M. Péniche lut et relut la carte postale anonyme; elle fleurait l’oignon
et le tabac; le style en était de cuisine et l’orthographe nébuleuse:
«Meucieu Péniche,
«Vote sucrée, vote moutton blan, vote Clarisse Migneron, _dite_
Péniche, vou tronpe çalleman, ç’ai moi qi vou leu di. Fetes-an vote
praufit, et si vou zêtes un homme, troucé lui les kotte et flanké lui
une râclet quel çansou viène toutte sa vie.»
M. Péniche haussa les épaules. Pouvait-il ajouter foi à une calomnie de
servante renvoyée, Pulchérie ou Annette? Pulchérie, qui, dans son amour
immodéré des alcools, buvait leur eau de Cologne, ou Annette, ensuite,
chassée pour s’être attribué, en plus des bas de soie de madame, les
boutons de manchettes, en os ciselé, de monsieur?
Sa seconde impression fut pénible. Sa délicatesse souffrait de cette
intrusion dans sa vie intime. Ces surnoms d’habitude, plus encore que de
tendresse, qu’il prodiguait à Clarisse: «Ma sucrée, mon mouton blanc, ma
zibouillette», à quoi elle répondait par des «Mon Zizi-Panpan, mon
sucrot», fallait-il qu’il les retrouvât profanés sur ce torchon de
papier? Et pourquoi rappeler à leur union, consacrée par douze ans de
vie commune, qu’elle n’était pas un véritable mariage? De quel droit
soulever, sur le corps rebondi et agréable encore de Clarisse, le voile
sacré d’Isis, et la vouer à un châtiment ignominieux, pour la plus
grande joie du facteur, des concierges et de Julienne, la nouvelle
bonne?
M. Péniche enfouit la carte accusatrice dans son portefeuille et se
regarda dans la glace. Avait-il l’air de ce que l’on disait?... Non,
certes. Ce front fuyant, ces yeux enfoncés sous des sourcils jaunes, ce
teint mat que seule la malveillance qualifiait de terreux, ces épaules
rétrécies, ce corps maigre protestaient, de toute leur distinction,
contre la possibilité d’une infortune semblable.
Voyons, c’était fou! Les années avaient tramé entre lui et Clarisse une
de ces unions qu’aggravent indestructiblement les scènes fréquentes. Ils
avaient passé par le feu: le cycle de l’épreuve était révolu. Il y avait
prescription, que diable!
Jusqu’à présent, M. Péniche avait été enclin à envisager le cocuage
comme incompatible avec une situation que le maire et le curé n’ont pas
validée. Et il s’apercevait qu’il serait tout aussi cruel à son
amour-propre d’être trahi dans l’union libre que dans le plus régulier
des mariages.
Encore fallait-il que Clarisse fût coupable. L’était-elle? M. Péniche
pencha d’abord vers une lâche quiétude; mais sa sécurité demeurait
atteinte, et il sentit au bout de deux ou trois jours, que le poison du
doute fermentait en lui.
«De grands hommes ont été trompés, César et Napoléon.»--«Fragilité, ton
nom est femme.»--«Il y a trois choses insatiables, a dit saint Augustin:
l’eau, le feu et la salacité de la femme.» Ces aphorismes, qui ne le
consolaient pas, prolongeaient en son esprit de troubles ondes, ces
grands cercles qui rident l’eau frappée d’un caillou.
Dénué de flair et d’astuce, craignant de dévoiler ses soupçons ou de
laisser percer son espionnage, M. Péniche estima sage de s’adresser à
l’agence Pacolet, qui, avec discrétion et célérité, vaque aux enquêtes,
recherches, surveillances, etc...
Trois jours après, il était fixé. Mme Péniche se rendait régulièrement
rue de Provence, chez le dentiste du second. Seulement, elle s’arrêtait
toujours au rez-de-chaussée, où l’accueillait, dans la demi-ombre
propice d’une garçonnière en faux Louis XV, M. Jean Clerbœuf, un jeune
homme très entraîné aux sports, à en juger par sa musculature robuste et
son aplomb martial.
M. Péniche fut extrêmement mortifié de se découvrir, à cinquante ans, un
rival dont l’âge tendre, mais ardent, semblait défier ses forces
ralenties; et le «dévergondage» de Clarisse l’ulcéra. Écartant l’idée
d’un duel que la réputation de son rival comme escrimeur rendait
absurde, résistant à l’envie, moins dangereuse pour lui-même, de rouer
de coups la coupable, balançant entre le désir tragique de les
surprendre et la prudence avisée de ne pas commettre sa dignité en se
frottant à ce Clerbœuf qu’en somme il se devait d’ignorer, M. Péniche
passa par les affres du doute les plus cruelles, des sursauts impulsifs,
des revirements saccadés, toute une acrobatie maladive et frénétique de
l’âme.
Une jalousie féroce lui évoquait les voluptés du couple, puis un dégoût
le soulevait: comment se faisait-il que cette Clarisse, sur les charmes
de laquelle il était presque blasé, pimentât d’un ragoût neuf et
savoureux les épanchements dont elle régalait la ponctualité de son
amant? Embusqué dans un fiacre aux stores baissés, M. Péniche put,
montre en main, calculer la longueur d’ébats désordonnés dont, aussi
bien le visage heureux de Clarisse et ses paupières cernées lui
rapportaient le soir, au dîner, le témoignage alangui.
Quel courage il lui fallait alors pour ne pas foudroyer l’infidèle d’un
terrible: «Madame, je sais tout!» Avec quelle subtile et diabolique joie
il eût assouvi son juste ressentiment en accablant l’infâme des noms les
plus outrageants et en la précipitant dehors, elle et ses hardes!
Loin d’elle, occupé tout le jour de ses affaires, il souffrait moins,
pouvait s’imaginer qu’il était la proie d’un cauchemar ou d’une de ces
obsessions fixes qu’engendre la neurasthénie... Mais en sa présence la
réalité le ressaisissait. Maintenant qu’il savait, mille indices
confirmatifs se dressaient de tout et de rien: de l’appétit réparateur
qu’elle témoignait devant le gigot aux haricots, de la coquetterie de
ses dessous, de la blancheur de ses mains courtes dont la manucure avait
rosi les ongles, de certaines attitudes, de certains tours de phrase où
s’avérait le mécanisme mental qui rapproche les êtres en général, et les
femmes en particulier, des perroquets et des singes. A ces moments-là,
M. Péniche se répétait, baissant la tête et serrant les poings:
--Il faut en finir!
Rompre? Évidemment! Et n’était-ce pas profitable qu’il pût le faire sans
formalités légales et procédures scandaleuses? Oui, mais voilà M.
Péniche entrevoyait, à la réflexion, les mille difficultés qui naissent
d’une situation équivoque. Que dirait-il à ses amis? La vérité?
Mais alors, ils s’étonneraient à bon droit qu’il n’eût pas appuyé d’une
sanction virile ce parti, en souffletant le jeune Clerbœuf, par exemple,
et en l’embrochant sur le pré, ou en se faisant larder congrument par
lui. Les amis ont l’honneur susceptible pour ce qui ne les touche pas
directement.
Dissimulerait-il les raisons de son apparente dureté?
Mais Clarisse se débattrait, crierait à la calomnie, mènerait une
campagne véhémente, réclamerait peut-être aux tribunaux des
dommages-intérêts pour sa vertu compromise, une pension qui la
dédommageât des promesses de mariage non tenues. Il n’estimait nullement
enviable le sort de son ami Traque, qui, pour avoir répudié une
maîtresse insupportable, s’était vu reprocher son lâche abandon et avait
été mis au ban de la société, alors que des hommes justes eussent dû lui
tresser une couronne pour le courageux exemple qu’il avait donné là.
Et sa vengeance, la vengeance bien due à son humiliation et à ses
regrets, oui, à ses regrets, car, par un singulier phénomène, Clarisse
perdue lui semblait désirable, et il eût éprouvé une joie sadique à la
reconquérir en trompant à son tour le détenteur de ses charmes,--sa
vengeance délicate et raffinée, comment l’assouvirait-il, s’il chassait,
sans cérémonie, l’infidèle?
Aussi, M. Péniche, un matin, dit-il à Clarisse avec une jubilation
scélérate:
--Ma sucrée, mon mouton noir, qui est-ce qui va venir faire avec son
Zizi-Panpan une jolie petite promenade? Mets ton chapeau à fleurs et ton
manteau de surah bleu paon, nous déjeunerons au restaurant.
Devant la mairie, il prononça:
--Entrons donc, j’ai un mot à dire à quelqu’un.
Et sur le palier, voilà qu’ils rencontrèrent quatre de leurs amis qui
les accablèrent d’effusions et de poignées de mains, tandis qu’un garçon
de bureau les poussait dans une grande salle décorée d’une estrade et de
banquettes. Incontinent, un monsieur ceinturé de soie tricolore apparut,
et Clarisse, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le visage
chaviré d’étonnement, les larmes aux yeux, le rire aux lèvres, se vit
interpeller pour savoir si elle voulait épouser M. Péniche, ici présent.
--Oh! que tu es bon!... murmura-t-elle dans un souffle pâmé, où la
reconnaissance n’étouffait pas un arriéré de rancune et l’indulgente
pitié que méritait un homme assez naïf pour régulariser devant M. le
maire son indiscutable misère conjugale.
M. Péniche fit bien les choses. Il montra du tact et du naturel. Il
déclara sans rire à Clarisse qu’ils accomplissaient là un acte solennel
où elle devait voir la récompense de sa longue fidélité et de son
inaltérable dévouement. Il avait tenu à lui en offrir la surprise, et
pour cela il avait fait vingt-six démarches et dépensé d’appréciables
sommes en autobus, métro et fiacres, qu’il ne regrettait pas, puisque
dorénavant, mariés selon les justes lois, ils goûteraient un bonheur
fortifié par la considération publique.
Au restaurant, le repas fut cordial et animé.
Le civet de lièvre à la royale y précéda une poularde bourrée de truffes
et des asperges phénoménales; on but du vin de la Moselle, du corton
chaleureux et un champagne sec qui mit les cœurs en joie. Pensive, Mme
Péniche supputait les avantages d’un avenir désormais équilibré entre un
mari attentif et un amant supérieur.
Elle éprouva le besoin de rapporter en détail de si grands évènements à
Jean Clerbœuf. Elle tint même à les lui répéter, si bien que M. Péniche
put, en toute certitude, accompagner la visite domiciliaire que, sur
l’autorisation du parquet, accomplit un commissaire de police, muni, lui
aussi, d’une écharpe tricolore et investi du droit redoutable de
vérifier comment Mme Péniche respectait son contrat de mariage.
M. Péniche eut la satisfaction de n’arriver ni trop tôt ni trop tard. Il
eut le loisir de contempler, d’un œil froid et acéré comme celui de
Basilic, son épouse vêtue seulement, outre sa chemise, d’un chapeau à
plumes et d’un corset rose. Jean Clerbœuf, lui, se fit un peu chercher;
mais on le retira d’un placard où ses pieds nus, hors des bas de jambes
d’un pantalon élégant et qui faisait le pli, prenaient le frais sur le
carreau.
Le divorce pour adultère fut prononcé quatre mois après. M. Péniche,
magnanime, fit grâce aux infortunés des vingt-cinq francs d’amende qu’un
tribunal rigoureux eût pu leur départir. Et débarrassé, sans autres
frais, de Clarisse, loué par ses amis et soutenu par l’opinion pour sa
franche et correcte attitude, il vit désormais heureux, remarié avec une
jeune institutrice qui le trompe sans scrupules avec un photographe.