retenue jusqu'ici, est sur le point de céder. Nous l'avons suivie
pendant le long développement de sa solitude: nous l'avons vue devenir
heureuse, changer sa crainte en volupté, mais sans renoncer à sa
défense et à son repliement. Voici qu'elle s'est suffisamment éprouvée
elle-même et qu'elle sent le besoin de se donner.
Il est impossible de prévoir quelle sera maintenant sa destinée: en
voulant la définir à l'avance nous ne ferions que l'embarrasser.
Ecartons d'elle toute attente et que notre regard sache ne pas
l'accompagner plus loin. Nous avons prétendu non pas lui retirer
l'avenir, mais seulement décrire jusqu'ici sa continuité.
[1] _Le Prométhée Mal Enchaîné_, p. 25. Nous avons déjà vu que,
dans beaucoup de phrases, la dépendance des propositions
trahissait cet amour de Gide pour la relation. Il faut signaler ici
l'abondance des formules telles que "d'autant plus ... que" "tantôt ...
tantôt". Sans cesse Gide compare les choses, se plaît à considérer le
rapport entre leurs modifications respectives: "Ah! de quelle abondance
d'or, au-dessus de la dune, tantôt, le soleil déjà disparu inondait
encore la plaine!" (_Amyntas_, p. 254.)
[2] "Les émotions sont perpétuellement dans une réciproque
dépendance." (_Les Cahiers d'André Walter_, p. 152.)
[3] _Les Nourritures Terrestres_, p. 183.
[4] _Amyntas_, p. 275.
[5] _Les Nourritures Terrestres_, p. 99.
[6] _Les Nourritures Terrestres_, p. 109.
[7] _Le Prométhée Mal Enchaîné_, p. 174. Cf. _Les Nourritures
Terrestres_, p. 27: "... tant il semblait que cette torpeur vînt de la
complexité même de mes pensées, et de mes volontés indécises", et _Les
Cahiers d'André Walter_, p. 48: "Je m'efforçais de leur parler; mais je
m'embarrassais d'idées trop hautes".
[8] _Paludes_, p. 220.
[9] _Les Nourritures Terrestres_, p. 126.
[10] Cf. _Les Cahiers d'André Walter_, p. 245: "Dans le
silence et l'obscurité de la nuit, j'ai suivi l'enchaînement de mes
idées--C'est très drôle," etc.
[11] Cf. Les _Cahiers d'André Walter_, p. 142: "Ce qui
m'empêche d'écrire, fût-ce des notes très hâtives, c'est la complexité
inextricables des émotions, etc."
[12] _Les Nourritures Terrestres_, p. 63.
[13] _Les Nourritures Terrestres_, p. 77-78.
[14] Cette incapacité de choisir, cette impuissance à oublier
ce qui n'est pas donné, c'est l'impartialité. Gide est possédé par
l'impartialité. Elle n'est pas en lui produite par un effort de la
raison, elle n'est pas une justice froide et appliquée, elle est une
subtile passion. Gide n'a pas besoin de se contraindre pour tenir
compte des idées adverses, des sentiments contraires à ceux qu'il
considère. Il les éprouve naturellement tous ensemble, et c'est
naturellement qu'il ne se décide pas entre eux; il ne peut souffrir que
les droits d'aucun possible soient méconnus, parce qu'il les embrasse
tous d'une vue spontanée. Il n'arrive pas à l'impartialité, il y cède,
comme on favorise un penchant de son cœur.
Ce qui fait l'intérêt de sa critique, c'est justement qu'elle est un
exemple d'impartialité naturelle: elle n'est pas inanimée comme un
verdict entouré de ses considérants, elle ne se maintient pas entre des
élans opposés dans un juste milieu; mais elle est elle-même un élan
vers la justesse, elle trouve avec une sorte d'entrain le jugement le
plus équitable, elle compose, avec un plaisir que le lecteur partage,
une vérité toute diverse et nuancée.--Il est curieux de voir Gide aux
prises avec un livre ou avec un auteur. On retrouve dans son article
tout le travail de son âme: d'abord il est indécis, arrêté, il ne sait
par où commencer, il refuse même de choisir une attitude: "Vous me
demandez mon opinion sur le vers libre.--En ai-je seulement? On vit
si bien sans opinions" (_Prétextes_, p. 114).--Puis il se résigne;
il entreprend d'exprimer l'ensemble complexe de sa pensée; il pose
peu à peu toutes les considérations qui l'entravaient, il construit
son opinion en reprenant plusieurs fois son assertion première, en
la corrigeant, en la préservant sans cesse des abus où elle pourrait
glisser, en lui interdisant sans cesse de devenir exclusive. Elle finit
par former un système ingénieusement équilibré et compensé.--Ainsi
Gide se délivre peu à peu de sa pensée. On sent, à mesure qu'on le
lit, à la fois l'embarras qu'elle lui donnait, l'hésitation dont elle
l'emplissait, et la joie qu'il éprouve à la présenter sans sacrifices,
avec toutes ses affirmations et toutes ses restrictions.
Cette impartialité active, loin de s'endormir avec l'âge, loin de
céder la place à quelque confortable opinion, dans le genre de celles
qu'adoptent tant d'écrivains quand ils parviennent à la quarantaine,
n'est jamais apparue plus vivace que dans les _Nouveaux Prétextes_.
Elle y est même très consciente et très délibérée. Il ne faut que lire
les pages 160, 175, 189, 191, et surtout la réponse à la lettre de
Jules Renard, p. 322.
[15] _Les Cahiers d'André Walter_, p. 190.
[16] _Ibid_. p. 132.
[17] _Les Cahiers d'André Walter_, p. 203.
[18] _Ibid_. p. 145. Cf. p. 19: "La vie intense, voilà le
superbe: je ne changerais la mienne contre aucune, j'y ai vécu
plusieurs vies, et la réelle a été la moindre."
[19] _Le Voyage d'Urien_, p. 17.
[20] _Le Voyage d'Urien_, p. 63.
[21] _Ibid_. p. 65.
[22] _Le Voyage d'Urien_, p. 56.
[23] _Les Poésies d'André Walter_. (_Vers et Prose_. Tome VIII,
p. 50.)
[24] _El Hadj_, (_Philoctète_, p. 165.)
[25] "Ce n'est pas des actes que je veux faire naître, c'est
de la liberté que je veux dégager." (_Paludes_, p. 207.)
[26] "Avant d'expliquer aux autres mon livre, j'attends que
d'autres me l'expliquent." "Et cela surtout m'y intéresse que
j'y ai mis sans le savoir." (Préface de _Paludes_, p. 139.) Par
l'interprétation que je donne ici de _Paludes_, je ne prétends
d'ailleurs pas épuiser le sens de ce livre admirable, un des plus
importants que Gide ait écrits. Je ne cherche qu'à marquer par où il se
rattache à l'ensemble de l'œuvre.
[27] _Paludes_, p. 173.
[28] _Ibid_. p. 174.
[29] _Paludes_, p. 212.
[30] _Ibid_. p. 254.
[31] Pour rendre "l'existence intolérable", "il suffit qu'elle puisse
être différente et qu'elle ne le soit pas." (_Paludes_, p. 180.)
[32] Le sujet du _Prométhée mal enchaîné_ est extrêmement complexe
et difficile à analyser. Cependant on y peut voir une peinture
des effets et des répercussions d'un acte gratuit. Le Miglionnaire
est essentiellement celui qui ne dépend pas de ses actions, mais
de qui ses actions dépendent. Au contraire Coclès et Damoclès sont
irrémédiablement prisonniers de ce qui leur arrive: ils n'ont pas la
force de se maintenir distincts des événements en quoi leur vie prend
forme.
[33] _Paludes_, p. 212.
[34] _Les Nourritures Terrestres_, p. 59.
[35] _Les Nourritures Terrestres_, p. 26.
[36] _Ibid_. p. 60. Cf. p. 34 "... et tu ne comprends pas que
l'unique bien c'est la vie..."
[37] _Les Nourritures Terrestres_, p. 80.
[38] _Ibid_. p. 113.
[39] _Les Nourritures Terrestres_, p. 33. Cf. p. 37.
[40] "Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire
pour nous intéresser à la vie; mais maintenant qu'elle nous intéresse,
ce sera comme toute chose,--passionnément." (_Les Nourritures
Terrestres_, p. 16). Le changement n'est pas aussi radical que ce
passage semble l'indiquer: la méfiance que Gide éprouvait pour _la_ vie
s'est transformée en enthousiasme de _sa_ propre vie.
[41] _Les Nourritures Terrestres_, p. 33.
[42] _Les Nourritures Terrestres_, p. 21.
[43] _Saül_, p. 130.
[44] _Saül_, p. 134.
[45] _L'Immoraliste_, p. 29.
[46] _L'Immoraliste_, p. 173.
[47] _Ibid_. p. 214.
[48] _Ibid_, p. 215.
[49] La générosité du _Roi Candaule_ ne ressemble-t-elle pas à cette
ouverture d'une âme trop élargie? Michel dédaigne de posséder;
Candaule ne sait pas posséder. Il a je ne sais quoi de trop grand, de
trop ample; il est inapte à l'avarice. Il ne peut empêcher que s'ouvre
sa main, et ce qu'il y tenait s'en échappe. Il offre, il permet, il
donne parce qu'il ne connaît pas cet oubli de tout le reste en quoi
consiste la propriété. L'homme retombe sur ce qu'il possède, comme la
nuit on se rendort dans le même creux du lit. Mais Candaule est trop
clairvoyant; il ne sait pas dormir.
[50] "Cela peut mener loin, lui dis-je.
--J'y compte bien, reprit Ménalque." _L'Immoraliste_, p. 162.
[51] _L'Immoraliste_, p. 72. Cf. p. 169: "Mais, sitôt dans la
rue, mon inquiétude prit une force nouvelle; je la repoussai, luttai
contre elle, m'irritant contre moi de ne pas mieux m'en libérer.
Je parvins ainsi peu à peu à un état de surtension, d'exaltation
singulière, très différente et très proche à la fois de l'inquiétude
douloureuse qui l'avait fait naître, mais plus proche encore du
bonheur."
[52] "Le sentiment tragique de ma vie, si violent, douloureux
presque." _L'Immoraliste_, p. 77.
[53] _L'Immoraliste_, p. 136.
[54] _Ibid_. p. 256.
[55] Avant même qu'il n'en souffrît, Michel déjà disait: "Je me
sentais brûler d'une sorte de fièvre heureuse, qui n'était autre que
la vie." _L'Immoraliste_, p. 76.
[56] _Les Nourritures Terrestres_ s'achèvent par une phrase
troublée qui fait pressentir cette découverte: "Sanglot; lèvres
serrées; convictions trop grandes; angoisses de sa pensée. Que
dirais-je? _choses véritables_.--AUTRUI--importance de _sa_ vie; lui
parler..." p. 206.
[57] _L'Immoraliste_, p. 185.
[58] _Ibid_. p. 186.
[59] _L'Immoraliste_, p. 187. Cf. 236: "La société des pires gens
m'était compagnie délectable."
[60] _Amyntas_, p. 105. Epigraphe du _Renoncement au voyage_.
[61] _Amyntas_, p. 255.
[62] "Ce n'est rien d'autre, j'imagine, qu'un Monet dut aller y
prendre. L'analyse de son métier, de son œil; la connaissance la plus
simple de chaque ton en soi, etc..." _Amyntas_, p. 99.
[6]: "Je sais que, certains jours d'enfance, .... ma tristesse
parfois s'est soudain échappée de moi, tant elle se sentait
comprise et reçue en le paysage--et qu'ainsi devant moi je la pouvais
délicieusement regarder." _Les Nourritures Terrestres_, p. 150.
[64] _Amyntas_, p. 255-256.
[65] "On trouve à l'origine de _La Porte Etroite_, si étonnant que
cela paraisse, une intention de satire: la satire du sacrifice de
soi." C'est ce que nous apprend Henri Ghéon à la fin d'un très
intéressant article, intitulé: _La Porte Etroite et sa fortune_, qui
parut dans le Tome XXI de _Vers et Prose_.--_La Porte Etroite_ reprend,
en le précisant, le sujet du vague roman esquissé dans _Les Cahiers
d'André Walter_.
[66] _La Porte Etroite_, p. 57.
[67] _La Porte Etroite_, p. 59. Cf. p. 190: "C'était par un
clair soir d'automne où jusqu'à l'horizon sans brume on distinguait
bleui chaque détail, dans le passé jusqu'au plus flottant souvenir."
[68] Voir surtout le chapitre VI et la promenade à Orcher.
Il faudra mille subterfuges pour que Jérôme et Alissa reprennent
l'habitude l'un de l'autre. Jérôme n'obtiendra qu'à force de
diversions, de pouvoir dire: "Déjà diminuait cette crainte que souvent
je sentais en elle, cette contraction de l'âme qu'elle craignait en
moi." (p. 169.)
[69] _La Porte Etroite_, p. 170. Cf. p. 63: "La vie avec elle
m'apparaît tellement belle que je n'ose pas ... comprends-tu cela? que
je n'ose pas lui en parler." Et plus loin: "J'ai peur que cet immense
bonheur, que j'entrevois, ne l'effraie!"
[70] _La Porte Etroite_, p. 204.
[71] _Ibid_. p. 228.
[72] _La Porte Etroite, p. 241_. Jérôme, lui aussi, connaît
"ce charme plus puissant ... que celui de l'amour". Quand Alissa
l'a quitté pour la dernière fois, il reste "longtemps pleurant et
sanglotant dans la nuit."
"Mais la retenir, mais forcer la porte, mais pénétrer n'importe comment
dans la maison, qui pourtant ne m'eût pas été fermée, non, encore
aujourd'hui que je reviens en arrière pour revivre tout ce passé ...
non, cela ne m'était pas possible, et ne m'a point compris jusqu'alors
celui qui ne me comprend pas à présent." (p. 206.)
[73] _La Porte Etroite_, p. 219. Cf. _Les Nourritures Terrestres_,
p. 85 "Nous usions nos splendides jeunesses attendant le bel
avenir, et la route y menant ne paraissait jamais assez interminable."
[74] "Si bienheureux qu'il soit je ne puis souhaiter un état sans
progrès." _La Porte Etroite_, p. 221. "J'aimais l'étude du piano
parce qu'il me semblait que je pouvais y progresser un peu chaque
jour..." et la suite. _Ibid_. p. 220.
[75] _Nouveaux Prétextes_, p. 172. "A propos d'un article sur
_la Porte Etroite_."
[76] "C'est par noblesse naturelle, non par espoir de
récompense que l'âme éprise de Dieu va s'enfoncer dans la vertu." (p.
185.)
[77] "... Sans doute il a déjà pu reconnaître que, plus le devoir
qu'on assume est ardu, plus il éduque l'âme et l'élève." (p. 121.)
[78] _La Porte Etroite_, p. 166.
[79] _Ibid_. p 205.
[80] Avec _Isabelle_, Gide entreprend la peinture des autres vies;
mais d'abord il ne s'exerce qu'aux visages. Point d'âmes vraiment
profondes dans ce roman; mais Gide n'y a travaillé que les corps; il
s'est employé à bien décrire l'aspect sensible de ses personnages, à
les détacher physiquement de lui-même.--_Isabelle_ est une expérience,
ou plutôt une sorte de preuve que Gide se donne à lui-même: il l'écrit
pour se convaincre qu'il est capable de tracer le décor d'un roman et
de dessiner l'apparence des héros.
[81] _Isabelle_, p. 114.
[82] _Isabelle_, p. 128.
[83] "Celle-ci (Madame de Saint-Auréol) me faisait face, de sorte
que je voyais de dos Isabelle qui, prosternée, gardait sa pose
d'Esther suppliante; tout à coup je remarquai ses pieds: ils étaient
chaussés en pou-de-soie couleur prune, autant qu'il me sembla et que
l'on en pouvait juger encore sous la couche de boue qui recouvrait
les bottines; au-dessus, un bas blanc, où le volant de la jupe, en se
relevant, mouillé, fangeux, avait fait une traînée sale... Et soudain,
plus haut que la déclamation de la vieille, retentit en moi tout ce que
ces pauvres objets racontaient d'aventureux, de misérable. Un sanglot
m'étreignit la gorge; et je me promis, quand Isa quitterait la maison,
de la suivre à travers le jardin." (p. 138-139.)
ÉLOGE D'ANDRÉ GIDE
D'abord je vis et cela est magnifique.
A. G.
En achevant ce portrait d'André Gide, je sens que je n'ai pas réduit
les hostilités dont j'avais entrepris de le défaire. Beaucoup diront
sans doute: "Nous voyons bien de cette âme l'unité. Mais comme elle
nous paraît timide et mal résolue! Que ses hésitations sont peu
naturelles! Et ce détachement dont vous parlez, n'est-ce pas une sorte
d'incapacité?"
Peut-être leur reproche semblera juste. Pourtant il ne l'est pas.
Songeant à satisfaire ceux que gênaient l'indécision et la plasticité
d'André Gide, je me suis attaché surtout à marquer la suite de ses
sentiments et la fidélité à soi-même de son âme. Or cette âme ne se
demeure fidèle que par une sorte de privation; d'un livre à l'autre
elle ne se ressemble que par une certaine douce manière de refuser,
elle ne garde que sa timidité, elle n'emmène que sa délicatesse
séparée. Ainsi ai-je été conduit à insister surtout sur son défaut.
Pour la faire aimer il eût fallu montrer ce qu'elle avait de positif.
Il n'y a pas en elle que cet isolement. Sa timidité n'est que le signe
de ses richesses; elle les cache, mais elle les implique. Derrière
son hésitation il faut voir ce qui la commande, toutes ses pensées et
toutes ses passions.
Je voudrais, avant de finir, expliquer, puisque je suis de ceux qui
l'aiment, pourquoi j'aime cette âme.
* * * * *
Il est certains esprits très puissants dans lesquels on devine des
régions éteintes, sombres. Il y a en eux des points insensibles, des
parties que ni la caresse ni l'offense ne sauraient émouvoir. La
profondeur de leur pensée est faite de plusieurs méconnaissances: ils
ne sont si forts que parce qu'il y a des choses qui ne les intéressent
pas et la grande lumière dont ils brûlent, s'alimente de beaucoup de
nuit.
Mais Gide, il est complètement clair; pas d'oppositions d'ombre et de
jour: un éveil entier. Il répond de partout comme le cristal, et sans
en avoir l'uniformité. Il est prêt à tout; nulle part, si abrupte soit
mon attaque, je ne le trouve sommeillant; mais en lui déjà vibrent une
pensée unique, une émotion incomparable. Ame toujours intacte et que
vivre ne déforme pas; nulle nécessité, en la tirant d'un côté ou de
l'autre, ne détruit son intégrité naturelle; elle se garde parfaite.
Non pas qu'elle soit impassible, elle agit; mais en fonctionnant elle
préserve tous ses rouages, elle les exerce tous à la fois, ne laisse
aucun se rouiller. Elle est vive et reste totale comme un lac avec tous
ses flots.
Puisque dans une âme on distingue l'esprit et le cœur, en celle-ci
j'aime d'abord l'étendue de l'esprit.--Chacune de nos idées a un
penchant à retomber sur elle-même, à se faire lourde et seule; dès
qu'on l'écoute, toute autre est exclue. Mais Gide maintient toutes ses
idées à la fois élevées; il ne consent pas à leur inertie; il ne permet
à aucune de triompher des autres en s'étalant sur elles: avec vigilance
il répartit entre toutes une soigneuse flamme, il alimente sans cesse
leur combat. Ce n'est pas qu'il demeure en deçà d'elles, s'amusant
en sceptique de leur entrechoc; mais il se donne à toutes en même
temps, il apporte à toutes sa foi, il ne se laisse pas décourager à
leur contradiction; elles ont beau se repousser: il les embrasse d'une
même croyance; il est à la fois à toutes attaché et de toutes arraché.
Cet esprit ne connaît pas les sacrifices logiques; il est aussi avide
qu'aucun autre de la vérité; mais il veut l'obtenir sans renoncer à
aucune part de lui-même; il souffle sur toutes ses idées, il ravive de
son assentiment les plus incertaines et ne se satisfait qu'à les sentir
toutes à la fois "bien prises" en lui.
La vérité qu'il compose ainsi n'est pas une explication, mais une image
exacte et complète de la réalité[1]. Autant de pensées en lui qu'il y a
d'objets dans le monde.
Que les esprits trop simples sont disgracieux! Ils sont pareils à ces
gens qui ne savent pas voir les choses; ils me donnent le même malaise.
Voici devant eux comme devant moi tout ce qui existe. Mais non: ils
n'aperçoivent que ce qu'ils savent déjà, ils ont une pauvre idée et
rien ne la peut démentir, car ils ne reconnaissent en dehors d'eux que
ses confirmations; ils sont au milieu du monde comme s'il était fait
juste à leur taille et qu'ils n'eussent qu'à s'y installer; ils le
trouvent commode et ne se doutent pas qu'il est admirable. Qu'est-il
de plus impie qu'un homme qui ne voit pas ce qui est?--Une idée ne
m'est rien tant qu'elle est seule, tant qu'elle ignore que beaucoup
d'autres, partout dispersées, en silence lui répondent, la restreignent
et, pourrait-on dire, la "rattrapent". Je n'ai que faire d'une idée qui
n'a pas voyagé, qui n'a pas pris conseil de toutes les autres ni médité
leur différence. Car dans la réalité rien n'est définitif, rien ne
s'achève à soi, rien n'existe qui ne soit un peu contredit, compensé et
comme réparé par mille autres choses.
L'esprit de Gide est inlassablement égal à l'énorme complication des
choses: par je ne sais quelle _promptitude_ il est toujours à leur
disposition, il satisfait toujours à l'exigence de leur infinité. C'est
là ce que j'aime en lui. Avec toutes ses idées qu'il tient délicatement
en jeu, il imite le monde. Je n'ai pas à craindre qu'il le déforme
de ses préoccupations; il est un miroir sensible et intelligent, il
se conserve si juste et si intact que sa réponse est parfaitement
limpide.--Sans doute il n'ajoute à ce qu'il constate aucune
justification, il ne découvre par aucun effort aucune convergence
cachée sous la diverse apparence, il n'est pas de ceux qui d'un long
rayon étroit éclairent tout à coup le monde jusque dans sa profondeur.
Mais il le représente sans défaillance, il lui est à toute heure
équivalent, il contient sans cesse toute sa combinaison et tout son
nœud. Point de jugements, mais une entière fidélité. C'est assez pour
moi. Enfin je trouve un esprit qui ne se préfère pas à ce qu'il voit,
qui respecte la réalité et lui offre, pour qu'elle s'y reproduise,
toute son étendue, sans autre souci que de se rendre scrupuleusement
sincère.
Ce n'est pas seulement par l'intelligence que Gide est tout
accueil.--Pas plus qu'il ne consent de retranchements parmi ses idées,
il ne touche à ses sentiments: aucun désir en lui ne se soumet les
autres, ils vivent tous ensemble. Cœur nulle part apaisé; l'attention
règne en tous ses amours, de tous ses amours il veille. Qui ne sent,
à la simple lecture des livres de Gide, cette sorte de guet subtil de
toute son âme?
Et parce que nul amour en elle n'est dominant et exclusif, à cause de
cette active égalité intime, son âme est prête sans cesse à recevoir
tout l'univers, elle se dispose à sa rencontre; elle tourne vers
partout un visage que l'attente et l'admiration font silencieux. Comme
j'aimais son intelligence entièrement déroulée, j'aime encore en Gide
cette immensité secrète du cœur.
Par là surtout il m'est cher, par là il a influé sur moi.--C'était je
ne sais quoi d'impatient au fond de moi, une plus grande soif, une
demande muette et infinie, l'avertissement confus de l'innombrable
univers. Quand j'ai rencontré Ménalque, j'ai senti se défaire soudain
mon malaise et naître un émerveillement délicat, comme égaré: ne plus
rien refuser, ne plus savoir de différences ni de dignités, devenir
tellement ignorant de toute prédilection que chaque minute s'emplisse
d'un plaisir qui vaille tous les autres. Je me souviens de cette longue
année délicieuse, il me semblait que tout un paradis se fût épanoui
en moi; j'entendais son chant perpétuel dans mon cœur; sur les routes
les plus arides m'accompagnait une joie infatigable. J'étais si bien
donné au monde que je n'y trouvais plus aucun mal. J'avais appris à ne
rien négliger: chaque matin je devinais à la couleur du jour entre les
persiennes, quel temps il ferait. Il y avait entre deux collines une
échappée sur la lande: toutes les heures, avec volupté, je revenais
voir, insensiblement modifiée, la nuance du lointain pays bleu.
Sans doute on ne peut vivre toute sa vie sans préférence. Mais je
plains ceux qui n'ont pas connu cette extase, cette attente et cette
ferveur indéfinies. Je pense qu'il n'y a point de véritable amour, bien
fort, bien partial, bien injuste, si ne l'a précédé une longue période
de cette indifférence passionnée qui me transportait alors. L'âme y
prend de la violence, je ne sais quel élan sans limites; elle se déplie
tout entière, elle connaît son étendue. Et quand elle découvre enfin où
se poser, quand vient le temps de se rendre fidèle, c'est de toute sa
force qu'elle s'abat sur l'objet choisi.
Un être intact: voilà ce que j'admire en Gide. La vie ne l'entame pas,
n'arrive pas à le diminuer; on ne voit pas sur lui les traces qu'elle
laisse sur tous ceux qui l'environnent. Il n'abandonne rien de lui aux
événements qu'il traverse. Je ne trouverai en lui aucun de ces grands
renoncements qui dorment, comme un pauvre, la tête entre ses bras,
dans le cœur des hommes de quarante ans. Je contemple celui qu'aucune
défaite n'a touché. De là cette joie terrible dont il est possédé et
qui fait que s'écartent de lui tous les gens blessés.
Il y a la joie qui nous vient d'obtenir une chose très désirée. Elle
est humble, car elle ne dépend pas de nous, ne peut naître toute seule;
nous sommes obligés de la demander et d'attendre; elle ne commence
qu'avec ce que l'on nous accorde. Mais une autre joie est celle de
l'homme qui sent dans le silence tous ses membres bien à leur place et
le jeu secret de chacun et sa fine articulation; la joie de l'homme qui
tient son âme avec toutes ses idées, tous ses penchants, toutes ses
volontés sans aucune exception et qui en perçoit l'exercice parfait,
la santé sans défaut. Il n'a besoin de personne: son existence seule
suffit à le combler; il marche; il connaît qu'il vit; il mesure la
force qu'il est; à chaque pas il est tout présent; il n'apaisera pas ce
bonheur indompté. C'est de cette joie que Gide est empli, c'est elle
qui l'accompagne partout comme une servante obstinée qui parle sans
paroles et qu'il s'enchante de ne pouvoir contraindre à se taire.