viennent de ce que Gide ne modèle plus ses livres simplement sur
l'attitude de son âme. De même que son style tend à devenir de plus en
plus concret, de même ses ouvrages de plus en plus s'en prennent à la
vie. Au lieu de poèmes moraux, de méditations lyriques, de subtiles
aventures imaginaires, toutes chargées de complexes significations, et
où son âme seule se divisait entre des personnages idéaux, il écrit
des romans[8]. Il entreprend d'animer des êtres différents de lui, de
les peindre hors de lui avec leurs passions et leur cœur séparés. Il
les forme encore de lui-même, c'est sa substance qu'il leur départit
douloureusement; mais déjà avec un désintéressement passionné; déjà il
ne trouve plus à dire que les événements où il les voit s'engager, où
il les accompagne. Il est absorbé par les personnages qu'il suscite;
son unique soin désormais sera d'exprimer fidèlement toutes ces pensées
qu'il leur découvre, tous ces actes dont il les reconnaît responsables,
en un mot de raconter leur histoire.
Gide, peu à peu, s'arrache au symbolisme. Au milieu de sa carrière,
il ressent soudain ce besoin de représenter les choses humaines, qui
est la grande exigence imposée à la jeunesse d'aujourd'hui. Un des
premiers, il nous indique la voie. Il est un de nos guides vers une
nouvelle époque de la littérature.
* * * * *
Cependant, nous n'avons entrepris l'étude de son style et de sa manière
de composer que pour nous mieux aider à deviner son âme; nous espérions
qu'elle se dénoncerait au ton de la voix. Que savons-nous d'elle
maintenant?
Style tout dépris, phrases qui ne vont pas jusqu'au bout de leur
tendance, qui ne saisissent pas une proie, mais complaisamment se
replient, ou finement vont se perdre dans les suivantes. Qui songerait
à louer ici la solidité, la prise, la parfaite définition des objets
par les mots? Mais on aimera la grâce de l'élusion, le mouvement pur
de la parole. Jamais style n'eut moins besoin du monde. Il lui est
tout antérieur. Il ne touche les objets que pour les éviter, que pour
glisser au long d'eux par un souple dégagement. Il ne se comporte
qu'avec liberté; tous ses modes lui sont inspirés par je ne sais quelle
indépendance.
L'âme qui se révèle à travers ces phrases, de même est libre. Elle
est détachée, elle ne se fixe en aucune possession. Elle ne donne son
adhésion que comme un baiser: aussitôt elle la retire.--En elle, une
jamais lasse animation, un innombrable éveil; nulle part d'elle-même
qui se repose; mais chaque sentiment bouge, glisse, revient comme
une petite flamme au milieu de mille autres. La conscience de cette
richesse intime rend cette âme surprise. Par elle elle est retenue au
bord du monde. Elle est un merveilleux jardin d'hésitations.
[1] _La Tentative Amoureuse_ (_Philoctète_, p. 108).
[2] _Les Nourritures Terrestres_, p. 112.
[3] _Le Prométhée mal enchaîné_, p. 17.
[4] _Ibid_. p. 18.
[5] _Ibid_. p. 22.
[6] "Je m'appris, comme des questions devant les attendantes
réponses, à ce que la soif d'en jouir, née devant chaque volupté, en
précédât d'aussitôt la jouissance." (_Les Nourritures Terrestres_, p.
81.)
[7] _Isabelle_, p. 11. Cf.: "Certains passages de cette lettre me
restaient incompréhensibles; j'enchaînais mal les faits." (p. 148.)
[8] Cependant il refuse encore ce titre à _l'Immoraliste_, à
_la Porte Etroite_, à _Isabelle_, qu'il ne veut considérer que comme
des récits. Sans doute se fait-il du roman une idée si touffue que
ses dernières œuvres lui paraissent trop simples et trop unilinéaires
pour y satisfaire.--On peut mesurer à cette modestie l'étendue de son
ambition et l'importance de sa promesse.
DEUXIÈME PARTIE
L'AME
Cette privation émerveillée, ce suspens passionné, il nous faut les
bien comprendre: ils sont l'âme même de Gide.
* * * * *
Cette âme est naturellement complexe. D'autres sont simples; elles
réagissent toujours par un seul mouvement; elles n'ont pour chaque
objet qu'une pensée et qu'un sentiment; elles sont toujours du même
avis qu'elles-mêmes. Leur teneur est uniforme. Elles sont pareilles à
ces minerais sans mélange dans lesquels une parcelle quelconque est
toujours faite de la même matière que le tout.
Mais l'âme de Gide est composée. Prenons-la sitôt qu'elle s'énonce:
déjà le son qu'elle rend est harmonique; je l'entends à la fois entière
et divisée, comme un accord nombreux, comme un chœur de voix douces
et basses. Quel que soit l'objet qui vienne à la toucher, c'est par
plusieurs mouvements qu'elle s'y accommode; elle se dispose vers lui
multiple; elle lui répond avec diversité. Elle est à chaque moment
plusieurs fois différente d'elle-même.
Elle ne consent pas dans toute son étendue à ce qu'éprouve une de ses
parties. Son plus grand repos est toujours un équilibre, sa suprême
simplicité une consonance.
Complexité double: de l'esprit; des sentiments.
Jamais cet esprit n'est occupé par une seule idée. Mais la première
qui naît l'émeut doucement tout entier; elle ne saurait s'énoncer sans
échos; sitôt qu'elle surgit, il y a toute une foule autour d'elle. Une
idée, c'est surtout plusieurs autres. Sur le même point, autour du même
sujet, tout de suite plusieurs idées s'éveillent à la fois, groupées,
combinées, révélant une organisation silencieuse, un nœud obscur.
Elles se tiennent jointes, mais ne se confondent pas; assemblées, mais
distinctes. L'esprit goûte avec ravissement leur différence, leur
lucide séparation; comme un musicien qui savoure l'écartement intérieur
et la fine discrétion d'un accord, il se délecte aux intervalles
subtils qui subsistent entre ses pensées les plus prochaines.
Il les garde ainsi en un faisceau bien démêlé. Chacune, dès qu'on la
touche, tire toutes les autres, on ne sait pas comment; c'est un jeu
délicat de liaisons réciproques, c'est la _relation_, au sens propre du
mot:
Et la relation? Je parie que vous ne scrutez pas assez la relation;
car, parce que l'acte est gratuit, il est ce que nous appelons ici:
réversible[1].
L'esprit de Gide est le théâtre d'un drame incessant et minutieux:
appels et réponses innombrables, chaînes d'idées toutes voisines les
unes des autres, et qui, pourtant, se défendent l'une d'être l'autre;
grand déroulement de la pensée qui soudain s'arrête, et en voici un
autre en sens contraire. Côtoiements, mutuelles provocations; les
idées, comme les montagnes de glace du _Voyage d'Urien_, au bout d'un
moment que la chaleur de l'esprit les caresse, se renversent; elles
se déclenchent automatiquement, l'une sortant de l'autre par simple
remplacement. Dans _Le Prométhée Mal Enchaîné_ l'idée de la gratuité
va débusquer celle de la conscience et les voici qui croissent,
enchevêtrées et discernées, s'exagérant l'une par l'autre, se
répliquant, s'échappant, se décevant sans cesse, formant un instable et
compliqué système.
Une semblable complexité se retrouve dans les sentiments. Toute émotion
déchaîne le cœur entier[2]. L'amour d'une chose, c'est aussitôt et
surtout l'amour de toutes les autres:
Oasis. La suivante était beaucoup plus belle, plus pleine de fleurs et
de bruissements[3].
Ah! non pas cela seulement qui m'est donné, mais encore, mais plutôt
tout le reste! Comme une harpe dont on ne touche qu'une corde, mais les
autres en même temps sont atteintes par le silence des harmoniques,
cette âme, sitôt que l'aborde une tentation, voici que s'éveille toute
sa différence. Dès qu'elle aime, elle est bouleversée tendrement dans
toute son étendue, elle a des tendances vers partout dirigées, et qui
devinent comme des antennes le multiple, l'inépuisable univers. Ainsi
que dans l'esprit plusieurs idées toujours s'élèvent à la fois, de même
le cœur a le sentiment de tout le simultané; il voit tout ce qui est
contenu en chaque instant, tout ce qui y participe d'un bout à l'autre
du monde:
J'entends, autour, les bruits errants des choses... Je me souviens...
J'y vins un soir au clair de lune. Des palmiers dans la clarté bleue
ombreusement au-dessus de l'eau s'inclinaient...
Non jamais, jamais me redirai-je, cette eau tranquille--et qui
pourtant, là-bas encore[4].
Et vers toutes les nourritures terrestres l'âme se porte à la fois; des
groupes d'amours germent en elle, se détachent, éclosent, comme des
nymphes montent entrelacées à la surface des eaux.
Il y en a que nous mangerons sur des terrasses.
Devant la mer et devant le soleil couchant.
Il y en a que l'on confit dans de la glace
Sucrée avec un peu de liqueur dedans[5].
Toutes ses préférences se mettent à chanter en elle et se contredisent,
et font un chœur sans mesure, plein de contestations suaves; tous
les plaisirs de sa mémoire reprennent vie, elles les sent encore,
elle en est troublée; ils deviennent de beaux désirs que leur nombre
rend éperdus, et qui, de ne plus retrouver leur objet, augmentent la
délicieuse confusion intérieure.
L'âme de Gide est pareille à la tente de Saül où les démons sont
assemblés et se disputent. Elle est une habitation où se rencontrent,
en un harmonieux tumulte, mille étrangers.
... Et chacun de mes sens a eu ses désirs. Quand j'ai voulu rentrer en
moi, j'ai trouvé mes serviteurs et mes servantes à ma table; je n'ai
plus eu la plus petite place où m'asseoir[6].
* * * * *
Elle est si complexe qu'elle est incapable de possession, si riche
qu'il lui faut rester détachée. Elle est en partage, elle est
distribuée entre toutes ses composantes, elle ne peut se rassembler
entière pour un geste qui soit simple, qui soit seul. Prodigieux arrêt!
Tant de nuance, tant de variété dans son étendue, qu'elle ne saurait
se contracter pour l'action. Ses voix sont trop diverses; à mesure
qu'elles l'inspirent, elles la détournent; par elles attirée en des
sens opposés, elle demeure immobile. Gide est en proie à lui-même; il
n'est rien en lui qui puisse être oublié; à chaque instant toute son
âme l'appelle à la fois. Aussi, au lieu de se décider, laisse-t-il
grandir lentement sur son visage le sourire de l'émerveillement:
Le sentiment de complexité peut devenir une stupéfaction passionnée[7].
Ce sont d'abord les idées que leur trop grande richesse fait
hésitantes. Elles ne vont pas jusqu'à leur réalité, elles ne
portent pas sur les choses, elles ne se détachent pas de l'esprit.
Trop nombreuses elles s'empêchent les unes les autres; les mille
restrictions qu'elles s'imposent réciproquement les retiennent.
Comme elles ne se lâchent pas les mains, elles ne peuvent passer
par l'étroite porte de l'affirmation qu'on ne franchit que par un
renoncement et qu'après une sorte d'abjuration.
Les idées de Gide demeurent dans son esprit. _Paludes_ nous raconte
de quelle façon, y étant nées, elles y ont toute leur carrière.
Une petite pensée, un rudiment confus de pensée... Et la voici qui
grandit, qui foisonne, qui prend mille formes imprévues, qui pousse
des branches dans tous les sens, si bien qu'elle finit par devenir à
elle-même contraire. Jusqu'à la fin elle reste intérieure, elle habite
cruellement l'esprit:
Il semble que chaque idée, dès qu'on la touche, vous châtie; elles
ressemblent à ces goules de nuit qui s'installent sur vos épaules, se
nourrissent de vous et pèsent d'autant plus qu'elles vous ont rendu
plus faible[8]...
L'ironie de Gide consiste à représenter fidèlement ce jeu spontané
et gratuit des idées. Elles n'ont aucune obligation; puisqu'elles ne
s'affirment d'aucun objet, rien ne les attache. Cette liberté leur
donne une agilité vertigineuse et presque comique. Il y a en elles un
_esprit_: elles obéissent à toutes ses fantaisies, à ses ébats adroits
et malicieux:
Je me souviens d'un jour où elles se déduisaient comme des tuyaux de
lorgnettes; l'avant-dernière semblait toujours déjà la plus fine; et
puis il en sortait toujours une plus fine encore.--Je me souviens d'un
jour où elles devenaient si rondes que vraiment il n'y avait plus
qu'à les laisser rouler. Je me souviens d'un jour où elles étaient si
élastiques que chacune prenait successivement les formes de toutes, et
réciproquement[9].
Voici ce merveilleux esprit livré à sa propre délicatesse[10]; elle
l'entraîne et le déchire; il lui cède avec enchantement et cependant,
parfois, voudrait lui échapper. A se sentir tellement ingénieux, il
goûte en même temps un ravissement et une souffrance. Sa complexité
forme un insaisissable réseau qui l'arrête de toutes parts et lui
interdit de parvenir jusqu'aux brutales vérités du monde.
Comme ses idées, les sentiments de Gide sont embarrassés par leur
abondance; ils ne savent pas se terminer en actes, leurs élans se
neutralisent[11].--Chaque occasion suscite mille mouvements qui entrent
en débat; et comme aucun ne veut quitter sa différence, renoncer à
lui-même pour appuyer la victoire d'un autre, l'âme finit par s'apaiser
sans agir; c'est ainsi qu'un remous s'atténue, sans s'étendre, sous de
petites vagues contraires. Gide reste interdit sous la poussée trop
complexe de son cœur: il le sent si complet, chaque désir y tient si
soigneusement sa place, qu'il ne sait comment succomber ni par quel pas
faiblir:
Est-ce que tu feras ...: (ceci ou cela): sortiras-tu dans le jardin
désert?--descendras-tu vers la plage, t'y laver?--iras-tu cueillir
des oranges, qui semblent grises sous la lune...? d'une caresse
consoleras-tu le chien?--(Tant de fois j'ai senti la nature réclamer
de moi un geste, et je n'ai pas su lequel lui donner)[12].
Il ignore même comment on choisit: trop de désirs simultanés le rend
inhabile à la préférence. Il est frappé d'une sorte d'immense amour
hagard. En chaque objet il voit tout l'univers et s'y complaît, si
bien qu'il ne sait comment redescendre jusqu'à la tentation qui lui
demandait d'être seule obéie:
La nécessité de l'option me fut toujours intolérable; choisir
m'apparaissait non tant élire, que repousser ce que je n'élisais
pas... Et je restais souvent sans plus rien oser faire, éperdument et
comme les bras toujours ouverts, de peur, si je les refermais pour la
prise, de n'avoir saisi _qu'une_ chose[13].
Il se tient privé, séparé du monde par son âme joyeusement
innombrable[14].
* * * * *
Cette subtile division d'avec le monde, cette maladresse exquise à s'y
donner, et ce tendre refus comme de quelqu'un qui fait signe avec la
main que non et qui sourit, sont l'essence même de l'âme de Gide. Elle
attend, elle écoute, elle dénie en silence le présent, elle ne sait pas
y déboucher, elle est auprès de lui parfaite et bondée.
Nous allons maintenant la suivre dans son développement, la retrouver
dans tous les livres la même, et pourtant à chaque fois un peu
modifiée. Tout de suite elle est détachée, elle se détourne; mais au
début c'est par répugnance, avec une sorte d'indignation,--ensuite avec
un grand rire transporté, avec l'air dédaigneux et ravi de celui qui a
pitié de l'offre qu'on ose lui faire, parce qu'on ne sait pas ce qu'il
possède,--à la fin avec plus d'inquiétude. Ce sont ces variations de
son détachement qu'à travers l'œuvre de Gide nous voulons étudier.
Aux quelques lecteurs des _Cahiers d'André Walter_, Gide sans doute
apparut d'abord pur et méfiant, auprès de la vie plein de scrupule,
chaste, je veux dire: séparé. Son premier mouvement est en effet de se
garder. Il craint tout contact avec le monde:
La vie n'est qu'un moyen, pas un but: je ne la rechercherai pas pour
elle-même[15].
A dix-huit ans, il sent son âme contractée et toute en défense; une
sorte de timidité complexe la paralyse. Elle feint de dédaigner parce
qu'elle redoute, elle appelle sa crainte vertu; elle cherche d'abord
l'héroïsme pour échapper à la vie, et parce qu'il donne un sens à
l'abstention. Mais en réalité, si elle se replie, c'est simplement
qu'elle est trop riche; elle est tout égarée par les espérances qu'elle
sent s'agiter en elle et par ses possibilités infinies. André Walter se
représente avec Emmanuèle
... désolés comme l'Ecclésiaste que nous méditions longtemps, l'esprit
exalté par des pensées trop hautes, désorienté par la vanité des
désirs et le cœur brisé d'un amour infini qui se répandait en larmes
et en prières[16].
Rien de plus pathétique, quand on connaît l'histoire de son
développement postérieur, que l'apparition de Gide adolescent. Cette
retenue passionnée, ce précoce renoncement... Il semble qu'il ne pourra
pas s'avancer plus loin. Il est exilé. Il est né trop pur. Que vient-il
faire au monde?
Mais des âmes nobles, quand il en vient, elles ne naissent pas
viables; vivre les rebute; elles sont condamnées d'avance[17].
Ah! comme le bonheur saura ruser avec cette âme! Comme il saura bien
pénétrer en elle malgré elle! Déjà ne vient-il pas se mêler un peu
au désespoir de sa noblesse? N'y a-t-il pas une joie secrète dans sa
pudeur et dans son déni?
O l'émotion quand on est tout près du bonheur, qu'on n'a plus qu'à
toucher--et qu'on passe.
Que l'âme reste désireuse, toujours; qu'elle souhaite. C'est dans
l'attente qu'est la vie; dans l'assouvissement elle retombe[18].
* * * * *
De ce bonheur, qu'elle n'ose pas encore appeler bonheur, l'âme va
faire le lent apprentissage. _Les Poésies d'André Walter, La Tentative
Amoureuse, El Hadj, Le Voyage d'Urien_, racontent ses premières
découvertes. Elle ne connaissait jusqu'ici d'elle-même que sa crainte,
que son éloignement pour toute possession terrestre. Elle se savait
pleine de réserve et de dédain. Elle commence maintenant à démêler les
raisons de sa répugnance.
En effet, elle est au milieu du monde et ne peut faire qu'elle ne
s'en aperçoive, qu'elle ne l'entende autour d'elle murmurer. Elle est
attirée par lui malgré sa timidité. Après "l'amère nuit de pensée,
d'étude et de théologique extase", elle s'aventure "dans le val étroit
des métempsychoses[19]". Au lieu de négliger les voluptés de loin, en
les ignorant, elle vient jusque parmi elles pour s'en priver; elle
laisse déferler contre elle toutes les caresses de l'alentour; mais
elle les repousse, elle se tient à la fois séduite et refusée. Or,
à confronter ainsi aux délices naturelles son détachement, elle le
comprend mieux; elle en voit toute la profondeur et quelles causes il a
en elle-même; elle sent au contact du monde s'émouvoir et la paralyser
son abondance intime; les tentations qui la touchent éveillent le
trouble qu'elle portait sans le savoir; en s'y prêtant sans s'y
abandonner, elle s'apprend elle-même, comme le corps connaît ses
limites par les brises qu'il écarte de lui.
_Le Voyage d'Urien_ et les livres qui l'entourent ne sont le récit que
d'invitations déclinées. Ils décrivent toutes les merveilles; mais
c'est pour dire comment les héros les évitèrent. Ils mentionnent de
nombreuses et aimables actions; mais ce sont celles dont les héros
se sont abstenus. Ceux-ci promènent à travers tous les prodiges un
désintéressement magnifique. Tant ils montrent de prudence, parfois
Gide sourit.
Mais nous n'osâmes pas nous baigner de peur des crabes et des
chatrouilles[20].
Ou bien, si par hasard ils viennent à bout de quelque entreprise, Gide
aussitôt feint de ne rien trouver à en dire. Il veut faire croire qu'il
ne se représente bien que les actes qu'on ne fait pas.
Mais ces livres, en même temps qu'ils nous content tant d'exploits
éludés, nous font sentir comment l'âme par ses abstentions se révèle
peu à peu à elle-même.
Appelées par le monde, ses confuses amours s'agitent, se déplient.
C'est le tourment des vains désirs. Ils s'échappent du cœur lentement,
lui laissant goûter leur essor. Ils tournoient tout autour un instant
comme des colombes; leur vol las et enchanté ne s'éloigne pas. Puis ils
s'abattent, mourants.
L'âme ne sait pas encore démêler s'ils sont doux ou cruels. Elle ne
connaît que le trouble qu'ils font en elle; au milieu de l'univers,
elle sent un malaise qu'elle n'ose appeler délicieux. Je l'éprouve moi
aussi, en relisant ces livres irritants et suaves. Poésie de l'inutile
et de la désoccupation:
Et les jours s'en allaient ainsi, en promenades ou en fêtes[21].
Vains élancements, regards qui vont soudain découvrir toute la plaine,
mais pourquoi? Chevaliers qui partent au matin et reviennent au
crépuscule.
Terrasses! Miséricordieuses terrasses des Bactrianes au soleil levant;
jardins suspendus, jardins d'où l'on voit la mer! palais que nous ne
reverrons plus, et que nous souhaitons encore[22]...
Falaises! d'où l'on croit qu'on va voir autre chose[23].
Arbres du Nord; rameaux vaguement désirés; ah! promontoires!
promontoires lancés vers le ciel, où l'on s'avance, où l'on s'avance;
après lesquels on ne peut plus[24]...
* * * * *
En voyant toutes les richesses qu'il décèle confusément dans son âme,
Gide comprend l'importance de son détachement. Il ne peut plus le
considérer comme une simple privation. Mais il l'appelle liberté; et
du même coup s'aperçoit que cette liberté nous fait cruellement
défaut. Il voit tous ceux qui l'entourent paralysés par leur activité
quotidienne et s'amuse à railler ces captifs qui ne savent pas leur
lien[25].
Paludes[26] en effet, c'est la satire de toute réalisation de la vie;
en se réalisant la vie s'immobilise, s'enferme; en prenant une forme
elle meurt. Elle est comme une flamme: en la nourrissant on l'étouffe,
on la maintient sourde et sombre. Morne vie qui se dépense au fur et à
mesure en tout petits actes inépuisables. Richard est accablé
d'occupations:
Toutes ses heures sont prises[27].
Il ne soupçonne même pas qu'on puisse être différent de ce qu'on fait.
Il résume dans sa vraiment pauvre personne tout ce qu'a de mesquin
l'accomplissement.
Ce sont chaque jour les mêmes pis-aller lamentables, les substituts de
toutes les choses meilleures[28].
Un acte est quelque chose qui vient se mettre à la place d'une
partie de l'âme; il éteint un peu de notre belle énergie; il crée de
l'immobile, du définitif là où il y avait d'exquises puissances; il
nous arrête un peu, il met un terme à notre douce ambiguïté intime.
Il pèse sur nous comme un poids mort; nous ne pouvons plus nous
débarrasser de lui, car il demande à être répété; il a je ne sais
quelle force d'inertie.
Tout ce que nous suscitons, il semble que nous le devions
entretenir[29].
Tous nos actes subsistent horriblement et pèsent. Ce qui pèse sur nous
c'est la nécessité de les refaire[30]...
Il faudrait au moins qu'ils fussent contingents[31], gratuits,
accomplis au hasard, avec une sorte de générosité dédaigneuse; il
faudrait qu'ils parussent par l'âme concédés, plutôt que voulus,
abandonnés avec superbe aux exigences de la vie ainsi qu'un don qu'on
eût pu aussi bien refuser[32]. Car alors on se sentirait distinct
d'eux, comme un pianiste qui choisit ses touches voit bien qu'il en est
séparé.
Mais non. Nous sommes ensevelis sous nos actes, nous n'existons plus
qu'en eux, ils nous absorbent:
Je disais que notre personnalité ne se dégage plus de la façon dont
nous agissons--elle gît dans l'acte même--dans les deux actes que nous
faisons (un trille)--dans les trois[33].
Mieux vaut donc nous priver d'agir. Ainsi seulement nous pourrons
connaître, pure et voluptueuse, notre propre vie.
* * * * *
Car voici le bienfait incomparable du détachement: il permet à l'être
de se sentir vivre.
_Les Nourritures Terrestres_ naissent de _Paludes_, comme naissent les
uns des autres tous les livres de Gide, par opposition, par réaction
et selon le mouvement essentiel d'une pensée qui ne se développe qu'à
force de se corriger, de se réfuter et de se détruire.--Cependant, tout
en s'y contreposant, _les Nourritures Terrestres_ sont une solution de
_Paludes_; elles défont le nœud et l'obscure question qu'il formait.
Fiévreusement, et au hasard, et non sans se moquer de lui-même, Gide
s'était élevé contre l'étroite contrainte de nos actes quotidiens; il
aperçoit maintenant de sa révolte téméraire et mal assurée la raison
simple et sensible: les actes et les attachements sont mauvais, car il
nous détournent de notre propre vie, qui est notre seul vrai bonheur;
pour être heureux il suffit d'être et de savoir qu'on est:
Volupté! Ce mot je voudrais le redire sans cesse; je le voudrais
synonyme de _bien-être_, et même qu'il suffît de dire _être_,
simplement[34].