeune seigneur a
modéré le Roi dans les traverses qu'il suggéroit pour détourner le
Dauphin de voir la comtesse; et l'on peut dire que, nonobstant tous
les chagrins que ce prince a reçus au sujet de la comtesse, il l'a
toujours aimée constamment, et témoigné son amour au milieu de la plus
grande persécution que le Roi lui faisoit, le Père La Chaise, ni la
princesse de Conti, que le Roi faisoit agir, n'ayant pu le détacher de
sa maîtresse. Aussi y avoit-il beaucoup d'apparence que la jalousie
avoit la meilleure part dans les traverses de la princesse de Conti, y
ayant toujours eu entre elle et le Dauphin une amitié sincère.
Ainsi le Roi ni personne n'ayant pu en venir à bout, Monseigneur vit
présentement avec plus de tranquillité chez la comtesse du Roure. L'on
n'en fait plus un mystère à la Cour, et les amours continueront de
cette manière entre nos deux amants jusqu'à ce qu'il ait plu à Dieu de
mettre le Dauphin sur le trône, et le rendre maître absolu de ses
volontés. C'est pour lors qu'on verra un grand changement à la Cour,
que le vieux sérail sera fermé et la vieille sultane reléguée; les
jeunes nymphes auront leur tour, et l'amour reprendra de nouvelles
forces.