Silence. Un pli soucieux vient à son front.
MADAME DE VERTBOIS (_maternelle_).--Vous ne redoutez pas le courant
d’air de ces arcades?
M. DE VERTBOIS (_avec la sollicitude due au souvenir d’une dot
considérable, dont il ne reste plus que des débris_).--Et vous, chère
amie, pour vos bronches?
MADAME DE VERTBOIS.--Nullement. Ce chocolat m’a fait grand bien. Je vais
me réchauffer en terminant mes courses. Ma liste? La voici: rubans,
mercerie, papier à lettres...
M. DE VERTBOIS.--Moi, le pharmacien pour vos granules, et le
photographe, pour le développement de nos derniers kodacks.
Nouveau silence préoccupé.
M. DE VERTBOIS (_avec une fausse allégresse_).--C’est égal; la bonne
idée que nous avons eue de ne pas nous prêter aux exigences de la tante
Arsène! Voyez, Aglaure: ici, temps superbe, une vie des plus agréables.
L’auto des bons Puybergue est excellente et leur hospitalité parfaite. A
Paris, il fait noir, froid, boueux. Vous n’avez plus le moindre accès
d’asthme, ni moi le plus petit élancement de goutte. Je me loue d’avoir
vaincu votre répugnance à quitter Paris.
MADAME DE VERTBOIS.--Oui, mais la tante?...
M. DE VERTBOIS.--Quoi donc, ma chère? La tante par-ci, la tante par-là!
Il faudrait être toujours à ses pieds, vivre dans son ombre, approuver
tout ce qu’elle dit, ne respirer que dans la mesure où elle le permet!
Mais, dites-moi, sommes-nous liés par contrat à elle?
MADAME DE VERTBOIS. Plût à Dieu! Vous direz ce que vous voudrez,
Norbert: je crois que nous avons commis une imprudence en nous
éloignant.
M. DE VERTBOIS.--Pas du tout. Il faut savoir se faire regretter. Nous
lui manquerons, soyez-en sûre. Rien de mieux.
MADAME DE VERTBOIS.--A moins qu’elle ne nous en garde de l’aigreur, ou,
ce qui serait pire, qu’elle nous oublie.
M. DE VERTBOIS.--Vous ne vous rendez pas assez justice, ni à moi;
souffrez que je vous le dise. Nous sommes indispensables à la tante.
MADAME DE VERTBOIS.--Oh!
M. DE VERTBOIS.--In-dis-pen-sa-bles! Elle nous reverra avec cent fois
plus de plaisir après cette fugue. D’ailleurs, que risquons-nous? La
brave Zoé nous tient au courant.
MADAME DE VERTBOIS (_sans conviction_).--Ou...i...i.
M. DE VERTBOIS (_guilleret et supérieur_).--Allons, faites vos courses
sans vous tourmenter. Au revoir, ne vous fatiguez pas trop.
A quatre heures et demie, l’auto stoppe dans la même rue, devant une
autre pâtisserie. Le baron de Puybergue, grand, gros, barbu, rougeaud,
comme il sied à un gentilhomme-fermier, attablé, savoure un cocktail. Il
sourit aux Vertbois qui débouchent chacun de son côté.
M. DE PUYBERGUE.--Exactitude militaire. Vous avez tous vos paquets? Vous
n’avez rien Oublié? Alors, je vous enlève!
Le moteur ronfle et, à grande allure coupée de déchirants coups de
sirène, l’auto les ramène à Biarritz.
Dans le petit salon mis à leur disposition, et attenant à leurs
chambres, les Vertbois aperçoivent, sur un guéridon, leur courrier,
arrivé en leur absence.
MADAME DE VERTBOIS.--C’est plus fort que moi. Je suis inquiète. Est-ce
un pressentiment? Norbert, nous aurions dû rentrer à Paris dès que la
tante a été malade.
M. DE VERTBOIS (_il a pris les journaux et les lettres_).--Ne vous
frappez donc pas. Justement! L’écriture de Zoé.
MADAME DE VERTBOIS.--Ah! mon Dieu! Lisez vite, mon ami!