DANS LA FAMILLE DU GRAND ALCANDRE.

Depuis que le grand Alcandre a commencé à travailler avec tant de zèle

et d'application à réunir les deux religions qui partageoient son

royaume[127], quoique ce dessein fût l'entreprise d'un grand prince

dont l'unique gloire étoit de laisser à la postérité une oeuvre

digne de sa grandeur, cependant le succès n'a pas répondu à ses

attentes, et, au lieu de procurer à son royaume une paix perpétuelle

par cette réunion, elle a plutôt mis le feu aux quatre coins de

la France, qui a ressemblé à une maison embrasée, de laquelle se sauve

qui peut[128]. Grand nombre de personnes, ne voulant pas être forcées,

aimèrent mieux tout quitter et se sauver que de s'accommoder à la

religion du Roi; plusieurs tombèrent dans les filets que l'on leur

avoit tendus aux frontières pour les empêcher de déserter, ce qui fit

que d'autres aimèrent mieux rester que de se commettre à un châtiment

très rude en cas qu'ils fussent pris. Cependant, sous main chacun

employoit son crédit, ses amis et son argent proche des catholiques

qui avoient quelque pouvoir, pour tâcher d'obtenir des passeports.

Mademoiselle M. D. fut une de celles qui, craignant les mauvaises

suites du couvent, ne voulurent pas se hasarder à partir sans

passeport. Elle eut assez d'adresse et d'amis pour s'introduire chez

madame de Montespan, où elle sut si bien faire, qu'elle la persuada à

s'employer pour elle, cette dame étant bien aise de s'attirer par là

l'estime d'un grand nombre de personnes de la religion prétendue

réformée, et leur faire connoître, par ce petit service, qu'elle

n'avoit aucune part à toutes les violences qui se commettoient dans

les provinces, ni aux excès dont on accuse les dragons: _Poco di bene,

e poco di male._ Madame de Montespan ayant donc pris résolution de

s'employer tout de bon pour cette demoiselle, elle rêva assez

longtemps comme elle s'y prendroit pour en venir à bout, connoissant

la conscience tendre de Sa Majesté et sa délicatesse sur ce sujet,

lequel croit qu'autant de personnes à qui il donne congé, ce sont

autant d'âmes qu'il laisse échapper du paradis. Aussi ne fait-il rien

sur semblables affaires qu'il n'ait consulté son conseil de

conscience, qui ne l'abandonne que fort peu[129]. Madame de Montespan

crut donc qu'il falloit en prévenir le R. P. La Chaise[130], qui est

considéré présentement en cour comme le lieutenant de saint Pierre; et

c'est presque lui seul qui ouvre et ferme le paradis du côté de

France. Pour ce faire, cette bonne dame crut qu'elle ne pouvoit mieux

s'adresser qu'à madame de Maintenon, laquelle, par humilité, se dit

fille indigne de la vénérable société[131]; et comme elle avoit

autrefois été sous elle et mangé de son pain, elle crut aussi qu'elle

ne refuseroit pas de s'employer avec chaleur pour son ancienne

maîtresse, qui avoit été la cause première de la fortune dont elle

jouit présentement. Mais elle se trouva trompée, car, comme dit le

proverbe, _Honores mutant mores_[132]; elle ne répondit pas à

l'attente de son ancienne patronne, comme nous verrons dans la suite

dans une conversation qu'elles eurent ensemble, que je mettrai ici au

long pour la satisfaction du lecteur curieux qui sera bien aise d'être

informé de ces petits démêlés, que souvent l'on n'ose pas mettre au

jour. Je ne veux pas vous promettre de pouvoir vous rapporter ici mot

pour mot tout ce qu'elles se dirent l'une à l'autre dans cette visite,

mais bien de vous en rapporter le plus essentiel et les principales

circonstances.

Madame de Montespan prit un prétexte pour aller voir madame de

Maintenon, qui étoit un peu incommodée et gardoit la chambre ce

jour-là. Voici ce qui s'y passa:

Madame de Maintenon fit l'ouverture, et demanda quelles bonnes

affaires lui procuroient l'avantage de sa présence; à quoi madame de

Montespan répondit qu'un motif de charité l'avoit obligée à la venir

prier en faveur d'une pauvre demoiselle huguenotte, qui souhaiteroit

de s'aller retirer en Suisse, proche de ses parents; et comme elle

n'osoit se hasarder de sortir du royaume sans la permission du Roi,

elle désiroit de pouvoir obtenir un passeport; mais comme elle savoit

fort bien que Sa Majesté étoit délicat sur ces sortes d'affaires, et

qu'il n'en feroit rien sans consulter son conseil de conscience, avant

de lui en parler, qu'elle souhaiteroit que madame de Maintenon lui fit

la faveur d'en dire un mot au Père La Chaise, afin de le prévenir

avant que le Roi lui en parlât. Madame de Maintenon lui répliqua

qu'elle avoit raison de croire que le Roi étoit délicat sur ce

chapitre-là, «et je ne crois pas même, lui dit-elle, que vous feriez

bien de lui en parler, puisque c'est vous commettre à un refus dont

vous pourriez avoir de la mortification dans la suite.»

Cette espèce de conseil ne plut pas à madame de Montespan, qui lui

répondit d'un ton assez fier qu'elle ne venoit pas là pour demander

conseil, parce qu'elle se croyoit assez capable et assez grande pour

le prendre d'elle-même; mais, poursuivit-elle, je viens pour vous

prier d'en dire un mot au Père La Chaise, afin qu'il y donne les

mains.

Madame de Maintenon, qui se sentit piquée de cette brusque repartie,

lui demanda pourquoi elle vouloit qu'elle parlât au Père La Chaise

plutôt qu'elle, puisqu'elle le connoissoit aussi particulièrement

qu'elle, et le pourroit faire elle-même. «La raison, dit madame de

Montespan, en est aisée à donner: c'est, dit-elle, que je vous crois

mieux dans son esprit que moi, et qu'au dire du Père, vous êtes une

sainte, et moi une grande pécheresse, comme je l'avoue aussi.»

Madame de Maintenon, qui a de l'esprit, et qui voyoit bien où tout

ceci alloit, et qui auroit été bien aise de finir la conversation, lui

dit: «A quoi bon, madame, tout ce détail de sainteté?--A vous faire

connoître, continua madame de Montespan, que je sais fort bien ce que

vous pouvez, et qu'étant fille de la société, il y a toujours plus de

grâce pour une enfant sage et obédiente[133], comme je crois que

vous êtes, que pour une étrangère.--Puis, dit madame de Maintenon, que

vous me croyez sage et obédiente, je vous dirai que le Père m'a

défendu de lui parler jamais de ces sortes d'affaires.--Je comprends

bien, dit madame de Montespan, par vos discours, que vous n'en voulez

rien faire; vous feriez mieux, continua-t-elle, de me parler

catégoriquement, oui ou non.

--Je n'ai pas d'autre réponse à vous donner, lui dit madame de

Maintenon, sinon que vous auriez pu vous éviter la peine que vous vous

êtes donnée, en m'envoyant seulement faire ce message par l'une de vos

domestiques.

--Vous m'en dites assez, dit madame de Montespan, pour me faire

connoître que vous n'en voulez rien faire. Je n'ai pas jugé à propos,

poursuivit-elle, d'envoyer personne de ma part, mais de venir moi-même

pour avoir le plaisir de recevoir le refus de votre bouche propre, et

de voir quelle mine vous tiendriez en le donnant à celle qui vous a

commandé pendant plusieurs années.

--Il est vrai, lui dit madame de Maintenon, que j'ai été sous vous, je

ne le nie pas, mais j'estime qu'il m'est plus glorieux d'avoir été ce

que j'ai été, que d'être ce que vous êtes.» Ce discours piqua madame

de Montespan au vif, qui ne put retenir son ressentiment et

[s'empêcher] de la traiter de petite femme de Scarron.

Sur cet intervalle, une femme de chambre vint dire à madame de

Maintenon que madame la princesse de Conti[134] venoit lui rendre

visite; laquelle se leva aussitôt, et après lui avoir fait donner un

fauteuil, chacune reprit sa place. Cette visite fut causée en suite

d'une collation que monseigneur le dauphin[135] avoit donnée les jours

précédents à madame de Conti, où, après quelque raillerie, madame de

Conti porta à monseigneur la santé _de la bonne vieille sa

belle-mère_. Le Dauphin, en faisant raison, porta la santé _du

bon-homme_. [Mais comme il y a toujours des esprits qui tâchent de

faire leur fortune aux dépens d'autrui, cette petite galanterie ne

manqua pas d'être rapportée dès le même jour à madame de Maintenon,

qui de même suite le dit au Roi. Quelques jours après, Monseigneur

étant à table, le Roi ayant un plat devant lui d'un ragoût que le

Dauphin aimoit, le Roi le lui fit mettre devant. Monseigneur en ayant

mangé d'un grand appétit, le Roi dit: «Vous en avez assez mangé

pour boire», et lui porta la santé _du bon-homme_.][136]

Le Dauphin ne répondit que par une profonde révérence, faisant

semblant de ne le pas comprendre; mais au sortir de table il ne manqua

pas d'en avertir aussitôt madame la princesse de Conti, et lui

conseilla d'aller voir la bonne vieille madame de Maintenon; et c'est

ce qui fut la cause de cette présente visite. Madame de Conti fit

rouler la conversation sur le plaisir innocent que souvent l'on avoit

dans la compagnie d'une amie, où l'on avoit la liberté de dire

quelquefois une parole en liberté, sans dessein pourtant d'offenser

personne. La Maintenon applaudissant à ce que madame de Conti disoit,

après avoir bien tourné, la princesse dit que ces jours passés,

pendant la collation que Monseigneur lui donna, ils s'entretinrent

pendant une heure de toute la Cour et de madame de Maintenon même,

sans dessein pourtant de choquer personne; et comme elle ne doutoit

pas que ces innocents divertissements sont souvent rapportés avec

emphase, qu'elle ne savoit pas si l'on le lui avoit dit, mais qu'en

tout cas elle n'avoit eu aucun dessein de l'offenser. La Maintenon,

qui faisoit la dissimulée, auroit été bien aise de savoir de la bouche

de madame de Conti ce qui s'étoit passé; mais la princesse, qui

ignoroit jusqu'où elle en étoit informée, n'osa se découvrir

davantage, de peur d'en trop dire.

Ainsi finit sa visite, et elle dit en sortant: «Si vous m'aimez

toujours autant que vous l'avez protesté, permettez-moi que je vous

baise.» Là-dessus la Maintenon, fine et subtile, lui dit: «_Madame,

l'on ne baise pas des vieilles._»

Alors madame de Conti connut assez que la mine étoit éventée, et,

quelque protestation qu'elle fît, il n'y eut pas moyen de la

réconcilier, et ainsi elles se quittèrent fort froidement.

Madame de Conti en eut de la mortification, et, dans le chagrin où

elle étoit, étant de retour chez elle, elle écrivit ce billet au

Dauphin:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome III · 第 53 / 114 题