MONSEIGNEUR,

_Suivant votre conseil, je viens de rendre visite à la dame de

Maintenon; mais je ne puis vous exprimer la froideur avec

laquelle nous nous sommes séparées: son dédain et manque de

respect m'obligent à vous dire que, si je n'avois des

considérations pour le R.., je puis vous assurer que je lui

donnerois des marques de mon ressentiment. Celle qui vous

remettra ce billet vous dira le reste. Adieu._

Après le départ de la princesse, et que l'esprit de la Maintenon (à

laquelle cette visite avoit causé quelque émotion) fut un peu remis,

madame de Montespan prit la parole, lui disant: «Quand je considère

bien ce que je viens de voir et d'entendre, je me représente la fable

de l'âne qui portoit une idole dessus son dos, pour laquelle les

peuples avoient beaucoup de vénération, et se mettoient à genoux

lorsqu'elle passoit par les rues. L'âne crut que c'étoit à lui que cet

honneur se rendoit, lequel en devint si orgueilleux, qu'il marchoit

d'une grande fierté et d'un pas grave, se carrant comme si c'étoit à

son mérite que l'on rendoit cet hommage. Mais l'idole lui étant ôtée,

et étant question de retourner à son gîte, croyant de marcher avec la

même gravité, il fut bien surpris que son maître lui lâcha quelques

coups pour l'obliger à marcher plus vite, et il connut alors sa

méprise, et qu'au lieu de lui faire honneur comme auparavant, chacun

crioit: Frappe, frappe. Ainsi, Madame, ne croyez pas que c'est pour

votre mérite que l'on vous fait la cour. Je laisse à vous-même de

faire l'application du reste.»

Madame de Maintenon, qui entendoit fort bien ce qu'elle vouloit dire,

ne voulut pas s'en fâcher, parce qu'elle prétendoit lui rendre le

change. Elle lui dit: «Sur ce que vous dites, Madame, il n'y a pas de

commentaire à faire: vous dites les choses si nettement et avec tant

de circonstances, qu'il faudroit être bien stupide pour ne le pas

comprendre; mais, de grâce, permettez-moi que je vous en entretienne

aussi d'une à mon tour.

«Un chien s'étant donné pour sa vie durant à un bon bourgeois pour le

servir et garder la maison, comme il étoit trop à son aise, il ne put

plus supporter la graisse, et se promenoit un jour à la campagne; un

autre sien camarade l'aborda, et l'ayant obligé de lui faire le récit

de sa fortune, après l'avoir entendue, il lui conseilla de quitter son

maître et de venir demeurer avec lui chez un grand seigneur, là

où, lui dit le chien, nous n'avons rien à faire qu'à fournir au

plaisir de notre maître, et où nous avons bonne table et bon lit, et

sommes considérés comme domestiques d'un grand seigneur, de sorte que

personne n'oseroit vous tirer les oreilles; et si par bonne fortune le

seigneur prend amitié pour toi, tu coucheras sur son lit à ses pieds.

Le chien bourgeois, attiré par les belles promesses que lui fit

l'autre, quitta son premier maître pour se donner à ce seigneur; et

comme pour l'ordinaire toutes choses nouvelles plaisent, il fut assez

heureux d'être caressé pendant un temps. Mais qu'arriva-t-il à la

pauvre bête? L'âge décrépit commença à paroître, il devint puant par

sa vieillesse; ce seigneur s'en dégoûta et mit affection à un autre,

et chassa le vieux puant chien de sa cour, qui, ne sachant où se

retirer, s'en alla retrouver son premier maître et le pria de le

recevoir en grâce. Mais il n'y fut pas trop bien reçu. Ce maître, le

voyant, lui dit: Malheureuse et méchante bête, ne t'étois-tu pas

donnée à moi, et ne m'avois-tu pas promis de me servir toute ta vie et

de m'être fidèle? Cependant, dans le temps où j'avois le plus de

besoin de toi, tu m'as quitté sans sujet: à présent, rapporte ta

vieillesse puante là où tu as laissé ta jeunesse riante. Ainsi le

pauvre chien, ne sachant où se retirer, fut obligé d'aller mourir sur

un fumier.

«Je vous laisse, dit madame de Maintenon, la peine d'en tirer la

morale et de l'appliquer où vous le jugerez à propos, et là où elle

conviendra le mieux.»

Dans ce moment un valet de chambre vint de la part du Dauphin pour

parler à madame de Maintenon. Elle qui croyoit que c'étoit pour la

prier de quelque affaire ou de parler au Roi, elle fut bien aise, pour

faire voir à madame de Montespan la considération que l'on avoit pour

elle, de le faire entrer, où étant, il s'adressa à elle et lui dit:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome III · 第 54 / 114 题