AVIS TOUCHANT LE MARIAGE.

_La femme est une mer, et le mari nocher

Qui va mille périls sur les ondes chercher,

Et celui qui deux fois se plonge au mariage,

Endure par deux fois le péril du naufrage;

Cent tempêtes il doit à toute heure endurer,

Dont n'y a que la mort qui l'en peut délivrer.

Sitôt qu'en mariage une femme on a prise,

On est si bien lié, qu'on perd toute franchise:

L'homme ne peut plus rien faire à sa volonté.

Le riche avec orgueil gêne sa liberté,

Et le pauvre par là se rend plus misérable,

Car pour un il lui faut en mettre deux à table.

Qui d'une laide femme augmente sa maison

N'a plaisir avec elle en aucune saison

Et seule à son mari la belle ne peut être:

Les voisins comme lui tâchent de la connoître.

Elle passe le jour à se peindre et farder;

Son occupation n'est qu'à se regarder

Au cristal d'un miroir, conseiller de sa grâce.

Elle enrage qu'une autre en beauté la surpasse.

Semblable en leur beau teint à ces armes à feu

Qui, n'étant point fourbis, se rouillent peu à peu,

Si le pauvre mari leur manque de caresse,

On l'accuse d'abord d'avoir d'autre maîtresse:

La femme trouble un lit de cent mille débats,

Si son désir ardent ne tente les combats,

Et si l'homme souvent en son champ ne s'exerce,

Labourant et semant d'une peine diverse.

La mer, le feu, la femme avec nécessité,

Sont les trois plus grands maux de ce monde habité.

Le feu bientôt s'éteint; mais le feu de la femme

La brûle incessamment, et n'éteint point sa flamme.

Ainsi, crois-moi dessus ce point,

Mon cher ami, n'y songe point._

Le marquis eut du chagrin que la chose n'avoit pas réussi; cependant

ils s'en consolèrent par la continuation de leurs amours.

_Mais comme par résistance

On augmente le désir,

Ainsi dans la jouissance

On perd bientôt le plaisir._[82]

En effet, notre marquis perdit bientôt le souvenir de ses

promesses[83], car il commençoit à la négliger, et ne la voir qu'avec

une espèce de chagrin. Elle fut encore assez heureuse de l'avoir possédé

pendant près de dix ans; après quoi, voyant qu'il ne l'estimoit pas

comme il avoit fait, qu'au contraire il la négligeoit tout à fait, elle

prit une résolution de se retirer. Elle lui demanda la permission.

D'abord il l'en voulut retenir par manière de bienveillance; mais il y

consentit enfin sans grands efforts. Elle eut, tant de ses épargnes que

de ce qu'il lui donna, une petite somme avec quoi elle s'achemina à

Paris. D'abord elle fit assez bonne chère, ne pouvant se désaccoutumer

aux bons morceaux qu'elle mangeoit avec le marquis; mais comme à Paris

tout est cher, elle fut obligée de retrancher sa dépense et de songer à

se mettre en condition. Elle pria pour cet effet une vieille

entremetteuse de lui en procurer une; mais cette femme, la voyant jeune

et d'assez bonne mine, lui proposa un parti pour se retirer. Elle ne

s'en éloigna pas beaucoup, et s'inquiéta de la personne et de sa

vacation; à quoi l'autre lui répondit que c'étoit monsieur Scarron, et

qu'il étoit poëte[84]. Ce nom de poëte lui ravit d'abord l'âme, et

elle demanda incontinent à le voir; mais la vieille, jugeant qu'il étoit

à propos de la préparer à voir cette figure et de lui en faire d'avance

un petit portrait, afin que l'aspect ne lui en parût pas si horrible,

lui dit: «Ecoutez, Mademoiselle, je suis bien aise de vous dépeindre la

personne avant que vous la voyiez. Premièrement, c'est un jeune homme

qui est d'une taille moyenne, mais incommodé; ses jambes, sa tête et son

corps font, de la manière dont ils sont situés, la forme d'un Z[85].

Il a les yeux fort gros et enfoncés, le nez aquilin, les dents couleur

d'ébène et fort mal rangées, les membres extrêmement menus, j'entends

les visibles (car pour le reste je n'en parle point). Il a infiniment

de l'esprit au dessus du reste des hommes; de plus, il a de quoi vivre,

il a une pension de la Cour, et est fils d'un homme de robe. A présent,

si vous voulez, nous l'irons voir.» Elle s'y accorda, et elles y furent.

Scarron, qui avoit été averti de leur venue, s'étoit fait ajuster comme

une poupée, et les attendoit dans sa chaise. A leur abord il les reçut

avec toute la civilité possible; à quoi Guillemette tâcha de

correspondre, mais non pas sans rire de voir cette plaisante figure.

Leur conversation ayant duré près d'une bonne heure, elles prirent enfin

congé de lui, et la vieille l'engagea encore à y retourner avec elle.

Elles eurent, à la seconde visite qu'elles lui rendirent, un petit régal

de collation, et, la vieille s'étant employée pour aller chercher

quelque chose qui leur manquoit, Scarron fit briller les charmes de son

esprit et étala sa passion aux yeux de Guillemette. Il lui dit qu'il

pouvoit bien conjecturer qu'une personne aussi bien faite comme elle

l'étoit ne seroit pas bien aise de s'embarrasser d'un demi-monstre comme

lui: «Mais pourtant, disoit-il, Mademoiselle, si j'osois me priser

moi-même, je dirois que je n'ai que l'étui de mon âme mal composé, et

possible y loge-t-il un esprit qui à peine se trouve dans ces personnes

dont la taille est si avantageusement pourvue par la nature. D'ailleurs,

une personne comme moi sera toujours obligée de rester dans un certain

respect, au cas qu'on eût le bonheur de vous agréer. Je vous déclare

peut-être trop nettement mon sentiment; mais, Mademoiselle, la longueur

n'est pas bonne dans de telles occasions.» Comme elle alloit répondre,

il entra une des soeurs de Scarron[86], qui lui fit retenir ce qu'elle

avoit à dire, tellement qu'elle ne s'en expliqua point pour cette fois;

mais à l'autre visite qu'elle lui rendit, la vieille la sçut si

adroitement persuader qu'elle lui promit d'être sa femme. Il en eut

toute la joie imaginable, et depuis cet heureux aveu il ne manquoit

journellement de lui écrire des billets doux, qu'il dictoit

agréablement[87]; ce qui ne servit pas peu à la tenir toujours dans

le même sentiment, où elle ne demeura pas longtemps, car il arriva entre

eux une petite rupture. Sa vieille se remit aux champs pour raccommoder

leur affaire; mais Guillemette demeura ferme dans sa résolution, et jura

de ne le voir ni l'entendre jamais. Lorsque le pauvre Scarron sut cela,

il en fut au désespoir, et encore plus de ce qu'elle avoit rebuté toutes

ses lettres. Il étoit presque à bout de son rôle, aussi bien que sa

confidente; mais comme il avoit infiniment de l'esprit, il se souvint

qu'elle avoit marqué d'aimer fort les vers, et qu'elle avoit pris un

indicible plaisir à lui en entendre réciter: il voulut donc la tenter

par là, il lui écrivit plusieurs billets de cette manière. D'abord elle

les rebuta comme les autres; après elle les lut, mais n'y vouloit point

faire de réponse. Néanmoins notre amant ne se lassa jamais de lui

envoyer ses billets doux: sa constance, ses soins respectueux, à quoi

joint les assiduités de la confidente, le firent rentrer dans ses bonnes

grâces; et comme il avoit éprouvé l'inconstance du sexe, il ne crut pas

à propos de prolonger plus longtemps cette affaire: il la pressa donc,

et firent si bien que dans peu ils achevèrent leur mariage[88], de

crainte de quelque autre désastre, car le sieur Scarron avoit tout

sujet de se méfier de lui-même, connoissant son état et sa

foiblesse[89]. Mais au lieu de trouver son bonheur et son repos dans

le mariage, il y trouva tout le contraire; et n'ayant pas rencontré dans

sa nouvelle épouse la satisfaction et la pudeur qu'il s'attendoit, et

qu'un mari souhaite en telle occasion, il eut recours aux plaintes et

aux reproches. Mais la nouvelle mariée, qui n'étoit pas sotte, se

prévalant de la mauvaise constitution de son époux[90], le traita

d'abord du haut en bas, et, bien loin de dénier la chose, elle ne se mit

pas beaucoup en peine de l'événement, car elle lui dit d'un ton

impérieux que ce n'étoit pas à une posture[91] comme la sienne de

posséder tout entière une femme comme elle, et qu'il devoit encore être

trop heureux de ce qu'elle le souffroit. Ce discours, qu'il n'attendoit

pas, le réduisit au dernier des chagrins; et comme cela lui pesoit

extrêmement sur le coeur, il s'en voulut décharger entre les mains d'une

de ses soeurs, ne croyant pas qu'il pût être mieux confié et qu'elle

voulût elle-même publier l'infamie de sa famille. Mais il se trompoit

beaucoup de faire fonds du secret sur un sexe autant fragile et

inconstant que celui-là. Il le lui découvrit donc enfin, après lui avoir

fortement exagéré la conséquence de la chose, et combien il leur

importoit que la chose demeurât secrète. Elle ne manqua pas de lui

promettre tout ce qu'il voulut, dans la démangeaison où elle étoit de

savoir l'affaire, qu'elle n'eut pas plutôt sue, qu'elle en avoit une

plus grande de s'en décharger. Ainsi, tous les jours, dans une

irrésolution féminine, elle se disoit la même chose. Un jour entre

autres elle se disoit:

_Je ne l'ai dit qu'à moi, et si je me défie

Que moi-même envers moi je ne sois ennemie,

En disant un secret que j'ai pris sur ma foi,

Je ne le dirai point. Mais pourrai-je le taire?

Non, non, je le dirai. Mais se pourroit-il faire

Que je pusse trahir ainsi mon frère et moi?

Oui dà, je le dirai; je m'imagine, et pense

Que, ne le disant point, je perdrai patience.

Si je le dis, j'en aurai grand regret;

Si je ne le dis point, j'en serai bien en peine.

Mais quoi! si je le dis, la chose est bien certaine

Que je ne pourrai plus rapporter mon secret.

Je ne le dis donc point, crainte de me dédire.

Mais si je le disois, à quoi pourroit-il nuire?

Je ne le dirai point, j'ai peur de m'en fâcher.

Je le dirai pourtant: qu'est-ce que j'en dois craindre?

Oui, oui, je le dirai. A quoi bon de tant feindre?

S'il lui importoit tant, il le devoit cacher._

Après tant d'irrésolutions et d'agitations si différentes, elle arrêta

d'en faire confidence à une amie, celle-là à une autre, et en peu tout

le quartier en fut imbu et toute la conversation des compagnies ne

rouloit que là-dessus. Cependant, comme chaque chose a son temps, une

autre affaire fit évanouir celle-ci; mais cela ne modéra néanmoins pas

le chagrin du pauvre Scarron: il s'y laissa emporter, et d'autant plus

que le tout venoit de lui et rejaillissoit sur lui. Il fut donc

tellement accablé des remords de sa propre faute qu'il en mena une vie

languissante et qui finalement l'ôta du monde[92]. Sa femme n'en parut

affligée qu'autant que la bienséance le requéroit. Ce qu'elle hérita de

ses biens la fit subsister pendant quelque temps; mais comme cela ne

pouvoit pas toujours durer, elle se résolut à poursuivre son premier

dessein, et de chercher condition chez quelque dame de qualité, et qui

ne fût pas, surtout, scrupuleuse sur la galanterie[93]. L'occasion ne

s'en étoit jamais présentée plus belle, car elle avoit une de ses

compagnes du Poitou qui avoit eu le bonheur de parvenir jusqu'à avoir

une place assez avantageuse chez madame de Montespan[94], et elle y

réussit enfin, car elle lui en procura une de gouvernante dans une

maison de qualité; mais c'étoit en Portugal, et il falloit s'y

transporter, à quoi elle consentit volontiers; et pendant que tout se

préparoit pour le voyage des personnes qui la devoient emmener, elle fut

par diverses fois chez madame de Montespan pour remercier sa cousine et

tâcher d'avoir une audience auprès de cette favorite, ce qu'elle obtint

par sa faveur[95], et sut si bien prendre madame de Montespan qu'elle

voulut la voir une seconde fois. Elle lui plut tellement que, croyant

qu'elle pourroit lui être utile à quelque chose, elle la retint[96],

et ayant fait rompre le voyage en Portugal, la garda auprès d'elle, où

elle s'insinua si bien qu'en peu elle fut sa confidente[97]. Rien ne

se faisoit pour lors auprès du Roi que par la faveur de la Montespan, et

rien auprès d'elle que par la Scarron. Elle sut si bien ménager sa

fortune que jamais elle n'en a souffert de revers; au contraire, sa

grande faveur lui attiroit journellement quantité de présents, et

singulièrement un d'assez grande importance pour en rapporter ici la

cause, et pour marquer son pouvoir dans ces commencements, lequel n'a

fait qu'augmenter depuis.

Le premier médecin du Roi étant mort, Sa Majesté résolut de n'en

prendre plus par faveur, mais d'en choisir un de sa main, et pour

remplir cette place il avoit jeté les yeux sur M. Vallot[98], et il

est à croire que, si la mort ne l'eût ravi, il l'auroit possédée. Sa

mort fit réveiller grand nombre de prétendants, qui n'avoient osé

paroître de son vivant, et un chacun employa les brigues et les

prières de ses amis pour y parvenir; mais toutes les prières ne

servirent pas de grand'chose, et la prière sans don étoit sans

efficace, ce qui fit bien voir à plusieurs qui étoient mal en bourse

qu'ils n'avoient rien à y prétendre. Celui qui trouva le plus d'accès

fut M. d'Aquin[99], car il ne débuta pas par de foibles et simples

oraisons, mais par une promesse à madame Scarron de lui compter vingt

mille écus incontinent qu'elle lui en auroit fait avoir le brevet.

L'offre étoit trop belle pour être refusée; ainsi, elle s'y employa de

tout son pouvoir auprès de la Montespan, avec toutes les voies dont

elle se put imaginer, et ne lui déguisa même pas le gain qu'elle

feroit si son affaire réussissoit. La Montespan, qui l'aimoit

beaucoup, ne fut pas fâchée de trouver l'occasion de lui faire gagner

cette somme, et elle employa pour cet effet toute sa faveur auprès du

Roi, en quoi elle réussit, et donna ce beau gain à notre héroïne. Pour

lui en faire paroître plus ses reconnoissances, elle redoubla

tellement ses soins auprès d'elle qu'il lui étoit presque impossible

d'en souffrir une autre, car c'étoit elle qui gardoit tous ses

secrets, et entre les mains de laquelle la Montespan ne faisoit point

de difficulté de laisser les lettres que le Roi lui écrivoit, et même

souvent de se servir de sa main pour y répondre. Elle en dicta une, un

jour, si charmante et si spirituelle, que le Roi, qui est fort

éclairé, connut bien ne sortir point du génie de sa maîtresse; il

résolut de s'éclaircir de quelle main elle partoit, et commença même

d'avoir quelques soupçons jaloux, dans la crainte de quelque chose de

funeste à son amour; et s'étant rendu chez madame de Montespan,

il lui déclara qu'il vouloit savoir quelles personnes avoient dicté

cette lettre: «Car pour vous, Madame, dit-il, il y a assez longtemps

que je vous connois pour savoir quel est votre style; point ici de

déguisement, dites-moi qui c'est.--Quand je vous l'aurai dit, Sire,

lui dit-elle, vous aurez peine à le croire; mais pour ne vous point

laisser l'esprit en suspens, c'est la Scarron qui me l'a dictée, et

moi je l'ai transcrite; et afin que Votre Majesté n'en fasse aucun

doute, j'en vais rapporter l'original de sa main.»

En effet, elle l'apporta et le lui présenta. Le Roi fut satisfait de

cela et demanda à voir mademoiselle Scarron[100], qui pour lors ne se

trouva point. Mais un jour qu'elle étoit auprès de la Montespan, le Roi

arriva. D'abord elle voulut se retirer, par respect; mais il n'y voulut

pas consentir, et lui dit mille louanges sur son beau génie à écrire des

lettres. Elle répondit avec tant d'esprit à ce qu'il lui dit, qu'il l'en

admira de plus en plus, et qu'il commença de la distinguer des autres

domestiques; et en sortant il la recommanda à madame de Montespan, à

laquelle il écrivoit beaucoup plus souvent qu'à l'ordinaire, pour avoir

le plaisir de voir les réponses que la Scarron dictoit; et il les

trouvoit si agréables qu'il en redoubloit ses visites, à toutes

lesquelles il ne manquoit point d'entrer en conversation avec elle.

Cela ne plaisoit pas beaucoup à sa maîtresse[101], qui commença de

s'apercevoir qu'à l'exemple de Madame, elle avoit fait connoître au Roi

une créature pour la supplanter. La Scarron, qui aussi s'apercevoit de

l'altération que sa faveur causoit à la Montespan, fit tout son possible

pour affermir son esprit et se rendoit toujours de plus en plus assidue

auprès d'elle, ce qui la remit un peu[102].

Le Roi prenoit un tel plaisir dans sa conversation qu'il sembloit

qu'il y avoit un peu d'amour; en effet, il s'aperçut qu'il étoit

touché de cette passion en sa faveur. Il ne se mit pas beaucoup en

peine d'y résister, car il crut qu'elle s'évanouiroit aussitôt comme

elle étoit venue; mais il se trompa, car sa passion redoubla tellement

qu'il résolut de lui parler de son amour. En effet, un jouir que la

Montespan avoit la fièvre et qu'elle avoit besoin de repos, le Roi

passa dans la chambre de la Scarron. D'abord toutes les filles

sortirent, par respect, et le Roi se trouvant seul avec elle, il lui

dit: «Il y a déjà quelques jours, Mademoiselle, que je me sens pour

vous un je ne sais quoi plus fort que de la bienveillance. J'ai

cherché diverses fois les moyens de vous le déclarer et en même temps

de vous prier d'y apporter du remède; mais le temps ne s'étant jamais

trouvé si favorable qu'à présent, je vous conjure de m'accorder ma

demande, et de recevoir l'offre que je vous fais d'être maîtresse

absolue de mon coeur et de mon royaume[103].» Ce discours donna à

notre héroïne une étrange émotion, et, toute pénétrée de joie: «Hélas!

Sire, lui répondit-elle, que Votre Majesté est ingénieuse à se railler

agréablement des gens! Quoi! n'est-ce pas assez de sujet que celui que

vous aviez sur ma manière d'écrire, sans en trouver un nouveau? Je me

dois néanmoins estimer heureuse de pouvoir contribuer au plaisir du

plus grand monarque du monde.

--Non, non, Mademoiselle, lui répliqua-t-il précipitamment, ce ne sont

point des sujets de raillerie, et c'est la vérité toute pure que je

vous dis; je suis sincère, croyez-moi sur ma parole, et répondez à mon

amour.--Seroit-il bien possible, Sire, poursuivit-elle, qu'un grand

Roi voulût jeter les yeux si bas? Je ne suis pas digne d'un tel

honneur, Sire, et un nombre innombrable de beautés les plus rares du

monde, dont votre Cour est remplie, sont plus propres à engager

le coeur d'un si grand prince: on traiteroit Votre Majesté d'aveugle

dans ce choix, et à moi on me donneroit un nom qui ne m'appartient

pas. Enfin, Sire, outre mon âge avancé et mon peu d'attraits, Votre

Majesté ne peut ignorer que je suis veuve; ainsi, elle ne sauroit

faire un choix marqué de tant d'imperfections sans s'attirer le mépris

de tout le beau sexe.--Ah! Mademoiselle, reprit le Roi, il ne faut pas

tant chercher de détours pour faire un refus: je vois bien que c'en

est un. Vous voulez donc que je mène une vie languissante? Eh bien! il

faudra vous contenter et vous faire voir que, bien que je sois

au-dessus du reste des hommes, j'ai pourtant un coeur susceptible

pour les belles choses: j'appelle belles choses cet esprit brillant

que l'on voit en vous, cette grandeur d'âme que vous faites paroître

jusque dans les moindres choses, en un mot vos perfections, qui m'ont

charmé.»

Il n'en dit pas davantage pour lors, et en sortant il lui fit une

profonde révérence, et lui dit: «Songez, songez à ce que je vous ai

dit, Mademoiselle.» Elle n'eut pas le temps d'y répondre, parce que le

Roi entra chez la Montespan, où son chagrin ne lui permit pas de

demeurer longtemps.

Lorsqu'il fut parti, mademoiselle Scarron repassa toute sa

conversation dans son esprit: elle se représentoit la passion avec

laquelle le Roi s'étoit exprimé, et ne douta plus qu'elle ne fût

aimée. Elle prit néanmoins la résolution de dissimuler encore un peu,

afin que son peu de résistance pût augmenter le désir du Roi; en quoi

elle réussit fort admirablement bien, car, ayant encore souffert

deux de ses visites sans vouloir se déclarer, elle le mit dans une

forte passion, et, résolu de la vaincre, il lui écrivit la lettre

suivante:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome III · 第 44 / 114 题