Albert Lecreuze avait eu, pour son mariage, une histoire. Une histoire
que d’ailleurs personne ne savait, ce qui permettait à ses meilleurs
amis d’affirmer qu’il s’était conduit comme un «mufle». Ses ennemis le
répétaient à l’envi. Seul en effet le premier son de cloche porte!
Heureux celui pour qui il tinte favorable.
Albert, en un jour de confiance, nous raconta la vérité.
--On m’a beaucoup reproché mes fiançailles brisées avec Marthe Aglante
et mon mariage presque immédiat avec Lucile Dussan. Les apparences me
donnent tort; mais je puis dire, pour ma défense, que ma préférence
tardive ne fut pas intéressée, puisque Dussan possédait pour dot
exactement rien, et que je perdis avec Mme Aglante le joli sac d’un
demi-million.
«Il est vrai que Lucile m’a apporté le bonheur--ce qui est sans
prix--alors qu’avec Marthe j’eusse été probablement malheureux; mais je
n’en pouvais rien prévoir quand s’est produit le coup décisif de
l’électricité qui, de sa brusque nuit suivie d’une fulgurante clarté,
bouleversa nos vies.»
--Contez ça bien vite!
--De Marthe Aglante je ne dirai rien que vous ne sachiez. Vous la
rencontrez dans les salons de la plupart de nos amis. Grande, grasse,
blonde, rieuse et frivole, elle a réalisé ses goûts de luxe et de
domination. En épousant le banquier Sackse, elle a rencontré son
véritable destin.
«Je m’étais épris d’elle pour sa splendeur indiscutable, cette sève de
santé, ce fruit de chair, cette richesse de teint qui, à présent
s’empourpre après le repas de tons trop vifs à la Rubens, mais qui alors
exhalait la blancheur mate et le rose incarnat des Grâces de Boucher.
«Comme si elle avait cherché un repoussoir, on ne la rencontrait guère,
jeune fille, sans son inséparable amie Lucile Dussan, brune, mince, le
visage ambré, et des yeux de velours dont je louerais avec moins de
discrétion le sombre éclat si je n’étais son mari.
«Elles semblaient s’aimer beaucoup, malgré le contraste formel qu’elles
offraient: caractères opposés, goûts différents--le jour et la nuit. Et
cela, au propre et au figuré. Marthe recherchait les couleurs
éclatantes, et rien n’allait mieux sur ses cheveux d’or fou que le
flamboiement du soleil. Lucile, au contraire, se plaisait à revêtir des
teintes mortes, et tirait son plus grand charme du crépuscule et du
soir, avec lequel s’harmonisait merveilleusement sa voix aux tonalités
étouffées et moelleuses.
Je n’avais pas hésité une minute entre les deux jeunes filles; Marthe
m’avait fasciné au point de faire tort dans mon esprit à Lucile Dussan
et à sa beauté discrète, à ses silences fréquents, à ses rêveries
pensives. L’autre était le bruit, la lumière, le mouvement; elle me
semblait l’incarnation de la vie dont elle n’était que le simulacre.
«Du matin au soir, j’appartenais à son caprice; et cependant un sourd
travail s’opérait en moi dès qu’arrivait cette heure furtive où les
reliefs s’émoussent, où les reflets s’éteignent, où l’ombre, semblant
monter du sol, envahit l’âme et l’être entier. A ces moments-là, je ne
pouvais m’empêcher de songer à Lucile Dussan. Elle hantait peu à peu mes
insomnies par une obsession d’abord vague, puis précisée, à la fin
tenace, presque inquiétante.
«Je ne sais si vous ressentez de façon aiguë l’alternative de la clarté
et des ténèbres? Mon cerveau de midi ne correspond nullement à mon
cerveau de minuit. J’ai souvent pensé que trop d’impressions diverses,
confluentes, inextricablement emmêlées, nous assaillent en plein jour
pour que nous puissions nous y sentir tout à fait nous-mêmes. La nuit
nous rend à notre conscience et à la sûreté obscure de l’instinct.
«Jadis, pleine d’embûches et lourde de dangers, c’est elle qui affina
les sens de nos pères, aiguisa en eux les ruses subtiles de l’animal
pour la fuite ou la défense. Lénifiante, elle calme nos nerfs ou,
énervante, les irrite. Elle fait en nous du silence pour que nous
puissions mieux écouter les voix secrètes qui ne parlent que dans la
paix profonde des choses: un silence encore bruissant de murmures
imperceptibles, comme l’écho des grands coquillages marins.
«Pour moi, c’est la nuit que je pense le plus clairement, que je
concerte le mieux mes projets, c’est la nuit que les reproches de mon
cœur ou les remords de ma raison me harcèlent avec le plus d’incisive
netteté. Et qui n’a connu la lucidité et la force d’attention du
travail, quand l’heure s’avance de plus en plus vers le noir et le
sommeil d’une ville, et que, dans la chambre où meurent les formes
confuses des meubles, seule palpite de son phare, appelant les idées
comme des oiseaux de nuit, la lampe calme encerclant de sa jaune lueur
fluide le contact magnétique de la plume et de la page blanche?
«Mais ces affinités passagères, ces indications voilées ne m’avaient pas
averti du sens mystérieux que mon cœur devait leur prêter; et il fallut,
comme toujours, que le hasard s’en mêlât. Le hasard? Y croyez-vous
vraiment? Et n’y a-t-il pas une fatalité inévitable qui, du plus grand
au plus petit, relie la chaîne des êtres, le flux des circonstances et
le contrecoup des accidents?
«Toujours est-il que j’aimais ou croyais aimer avec la même ardeur
Marthe Aglante. Ses parents agréaient ma recherche. Un avenir joyeux
s’ouvrait devant nous.
«Qui m’eût dit que je chérissais en secret et sans même m’en apercevoir
Lucile Dussan, m’eût frappé de stupeur.
«Isolée par sa réserve continue, retranchée derrière la sereine froideur
de son attitude, distante par son regard, et cependant compagne
journalière de nos entretiens, elle intriguait mon souvenir sans le
satisfaire; elle se posait devant moi comme une énigme vivante que je ne
me sentais ni le droit ni l’envie de résoudre.
«Par moments, dans les chauds après-midi, je la regardais avec un
malaise incertain. Pourquoi se tenait-elle toujours à nos côtés comme
une ombre vigilante; et pourquoi son charme, qui s’évaporait au jour, me
poursuivait-il la nuit d’on ne sait quel trouble anxieux?
«Marthe ne soupçonnait rien. Elle avait trop bonne opinion d’elle pour
supposer l’invraisemblance d’une rivale. Aussi bien elle s’occupait trop
d’elle-même, de ses robes, de ses plaisirs, de ses moindres fantaisies,
pour se donner la peine de déchiffrer le livre fermé qu’était sa
compagne.
«Ce soir-là, un soir magnifique de juin où le jour avait paru ne pas
vouloir finir et prolongeait sur le parc et l’étang du château l’agonie
royale de son crépuscule rouge, ce soir-là, une soirée d’amis fêtait nos
fiançailles. Dans six mois je serais l’enviable époux de Marthe Aglante.
«Je venais d’ouvrir le bal avec elle. Quelle ivresse j’avais éprouvée à
l’emporter d’un rythme passionné dans le tourbillon lent, puis rapide,
d’une valse de Chopin. Et cependant je conservais l’impression
indéfinissable du poids que son jeune et riche corps infligeait à mon
élan. Impression d’un rythme cahoté qui se dissipa aussitôt que, par
courtoisie, j’offris à Lucile Dussan de danser avec elle la valse
suivante.
«Impalpable, irréelle; légère et impérieuse, guidant la cadence et liée
à notre virevolte sans fin, elle me donna soudain--comment expliquer
cela?--la certitude d’une de ces ententes physiques et morales que rien
n’explique et qui vous subjuguent sans qu’on puisse les analyser.
«Était-ce la séduction de la nuit odorante de roses, qui par les
fenêtres ouvertes étalait sa magnificence bleuâtre. Était-ce la
séduction de Lucile enfin révélée dans les courbes et les lignes
féeriques, l’harmonie pathétique de son corps, et la magie de son pâle
visage, où les yeux intenses brûlaient d’une fièvre inconnue? Je me
demandais pour la première fois si une déplorable erreur n’avait pas
détourné mon choix de sa vraie destination?
«Cette réponse, l’électricité me la fit, en s’éteignant brusquement.
«Étonnements, rires, chuchotements, paroles entrecroisées, appels aux
domestiques: «Des lampes! des bougies!» Je ne perçus tout cela que dans
un rêve. Car dans cette pièce où les ténèbres brusquement entrées
venaient de pétrifier, immobiles, les assistants, je tenais contre moi,
dans la nuit conseillère, dans la nuit avertisseuse, dans la nuit qui me
soufflait à l’oreille le mot divin que je n’avais jamais entendu
encore--je tenais contre moi Lucile tremblante et ravie, cachant dans
son trouble complice sa tête sur mon épaule.
«Infortunés, nous nous aimions!
«Ai-je prononcé ce mot, a-t-il expiré sur ses lèvres? Je ne crois pas.
«L’ai-je embrassée sur les cheveux? N’ai-je pas osé? Je sais seulement
que notre étreinte ne se dénoua pas, comme si nous nous tenions prêts à
repartir, au son ravivé du piano, d’un libre bond. Je sais seulement que
nos visages, lorsque le court-circuit cessa, aussi brusquement qu’il
s’était produit, exprimaient avec une telle intensité le secret
jaillissant de nos cœurs que chacun put tout comprendre: Marthe Aglante
la première.
«Après un court égarement, tant la chose lui, semblait impossible, elle
poussa un cri dramatique et s’évanouit, comme elle devait.
«Mes fiançailles rompues avec elle se renouvelèrent avec Lucile. Marthe
ne souffrit que dans son amour-propre, et pas longtemps, le banquier
Sackse la consola. Et moi, je dus, je dois le plus parfait bonheur à ma
chère Lucile, fleur du crépuscule, petite âme des ténèbres étoilées.»