MADAME,

_Monseigneur a été extrêmement surpris d'apprendre le méchant

accueil que vous avez fait à madame la princesse de Conti, et il

m'a commandé de vous venir voir et assurer de sa part de son

ressentiment, et vous dire que si, à l'avenir, vous n'en usez

plus honnêtement que vous n'avez fait par le passé, il passera

par-dessus toute considération et vous donnera lieu de vous en

repentir._

Ce compliment surprit extrêmement la Maintenon, qui se trouva

décontenancée de ce qu'il avoit été fait en présence de la Montespan;

mais pourtant elle eut assez de présence d'esprit pour lui repartir:

_Que Monseigneur étoit le maître après le Roi._

Tout ceci causa une secrète joie à la dame de Montespan, qui ne

vouloit pas pourtant la faire éclater qu'avec ses amis et amies. Ce

valet de chambre étant sorti, elle reprit le fil du discours que l'on

venoit de quitter.

«Je viens, dit madame de Montespan, d'entendre le récit que vous avez

fait avant la venue du valet de chambre de Monseigneur; je le trouve

spirituel, mais n'ai pas assez d'esprit pour en pouvoir tirer une morale

fine, comme vous le souhaiteriez; je n'ai rien de meilleur que la

mémoire: je me ressouviens de votre mariage avec le bonhomme Scarron,

cul de jatte. Vous m'avouerez, dit la Montespan, qu'il faut l'avoir

heureuse pour se ressouvenir depuis si longtemps; c'est aussi tout ce

que je puis faire. S'il pouvoit retourner et qu'il vous vît au suprême

degré où vous êtes présentement, je crois que sa veine ne seroit pas

assez forte pour exprimer sa surprise par quelques vers burlesques, car

c'étoit là son fort. En effet, bien d'autres que lui le seroient de

trouver la femme du poëte Scarron, à l'âge de soixante ans[137], être

la mignonne du plus grand roi du monde. Il y a de quoi s'étonner que les

RR. PP. jésuites ont pu porter l'affaire à un tel degré; et à ne pas

vous flatter, continua la Montespan, il y a bien des gens qui croient,

et vous ne leur ôteriez pas de la tête, qu'il ne leur ait fallu un aide

surnaturel pour en venir à bout. Si l'on en croit les huguenots, et ils

le disent ouvertement, leur perte a été le prix de votre reconnoissance;

et vous aviez promis au Père La Chaise que, s'il vous introduisoit dans

les bonnes grâces du Roi, toute votre étude seroit de prôner au Roi la

sainteté et le mérite de la Société, et qu'ensuite unanimement vous

travailleriez à la destruction de la religion huguenote; que pour cet

effet vous fîtes un voeu au grand saint Ignace entre les mains du père

La Chaise, et que sans vous le Roi n'auroit jamais songé à fausser sa

foi ni révoquer ses édits et ceux de ses ancêtres[138].» Sur cette

parole, madame de Maintenon crut qu'elle en avoit assez dit pour avoir

prise sur elle. «Ha! que dites-vous là, Madame? je suis bien aise

d'entendre de semblables discours de votre bouche.»

Madame de Montespan, qui comprit bien ce qu'elle vouloit faire, qui

étoit sans doute d'en faire le rapport au Roi, lui répliqua: «Je ne

vous dis pas que c'est moi qui le dis; écoutez-moi bien, et ne faisons

pas de _qui pro quo_ d'apothicaire[139]. Je ne vous dis pas non plus

que cela soit vrai, mais que les huguenots le disent: allez leur

empêcher d'en parler où ils sont présentement épars par toute la

terre; et pour ne vous pas flatter, continua madame de Montespan, je

crois que, s'ils vous tenoient à Genève, ils ne vous traiteroient pas

beaucoup mieux que les Anglois firent la Pucelle d'Orléans, qu'ils

accusèrent d'être sorcière, et firent brûler.»

Madame de Maintenon, qui cherchoit une échappatoire pour se tirer du

méchant pas où elle se trouvoit, sauta du coq à l'âne[140], et changea

le discours sur monsieur Scarron, duquel elle dit qu'elle ne croyoit pas

que les huguenots en diroient du mal, d'autant que la plupart de ces

messieurs étoient de ses amis, jusqu'aux ministres mêmes, qui le

venoient souvent visiter[141].

C'est ce qui fournit matière à madame de Montespan de pousser sa

pointe, et de dire à la Maintenon que c'étoit ce qui la faisoit encore

plus haïr, qu'elle rendoit de si méchants offices aux bons amis de feu

son mari: «Et je suis, continua-t-elle, de l'opinion qu'ils étoient

des amis du défunt, et qu'il se confioit à eux. Car, à ce qu'ils

disent, il leur a souvent fait confidence de beaucoup de petites

particularités de votre mariage: ils m'ont conté que, comme M. Scarron

eut pris résolution de se marier, il le leur communiqua, et qu'ils ne

manquèrent pas aussitôt de lui représenter son misérable état et la

foiblesse de son corps, dans lequel ils ne voyoient pas grande

apparence de pouvoir contenter une femme, qui ressembloit à une terre,

laquelle veut être cultivée, et que, quand nous ne le faisons pas

nous-mêmes, souvent notre voisin le fait pour nous; et qu'ainsi, sans

songer, il pourroit s'enrôler dans la nombreuse famille d'Actéon; que

là-dessus le bonhomme Scarron répondit que ce n'étoit pas cela qui le

mettoit le plus en peine, et qu'afin qu'on ne puisse lui rien

reprocher sur ce chef-là, il vouloit prendre de la chasse blessée, et

qu'alors l'ayant su, l'on ne pouvoit le railler là-dessus.» Ce récit

déconcerta extrêmement madame de Maintenon, qui ne savoit comment se

retirer de la presse, et dans le chagrin où elle étoit, elle dit à la

Montespan: «Vous pourriez dans un besoin, Madame, fournir des mémoires

pour l'histoire de la vie de feu monsieur Scarron. Je vous enverrai

les personnes qui en auront besoin.» Mais madame de Montespan, qui

avoit entrepris de la pousser à bout pour se venger de bien des

affaires que je ne rapporterai point ici, ne s'arrêta pas en si beau

chemin, et lui dit que jusques à présent cela ne la regardoit pas

personnellement, et que Scarron n'avoit parlé encore que dans le

général; qu'il n'y avoit rien qui la pût fâcher. «Mais finalement, lui

dit-elle, pour le bonheur de monsieur Scarron, le sort échut sur

votre personne, et il vous épousa en face de sainte mère Eglise.

N'est-il pas vrai?» Madame de Maintenon, qui ne cherchoit que

d'esquiver, lui dit: «Que trouvez-vous à critiquer là-dessus? Je ne

crois pas, dit-elle, que votre mariage fût plus ferme ni plus assuré

que le nôtre, puisqu'il n'a pas été de longue durée: on n'a pas eu

besoin de vous délier l'éguillette; vous l'avez fort bien su faire

vous-même. Si vous étiez en Suisse ou à Genève, comme vous m'avez dit

il y a un moment, je crois que l'on vous feroit passer un heure de

méchant temps, et qu'un vent d'acier couronneroit votre infidélité.»

Madame de Maintenon crut se venger par cette petite égratignure; mais

la Montespan, qui avoit encore le plus sensible à débiter, lui dit:

«De grâce, Madame, achevons votre histoire; nous voici arrivées au

plus bel endroit de l'affaire. Je n'ai plus que trois mots à dire,

puis je finis. Comme donc les amis de feu votre mari le vinrent

féliciter sur son mariage: «Parbleu, leur dit-il, Messieurs, l'on ne

me reprochera pas que ma foiblesse est cause que ma femme sera

coquette et qu'elle me trompe, car je l'ai prise P...., et si bien,

qu'elle a déjà fait une fille (que vous lui portâtes dans le mariage

pour tout douaire)[142]. Il leur dit encore que vous aviez voulu

mettre dans votre contrat de mariage que vous ne seriez obligée de

rester avec lui que depuis six heures du matin, qu'il se levoit,

jusques à dix heures du soir, qu'il se couchoit; mais que depuis

ces mêmes dix heures jusqu'au lendemain six, vous étiez votre propre

maîtresse et qu'il vous abandonnoit à votre sage conduite, sans

relever pour ce temps-là que de vous-même.» Madame de Maintenon, qui

étoit outrée jusques à l'âme de tous ces discours, lui dit: «Ne me

sauriez-vous pas dire aussi chez quel notaire ce contrat fut

passé?--Il y aura moyen, lui repartit la Montespan, d'en trouver la

note dans la poésie de feu monsieur Scarron. Mais à propos de cette

fille, que nous appelions, ce me semble, Babbé, elle avoit de l'esprit

comme un petit ange, elle ressembloit en cela à son père adoptif. Si

elle vit encore, vous auriez bien le moyen de la marier présentement

fort richement sous le nom de nièce, non elle seule, mais quand vous

en auriez autant qu'en avoit feu le cardinal Mazarin. Mais ce n'est

pas à moi à vous donner conseil, puis que c'est vous qui en donnez aux

autres; pourtant je veux bien vous dire que, si le bonhomme Scarron

pouvoit ressusciter, ce seroit une diable d'affaire en France; car,

outre sa surprise, il feroit sans doute un procès au Roi, ce qui

embarrasseroit fort la Cour du Parlement, qui ne pourroit pas lui

refuser justice, et de vous condamner à quitter les honneurs royaux,

avec le nom de Maintenon, pour vous rejoindre avec votre premier mari

et reprendre vos anciens titre et place, sous peine d'être punie comme

d'un crime de malicieuse désertion. Cela arrivant, j'en serois au

désespoir pour l'amour de vous, continua la Montespan, car vous êtes

encore utile à la Cour, puisque vous rendez service à bien des

personnes, à ce que je puis remarquer. Si cela pouvoit arriver,

je vous assure que je ne parlerois jamais que vous avez été ma femme

de chambre, pour ne pas causer du bruit dans votre ménage.--Je vous

suis, repartit la Maintenon, fort obligée de toutes vos bontés et de

toutes vos considérations; je ne manquerai pas aussi de mon côté, lui

dit-elle, aussitôt que je verrai monsieur le marquis de Montespan, de

vous recommander, et l'assurer qu'à l'avenir vous voulez vivre d'une

vie plus réglée que par le passé, et de l'exhorter à vouloir retirer

une Madeleine repentante, lui faisant comprendre que mal aisément vous

avez pu vous défendre des charmes du Prince, et je me garderai bien de

l'instruire de tout ce qui se passe. Je vous ferai présent de quelque

coussinet de senteur que j'apportai de Montpellier, pour cacher vos

imperfections[143]. Je ne lui dirai pas aussi dans quel chagrin la

Reine défunte est morte pour l'amour de vous; je tâcherai, s'il m'est

possible, de le désabuser des accusations dont l'on vous a chargée au

sujet de la mort tragique de la pauvre mademoiselle de Fontange[144],

que vous avez sacrifiée à vos passions; et je ne doute pas après

cela, continua-t-elle, que si vous voulez lui rendre les soumissions

que doit une femme repentante, qu'il ne vous pardonne, car il est bon

homme. Voilà, lui dit la Maintenon, tout ce que je puis faire pour

vous.

--En voilà aussi, repartit madame de Montespan, plus que je ne vous en

demande: l'on appelle cela des oeuvres de superérogation. Si vous

savez si bien prôner ces jeunes demoiselles que vous avez sous votre

direction, elles sont dans une bonne école, et je crois que sous une

si bonne maîtresse elles ne sont pas oisives, et que vous leur faites

faire souvent l'exercice.--Elles le feroient encore mieux, repartit la

Maintenon, si elles étoient à votre manége, car, comme vous avez

souvent passé par les piques, je crois que vous ne les exerceriez pas

mal.»

Comme cette conversation alloit dans l'excès, et que les parties

commençoient à s'échauffer, les domestiques qui étoient dans la

chambre voisine, voyant bien que les suites n'en pouvoient être que

fâcheuses, s'avisèrent d'en aller avertir le capitaine qui avoit ce

jour-là la garde chez le Roi[145], qui ne manqua pas de le faire

savoir aussitôt à Sa Majesté, lequel commanda que le sieur de

Serignan[146], aide-major, iroit porter les ordres de sa part à ces

dames de se séparer, ce que ledit sieur fit sur-le-champ. Mais les

ayant trouvées tout en feu et près d'en venir aux mains, il eut de la

peine à les faire obéir, chacune voulant conter son affaire et faire

sa cause bonne, suivant la coutume des femmes. Cette querelle donna

lieu à toute la Cour, aux uns de s'en divertir, et aux autres de

prendre parti.

Cette querelle, comme j'ai dit, ne fut pas bornée à ces deux amazones:

presque toute la maison royale se divisa pour l'une ou l'autre de ces

championnes. Ce fut une petite guerre civile dans le domestique, et,

sur la sollicitation des uns et des autres, le Roi avoit de la peine à

terminer ce différend au gré des parties. Il n'y eut pas jusqu'à la

Société des Jésuites et à celle des Carmes qui ne s'en mêlassent, les

uns pour madame de Maintenon, et les autres pour madame de Montespan.

Peu s'en fallut que cette affaire ne causât un divorce dans l'Eglise

aussi bien que dans la famille royale, ce qui obligea le Roi de la

terminer promptement, et, par un jugement judicieux, leur défendre de

se visiter jamais, écrire ni parler l'une de l'autre, sur peine de son

indignation, ce qui fut approuvé par toute la Cour. Le Roi ne laissa

pas de faire quelque réprimande à monseigneur le Dauphin, ce qui ne

servit qu'à augmenter sa colère contre la Maintenon, et il jura que

lorsqu'il seroit roi il la feroit enfermer entre quatre murailles; que

ni le Père La Chaise, ni Scarron même, s'il ressuscitoit, ne

l'empêcheroient pas de la faire repentir de sa témérité et de l'abus

qu'elle faisoit de l'autorité que la facilité du Roi lui a mise en

main.

Je me persuade que cette guerre dureroit encore, si elle n'avoit pas été

dissipée par une assez plaisante aventure qui arriva à monseigneur le

Dauphin, qui divertit la Cour pendant quelques jours et tira le Roi de

l'humeur chagrine où tous ces divorces l'avoient jeté; la voici:

Monseigneur ayant fait une partie de chasse pour le loup[147], il s'en

alla à dix ou douze lieues de Versailles, accompagné de monsieur le

Grand Prieur[148] et de diverses autres personnes de qualité, et des

chasseurs; ensuite Monseigneur, accompagné seulement du Grand Prieur,

s'écarta dans un bois de sa compagnie, seul avec le Grand Prieur, soit à

dessein ou par mégarde. La nuit les ayant surpris sans y songer, ils

résolurent de la passer à la première maison qu'ils rencontreroient. Le

sort voulut que ce fût une église avec une maisonnette de curé d'un

village, à un quart de lieue de là, où ayant heurté, le prêtre ouvre,

croyant que l'on le venoit appeler pour quelque malade. Il fut étonné de

voir deux personnes à cheval, lui demandant à loger pour cette nuit-là.

Comme il n'y avoit plus moyen de reculer, le curé, sans les connoître,

leur offrit honnêtement ce qu'il avoit. Etant entrés et ayant mis leurs

chevaux à couvert le mieux qui leur fut possible, comme la faim pressoit

ces nouveaux hôtes, il leur offrit un membre de mouton qu'il avoit, par

bonne fortune, gardé pour le lendemain, le mit à la broche, et lui à

tourner. Cependant les hôtes ayant demandé du vin, Monsieur le curé

protesta qu'il n'en avoit pas à la maison, mais que, si quelqu'un

vouloit prendre sa place, il iroit au prochain village pour en acheter

une bouteille: à quoi nos chasseurs furent de nécessité d'acquiescer,

et, n'ayant pas de valet avec eux, le Grand Prieur se mit à faire son

apprentissage de marmiton et à tourner la broche. Pendant que le curé

étoit allé au village, nos deux hôtes s'entretenoient proche du feu.

Monseigneur se ressouvint de leurs chevaux, qui n'avoient rien à manger,

et dit au Grand Prieur qu'il falloit chercher un peu de foin ou de la

paille au grenier pour donner à ces pauvres bêtes. «Ma foi, lui dit le

Grand Prieur, je ne puis faire la fonction de palefrenier et de

cuisinier tout à la fois; choisissez, Monseigneur, l'un des deux, et moi

je ferai l'autre.» Mais comme le Dauphin avoit ses grosses bottes et

qu'il falloit grimper au grenier par une échelle, il aima mieux se

mettre à la place du Grand Prieur, jugeant qu'il n'y avoit pas tant de

risque et ne pouvant de là tomber de fort haut. Ainsi le Grand Prieur,

ayant quitté le métier de marmiton et pris celui de palefrenier, monta

au grenier, où il trouva quelque peu de foin et de paille pour

satisfaire à la pressante faim de leurs chevaux, qui avoient couru tout

le jour sans débrider. Dans cet intervalle, Monsieur le curé arriva avec

la provision et tâcha de les régaler le mieux qu'il put, n'ayant pour

tout dessert qu'un peu de vieilles noix et un morceau de fromage vieux

au pied de messager. Mais tout est bon quand on a faim, la meilleure

sauce que l'on puisse faire ne la valant pas. Après souper, Monsieur le

curé, qui n'avoit pour tout ornement de chambre qu'un lit, le leur céda

agréablement et alla coucher au prochain village, d'où il étoit venu,

chez quelque paysan de ses amis, dans l'espérance de revoir ses hôtes le

lendemain au matin. Mais, à la pointe du jour, la suite de monseigneur

le Dauphin, qui le cherchoit partout, étant venue près de cette maison,

donnèrent du cor, ce qui obligea le Grand Prieur de se faire voir à la

fenêtre, et la compagnie ayant environné la maison, qui n'étoit pas

assez grande pour en contenir la moitié, le Dauphin fut bientôt levé, et

encore plus tôt habillé, sans aide d'aucun valet de chambre, et

Monseigneur confessa n'avoir jamais été si promptement habillé,

puisqu'ils couchèrent tout bottés. Ils ne tardèrent pas de monter à

cheval et de s'en retourner à Versailles. Mais partant de la

maisonnette, comme les grands seigneurs ne sont pas accoutumés de fermer

les portes chez eux, ils partirent sans fermer celle du curé, qui arriva

un peu après avec quelques bouteilles de vin pour faire déjeuner ses

hôtes; mais ne trouvant personne et les portes ouvertes, il crut avoir

logé des larrons, qui n'auront pas manqué, disoit il à un paysan qu'il

avoit amené, de prendre tous les ornements de l'église qui étoient dans

la sacristie au côté de sa maison. Cela l'alarma tellement que quelques

passants s'arrêtèrent et obligèrent le curé de voir ce qui lui manquoit;

mais après la recherche faite, trouvant que tout y étoit, il se prit à

dire que, s'ils étoient des larrons, ils n'étoient pas des plus

méchants, puisqu'ils ne lui avoient rien pris, et qu'il en avoit été

quitte pour un gigot de mouton. «Il est vrai, dit le paysan, aussi il

n'y avoit rien à craindre, car les bohêmes, qui sont les plus grands

larrons, ont cette politique de ne dérober jamais où ils couchent,

autrement personne ne les voudroit plus loger.» Aussitôt que Monseigneur

fut de retour à la Cour, il y conta son aventure, et il fut curieux de

faire informer de ce qui s'étoit passé lorsque Monsieur le curé revint à

la maison, dont il avoit trouvé ses hôtes partis. L'ayant appris par un

homme qu'il envoya sur le lieu, le Roi le sut, qui fut bien aise de s'en

divertir avec toute sa Cour. Il envoya dire au curé de lui venir parler,

ce qu'il fit le lendemain. Comme il n'étoit pas accoutumé de paroître

devant de si grands seigneurs, c'étoit une espèce d'amende honorable

pour lui. Le Roi lui dit qu'ayant entendu parler de sa probité et de sa

piété, il étoit étonné qu'étant pasteur, il donnoit retraite la nuit à

des larrons. Il protesta au Roi qu'il ne les connoissoit pas, et que

quand il les avoit retirés il ne les avoit pas crus tels; mais que du

moins ils ne lui avoient rien pris. Le Roi lui demanda s'il les

reconnoîtroit bien en cas qu'il les vît; il répondit qu'il croyoit

qu'oui. Le Roi donna ordre tout bas d'appeler Monseigneur et le Grand

Prieur, et comme ce dernier vint un peu le premier, le curé,

l'apercevant, se mit à crier: «Sire, en voilà un!» Et le Dauphin venant

ensuite, il s'écria derechef: «Sire, voilà l'autre!» Le Roi lui dit: «Je

vous ferai faire bonne justice, ne vous mettez pas en peine.» Mais comme

le curé vit que toute la Cour portoit un grand respect à Monseigneur,

qu'il n'avoit jamais vu et ne connoissoit que par ouï dire, ne s'étant

jamais bougé de son village, il revint à lui, et, connoissant sa

méprise, il demanda pardon de sa faute. Le Roi, qui est naturellement

fort généreux, lui fit donner une pension de cinq cents écus par an pour

passer sa vie à son aise et se ressouvenir d'avoir logé le Dauphin de

France. «Allez, dit le Roi, logez toujours dans votre maison de tels

larrons, et ressouvenez-vous de moi dans vos prières.» Je laisse à juger

avec quelle joie monsieur le curé s'en retourna chez lui. Et cette

aventure fut l'entretien de la Cour pendant un temps.

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome III · 第 55 / 114 题