A force d'errer parmi le monde et d'éprouver en lui cette contraction

prodigieuse qui toujours l'arrêtait, Gide a fini par entrer en

possession de sa richesse: elle s'est avouée en lui, elle est devenue

soudain facile comme un visage qu'enfin on reconnaît:

Obscures opérations de l'être...--comme les chrysalides et les

nymphes, je dormais; je laissais se former en moi le nouvel être, que

je serais[35]...

A chaque refus, à chaque éloignement que lui imposait son cœur, il

se sentait ramené vers lui-même, et ces retours perpétuels étaient

comme les coups qui ébranlent une cité inconnue et rétive: puis, le

menaçant trésor de toute sa vie accumulée, un jour il l'a trouvé en lui

disponible, aisé, joyeux, pareil à l'hilarité subtile du matin.

_Les Nourritures Terrestres_ chantent cette joie: tenir sa vie en soi,

la connaître, la toucher, souffrir son constant éveil:

O! si tu savais, si tu savais terre excessivement vieille et si jeune,

le goût amer et doux, le goût délicieux qu'a la vie si brève de

l'homme[36]...

Ce n'est plus pour s'apprendre que l'âme cherche et repousse les

voluptés; maintenant qu'elle s'est saisie, elle veut simplement

entretenir perpétuel le sentiment qu'elle a de sa vie; de chaque minute

d'elle-même elle veut éprouver le passage: elle est comme une flamme

qui demande à toutes les brises de l'aviver, et de son ardeur augmentée

elle se ravit; elle n'admet aucune fatigue, mais craint sans cesse que

ne s'émousse son allégresse intérieure. Tous ces désirs qu'elle donne

au monde, ne tendent qu'à la rendre à elle-même plus sensible; en

s'écartant de leur foyer, ils ne veulent que le faire plus intense:

Heureux, pensais-je, qui ne s'attache à rien sur la terre et promène

une éternelle ferveur à travers les constantes mobilités[37].

_Les Nourritures Terrestres_ décrivent des plaisirs moins vastes et

moins solennels que ceux du _Voyage d'Urien_. Car pour éviter que l'âme

ne perde conscience de sa vie, ils se renouvellent incessamment; ils

viennent comme mille douces mains qui s'appuient et se retirent, comme

des baisers précipités; ils sont plus proches, ils touchent de plus

près, ainsi que les pieds nus goûtent du sol les exquises températures.

Ils sont innombrables afin qu'aucun n'arrête à lui; leur changement

importe encore bien plus qu'eux-mêmes; il en faut un pour chaque

instant. Et tantôt ce sera une violente ivresse, tantôt...

Simiane alors se levant, se fit une couronne de lierre et je sentis

l'odeur des feuilles déchirées[38].

Que jamais ne demeure mon corps de plaisir inoccupé.

Et je pris ... l'habitude de _séparer_ chaque instant de ma vie, pour

une totalité de joie, isolée--pour y concentrer subitement toute une

particularité de bonheur[39]...

Voici donc cette âme que nous avons connue si altière et si réservée,

exposée à toutes les délices du monde: la voici engagée dans la

vie[40]; autour d'elle, emmenés selon le délicat mouvement des Rondes,

tournent les biens inépuisables de la terre. Pourtant elle est la

même toujours; elle garde ce détachement, cette attitude démêlée qui,

d'abord, faisaient sa solitude; car se donner à tout n'est qu'un moyen

raffiné de ne se donner à rien et car son bonheur, comme son dédain,

dont il n'est que la transformation, se passe fort bien de posséder.

J'ai porté tout mon bien en moi, comme les femmes de l'Orient pâle

sur elles leur complète fortune. A chaque petit instant de ma vie,

j'ai pu sentir en moi la totalité de mon bien. Il était fait, non par

l'addition de beaucoup de choses particulières, mais par leur unique

adoration[41].

C'est la même âme, mais joyeuse, épanouie. Elle ne refuse plus le monde

en se fermant à son approche, mais au contraire parce qu'elle est trop

ouverte, trop déployée:

Mes émotions se sont ouvertes comme une religion[42].

Elle dépasse les choses, elle ne peut plus s'y réduire. Elle palpite

ainsi que de grandes ailes maladroites à se replier.

* * * * *

Cet élargissement n'est pas sans danger pour elle: à force de

s'étendre, elle risque de ne plus pouvoir se ressaisir. _Saül_ est

la parodie des _Nourritures Terrestres_. Par tout ce qu'il accueille

de lui-même, par tous désirs qu'il se laisse avoir, par l'immense

permission intérieure qu'il se donne, Saül peu à peu s'anéantit

lui-même: à trop accepter il use et détruit sa volonté. Tant il a

d'amours, il s'y embrouille, comme il s'entrave dans les plis de

sa robe. Il chancelle au milieu des tentations trop diverses qui

l'assaillent. Il écoute toutes ses voix; comme ceux qui ne savent à

qui entendre, il est un peu ridicule; il se tient les bras ouverts au

hasard. Il ne s'épargne aucune idée; en même temps que par les plus

hautes, il est séduit par les plus basses, et sous leur conseil divisé

il ne peut arriver à une décision. Il a tant de sentiments à nourrir

qu'il est entièrement distribué entre eux et qu'il ne lui reste rien

pour vouloir:

Ah! qu'est-ce que j'attends à présent pour me lever et pour agir[43]?

Si par hasard il agit, c'est avec une sorte de fureur: il cherche à

s'étourdir, à oublier dans la violence les mille raisons qu'il avait

de se conduire autrement. Puis il est ressaisi par son âme; elle est

si nombreuse qu'elle l'étouffe. Ses démons ont envahi sa tente et le

poussent dans un coin:

Je suis complètement supprimé[44],

dit-il tout bas. Il ne peut plus vivre, il ne sait plus comment s'y

prendre.

* * * * *

Après _Saül_, qui est encore un traité de morale et déjà une œuvre

d'imagination, Gide, nous le savons, quitte la littérature subjective,

et n'écrit plus--_Amyntas_ mis à part--que des drames et des romans.

Ces nouveaux livres, nous ne devons pas les interroger de la même

façon que les premiers. Ce ne sont plus de ces méditations au cours

desquelles l'âme de Gide se laissait si clairement connaître: ils n'ont

plus pour mission précise de la livrer; il n'y a plus de l'un à l'autre

de continuité intime. Du moins est-elle bien plus cachée.

Il nous faudra considérer séparément ces ouvrages, sans vouloir

leur imposer aucun enchaînement. En chacun, tour à tour, nous ne

surprendrons l'âme que si nous savons après chacun la quitter.

Peut-être cependant l'entreverrons-nous de l'un à l'autre se

développer, ainsi qu'entre les feuillages on accompagne du regard

quelqu'un qui passe.

_L'Immoraliste_ est peut-être le plus beau livre de Gide; c'est du

moins celui qui s'avance le plus loin.

Il raconte l'histoire d'une âme détachée. Michel dès son enfance

est privé, séparé, retiré; il ne souffre de vivre qu'avec une sorte

d'impatience dédaigneuse; il se retranche; il marque lui-même

volontairement sa différence d'avec tous les hommes. Et l'on peut

mesurer son ignorance du monde à la naïveté de ses premiers étonnements:

Ainsi donc celle à qui j'attachais ma vie avait sa vie propre et

réelle[45]!

Avec cette âme il découvre soudain la vie. Il en est si distinct qu'il

faut bien à la fin qu'il l'aperçoive; il la méconnaît si bien qu'elle

force enfin son attention. Tout de suite il l'aime, il la désire.

Mais on ne se débarrasse pas si vite d'un long dédain; son amour

conserve la forme de son détachement: il est un enthousiasme pur et qui

néglige tous les biens dont on se peut satisfaire. C'est de sa propre

vie, surtout que Michel s'éprend, c'est elle qui l'étonne et qu'il

écoute grandir. Il ne se mêle pas aux choses, il ne se dépense pas en

elles, il garde contre elles une sorte d'hostilité et rejette toute

possession. Les attaches que par hasard il a nouées avec le monde, il

ne songe qu'à les rompre. Ménalque lui enseigne à se dépouiller de plus

en plus, à laisser tomber à chaque instant son passé, à se priver de

mémoire:

C'est du parfait oubli d'hier que je crée la nouvelleté de chaque

heure[46].

Il tend vers un toujours plus farouche dénuement, il ne travaille qu'à

se désenchaîner. Il sent encore cette impatience de toute propriété qui

dès son enfance le divisa d'avec le monde, elle l'agite encore, elle

fait trembler ses mains, elle lui interdit de prendre:

Décidément tout se défait autour de moi; de tout ce que ma main

saisit, ma main ne sait rien retenir[47]...

Et c'est avec une sorte de découragement passionné qu'il s'écrie:

Je tâchai donc, et encore une fois, de refermer ma main sur mon

amour[48].

Ainsi, tout auprès de la vie qu'il continue de refuser, Michel demeure

seulement occupé par la croissance infatigable de _sa_ vie. Elle

se développe en lui, elle lui donne je ne sais quel air attendant,

exposé, perpétuellement ouvert. Comme aucun objet, aucun acte définis

ne viennent la clore ou l'adapter, comme rien ne la rassemble et ne

la réduit, elle s'épanouit toujours de plus en plus[49]. Jamais un

sentiment qui soit plus resserré que le précédent, qui soit sur le

précédent en diminution, qui le restreigne; toujours le sentiment qui

ajoute, qui dilate l'âme davantage, qui accentue son élargissement[50].

Après la joie, la joie. Michel surprend Moktir en train de le voler:

Mon cœur battit avec force un instant, mais les plus sages

raisonnements ne purent faire aboutir en moi le moindre sentiment de

révolte. Bien plus! je ne parvins pas à me prouver que le sentiment

qui m'emplit alors fût autre chose que de la joie[51].

Ouverture silencieuse et sombre. On lit sur le visage de Michel

l'effort et la jubilation de son âme; il supporte quelque chose

d'immense. Je le vois dans le port de Syracuse, errant étranger, avec

son sourire. Il va, soulevé par une force intérieure que rien n'utilise

ni n'astreint et dont il subit tout le ressort. Sa vie s'appuie si

fort aux parois de sa poitrine qu'elle lui est presque pénible[52]; il

souffre bonheur.

Peu à peu il dépasse le bonheur:

Mais déjà je sentais, à côté du bonheur, quelque autre chose que le

bonheur[53].

Il finit par n'éprouver plus qu'une sorte d'accablante liberté. Il a

rompu tous ses liens et maintenant il hésite tragiquement dans le vide:

Je me suis délivré, c'est possible; mais qu'importe? je souffre de

cette liberté sans emploi[54].

Il ne bouge plus, il reste où il se trouve avec indifférence; mais

cette indifférence le distend cruellement; elle ne l'immobilise que

parce qu'elle le partage et le démembre en secret. L'écartement de son

âme devenue démesurée le déchire. La joie qui ne s'apaise pas en lui,

est si pure qu'elle le brûle[55].

Il y avait pourtant dans l'âme de Michel un sentiment qui eût dû

modérer ce sauvage et solitaire enthousiasme: l'amour des autres. Gide,

mieux que son héros, en comprendra l'importance et saura le développer.

L'immoraliste, comme il a découvert sa vie, découvre celle des

autres[56]. Il s'attache à Moktir, à Charles Bocage, à Bute. Ainsi

semble-t-il sortir de lui-même. Mais en réalité, il n'aime que son

amour, que l'augmentation intérieure qu'il en reçoit; il cherche dans

autrui un renforcement de ses propres sensations; la sympathie qui

l'entraîne, c'est surtout le désir d'apprendre, en les _éprouvant avec

eux_, les émotions inconnues de ses compagnons:

Je sais à peine exprimer cette sorte de joie que je ressentais auprès

d'eux: il me semblait sentir à travers eux[57].

C'était un immédiat écho de chaque sensation étrangère--non point

vague, mais précis, aigu[58].

Il est mené par un insatiable désir de lui-même et, comme il n'arrive

pas seul à posséder toute sa profondeur, il demande aux autres de

l'aider à s'en rendre maître: il poursuit une sombre conquête intime,

il appelle fiévreusement à son secours les autres êtres et ceux qui

sont le plus loin de lui, sont ses meilleurs alliés:

Je m'attachais aux plus frustes natures, comme si, de leur obscurité,

j'attendais, pour m'éclairer, quelque lumière[59].

Mais il les rejette aussitôt qu'il s'est servi d'elles, que par elles

il s'est appris; il les abandonne comme il dépouille tout son passé; il

reste seul, pur, sans autre bien que sa vie trop libre qui l'oppresse.

* * * * *

Dans _Amyntas_ de nouveau nous n'avons devant nous que Gide lui-même.

Pour la première fois il montre une âme un peu fatiguée de sa solitude.

On le devine inquiété de plus près, de plus bas par le monde et prêt à

se joindre enfin à lui:

J'avais l'âge où la vie commence à prendre un goût plus douteux sur

les lèvres; où l'on sent chaque instant tomber d'un peu moins haut

déjà dans le passé[60].

Pourtant ce goût de la vie sur les lèvres, il ne renonce pas encore à

lui trouver de la douceur. Ce n'est qu'apaisement, apprivoisement de la

grande joie intérieure qui tournoyait en lui: il aime encore à sentir

la délicatesse de ses émotions, les changements de son cœur.

Il chérit dans le désert l'absence de tout objet: tant les prétextes

y sont monotones, on y éprouve avec plus de subtilité sa vie; elle ne

prend aucune forme; elle demeure inoccupée, simple, nue:

Que viens-je encore chercher ici?--Peut-être, ainsi qu'un corps

brûlant trouve joie à se plonger nu dans l'eau froide, mon esprit,

dépouillé de tout, trempe dans le désert glacé sa ferveur[61].

Devant soi l'on ne contemple que des variations pures; les heures

lentement modifient le vide sans fin, le teignent de couleurs

imperceptiblement différentes; elles passent sans qu'aucune matière

s'offre à leur transformation[62]. Et c'est comme si l'on tenait son

âme sous ses yeux; elle s'échappe au-dehors, elle se déroule devant

nous[63]; elle laisse voir délicieusement sa vicissitude:

Ah! de combien peu d'éléments est fait ici notre bruit et notre

silence! le moindre changement y paraît...

Je voudrais que de page en page, évoquant quatre tons mouvants, les

phrases que j'écris ici soient pour toi ce qu'était pour moi cette

flûte, ce que fut pour moi le désert--de diverse monotonie[64].

* * * * *

_La Porte Etroite_ est de toutes ses œuvres celle que Gide a le moins

dominée: il l'a écrite presque malgré lui; ou plutôt elle s'est

retournée contre lui, elle l'a contraint, elle s'est dictée à sa

pensée, dédaignant ses intentions[65]. Ce qu'elle va nous révéler,

c'est donc ce que Gide n'a pu s'empêcher de dire, ce qu'il y avait

de plus profond en lui et qui est remonté au moment où il le croyait

disparu.

Livre si cher qu'on voudrait n'en pas parler, nier même l'avoir lu pour

le garder plus près de soi. Livre "si pur, si lisse" qu'on ne sait

pas non plus comment en parler. Livre de si profonde et dangereuse

importance qu'on ne résiste pas à la tentation d'en recueillir le sens.

Il faudrait le lire d'un seul trait, avec amour et larmes, assis, comme

Alissa, par un temps trop beau sur ce banc de la marnière abandonnée

d'où se découvraient au déclin du jour les champs vides et labourés:

L'été fuyait si pur, si lisse que, de ses glissantes journées, ma

mémoire aujourd'hui ne peut presque rien retenir. Les seuls événements

étaient des conversations, des lectures[66]...

C'est ainsi que les héros du _Voyage d'Urien_ laissaient, au long

d'eux-mêmes, s'écouler sans mémoire les heures merveilleuses et vaines.

Dès la première lecture de _La Porte Etroite_, même si l'on ne veut

pas encore écouter le sens intérieur du livre, on ne peut manquer

de se sentir gagné par cette langueur et cette douce insatisfaction

qui faisaient le charme des premières œuvres. Un incessant désir,

tendrement irrité, s'échappe de nous. En quelle région du bonheur

sommes-nous conduits? Il semble que ce soit sur ses extrêmes confins;

ici nous n'aurons de lui que sa fuite et que ce faible cri qu'il nous

abandonne en s'envolant de nous; il est pareil aux branches agitées par

un oiseau surpris et déjà lointain:

L'été fuyait. Déjà la plupart des champs étaient vides où la vue plus

inespérément s'étendait[67].

Ce n'est pas sans de profondes raisons que nous éprouvons ici

cette détresse ravissante, ce plaisir frustré. _La Porte Etroite_

est l'histoire de deux âmes timides qui font leur bonheur de leur

impuissance même à atteindre le bonheur. Elles ont l'une et l'autre

je ne sais quelle maladresse native aux choses de la vie, elles ne

savent pas les prendre, elles sont frappées d'une sorte de pudeur qui

est leur essence même, si bien qu'elles ne goûtent d'aise véritable

qu'éloignées l'une de l'autre[68]. Elles se rétractent dès qu'elles se

rapprochent: une mystérieuse impossibilité se glisse entre elles; une

ruse inconsciente, issue du plus profond d'elles-mêmes, les sépare.

Nous ne sommes pas nés pour le bonheur[69],

dit Alissa; mais c'est de sainteté qu'elle se pense éprise; elle croit

qu'elle n'écarte Jérôme que pour le mieux élever vers Dieu et qu'elle

sacrifie au salut tout son "contentement humain[70]".--Mais elle ne se

connaît pas tout entière: un ravissement plus subtil et moins clair que

l'enthousiasme religieux l'entraîne à se dépouiller; à mesure qu'il se

fait plus pressant, elle le découvre de moins en moins explicable:

Les raisons qui me font le fuir? Je n'y crois plus... Et je le fuis

pourtant, avec tristesse, et sans comprendre pourquoi je le fuis[71].

En réalité elle est possédée par l'étrange passion de se priver; elle

est née pour le dénuement; elle écoute une voix qui lui conseille

de quitter tous ses biens; elle sourit à son mystérieux appel; elle

est prise doucement de partout par un attrait invisible et sait bien

qu'il n'est rien de meilleur que d'y céder. Comme le Ménalque des

_Nourritures Terrestres_ s'enivrait de son jeûne et marchait à travers

la plaine dans un étourdissement voluptueux, de même elle ne résiste

point au délice de se rendre pauvre:

Pourquoi donc inventai-je ici la défense? Serait-ce que m'attire

en secret un charme plus puissant encore, plus suave que celui de

l'amour? Oh! pouvoir entraîner à la fois nos deux âmes, à force

d'amour, au-delà de l'amour[72]!...

Si l'abstention l'enchante si profondément, c'est qu'elle lui révèle

les longs plaisirs de l'âme. Alissa trouve à se priver une joie plus

certaine qu'à se satisfaire; à mesure qu'elle éloigne l'objet qu'elle

poursuit, elle sent son âme s'étendre heureusement et comme s'étirer en

elle:

Et je me demande à présent si c'est bien le bonheur que je souhaite

ou plutôt l'acheminement vers le bonheur. O Seigneur! Gardez-moi d'un

bonheur que je pourrais trop vite atteindre! Enseignez-moi à différer,

à reculer jusqu'à Vous mon bonheur[73].

Dans l'achèvement l'âme s'évanouit; mais en prolongeant indéfiniment

son attente, on la voit progresser, on goûte chaque mouvement qu'elle

fait[74]: elle bouge un peu à chaque instant; elle glisse en nous, elle

nous frôle intérieurement de son avancement délicat.

L'héroïsme d'Alissa, c'est une joie secrète et inavouée. Dans son

effort pour se dépasser inépuisablement, pour quitter tour à tour

chacun de ses attachements et pour aller plus loin, l'âme trouve son

bien. Car des liens qui la veulent retenir, elle reçoit, à mesure

qu'elle les brise, le sentiment d'elle-même; elle est comme celui qui

est joyeux parce qu'il échappe à toutes les mains qui cherchaient à le

saisir, et qu'enfin le voici loin de tous, seul et vivant:

Héroïsme gratuit...

Héroïsme parfaitement inutile[75].

Alissa écarte en souriant toute promesse de récompense[76]; en même

temps qu'elle s'arrache à Jérôme, elle renonce au bienfait de son

sacrifice; elle veut ne rien attendre de la mort. C'est qu'ainsi

doublement dépouillée, elle touche de partout son âme, elle recueille

sa tension et sa vaine dépense, elle la perçoit comme les cordes

d'un instrument méditent leur ton qui n'est qu'une pure disposition

d'elles-mêmes[77]. Telle est l'obscure volupté que cherche, sans

le savoir, son esprit timide. Et malgré l'affreuse ignorance où se

débat son agonie, il ne faut pas dire qu'elle se soit trompée: de son

héroïsme elle a connu au fur et à mesure le prix, elle a longuement

goûté la joie. Il ne fut en elle si spontané que parce qu'il était la

seule façon qu'elle sût d'être heureuse.

Il ressemble au grand effort de l'immoraliste pour s'emparer de

lui-même en repoussant toutes les possessions qui le divertissaient.

Mais il est plus aimable de comparer _la Porte Etroite_ tout entière à

cette matinée radieuse et comme suspendue par sa délicatesse même, où

Jérôme, s'approchant à pas étouffés, surprend Alissa au fond du jardin:

Voici l'instant, pensai-je, l'instant le plus délicieux peut-être,

quand il précéderait le bonheur même, et que le bonheur même ne vaudra

pas[78].

Ou bien nous dirons: la trace que laisse ce livre dans notre souvenir

ressemble au dernier geste d'Alissa:

Un instant elle me regarda, tout à la fois me retenant et m'écartant

d'elle, les bras tendus et les mains sur mes épaules, les yeux emplis

d'un indicible amour[79].

Eloigner doucement de nous l'objet vers quoi toute notre âme nous

entraîne, afin de sentir monter en nous, lentement et de plus en plus,

notre âme.

* * * * *

_Isabelle_ est l'œuvre la plus récente de Gide. Elle donnera peut-être

plus tard quelque embarras aux faiseurs de classifications. A la fois

elle s'attarde et elle ouvre une ère nouvelle. Elle est indécise et

un peu languissante comme un enfant qui change d'âge. Gide, au moment

où il l'écrit, vient de découvrir d'immenses richesses qu'il ne

soupçonnait pas; par son émerveillement il est distrait; il pense avec

tant de plaisir à tout ce qu'il va pouvoir faire qu'il ne se donne pas

entier à sa tâche; il est partagé entre elle et l'avenir; et ce qu'il

refuse de lui-même à l'œuvre présente, c'est le passé, ce sont des

habitudes qui tout naturellement viennent y suppléer. _Isabelle_ c'est

cet instant de délicate paresse que l'on s'accorde avant de se lancer

dans une entreprise nouvelle dont on n'aperçoit pas la fin. Œuvre à la

fois trop bien faite, parce que s'y emploie toute la science acquise

pendant la période qu'elle achève, et incertaine, parce qu'elle est

l'essai d'une manière encore mal consciente[80].

Si peu qu'on l'y découvre, Gide pourtant, même dans _Isabelle_, montre

son âme. Comme Gérard semble épris! Mais ne serait-ce pas de son

amour? Il cherche lentement; il aime tous les retards de sa curiosité.

Passionnément penché sur les traces de l'invisible Mademoiselle de

Saint-Auréol, la volupté qu'il goûte c'est celle du chasseur, celle de

Michel quand il passait la nuit dans les bois, auprès des pièges tendus

par Bute. Car ne sait-il pas à l'avance que de l'objet qu'il poursuit

il n'a rien à espérer?

Connaître la vie secrète d'Isabelle de Saint-Auréol; savoir par quels

chemins parfumés, pathétiques et ténébreux[81]...

Gérard écoute son âme en lui fiévreusement attentive; c'est elle qui

plus que tout l'intéresse:

Jusqu'au soir mon esprit, dont je renonce à peindre le désordre, fut

uniquement occupé par l'attente. Pouvais-je aimer vraiment Isabelle?

Non sans doute, mais, amusé jusqu'au cœur par une excitation si

violente, comment ne me fussé-je pas mépris? reconnaissant à ma

curiosité toute la frémissante ardeur, la fougue, l'impatience de

l'amour[82].

Et qu'importe enfin si la femme qu'il trouve n'est que l'image sans vie

de celle qu'il a désirée? Songea-t-il jamais sérieusement à s'emparer

d'elle? Ses paroles quand il rencontre la vraie Isabelle, cette sorte

de lassitude polie que tout de suite il oppose à ses provocations,

indiquent assez combien il souhaitait peu cette entrevue tant

recherchée. Il a épuisé tout son bonheur avant d'atteindre l'occasion

de se satisfaire; et le désir déçu revoie vers le cœur avec plus de

suavité.

Voilà ce qu'_Isabelle_ enferme de l'ancienne âme de Gide. L'amour de

Gérard est pareil à cette longue promenade qui, dans _La Tentative

Amoureuse_, conduisit Luc et Rachel jusqu'au parc entouré de murs;

puis, un jour, étant revenus, ils le trouvèrent libre et vide; mais ils

avaient été heureux.

Malgré cette analogie on peut lire dans _Isabelle_ autre chose que

du passé. Gide y laisse paraître un peu de son âme nouvelle. Pour la

première fois il sort de lui-même; par un grand effort il s'arrache à

son isolement; il s'oublie; il se perd un peu parmi le monde; une sorte

de pitié l'attache à d'autres vies que la sienne. De temps en temps je

cesse de sentir ce dégagement de son cœur, ce subtil intervalle qui

jusqu'ici toujours l'a distingué de ce qu'il aimait; il est des moments

où par la sympathie il s'unit et se confond à ses personnages[83].

Études: Baudelaire, Paul Claudel, André Gide, Rameau, Bach, Franck, Wagner, Moussorgsky, Debussy, Ingres, Cézanne, Gauguin · 第 11 / 13 段