LA MONTRE

Francis me dit:

--Quand on parle de la perversité des femmes, on oublie trop qu’elles

sont, comme l’a écrit Michelet, des malades. Quel est le romancier qui,

dans les crises que ses héroïnes traversent, a osé indiquer l’influence

morbide et chronique qu’elles subissent? Tous les actes de folie de la

femme, ses crimes, ses adultères, ses vols--(celles qu’on arrête dans

les grands magasins)--les commettrait-elle, sans l’impulsion d’un état

sanguin et nerveux qui récidive chaque mois, aux changements de lune? Je

sais des femmes qui ne voient revenir qu’avec terreur les troubles qui

accompagnent le flux, et des maris qui ne redoutent pas moins la semaine

dangereuse où, perturbée, l’épouse cesse d’être elle, semble un autre

être, soudain crispée, colère, pleureuse, un peu folle! Il est des

femmes, plus profondément, plus longuement atteintes en leur source

vive, et qui, comme Janus, ont deux visages et laissent alternativement

percer deux âmes contraires, l’une bonne, douce, tendre, l’autre

mauvaise, révoltée, toute sèche. Des tempéraments chastes, sous le

maléfice lunaire, s’affirment luxurieux. Telle, le reste du temps

patiente, prend en grippe son mari, ses enfants et son ménage, se

jetterait aux pires aventures!

--Où veux-tu en venir? demandai-je. (Francis est médecin, et je me méfie

de ses paradoxes.)

--Simplement à ceci, connu de toute éternité. C’est que nous ne devons

pas appliquer à la femme notre règle trop simple du bien et du mal, la

théorie d’une responsabilité à laquelle elle échappe. Les maris, pour

leur malheur, l’oublient trop souvent; et les juges, quand on leur amène

une femme coupable de quelque crime de lèse-société, l’oublient

toujours.

--Démontre! fis-je.

Francis dit:

--Je vais te raconter l’histoire d’une montre.

«J’avais distingué chez ma tante de Corseul, qui, tu le sais, reçoit

beaucoup de monde, une très jeune femme dont le charme de gracieuse

malaria me séduisit tout d’abord. Encore le terme de malaria est-il

exagéré. Sans doute, elle était pâle, extrêmement, et de lèvres

exsangues qu’elle faisait saigner en les mordant; ses cheveux étaient

aussi d’un blond de chanvre un peu décoloré, mêlés de cendre, auxquels

le crépuscule prêtait une clarté morte et presque verte. Ses mains, d’un

blanc blême, effilaient leurs doigts maigres aux ongles pâles, taillés

pointus comme des griffes, et montraient, à fleur de peau, le sillon

bleu des veines dont le cours, çà et là, se gonflait en ondulations de

couleuvre. Tout au plus apparaissait-elle très anémique: tirait-elle de

là son air de distinction? Telle quelle, elle me laissa une impression

tenace et obsédante. Je ne sais si je l’aimai véritablement, mais je fis

tout comme, entraîné par un impérieux besoin de la revoir, de

l’entendre, de lui parler, de sentir rayonner sur moi l’étrange clarté

de ses yeux d’eau bleue, où la pupille se dilatait et s’amincissait avec

cette instantanéité troublante qu’ont les prunelles du chat.

«Les occasions n’étaient pas bien fréquentes. Ma tante de Corseul

recevait Mme Solis, Mme René Solis, c’était son nom, mais point le mari,

avec la famille duquel elle était brouillée de longue date. Impossible,

par conséquent, de voir la jeune femme chez elle. J’eus cependant la

bonne fortune de la reconduire plusieurs fois jusqu’à sa porte.

Aujourd’hui que je suis marié, père de famille et, je crois, honnête

homme, je pense que ma conduite d’alors était très blâmable. Mme Solis

avait des devoirs, le nom de son mari à porter, de plus elle était mère

d’un amour de petite fille de sept ans; j’aurais donc mieux fait de la

laisser tranquille. Mais j’étais à l’âge égoïste où l’on ne raisonne

pas; l’instinct jeune et ardent m’enfiévrait. D’ailleurs, elle ne fit

rien pour me décourager.

«Elle eut, d’elle-même, des audaces. Elle accepta des rendez-vous en

plein air; nous les choisissions en des banlieues lointaines. Les bois

brumeux de Saint-Cloud secouèrent sur nous, en automne, toute la pluie

de leurs branches défeuillées. Nous avions découvert Ivry, ses rues

noires de charbon; et, passé les fortifications, nous nous perdions en

un pays plat et mélancolique, hérissé d’usines. Nous nous rendions, de

préférence, dans un petit square lépreux et moisi, abrité de murs, et

qu’on eût pris pour le jardin pauvre d’un hospice de vieillards. Mme

Solis, elle s’appelait Renée comme son mari, s’était prise d’une

singulière tendresse pour ce coin de verdure piteuse où les bancs

vétustes s’étaient à la longue pourris.

«Mais nous savions aussi nous retrouver ailleurs, dans les musées par

exemple; deux ou trois fois, prétextant qu’elle venait passer la soirée

chez ma tante de Corseul, elle sut se blottir auprès de moi en la

baignoire grillée d’un petit théâtre. Un jour, enfin, elle vint, se

rendant à de longues supplications, visiter mon entresol de garçon.

«Elle était entrée en visite de cinq minutes, sans vouloir s’asseoir,

gardant son en-cas et ne relevant même pas sa voilette. Ce fut ainsi, et

toute vêtue qu’elle s’abandonna, prise en coup de force et consentante.

Les cinq minutes durèrent trois heures.

* * * * *

«Certainement, si j’avais connu le mari, les choses n’eussent peut-être

pas tourné si vite; du moins aurais-je eu plus de scrupules; mais, à

l’ignorer aussi complètement que s’il n’eût pas existé, sa femme me

faisait l’effet d’être veuve ou divorcée, libre en tout cas.

«Quel joli plaisir pervers j’éprouvai, quand, pour la première fois

après la faute, je la rencontrai chez ma tante. Comme elle était placée

à la lumière, je vis très distinctement le jeu de ses prunelles

dilatées, toutes noires et rêveuses, se rétrécir à vue d’œil en un petit

point aigu, dardé sur moi; et j’entends encore le rire perlé, légèrement

fêlé, dont elle me salua. N’as-tu jamais éprouvé (Francis me regarda) ce

bonheur hypocrite de voir en face de toi, dans un salon, correcte et

impassible sous le masque des convenances, la femme à laquelle tu dis:

Vous, et mentalement:--Tu; dont tu connais les lèvres, le goût des

baisers, le grain de la peau; ce qui se déguise sous l’indifférence du

sourire mondain et sous les plis de la robe? Et n’est-il pas amusant,

cette femme sortie, que tu sais tienne, que tu as possédée en cœur et en

chair, d’entendre dire, comme moi, à ma tante de Corseul:

--Quelle charmante femme, et d’une tenue irréprochable! C’est la vertu

même!

«La possession, en sa fugacité, au lieu de me détacher d’elle, m’y lia

plus tendrement. Pour s’être livrée et pour venir, deux fois par

semaine, se rendre à mes baisers, en ce petit entresol toujours fleuri

de violettes et de roses-thé pour elle, toujours coquet et scintillant

du reflet d’or de mes vieux tableaux, du miroitement des glaces, de

l’éclat des verres de mousseline et des fines carafes d’un en-cas

toujours préparé, foie gras et fruits,--car elle aimait luncher,--oui, à

entrer et à m’apporter, à travers la voilette, le goût de ses lèvres et

la blancheur de ses dents, à quitter ensuite sa toque de fourrure, à se

laisser déganter, et approcher du feu ses minces bottines, à cambrer sa

taille entre mes mains, tandis que son rire un peu faux et délicieux

sonnait, elle m’enivrait d’une joie nerveuse et d’une alacrité pareille

à l’ivresse fébrile du champagne!

Le temps passait très vite, trop vite. Ma montre, sur un écrin de cuir

de Russie, debout sur la cheminée, marquait, de ses aiguilles fines,

l’heure toujours dépassée du départ. Continuellement, nos yeux

revenaient à ce petit cadran immobile et cependant vivant; sa blancheur

dans le crépuscule nous avertissait souvent, comme un rappel de la vie

oubliée et de tout ce qui n’était pas nous et qui pourtant nous imposait

sa loi.

«Bien des fois, Renée--pour moi, elle n’était plus que cela; je me

souciais bien du mensonge d’une Mme Solis mariée, mère de famille et

femme du monde!--Renée prenait cette montre et, délicatement, la faisait

sonner, non sans appréhension de ma part. Elle me venait de mon

grand-père, était de fabrique anglaise, plate comme un écu; son or était

délicieusement pâle et tout guilloché de fleurs de lys. La sonnerie des

heures et des quarts y tintait grêle, fine et lointaine comme une voix

du passé, avec la douceur musicale d’une même note frappée sur un vieux

petit clavecin. J’aimais extrêmement cette montre.

«Un soir, je m’aperçus de sa disparition.

* * * * *

«Ce n’était pas la première fois que je constatais l’absence de menus

objets. En six semaines, une garniture de boutons de plastron de chemise

pour soirée, et une petite broche en fer à cheval, placées d’ordinaire

dans une coupe, près de mon lit, cessaient d’être visibles et s’étaient

subtilement évanouies. Il m’était pénible de soupçonner ma femme de

ménage, que je savais très honnête, et j’avais préféré changer de

blanchisseuse, la mienne ne me revenant pas, car elle buvait, et de

plus, brûlait mon linge. Mais juste huit jours auparavant, je n’avais

plus retrouvé, dans un tiroir, un petit nécessaire d’argent; comment

suspecter encore la blanchisseuse que je savais n’avoir pas remis les

pieds dans mon appartement? J’avais supporté tant bien que mal les

premiers larcins, mais pour ma montre, c’était trop fort.

«Je me fâchai tout rouge, le commissaire de police vint, on commença une

enquête, ma femme de ménage en fut malade et je la congédiai. Renée,

quand je la revis, prit grande part à mon ennui et je me rappelle que

ses baisers furent plus émus; une tendresse apitoyée s’y mêlait.

--Pauvre montre, dit-elle, moi qui l’aimais tant! Mais qui a pu vous la

voler? Vous ne soupçonnez vraiment personne, personne?

Comme elle me regardait attentivement:

--Ce n’est pas vous? fis-je en essayant de plaisanter, car j’avais

vraiment beaucoup de chagrin.

--Moi! répliqua-t-elle en sursaut, avec une brusquerie qui me repoussa

et où je sentis le recul d’une âme fière blessée.

--Quelle folie, murmurai-je, en lui prenant la main, ne soupçonnant pas

qu’elle pût prendre au sérieux une parole si futile; mais elle retira sa

main, qui était, je m’en souviens, très froide; se cachant le visage

entre ses doigts, je vis des larmes silencieuses qui lui coulaient

jusqu’aux lèvres. Je l’embrassai alors et l’amertume de ces larmes est

restée, en mon souvenir, indissolublement liée à la mélancolie de cet

instant. Le crépuscule tombait et l’heure s’en allait sans qu’on la

sentît fuir.

Renée ne pleurait plus, songeuse, les yeux fixés sur un fond d’ombre;

ses prunelles, à la seule lueur des braises, dans la demi-obscurité de

la pièce, s’agrandissaient, devenaient toutes noires, mangeaient le bleu

de ciel de l’iris, réduit à un cercle presque invisible. D’un tic

machinal, elle mordait jusqu’au sang ses lèvres pâles; elle me regarda,

tout à coup, avec une expression de reproche et de pitié que nuançait

aussi, peut-être, un indéfinissable dédain. Je ne sais pourquoi je me

sentis très mal à l’aise. Quand elle l’eut assez prolongé, ce regard,

elle soupira, jeta par habitude un regard vers l’écrin en cuir de Russie

où le petit cadran blanc de ma montre absente ne luisait plus dans les

grisailles teintées de noir de cette heure perdue.

Puis, elle se leva, rajusta sa voilette et ses gants, me donna un long,

poignant et triste baiser,--il me fit du moins cet effet,--et partit.

Je ne la revis plus. Quelques jours après, je trouvai ma tante de

Corseul dans une vive agitation. Elle retournait et secouait, d’un air

affairé, un coffret, posé sur la table de son boudoir.

--Francis, tu n’as pas vu mon porte-monnaie arabe, n’est-ce pas? Je

l’avais là, à l’instant!

C’était un de ces petits porte-monnaie de cuir rouge parfilé d’or et

d’argent, constellé de croissants de lune, auquel, je ne sais pourquoi,

ma tante avait la faiblesse de tenir, bien que la valeur en fût

insignifiante. Elle reprit:

--Il était là, j’en suis sûre, dans le coffret ouvert. Je le voyais de

mes yeux, tandis que je parlais à Mme Solis.

--Ah! Mme Solis?

--Oui, elle sort d’ici!

Là, ma tante devint toute rouge et avec une sorte de colère:

--Voyons, ce n’est pas possible, il sera tombé, on le retrouvera; s’il

était resté dans ma chambre? Mais non, je le vois, je le vois encore; et

quand _Elle_ est sortie...--As-tu retrouvé ta montre? fit-elle en

s’arrêtant brusquement de chercher.

--Ma... montre?... Non!

Et une soudaine lueur me traversa. Mais non, comme disait ma tante, ce

n’était pas possible! Quelle apparence: une femme dans l’aisance,

toujours bien mise, mais sans luxe ruineux; le mari avait une belle

position. Et elle aurait... volé, volé! Le mot m’étranglait. Non,

comment croire cela? Et cependant le doute, insidieux, sournois,

obsédant, ne me quitta plus. Mes soupçons prirent une singulière énergie

quand je vis que Renée ne revenait point chez moi. Que te dirai-je? Je

fus très malheureux. Tantôt je la croyais coupable, tantôt innocente. Et

puis l’absurdité de pareils vols, leur non-sens m’irritaient comme un

mystère. A quoi cela répondait-il? Pourquoi eût-elle volé? Son mari, je

le savais, lui laissait disposer de sa fortune. Et pourtant, il y avait

un fait, probant. Pas plus que chez moi, elle n’était revenue chez ma

tante. Nous ne la revîmes plus jamais, ni l’un ni l’autre!

--Et ta montre? demandai-je à Francis.

Il me répondit:

--Ma montre? Trois mois après, je reçus un petit paquet par la poste;

cela m’était envoyé d’une petite ville du Nord, où je ne connaissais

personne. Dans de la ouate, ma montre reposait, inerte; mais, après les

douze tours de clef, les aiguilles repartirent et la sonnerie chanta. Le

verre était cassé, par exemple.

Francis, perdu dans ses souvenirs, avait baissé la tête.

--Et tu n’as plus entendu parler de Mme Solis?

--Si; elle a mal fini. On l’a, paraît-il, arrêtée depuis dans un grand

magasin au moment où elle volait une broche en strass; une perquisition

chez elle a amené la découverte d’un tas d’objets de luxe, tous

brillants et scintillants, comme l’or, l’argent, les pierreries; mais

pas un chiffon, ni une dentelle. Ç’a été un affreux scandale, le parquet

a été saisi. On n’a étouffé l’affaire qu’en la faisant passer pour

folle. Son mari, de chagrin, s’est livré à la morphine; il est mort, il

y a quelques années.

--Et elle? demandai-je.

Francis dit en baissant la voix:

--Elle vit toujours, et dans l’établissement où elle vieillit enfermée,

elle vole les épingles et les boutons de métal de ses co-détenues.

Il ajouta:

--Elle est en proie à des attaques de grande hystérie, naturellement.

Cette voleuse est avant tout une malade.

Un silence triste; et Francis, haussant les épaules, conclut d’un accent

de pitié sincère:

--Pauvre femme!...

Tante Million · 第 51 / 57 题