_Je dois avouer, Mademoiselle, que votre résistance a lieu de
m'étonner, moi qui suis accoutumé qu'on me fasse des avances, et
à n'être jamais refusé. J'ai toujours cru qu'étant roi, il n'y
avoit qu'à donner une marque de désir, pour obtenir; mais je
vois dans vos rigueurs tout le contraire, et ce n'est que pour
vous prier de les adoucir que je vous écris. Au nom de Dieu,
aimez-moi, ma chère, ou du moins faites comme si vous m'aimiez.
Je vous irai voir sur le soir; mais si vous ne m'êtes pas plus
favorable que dans mes précédentes visites, vous réduirez au
dernier désespoir le plus passionné des amants._
Elle eut une joie incroyable de cette lettre, et résolut de se rendre
dès ce même soir à ses volontés, afin de ne le point aigrir par une
résistance affectée. Madame de Montespan, qui s'aperçut de cette
intrigue, en fut, comme l'on peut croire, au désespoir; mais comme elle
a beaucoup de politique, elle dissimula son ressentiment et n'en fit
rien paroître. Cependant, le Roi arrivant dans sa chambre, elle tâcha de
le retenir auprès d'elle par ses caresses; mais il avoit autre chose en
tête, il vouloit savoir l'effet qu'avoit fait sa lettre. Il la quitta
donc assez précipitamment et courut à l'appartement de sa nouvelle
maîtresse. D'abord qu'elle l'aperçut, elle se mit en devoir de pleurer.
Le Roi en voulut savoir la cause. «Hélas! Sire, je pleure, dit-elle, ma
foiblesse, qui laisse vaincre mon devoir et mon honneur; car enfin il
m'est à présent impossible de plus résister à votre volonté: vous êtes
mon Roi, je vous dois tout...--Mais non, Mademoiselle, lui dit-il, je ne
veux pas que vous fassiez rien par un devoir forcé. Je me dépouille
auprès de vous de ma qualité de souverain; dépouillez-vous de celle de
cruelle, et agissez par un amour réciproque en aimant celui qui vous
aime.»
Il lui dit ensuite quantité de choses fort tendres, auxquelles elle se
laissa gagner, et ainsi le Roi vint dans ce moment à bout de son
dessein[104]; après diverses caresses réitérées, ils se séparèrent. A
quelques jours de là, le Roi lui fit meubler un magnifique appartement,
qu'il la pria d'accepter; et ne voulant pas qu'elle fût en rien moindre
que ses autres précédentes maîtresses, il lui chercha un titre, et enfin
il lui donna celui de marquise de Maintenon[105]; mais comme ce
n'étoit qu'un titre honoraire[106], le Roi lui acheta cette terre du
marquis de Maintenon[107], lequel la vendit volontiers, et eut, tant
de Sa Majesté que d'elle, de grandes gratifications; car il a eu pendant
quatre ou cinq ans une frégate dans l'Amérique, défrayée par le Roi à
son profit, et encore la permission de pirater sur les Espagnols; et
s'il avoit eu du coeur et eût su ménager sa fortune, lorsque les
flibustiers le prirent pour aller avec eux, sans contredit il seroit
l'homme de la France le plus puissant en argent; mais, bien loin
d'entreprendre rien, il a toujours eu assez de lâcheté pour se dérober
de la flotte lorsqu'il a fallu en venir aux coups. Cependant, lors du
partage, il n'en faisoit pas de même, car il aimoit bien d'avoir son
lot; mais on le chargeoit de confusion, et à présent il est tellement
haï de ces gens-là qu'un parti d'entre eux l'ayant saisi dans l'année
1685, qu'il venoit d'Europe à la Martinique, le voulut tuer, lui et sa
femme, après les avoir pillés; néanmoins la compassion l'emporta et ils
lui laissèrent la vie, et, lui ayant ôté son navire, ne lui laissèrent
qu'une petite chaloupe pour se rendre à terre. Mais si jamais il est
rencontré une seconde fois, il ne le sera jamais à la troisième. Le Roi,
ayant donc fait cet achat, n'épargna rien pour le rendre un lieu
agréable[108].
Madame Scarron, que nous nommerons à présent madame de Maintenon,
n'oublioit rien pour en marquer au Roi ses reconnoissances: elle étoit
assidûment deux heures le jour seule avec lui, et le Roi souvent lui
communiquoit des affaires d'importance et suivoit aussi quelquefois
ses avis, qu'il avoit trouvés bons en diverses occasions.
Cependant elle ne s'enorgueillissoit point auprès de madame de
Montespan, et agissoit toujours avec elle avec respect et modération, ce
qui les a tenues assez longtemps de bonne intelligence ensemble[109].
Les révérends pères jésuites[110] n'eurent pas plutôt aperçu
cette élévation de la Maintenon qu'ils résolurent de la gagner aussi
de leur côté. Ils lui rendirent toutes sortes de devoirs et de
soumissions, de quoi ils sont assez larges quand il s'agit de leur
profit. Ils ordonnèrent aux révérends pères La Chaise[111] et
Bourdaloue[112] d'en louer Sa Majesté, et de lui insinuer qu'il ne
pouvoit faire un choix plus digne d'entretenir l'esprit d'un grand
prince que celui qu'il avoit fait en elle. Ils s'insinuèrent donc
tellement dans son esprit, qu'elle avoit de la joie de les voir chez
elle. Et pour témoigner la confiance qu'elle avoit en leur ordre, elle
en choisit un pour le directeur[113] de sa conscience, se fit du
tiers ordre de la Société[114], et voulut même porter le nom de Fille
de la Société[115].
Mais comme le changement que le Roi faisoit souvent de maîtresse
donnoit de la peine à la Société, parce qu'il falloit à chaque fois
faire de nouvelles intrigues pour s'acquérir les bonnes grâces de la
dame aimée[116]; [et cette dernière, qui craignoit aussi, de son
côté, de tomber du pinacle où elle se voyoit élevée, crut que pour
pouvoir s'y maintenir elle devoit s'acquérir les bonnes grâces des
révérends pères Jésuites, et en particulier l'amitié du confesseur du
Roi, ce qui ne fut pas fort difficile, parce que les révérends pères
avoient un même désir. Il y eut pour ce sujet plusieurs assemblées des
plus notables du corps au collége de Montaigu; mais enfin], ils ne
trouvèrent pas de meilleur moyen pour fixer le Roi à madame de Maintenon
et l'attacher entièrement à la Société que de faire trouver bon à ce
grand monarque de faire avec elle un mariage de conscience, et de
l'épouser secrètement de la main gauche[117], puisque c'étoit la seule
maîtresse qui lui étoit restée et qui apparemment lui plaisoit le plus.
Cet avis ne fut pas rejeté; au contraire, il fut généralement approuvé;
et comme il n'y avoit que le père La Chaise, son confesseur, qui pût
disposer les affaires pour l'accomplissement de ce mariage, l'on trouva
bon, avant toutes choses, de le charger d'en dire quelques mots à cette
dame et de lui faire espérer cet honneur, pourvu qu'elle voulût bien se
dévouer entièrement à la Société. Le père Bourdaloue (qui avoit
l'avantage de lui plaire par ses prédications) fut aussi député de son
côté pour faire les mêmes propositions, et il est facile de se persuader
qu'elle les reçut avec une grande joie et des témoignages de
reconnoissance, et avec une entière soumission; non pas, dit-elle, pour
les honneurs, mais pour mettre ma conscience en repos. C'est, lui dirent
les révérends Pères, le seul motif qui nous a poussés à travailler à
cette grande affaire. Cette bonne dame, pénétrée de joie, baisa
plusieurs fois la main du révérend Père La Chaise, qui portoit la
parole, et lui dit: «Mon révérend Père, je remets entre vos mains mon
corps et mon âme, aussi bien que le bonheur de ma vie. Après que leurs
Révérences lui eurent donné la bénédiction et quelques instructions sur
ce qu'elle devoit faire et comme elle se devoit comporter auprès du Roi,
ils lui recommandèrent deux personnes et la prièrent de les recevoir à
son service, ce qu'elle accepta avec empressement. Il étoit nécessaire à
la Société d'avoir chez elle des personnes affidées, afin de pouvoir
être informée de tout se qui se passeroit pendant qu'ils travailleroient
à disposer le Roi.
Madame de Maintenon, tout occupée de ses grandes espérances, ne manquoit
pas de caresser le Roi autant qu'il étoit possible[118]. Elle ne lui
refusoit aucun plaisir, suppléoit en tout à sa foiblesse, et tâchoit
même de se rendre utile dans les incommodités dont ce prince est
atteint; enfin elle sut si bien gagner le coeur de ce monarque par ses
services et ses soumissions, qu'il avoit de la peine à se passer d'elle,
et ne pouvoit être un jour sans la voir pour la consulter sur quelque
affaire. D'autre côté, le Père La Chaise avoit déjà donné son
consentement au choix que ce monarque avoit fait de madame de Maintenon,
et approuvé le congé donné à la Montespan[119], tâchant de persuader
Sa Majesté de se tenir à ce dernier choix, parce que la pluralité étoit
un beaucoup plus grand péché que non pas un attachement particulier à
une seule personne; que le mariage étoit pourtant l'état le plus parfait
pour une personne qui ne pouvoit demeurer dans le célibat; mais que ne
le pouvant pas, pour des raisons d'Etat, il étoit nécessaire pour sa
conscience de ne s'attacher qu'à une seule, ce que le Roi lui promit
pour l'avenir. Le Père La Chaise, qui étoit tout à fait content de
l'acquisition que la Société venoit de faire de cette dévote, ne faisoit
plus de difficulté de lui communiquer tout ce qui se passoit dans cette
affaire, afin qu'elle prît là-dessus ses mesures dans les conversations
qu'elle avoit journellement avec le Roi.
Mais il arriva un petit contretemps dans leur commerce galant: c'est que
le Roi, qui est d'une complexion amoureuse, a de la peine à voir une
belle sans concevoir d'abord de l'amour pour elle. Madame de
Soubize[120], qui a beaucoup de charmes et d'agréments, eut l'honneur
de plaire à Sa Majesté; mais comme cette dame est d'une vertu
exemplaire, et avoit reconnu depuis quelque temps, au langage muet des
yeux de ce monarque, qu'il avoit pour elle plus que de l'estime, et que
le Roi cherchoit des moments de lui parler en particulier, elle fit son
possible pour l'éviter, jusqu'à ce que, finalement, après quelque
déclaration que le Roi lui avoit faite, elle pria son époux de la mener
à une de ses terres, pour y passer le reste de la belle saison et tâcher
de rompre par son absence tous les desseins du Roi. Cependant ce petit
commerce avec madame de Soubize avoit en quelque façon altéré la liaison
qu'il avoit avec madame de Maintenon. Elle s'en aperçut d'abord, et ne
manqua pas d'en avertir le Père La Chaise. Elle ne voyoit plus au Roi
cette assiduité qu'elle lui avoit remarquée auparavant. Néanmoins elle
n'osoit en parler au Roi, de crainte de le chagriner, ou même de le
perdre entièrement, car ce prince ne veut pas être contredit dans ses
volontés impérieuses.
Madame de Maintenon, qui ne manque pas d'adresse, et qui savoit
qu'autrefois elle avoit su lui plaire par le doux style de ses billets
amoureux, jugea que peut-être elle pourroit encore réussir par cet
endroit. Elle prit donc la résolution de lui écrire. Le Roi, qui
vouloit prendre conseil d'elle sur quelque affaire, l'alla trouver
dans son appartement, car il ne faisoit pas souvent de façon
d'aller secrètement chez elle comme pour la surprendre. Ce monarque la
trouva la plume à la main, et elle n'eut que le temps d'enfermer son
papier dans sa cassette. Le Roi, qui est naturellement curieux et
soupçonneux, voulut voir ce qu'elle écrivoit. Elle s'en défendit le
plus qu'il lui fut possible, mais elle lui avoua enfin qu'elle
écrivoit une lettre. Le Roi, la voyant ainsi embarrassée: «Est ce à
quelque amant?» poursuivit-il. A ces paroles, elle rougit un peu, et
sa contenance obligea le Roi à la presser davantage; et enfin, ne
pouvant plus résister, elle dit qu'il étoit vrai qu'elle écrivoit à un
galant, et que si Sa Majesté vouloit voir la lettre, qu'elle la lui
feroit voir. «Voyons-la, dit le Roi, puisque vous me voulez bien faire
confidence de vos secrets.» Madame de Maintenon, sans hésiter plus
longtemps, ouvrit la cassette et donna au Roi sa lettre; mais il fut
un peu surpris, d'abord qu'il eut jeté la vue sur le papier, de voir à
la tête de la lettre le mot de SIRE en gros caractère. «Hélas! dit le
Roi en embrassant sa belle, pourquoi faire tant de façon pour me faire
voir une lettre qui m'appartient?» Elle crut que le Roi se
contenteroit d'avoir vu ce mot: elle avança la main pour reprendre son
papier; mais il retira la sienne, et voulut avoir le plaisir de lire
le reste, dont voici le contenu: