vivre comme il convient, il faut l'exiler dans la plus soigneuse
profondeur, il faut ne plus savoir d'elle que son nom très mystérieux.
Les événements, qui se succèdent sans relâche avec une humble fièvre,
ne viennent que pour nous distraire d'elle, que pour l'empêcher de
monter en nous. Elle est notre plus grand crime possible et nous
passons notre vie à en écarter la tentation. Nous ne sommes pas nés
pour être joyeux, mais pour souffrir, pour nous détruire et pour n'être
plus.--C'est par effroi que nous avons laissé s'établir un tel silence
autour de l'_Immoraliste_, qui est un grand livre.
Mais moi, que ferai-je si cette joie interdite, parfois je la ressens?
Je ne peux pas la nier, elle est aussi claire à certains instants
que ma vie même. Ceux qui prétendent n'être pas concernés par
l'_Immoraliste_[2], ils ne connaissent donc pas ces matins où l'on se
réveille bien? Ah, dur bonheur, je te souffre plutôt que je ne jouis
de toi. Je tiens en moi mon être tout entier, nu et violent comme un
animal. Que l'air est donc précis et terrestre! Je ne sortirai pas
sans offense, je heurterai en passant tout ce qui s'est levé ce matin
d'humble et d'honnêtement disposé. Il faut que je rie. Et de qui donc
ai-je besoin? Quelle tâche me capterait? Je suis homme et l'on ne peut
pas du moins m'en empêcher. Il y a quelque chose en moi d'irréductible.
Je peux être détruit; mais en ce moment
Je vis et cela est magnifique[3].
Je loue Gide d'avoir osé l'expression de cette joie. Nietzsche sans
doute avant lui l'avait enseignée. Mais Gide l'a racontée. Et que pèse
un précepte auprès d'une description?
* * * * *
Il faut achever. Ceci même que je viens d'exalter en Gide, peut-être
je ne l'aimerais pas si je le trouvais seul. De Nietzsche à la longue
je me suis détourné, pour avoir découvert trop exclusive et monotone
sa préoccupation. J'étouffe dans l'immoralisme; bientôt une grande
soif de faiblesse; il faut que je cède enfin et que je ne sois plus
parfait. C'est le désir d'être atteint, semblable au sommeil. Mais
justement Gide, parce qu'il ne s'entête jamais, échappe de toutes
parts à l'obligation de rester intact; je devine et j'aime chez lui
une inquiétude muette du meilleur[4], le pressentiment d'une joie plus
pure. Il est mal content de son contentement, il en ressent le défaut,
il ne le subit pas sans crainte, il cherche par où se rendre pauvre et
comment obtenir d'avoir besoin. Déjà les restrictions que le _Retour
de l'Enfant Prodigue_, _Amyntas_ (Le Renoncement au Voyage), _la Porte
Etroite_ ajoutent à _l'Immoraliste_, indiquent le tourment d'une âme
que son bonheur ne réussit pas à enfermer.
Est-ce à dire qu'il faille considérer Gide comme déjà chrétien et
_la Porte Etroite_ comme un livre religieux? Seuls peuvent accepter
cette opinion ceux qui ne savent ni ce qu'est Gide ni ce qu'est le
christianisme, et pour qui douter de la physiologie c'est entrer en
religion.
Je prétends ici louer en Gide non pas l'avènement d'une foi nouvelle,
mais seulement un admirable désir d'aller plus loin, une impatience
infatiguée. Car il faut bien y revenir; de ce que j'annonçais au début
et qui est le grief cardinal des adversaires de Gide je veux faire mon
dernier motif d'admiration: Gide n'a pas fini; nous ne le tenons pas
encore, nous ne pouvons pas l'insérer à sa place, avec sa notice, dans
une anthologie. Que faire? Il est vivant, il m'échappe comme il vous
élude; mais je lui en sais gré, tandis que vous le boudez.
Je vous propose, chère amie, écrit-il à Angèle, une belle définition
du génie: le génie c'est le sentiment de la ressource[5].
Avec qui, ce sentiment, l'eûmes-nous jamais plus certain? Laissons
ceux qu'attache et qu'entrave leur passé; nous savons par ce qu'ils
ont fait tout ce qu'ils feront; nous sommes bien tranquilles: ils ne
nous surprendront plus. Mais je me tourne vers Gide: ses livres au
début contenaient, chacun, toute son âme; puis ils l'ont partagée
entre eux, ils se sont écartés les uns des autres, ils se sont séparés
par des intervalles de plus en plus larges. Et la promesse qu'ils
donnent pareillement s'est amplifiée; plus que jamais ils me demandent
d'attendre; ils éloignent toute limite, ils s'effacent devant l'avenir
en regardant vers lui. Ils semblent dire: "Non, tout cela ne comptait
pas. C'est maintenant que nous allons commencer."
Quel écrivain, à quarante ans parvenu, nous obligea jamais à tant
d'espoir?
1911.
[1] Mais nous avons dit que l'esprit de Gide ne s'appliquait
pas au réel, que ses idées restaient intérieures et détachées de leurs
objets. Les deux affirmations sont vraies à la fois: cette pensée ne
s'appuie pas aux choses, il y a un intervalle entre elle et le monde,
jamais elle n'a l'aveuglement de l'adhésion complète. Mais c'est
justement grâce à cette séparation qu'elle peut représenter le monde;
car pour dessiner avec exactitude et dans tout son détail un paysage,
il faut s'en tenir quelque peu éloigné. On n'imite bien que ce dont on
se distingue.
[2] Par exemple Lucien Jean dans une étude sur
l'_Immoraliste_. (_Parmi les hommes_.)
[3] _Le Prométhée mal enchaîné_, p. 190.
[4] Celle même que confesse Alissa:
"Imagines-tu cela, Jérôme: Le meilleur! Et brusquement les larmes
jaillirent de ses yeux, tandis qu'elle répétait encore: le meilleur!"
_La Porte Etroite_, p. 205.
[5] _Prétextes_, p. 114.
BIBLIOGRAPHIE[1]
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_Librairie Perrin_, 1891
* Les Cahiers d'André Walter (sans nom d'auteur),
_Librairie de l'Art Indépendant_, 1891
Les Poésies d'André Walter (sans nom d'auteur),
_Librairie de l'Art Indépendant_, 1892
Le Traité du Narcisse,
_Librairie de l'Art Indépendant_, 1892
La Tentative Amoureuse,
_Librairie de l'Art Indépendant_, 1893
Le Voyage d'Urien (avec illustrations de Maurice Denis),
_Librairie de l'Art Indépendant_, 1893
Paludes,
_Librairie de l'Art Indépendant_, 1895
* Le Voyage d'Urien, suivi de Paludes,
_Librairie du Mercure de France_, 1896
* Les Nourritures Terrestres,
_Librairie du Mercure de France_, 1897
Réflexions sur quelques points de littérature et de morale,
_Librairie du Mercure de France_, 1897
* Philoctète (Philoctète, Le Traité du Narcisse, La Tentative
Amoureuse, El Hadj),
_Librairie du Mercure de France_, 1899
Feuilles de route,
_Librairie du Mercure de France_, 1899
* Le Prométhée mal enchaîné,
_Librairie du Mercure de France_, 1899
Lettres à Angèle,
_Librairie du Mercure de France_, 1900
De l'influence en littérature,
_Librairie de l'Ermitage_, 1900
Le Roi Candaule,
_Librairie de la Revue Blanche_, 1901
Les Limites de l'Art,
_Librairie de l'Ermitage_, 1901
Saül, drame,
_Librairie du Mercure de France_, 1902
* L'Immoraliste, récit,
_Librairie du Mercure de France_,
_Edit_. in-18, 1902
L'Immoraliste, récit,
_Librairie du Mercure de France_,
_Edit. petit_ in-16, 1902
De l'importance du public,
_Librairie de l'Ermitage_, 1903
* Prétextes, réflexions sur quelques points de littérature
et de morale,
_Librairie du Mercure de France_, 1903
* Saül, Le Roi Candaule,
_Librairie du Mercure de France_, 1904
* Amyntas,
_Librairie du Mercure de France_, 1906
* Les Poésies d'André Walter, réimpression,
_dans Vers et Prose, Tome VIII_, 1906-07
Le Retour de l'Enfant Prodigue,
_dans Vers et Prose, Tome IX_, 1907
Bethsabé,
_dans Vers et Prose, Tome XVI_, 1908-09
* La Porte Etroite, récit,
_Librairie du Mercure de France_,
_Edit_. in-18, 1909
La Porte Etroite, récit,
_Librairie du Mercure de France_,
_Edit. petit_ in-16, 1909
Le Retour de l'Enfant Prodigue,
_Bibliothèque de l'Occident_
(_tirage à_ 100 _exempl_.), 1909
Oscar Wilde,
_Librairie du Mercure de France_, 1910
* Nouveaux Prétextes,
_Librairie du Mercure de France_, 1911
* Isabelle, récit,
_Edition de la Nouvelle Revue Française_,
_Edit_. in-8 _couronne_, 1911
Isabelle, récit,
_Edition de la Nouvelle Revue Française_,
_Edit_. in-8 _tellière_, 1911
Charles-Louis Philippe, conférence prononcée au Salon d'Automne,
_Librairie Eugène Figuière_, 1911
Dostoïevski d'après sa correspondance,
_Grande Revue_ du 25 mai, 1908
_Librairie Eugène Figuière_, 1911
[1] Les éditions d'après lesquelles sont faites les citations,
sont marquées d'une astérisque.