prodigieuse qui toujours l'arrêtait, Gide a fini par entrer en
possession de sa richesse: elle s'est avouée en lui, elle est devenue
soudain facile comme un visage qu'enfin on reconnaît:
Obscures opérations de l'être...--comme les chrysalides et les
nymphes, je dormais; je laissais se former en moi le nouvel être, que
je serais[35]...
A chaque refus, à chaque éloignement que lui imposait son cœur, il
se sentait ramené vers lui-même, et ces retours perpétuels étaient
comme les coups qui ébranlent une cité inconnue et rétive: puis, le
menaçant trésor de toute sa vie accumulée, un jour il l'a trouvé en lui
disponible, aisé, joyeux, pareil à l'hilarité subtile du matin.
_Les Nourritures Terrestres_ chantent cette joie: tenir sa vie en soi,
la connaître, la toucher, souffrir son constant éveil:
O! si tu savais, si tu savais terre excessivement vieille et si jeune,
le goût amer et doux, le goût délicieux qu'a la vie si brève de
l'homme[36]...
Ce n'est plus pour s'apprendre que l'âme cherche et repousse les
voluptés; maintenant qu'elle s'est saisie, elle veut simplement
entretenir perpétuel le sentiment qu'elle a de sa vie; de chaque minute
d'elle-même elle veut éprouver le passage: elle est comme une flamme
qui demande à toutes les brises de l'aviver, et de son ardeur augmentée
elle se ravit; elle n'admet aucune fatigue, mais craint sans cesse que
ne s'émousse son allégresse intérieure. Tous ces désirs qu'elle donne
au monde, ne tendent qu'à la rendre à elle-même plus sensible; en
s'écartant de leur foyer, ils ne veulent que le faire plus intense:
Heureux, pensais-je, qui ne s'attache à rien sur la terre et promène
une éternelle ferveur à travers les constantes mobilités[37].
_Les Nourritures Terrestres_ décrivent des plaisirs moins vastes et
moins solennels que ceux du _Voyage d'Urien_. Car pour éviter que l'âme
ne perde conscience de sa vie, ils se renouvellent incessamment; ils
viennent comme mille douces mains qui s'appuient et se retirent, comme
des baisers précipités; ils sont plus proches, ils touchent de plus
près, ainsi que les pieds nus goûtent du sol les exquises températures.
Ils sont innombrables afin qu'aucun n'arrête à lui; leur changement
importe encore bien plus qu'eux-mêmes; il en faut un pour chaque
instant. Et tantôt ce sera une violente ivresse, tantôt...
Simiane alors se levant, se fit une couronne de lierre et je sentis
l'odeur des feuilles déchirées[38].
Que jamais ne demeure mon corps de plaisir inoccupé.
Et je pris ... l'habitude de _séparer_ chaque instant de ma vie, pour
une totalité de joie, isolée--pour y concentrer subitement toute une
particularité de bonheur[39]...
Voici donc cette âme que nous avons connue si altière et si réservée,
exposée à toutes les délices du monde: la voici engagée dans la
vie[40]; autour d'elle, emmenés selon le délicat mouvement des Rondes,
tournent les biens inépuisables de la terre. Pourtant elle est la
même toujours; elle garde ce détachement, cette attitude démêlée qui,
d'abord, faisaient sa solitude; car se donner à tout n'est qu'un moyen
raffiné de ne se donner à rien et car son bonheur, comme son dédain,
dont il n'est que la transformation, se passe fort bien de posséder.
J'ai porté tout mon bien en moi, comme les femmes de l'Orient pâle
sur elles leur complète fortune. A chaque petit instant de ma vie,
j'ai pu sentir en moi la totalité de mon bien. Il était fait, non par
l'addition de beaucoup de choses particulières, mais par leur unique
adoration[41].
C'est la même âme, mais joyeuse, épanouie. Elle ne refuse plus le monde
en se fermant à son approche, mais au contraire parce qu'elle est trop
ouverte, trop déployée:
Mes émotions se sont ouvertes comme une religion[42].
Elle dépasse les choses, elle ne peut plus s'y réduire. Elle palpite
ainsi que de grandes ailes maladroites à se replier.
* * * * *
Cet élargissement n'est pas sans danger pour elle: à force de
s'étendre, elle risque de ne plus pouvoir se ressaisir. _Saül_ est
la parodie des _Nourritures Terrestres_. Par tout ce qu'il accueille
de lui-même, par tous désirs qu'il se laisse avoir, par l'immense
permission intérieure qu'il se donne, Saül peu à peu s'anéantit
lui-même: à trop accepter il use et détruit sa volonté. Tant il a
d'amours, il s'y embrouille, comme il s'entrave dans les plis de
sa robe. Il chancelle au milieu des tentations trop diverses qui
l'assaillent. Il écoute toutes ses voix; comme ceux qui ne savent à
qui entendre, il est un peu ridicule; il se tient les bras ouverts au
hasard. Il ne s'épargne aucune idée; en même temps que par les plus
hautes, il est séduit par les plus basses, et sous leur conseil divisé
il ne peut arriver à une décision. Il a tant de sentiments à nourrir
qu'il est entièrement distribué entre eux et qu'il ne lui reste rien
pour vouloir:
Ah! qu'est-ce que j'attends à présent pour me lever et pour agir[43]?
Si par hasard il agit, c'est avec une sorte de fureur: il cherche à
s'étourdir, à oublier dans la violence les mille raisons qu'il avait
de se conduire autrement. Puis il est ressaisi par son âme; elle est
si nombreuse qu'elle l'étouffe. Ses démons ont envahi sa tente et le
poussent dans un coin:
Je suis complètement supprimé[44],
dit-il tout bas. Il ne peut plus vivre, il ne sait plus comment s'y
prendre.
* * * * *
Après _Saül_, qui est encore un traité de morale et déjà une œuvre
d'imagination, Gide, nous le savons, quitte la littérature subjective,
et n'écrit plus--_Amyntas_ mis à part--que des drames et des romans.
Ces nouveaux livres, nous ne devons pas les interroger de la même
façon que les premiers. Ce ne sont plus de ces méditations au cours
desquelles l'âme de Gide se laissait si clairement connaître: ils n'ont
plus pour mission précise de la livrer; il n'y a plus de l'un à l'autre
de continuité intime. Du moins est-elle bien plus cachée.
Il nous faudra considérer séparément ces ouvrages, sans vouloir
leur imposer aucun enchaînement. En chacun, tour à tour, nous ne
surprendrons l'âme que si nous savons après chacun la quitter.
Peut-être cependant l'entreverrons-nous de l'un à l'autre se
développer, ainsi qu'entre les feuillages on accompagne du regard
quelqu'un qui passe.
_L'Immoraliste_ est peut-être le plus beau livre de Gide; c'est du
moins celui qui s'avance le plus loin.
Il raconte l'histoire d'une âme détachée. Michel dès son enfance
est privé, séparé, retiré; il ne souffre de vivre qu'avec une sorte
d'impatience dédaigneuse; il se retranche; il marque lui-même
volontairement sa différence d'avec tous les hommes. Et l'on peut
mesurer son ignorance du monde à la naïveté de ses premiers étonnements:
Ainsi donc celle à qui j'attachais ma vie avait sa vie propre et
réelle[45]!
Avec cette âme il découvre soudain la vie. Il en est si distinct qu'il
faut bien à la fin qu'il l'aperçoive; il la méconnaît si bien qu'elle
force enfin son attention. Tout de suite il l'aime, il la désire.
Mais on ne se débarrasse pas si vite d'un long dédain; son amour
conserve la forme de son détachement: il est un enthousiasme pur et qui
néglige tous les biens dont on se peut satisfaire. C'est de sa propre
vie, surtout que Michel s'éprend, c'est elle qui l'étonne et qu'il
écoute grandir. Il ne se mêle pas aux choses, il ne se dépense pas en
elles, il garde contre elles une sorte d'hostilité et rejette toute
possession. Les attaches que par hasard il a nouées avec le monde, il
ne songe qu'à les rompre. Ménalque lui enseigne à se dépouiller de plus
en plus, à laisser tomber à chaque instant son passé, à se priver de
mémoire:
C'est du parfait oubli d'hier que je crée la nouvelleté de chaque
heure[46].
Il tend vers un toujours plus farouche dénuement, il ne travaille qu'à
se désenchaîner. Il sent encore cette impatience de toute propriété qui
dès son enfance le divisa d'avec le monde, elle l'agite encore, elle
fait trembler ses mains, elle lui interdit de prendre:
Décidément tout se défait autour de moi; de tout ce que ma main
saisit, ma main ne sait rien retenir[47]...
Et c'est avec une sorte de découragement passionné qu'il s'écrie:
Je tâchai donc, et encore une fois, de refermer ma main sur mon
amour[48].
Ainsi, tout auprès de la vie qu'il continue de refuser, Michel demeure
seulement occupé par la croissance infatigable de _sa_ vie. Elle
se développe en lui, elle lui donne je ne sais quel air attendant,
exposé, perpétuellement ouvert. Comme aucun objet, aucun acte définis
ne viennent la clore ou l'adapter, comme rien ne la rassemble et ne
la réduit, elle s'épanouit toujours de plus en plus[49]. Jamais un
sentiment qui soit plus resserré que le précédent, qui soit sur le
précédent en diminution, qui le restreigne; toujours le sentiment qui
ajoute, qui dilate l'âme davantage, qui accentue son élargissement[50].
Après la joie, la joie. Michel surprend Moktir en train de le voler:
Mon cœur battit avec force un instant, mais les plus sages
raisonnements ne purent faire aboutir en moi le moindre sentiment de
révolte. Bien plus! je ne parvins pas à me prouver que le sentiment
qui m'emplit alors fût autre chose que de la joie[51].
Ouverture silencieuse et sombre. On lit sur le visage de Michel
l'effort et la jubilation de son âme; il supporte quelque chose
d'immense. Je le vois dans le port de Syracuse, errant étranger, avec
son sourire. Il va, soulevé par une force intérieure que rien n'utilise
ni n'astreint et dont il subit tout le ressort. Sa vie s'appuie si
fort aux parois de sa poitrine qu'elle lui est presque pénible[52]; il
souffre bonheur.
Peu à peu il dépasse le bonheur:
Mais déjà je sentais, à côté du bonheur, quelque autre chose que le
bonheur[53].
Il finit par n'éprouver plus qu'une sorte d'accablante liberté. Il a
rompu tous ses liens et maintenant il hésite tragiquement dans le vide:
Je me suis délivré, c'est possible; mais qu'importe? je souffre de
cette liberté sans emploi[54].
Il ne bouge plus, il reste où il se trouve avec indifférence; mais
cette indifférence le distend cruellement; elle ne l'immobilise que
parce qu'elle le partage et le démembre en secret. L'écartement de son
âme devenue démesurée le déchire. La joie qui ne s'apaise pas en lui,
est si pure qu'elle le brûle[55].
Il y avait pourtant dans l'âme de Michel un sentiment qui eût dû
modérer ce sauvage et solitaire enthousiasme: l'amour des autres. Gide,
mieux que son héros, en comprendra l'importance et saura le développer.
L'immoraliste, comme il a découvert sa vie, découvre celle des
autres[56]. Il s'attache à Moktir, à Charles Bocage, à Bute. Ainsi
semble-t-il sortir de lui-même. Mais en réalité, il n'aime que son
amour, que l'augmentation intérieure qu'il en reçoit; il cherche dans
autrui un renforcement de ses propres sensations; la sympathie qui
l'entraîne, c'est surtout le désir d'apprendre, en les _éprouvant avec
eux_, les émotions inconnues de ses compagnons:
Je sais à peine exprimer cette sorte de joie que je ressentais auprès
d'eux: il me semblait sentir à travers eux[57].
C'était un immédiat écho de chaque sensation étrangère--non point
vague, mais précis, aigu[58].
Il est mené par un insatiable désir de lui-même et, comme il n'arrive
pas seul à posséder toute sa profondeur, il demande aux autres de
l'aider à s'en rendre maître: il poursuit une sombre conquête intime,
il appelle fiévreusement à son secours les autres êtres et ceux qui
sont le plus loin de lui, sont ses meilleurs alliés:
Je m'attachais aux plus frustes natures, comme si, de leur obscurité,
j'attendais, pour m'éclairer, quelque lumière[59].
Mais il les rejette aussitôt qu'il s'est servi d'elles, que par elles
il s'est appris; il les abandonne comme il dépouille tout son passé; il
reste seul, pur, sans autre bien que sa vie trop libre qui l'oppresse.
* * * * *
Dans _Amyntas_ de nouveau nous n'avons devant nous que Gide lui-même.
Pour la première fois il montre une âme un peu fatiguée de sa solitude.
On le devine inquiété de plus près, de plus bas par le monde et prêt à
se joindre enfin à lui:
J'avais l'âge où la vie commence à prendre un goût plus douteux sur
les lèvres; où l'on sent chaque instant tomber d'un peu moins haut
déjà dans le passé[60].
Pourtant ce goût de la vie sur les lèvres, il ne renonce pas encore à
lui trouver de la douceur. Ce n'est qu'apaisement, apprivoisement de la
grande joie intérieure qui tournoyait en lui: il aime encore à sentir
la délicatesse de ses émotions, les changements de son cœur.
Il chérit dans le désert l'absence de tout objet: tant les prétextes
y sont monotones, on y éprouve avec plus de subtilité sa vie; elle ne
prend aucune forme; elle demeure inoccupée, simple, nue:
Que viens-je encore chercher ici?--Peut-être, ainsi qu'un corps
brûlant trouve joie à se plonger nu dans l'eau froide, mon esprit,
dépouillé de tout, trempe dans le désert glacé sa ferveur[61].
Devant soi l'on ne contemple que des variations pures; les heures
lentement modifient le vide sans fin, le teignent de couleurs
imperceptiblement différentes; elles passent sans qu'aucune matière
s'offre à leur transformation[62]. Et c'est comme si l'on tenait son
âme sous ses yeux; elle s'échappe au-dehors, elle se déroule devant
nous[63]; elle laisse voir délicieusement sa vicissitude:
Ah! de combien peu d'éléments est fait ici notre bruit et notre
silence! le moindre changement y paraît...
Je voudrais que de page en page, évoquant quatre tons mouvants, les
phrases que j'écris ici soient pour toi ce qu'était pour moi cette
flûte, ce que fut pour moi le désert--de diverse monotonie[64].
* * * * *
_La Porte Etroite_ est de toutes ses œuvres celle que Gide a le moins
dominée: il l'a écrite presque malgré lui; ou plutôt elle s'est
retournée contre lui, elle l'a contraint, elle s'est dictée à sa
pensée, dédaignant ses intentions[65]. Ce qu'elle va nous révéler,
c'est donc ce que Gide n'a pu s'empêcher de dire, ce qu'il y avait
de plus profond en lui et qui est remonté au moment où il le croyait
disparu.
Livre si cher qu'on voudrait n'en pas parler, nier même l'avoir lu pour
le garder plus près de soi. Livre "si pur, si lisse" qu'on ne sait
pas non plus comment en parler. Livre de si profonde et dangereuse
importance qu'on ne résiste pas à la tentation d'en recueillir le sens.
Il faudrait le lire d'un seul trait, avec amour et larmes, assis, comme
Alissa, par un temps trop beau sur ce banc de la marnière abandonnée
d'où se découvraient au déclin du jour les champs vides et labourés:
L'été fuyait si pur, si lisse que, de ses glissantes journées, ma
mémoire aujourd'hui ne peut presque rien retenir. Les seuls événements
étaient des conversations, des lectures[66]...
C'est ainsi que les héros du _Voyage d'Urien_ laissaient, au long
d'eux-mêmes, s'écouler sans mémoire les heures merveilleuses et vaines.
Dès la première lecture de _La Porte Etroite_, même si l'on ne veut
pas encore écouter le sens intérieur du livre, on ne peut manquer
de se sentir gagné par cette langueur et cette douce insatisfaction
qui faisaient le charme des premières œuvres. Un incessant désir,
tendrement irrité, s'échappe de nous. En quelle région du bonheur
sommes-nous conduits? Il semble que ce soit sur ses extrêmes confins;
ici nous n'aurons de lui que sa fuite et que ce faible cri qu'il nous
abandonne en s'envolant de nous; il est pareil aux branches agitées par
un oiseau surpris et déjà lointain:
L'été fuyait. Déjà la plupart des champs étaient vides où la vue plus
inespérément s'étendait[67].
Ce n'est pas sans de profondes raisons que nous éprouvons ici
cette détresse ravissante, ce plaisir frustré. _La Porte Etroite_
est l'histoire de deux âmes timides qui font leur bonheur de leur
impuissance même à atteindre le bonheur. Elles ont l'une et l'autre
je ne sais quelle maladresse native aux choses de la vie, elles ne
savent pas les prendre, elles sont frappées d'une sorte de pudeur qui
est leur essence même, si bien qu'elles ne goûtent d'aise véritable
qu'éloignées l'une de l'autre[68]. Elles se rétractent dès qu'elles se
rapprochent: une mystérieuse impossibilité se glisse entre elles; une
ruse inconsciente, issue du plus profond d'elles-mêmes, les sépare.
Nous ne sommes pas nés pour le bonheur[69],
dit Alissa; mais c'est de sainteté qu'elle se pense éprise; elle croit
qu'elle n'écarte Jérôme que pour le mieux élever vers Dieu et qu'elle
sacrifie au salut tout son "contentement humain[70]".--Mais elle ne se
connaît pas tout entière: un ravissement plus subtil et moins clair que
l'enthousiasme religieux l'entraîne à se dépouiller; à mesure qu'il se
fait plus pressant, elle le découvre de moins en moins explicable:
Les raisons qui me font le fuir? Je n'y crois plus... Et je le fuis
pourtant, avec tristesse, et sans comprendre pourquoi je le fuis[71].
En réalité elle est possédée par l'étrange passion de se priver; elle
est née pour le dénuement; elle écoute une voix qui lui conseille
de quitter tous ses biens; elle sourit à son mystérieux appel; elle
est prise doucement de partout par un attrait invisible et sait bien
qu'il n'est rien de meilleur que d'y céder. Comme le Ménalque des
_Nourritures Terrestres_ s'enivrait de son jeûne et marchait à travers
la plaine dans un étourdissement voluptueux, de même elle ne résiste
point au délice de se rendre pauvre:
Pourquoi donc inventai-je ici la défense? Serait-ce que m'attire
en secret un charme plus puissant encore, plus suave que celui de
l'amour? Oh! pouvoir entraîner à la fois nos deux âmes, à force
d'amour, au-delà de l'amour[72]!...
Si l'abstention l'enchante si profondément, c'est qu'elle lui révèle
les longs plaisirs de l'âme. Alissa trouve à se priver une joie plus
certaine qu'à se satisfaire; à mesure qu'elle éloigne l'objet qu'elle
poursuit, elle sent son âme s'étendre heureusement et comme s'étirer en
elle:
Et je me demande à présent si c'est bien le bonheur que je souhaite
ou plutôt l'acheminement vers le bonheur. O Seigneur! Gardez-moi d'un
bonheur que je pourrais trop vite atteindre! Enseignez-moi à différer,
à reculer jusqu'à Vous mon bonheur[73].
Dans l'achèvement l'âme s'évanouit; mais en prolongeant indéfiniment
son attente, on la voit progresser, on goûte chaque mouvement qu'elle
fait[74]: elle bouge un peu à chaque instant; elle glisse en nous, elle
nous frôle intérieurement de son avancement délicat.
L'héroïsme d'Alissa, c'est une joie secrète et inavouée. Dans son
effort pour se dépasser inépuisablement, pour quitter tour à tour
chacun de ses attachements et pour aller plus loin, l'âme trouve son
bien. Car des liens qui la veulent retenir, elle reçoit, à mesure
qu'elle les brise, le sentiment d'elle-même; elle est comme celui qui
est joyeux parce qu'il échappe à toutes les mains qui cherchaient à le
saisir, et qu'enfin le voici loin de tous, seul et vivant:
Héroïsme gratuit...
Héroïsme parfaitement inutile[75].
Alissa écarte en souriant toute promesse de récompense[76]; en même
temps qu'elle s'arrache à Jérôme, elle renonce au bienfait de son
sacrifice; elle veut ne rien attendre de la mort. C'est qu'ainsi
doublement dépouillée, elle touche de partout son âme, elle recueille
sa tension et sa vaine dépense, elle la perçoit comme les cordes
d'un instrument méditent leur ton qui n'est qu'une pure disposition
d'elles-mêmes[77]. Telle est l'obscure volupté que cherche, sans
le savoir, son esprit timide. Et malgré l'affreuse ignorance où se
débat son agonie, il ne faut pas dire qu'elle se soit trompée: de son
héroïsme elle a connu au fur et à mesure le prix, elle a longuement
goûté la joie. Il ne fut en elle si spontané que parce qu'il était la
seule façon qu'elle sût d'être heureuse.
Il ressemble au grand effort de l'immoraliste pour s'emparer de
lui-même en repoussant toutes les possessions qui le divertissaient.
Mais il est plus aimable de comparer _la Porte Etroite_ tout entière à
cette matinée radieuse et comme suspendue par sa délicatesse même, où
Jérôme, s'approchant à pas étouffés, surprend Alissa au fond du jardin:
Voici l'instant, pensai-je, l'instant le plus délicieux peut-être,
quand il précéderait le bonheur même, et que le bonheur même ne vaudra
pas[78].
Ou bien nous dirons: la trace que laisse ce livre dans notre souvenir
ressemble au dernier geste d'Alissa:
Un instant elle me regarda, tout à la fois me retenant et m'écartant
d'elle, les bras tendus et les mains sur mes épaules, les yeux emplis
d'un indicible amour[79].
Eloigner doucement de nous l'objet vers quoi toute notre âme nous
entraîne, afin de sentir monter en nous, lentement et de plus en plus,
notre âme.
* * * * *
_Isabelle_ est l'œuvre la plus récente de Gide. Elle donnera peut-être
plus tard quelque embarras aux faiseurs de classifications. A la fois
elle s'attarde et elle ouvre une ère nouvelle. Elle est indécise et
un peu languissante comme un enfant qui change d'âge. Gide, au moment
où il l'écrit, vient de découvrir d'immenses richesses qu'il ne
soupçonnait pas; par son émerveillement il est distrait; il pense avec
tant de plaisir à tout ce qu'il va pouvoir faire qu'il ne se donne pas
entier à sa tâche; il est partagé entre elle et l'avenir; et ce qu'il
refuse de lui-même à l'œuvre présente, c'est le passé, ce sont des
habitudes qui tout naturellement viennent y suppléer. _Isabelle_ c'est
cet instant de délicate paresse que l'on s'accorde avant de se lancer
dans une entreprise nouvelle dont on n'aperçoit pas la fin. Œuvre à la
fois trop bien faite, parce que s'y emploie toute la science acquise
pendant la période qu'elle achève, et incertaine, parce qu'elle est
l'essai d'une manière encore mal consciente[80].
Si peu qu'on l'y découvre, Gide pourtant, même dans _Isabelle_, montre
son âme. Comme Gérard semble épris! Mais ne serait-ce pas de son
amour? Il cherche lentement; il aime tous les retards de sa curiosité.
Passionnément penché sur les traces de l'invisible Mademoiselle de
Saint-Auréol, la volupté qu'il goûte c'est celle du chasseur, celle de
Michel quand il passait la nuit dans les bois, auprès des pièges tendus
par Bute. Car ne sait-il pas à l'avance que de l'objet qu'il poursuit
il n'a rien à espérer?
Connaître la vie secrète d'Isabelle de Saint-Auréol; savoir par quels
chemins parfumés, pathétiques et ténébreux[81]...
Gérard écoute son âme en lui fiévreusement attentive; c'est elle qui
plus que tout l'intéresse:
Jusqu'au soir mon esprit, dont je renonce à peindre le désordre, fut
uniquement occupé par l'attente. Pouvais-je aimer vraiment Isabelle?
Non sans doute, mais, amusé jusqu'au cœur par une excitation si
violente, comment ne me fussé-je pas mépris? reconnaissant à ma
curiosité toute la frémissante ardeur, la fougue, l'impatience de
l'amour[82].
Et qu'importe enfin si la femme qu'il trouve n'est que l'image sans vie
de celle qu'il a désirée? Songea-t-il jamais sérieusement à s'emparer
d'elle? Ses paroles quand il rencontre la vraie Isabelle, cette sorte
de lassitude polie que tout de suite il oppose à ses provocations,
indiquent assez combien il souhaitait peu cette entrevue tant
recherchée. Il a épuisé tout son bonheur avant d'atteindre l'occasion
de se satisfaire; et le désir déçu revoie vers le cœur avec plus de
suavité.
Voilà ce qu'_Isabelle_ enferme de l'ancienne âme de Gide. L'amour de
Gérard est pareil à cette longue promenade qui, dans _La Tentative
Amoureuse_, conduisit Luc et Rachel jusqu'au parc entouré de murs;
puis, un jour, étant revenus, ils le trouvèrent libre et vide; mais ils
avaient été heureux.
Malgré cette analogie on peut lire dans _Isabelle_ autre chose que
du passé. Gide y laisse paraître un peu de son âme nouvelle. Pour la
première fois il sort de lui-même; par un grand effort il s'arrache à
son isolement; il s'oublie; il se perd un peu parmi le monde; une sorte
de pitié l'attache à d'autres vies que la sienne. De temps en temps je
cesse de sentir ce dégagement de son cœur, ce subtil intervalle qui
jusqu'ici toujours l'a distingué de ce qu'il aimait; il est des moments
où par la sympathie il s'unit et se confond à ses personnages[83].