SIRE,

_Un jour d'absence de Votre Majesté m'est un siècle. Je suis

persuadée que, lorsque l'on aime, on ne peut vivre tranquillement

sans voir la personne aimée. Pour moi, Sire, qui fais consister

tout mon bonheur et les plaisirs de ma vie à voir Votre Majesté,

qu'elle juge dans quelle inquiétude et dans quelle peine je suis

dès que je la perds de vue. Je puis vous assurer que votre absence

me coûtera la vie; car, après les honneurs que j'ai reçus de Votre

Majesté, je ne sais encore quelle sera ma destinée; mais je

tremble et suis dans de continuelles émotions en écrivant ce

billet à Votre Majesté, et Dieu veuille que ce ne soit pas de

pressentimens de ce que j'appréhende le plus au monde! La mort me

seroit mille fois plus douce et plus agréable que la nouvelle

de...._

Elle en étoit là lorsque le Roi entra dans la chambre. «Je ne m'étonne

pas, dit le Roi, de vous trouver dans l'embarras où je vous trouve,

car il y avoit sujet de l'être. Je crois, poursuivit le Roi, que qui

vous auroit tâté le pouls dans le moment que je suis entré l'auroit

trouvé en grand désordre.--Je l'avoue, Sire, répondit madame de

Maintenon; mais votre présence a remis le calme dans mon coeur

agité.»

Le Roi, qui est savant dans le commerce d'amour, et qui comprend d'abord

le moindre mouvement que l'on y fait, connut fort bien ce que sa dame

appréhendoit. Il voulut aussi avoir la bonté de la rassurer, et, en

l'embrassant tendrement, jura qu'il ne l'abandonneroit jamais, et qu'il

espéroit même qu'elle pourroit lui être plus utile à l'avenir qu'elle

n'avoit été jusques alors; et en effet, l'on a vu qu'elle a toujours

préférablement à tous autres assisté Sa Majesté dans toutes ses

incommodités, et qu'elle fut choisie, à l'exclusion de ceux de la

famille royale, pour être présente à la grande opération qu'on fit à ce

monarque, et elle s'offrit de prendre soin d'essuyer et bander une

petite fistule qui lui est restée[121]. Le Roi, pénétré de

reconnoissance et d'amour de toutes les soumissions de sa Vénus, prit,

dans la Semaine Sainte, la résolution de satisfaire au conseil pieux du

Père La Chaise, et d'en faire sa Junon, espérant par là de mettre en

quelque manière sa conscience en repos. Mais comme Jupiter ne laissa pas

d'avoir des concubines, ce grand héros Dieu-Donné ne prétendoit pas

aussi se priver du doux plaisir de l'amour; c'est pourquoi, lorsqu'il en

fit la déclaration à la dame, il lui dit en même temps qu'il souhaitoit

deux choses d'elle: la première, qu'elle renonçât pour toujours aux

honneurs du diadême, et qu'elle seroit épousée de la main gauche; mais

ensuite le Roi lui dit, soit en se divertissant ou autrement, qu'il

prétendoit qu'elle ne deviendroit jamais jalouse, comme ordinairement

les femmes peu commodes le sont. Il ne faut pas douter qu'elle ne donnât

fort agréablement les mains, et de bon coeur, à tout ce que Sa Majesté

demanda d'elle: c'est pour ce sujet que, dans la crainte qu'étant

devenue vieille, le Roi, qui a une longue jeunesse, ne se dégoûtât

d'elle comme de plusieurs autres, elle fut assez fine et industrieuse

pour ériger la congrégation des jeunes demoiselles de Saint-Cyr[122],

afin de pouvoir en tout temps divertir le Roi et lui fournir de nouveaux

objets qui pussent lui plaire. L'on peut dire à la louange de madame de

Maintenon qu'elle n'a jamais été de ces maîtresses importunes, ni de ces

femmes fâcheuses et goulues qui n'en veulent que pour elles. Je sais

bien que les critiques traitent cette maison de sérail[123], mais ils

ont tort, car plusieurs demoiselles en sortent aussi pucelles qu'elles y

sont entrées. Cependant madame de Maintenon a cru par là de se rendre la

maîtresse des petits plaisirs du Roi, et d'avoir trouvé un moyen de se

maintenir en tout âge dans les bonnes grâces de Sa Majesté, qui, en

matière d'amourettes, a toujours aimé les plus commodes. Je ne

m'étudierai pas ici à rapporter tout ce qui se passe en particulier dans

cette belle maison, où tout le monde n'a pas permission d'entrer; mais

je sais très bien, sur de très bons rapports, que dès aussitôt que le

Roi a jeté les yeux sur quelque Nymphe, que madame de Maintenon prend un

grand soin de la catéchiser et de l'instruire de la manière qu'elle doit

recevoir l'honneur que le Roi lui fait. Ce qu'il y a de bon dans cette

illustre école, c'est que le secret y règne, car chacun est bien aise de

sauver les apparences pour se pouvoir marier à quelque officier. Et si

un domestique, qui ne juge souvent des choses que par l'écorce, avoit

divulgué ce qui se passe dans la maison, il seroit mis entre quatre

murailles pour tout le reste de sa vie. L'on dit, à l'honneur de la

fondatrice, qu'elle prend soin de couvrir promptement et adroitement les

petits accidents qui arrivent dans cette société, par des mariages

qu'elle faisoit réussir. C'est sur ces mariages qu'on a fait cette

chanson, que l'on chantoit dans les rues de Paris.

_En France il n'y a pas de mari,

Quoique bien fait et bien joli,

Qui n'ait pour sa devise,

Hé bien,

Les armes de Moïse[124],

Vous m'entendez bien._

Ces esprits médisants sont la cause que plusieurs de ces jolies

demoiselles n'ont pas encore goûté les douceurs de l'hymen; mais elles

ne doivent pas en savoir mauvais gré à madame de Maintenon, car elle

n'épargne ni ses soins ni son crédit auprès du Roi pour les faire

réussir, puisque nous avons vu qu'elle a fait donner des compagnies et

des majorités[125] d'infanterie à quelques-uns des galants de ces

demoiselles, pour faire avancer leur mariage. Quoi qu'il en soit,

c'est une commodité pour le Roi, qui peut se satisfaire et se

divertir sans grand'peine, et à petits frais, dans ce temps de guerre,

où l'argent est si nécessaire pour l'entretien des armées de notre

héros[126].

Mais laissons Jupiter préparer des foudres contre ses ennemis, pour

nous attacher à une matière plus conforme à notre sujet que la guerre,

qui est ennemie déclarée de la galanterie et la meurtrière de l'amour.

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome III · 第 46 / 114 题