de leur différence; chacune à la fois écarte et approche d'elle la
suivante; chacune est de la précédente la douce détente inverse;
chacune apparaît comme promue par un ressort dissimulé qui tout
aussitôt la rappelle. Une sorte de logique insaisissable parcourt la
phrase, qui semble, tant la responsabilité de ses éléments est forte,
par son contenu même attirée vers l'intérieur et comme astreinte:
Il nous semblait hélas! qu'à nous la raconter, Michel avait rendu son
action plus légitime. De ne savoir où la désapprouver, dans la lente
explication qu'il en donna, nous en faisait presque complices[18].
Tel est le style des premiers livres de Gide, celui où se trahit le
mieux son âme. Il est mobile comme elle, il a tous ses entraînements et
tous ses repentirs, il la suit dans sa perpétuelle inquiétude; c'est
par les variations inépuisables de son instabilité et par cette façon
d'obéir aussitôt aux moindres déplacements du cœur, qu'il touche.
L'émerveillement, dont, sans fatigue, il nous emplit, vient non pas de
l'originalité des mots ou des images qu'il nous propose, mais de le
voir inventer à chaque phrase une nouvelle manière de s'écouler, un
nouvel emploi de sa pente.
* * * * *
Plus sévère, plus dénué, plus sec est le style des romans, celui que
l'on trouve pour la première fois dans _l'Immoraliste_. Il est moins
spontané; il a été formé par un admirable effort de volonté. Dans
l'aisance mouvante de ses phrases Gide eût pu se complaire; comme bien
d'autres, il eût pu faire sa manière de la richesse naturelle dont il
disposait; il ne lui eût fallu qu'un peu d'habileté pour prolonger
longtemps encore sans monotonie les débats exquis de son style. Mais
il a voulu le dépouiller. Avec patience, mesure et savante modestie,
il s'est façonné une écriture nouvelle ou plutôt il a transformé
l'ancienne, il en a poussé les vertus à de nouvelles et plus soumises
qualités, il a imposé à ses mots une simplicité calculée. On ne peut
manquer de sentir, en lisant _l'Immoraliste_ ou _la Porte Etroite_,
combien le style en est volontaire; il laisse paraître, non pas une
application pénible, mais une constante vigilance; rien n'échappe,
rien n'est gratuit. Il semble que Gide, à chaque instant, se méfie
de ce qu'il pourrait écrire; les phrases les plus humbles, les plus
coutumières, on les devine obtenues par domination; on devine que leur
effacement est dû à quelque sacrifice.
Sous l'influence de cette contrainte, le style s'est modifié de deux
façons. En premier lieu ses mouvements se sont apaisés. Ils ne sont
plus à la surface des phrases, on ne les aperçoit plus d'abord; ils
sont descendus au fond; ils sont devenus invisibles. Ils demeurent
pourtant; ils glissent comme une eau souterraine, ils emmènent
secrètement les mots. Ou plutôt: leurs divergences, leurs innombrables
contrariétés, leurs jeux, leurs allées et venues, en s'approfondissant,
se sont joints en un seul mouvement exquis et caché; on ne voit plus
bouger la phrase, mais le livre passe, s'écoule. Chaque phrase,
naguère, avait sa direction propre, elle s'ouvrait dans un certain
sens et rien ne la continuait; ces élans séparés, maintenant, se
sont mis les uns à la suite des autres; chaque phrase tourne vers la
suivante son inachèvement délicat, prononce vers elle son attente, se
tait doucement vers elle. Le livre fuit, d'une pente insensible et
irréparable, comme la journée vers sa fin. Pourtant on sent encore
l'essor qu'il refrène. Ce style est pareil à la démarche de quelqu'un
qui contient sa danse et, de temps en temps, fait quelques pas
mélodieux. Son mouvement dompté parfois remonte et se délivre en une
pure arabesque, et ce qu'il a de prisonnier met une sorte de passion
dans sa détente:
Et comme l'impatient oiseau qui crie par devant l'aurore, appelant
plus qu'annonçant le jour, dois-je n'attendre pas le pâlissement de la
nuit pour chanter[19]?
L'autre modification du style, c'est une croissante particularité des
mots. Dans les premières œuvres, ils étaient d'une généralité extrême;
ils laissaient fuir le plus âpre de leur sens pour ne plus être que
grave retentissement; en eux ne veillait qu'une rare et vide lueur,
rayonnement de leur abstraction; ils semblaient de "pâles flammes[20]".
Les phrases du _Voyage d'Urien_ étaient pleines d'une creuse lumière,
pareille à celle de cette grotte azurée où vont errer les prisonniers
d'Haïatalnefous:
La barque y pénétrait par une très étroite ouverture et qu'on ne
voyait plus dès qu'on était entré; le jour qui passait sous les
roches, à travers l'eau bleue prenait la couleur de la vague ... et
des roches du fond semblait venir la clarté indécise[21].
Dans _les Nourritures Terrestres_, ils commençaient à devenir plus
solides, plus consistants, ils amenaient avec eux quelques parcelles de
leur sens profond. Cependant, ce sens, ils ne le livraient qu'entraînés
par le mouvement général de la phrase. Ils étaient pareils à ces
cailloux qui n'ont de couleur que plongés dans un ruisseau, ou bien à
ces herbes dont la chevelure ne s'éploie qu'en un courant:
J'aimais, disait-il, une enfant de race Kabyle, à la peau noire, de
chair parfaite, à peine mûre. Elle gardait dans la volupté la plus
mièvre et déjà la plus retombée une gravité déconcertante. Elle était
l'ennui de mes jours et les délices de mes nuits[22]...
Mais dans _l'Immoraliste_ et dans _Amyntas_[23] les mots prennent une
vertu individuelle; ils ne cessent pas d'être abstraits, mais leur
abstraction s'imprègne d'un peu de sensualité. Déjà ils ne passent plus
si musicalement, si "vainement évanouis dans l'eau merveilleuse[24]"
des phrases. On sent chacun doucement sur les lèvres commencer; il y
inscrit sa précise forme impalpable, son invisible dessin, il demande à
la parole de se resserrer un peu autour de son exactitude. C'est qu'il
appelle en lui son étymologie, il s'en inspire légèrement, il s'en sert
pour animer, comme d'un air subtil, sa fragile enveloppe. Sur la page,
on aime, en relisant la phrase, le retrouver écrit, il semble que sa
propriété l'y fasse attaché et qu'on y voie mystérieusement tracé son
contour.
Tout repose et sourit dans sa félicité _frugale_[25].
... Je _guiderai_ leur pas vers l'oubli. Ici nul _aliment_ à leur
peine; un grand calme sur leur pensée[26].
Je n'eus pas trop grand peine à la persuader ... que rien ne lui
serait meilleur à présent que de descendre en Italie où la tiède
_faveur_ du printemps achèverait de la guérir[27].
Le mot se détache, faible et beau, parmi la phrase. On distingue en
lui une sorte de direction, il est comme intérieurement gouverné par
sa justesse, elle devient en lui quelque chose de vivant, une âme.
Il ne vaut pas par sa couleur, par son éclat, mais par l'esprit qui
l'anime et le conduit; l'exquise pertinence de sa signification finit
par lui donner une forme, un corps, une présence pour les yeux. Du mot:
_parfait_, je goûte ici la presque tangible éclosion:
Le moindre bruit prend sur cette transparence étrange sa qualité
parfaite[28].
Il est pareil à un oiseau ouvrant ses belles ailes pâles.
Dans _la Porte Etroite_ et dans _Isabelle_ les mots deviennent de plus
en plus propres, drus, probants. Ils prennent en eux tout leur sens
et veulent qu'on ne l'ignore pas[29]. Tant ils désirent qu'on entende
se prononcer leur passagère précision, et tant ils craignent que ne
l'efface la fluidité de la phrase, parfois ils la font tendrement
archaïque:
Je m'enivrais ainsi d'une sorte de modestie capiteuse et m'habituais,
hélas! consultant peu ma _plaisance_, à ne me satisfaire à rien qui ne
m'eût coûté quelque effort[30].
Le style d'_Isabelle_ surtout contient beaucoup de ces mots rares et
anciens[31]; c'est qu'ils semblent à Gide plus concrets, plus sensibles
que tous les autres; pendant leur sommeil, leur sens profond, que trop
d'usage avait atténué, a repris sa vivacité; rajeunis, ils montrent
une vertu toute neuve, une justesse palpable. Leur abondance dans
_Isabelle_ accuse le grand effort que fait Gide pour donner à son
style cette douce pesanteur, cette matérialité qui lui manquaient; il
lutte contre sa liquide aisance, il la veut empêcher en faisant plus
lourds et plus définis ses mots; il faut, pense-t-il, que la phrase
soit arrêtée par ses éléments, qu'elle ne glisse pas sur eux, mais que
chaque parole soit un léger écueil qui retienne la pensée et la voix.
Il tâche donc exactement au contraire de ce que d'abord il cherchait;
au lieu que naguère il enchevêtrait et confondait ses mots pour ne
laisser voir que le mouvement des phrases, maintenant il entrave, ce
mouvement avec l'obstacle passager des mots.
Peut-être le style d'_Isabelle_ nous paraîtra-t-il un peu trop composé,
peut-être y sentirons-nous une trop infaillible attention, peut-être
nous gênera la réussite trop constamment parfaite de la trouvaille, où
se lit un peu d'amusement. Mais _Isabelle_ est une œuvre de transition;
il ne faut en voir que la tendance, qu'en bien comprendre l'indication.
Un style musical et mouvant, dont la moindre attitude enchantait, qui
ne pouvait bouger sans déplacer en nous de la volupté, ne cherche plus
que l'exactitude et une simplicité sévère. Proches par le sujet sont
_les Nourritures Terrestres_ et _l'Immoraliste_. Pourtant, entre ces
deux livres, quelle différence d'écriture! Je lis le second avec une
joie transformée: plus de caresses, plus de ces phrases qui venaient me
toucher de leur détour comme un bras. Ma sensualité ne trouve plus à se
prendre qu'à une sorte de charme mince et secret; le délice du style
est redescendu dans les mots, il imprègne leur tissu, il s'exhale d'eux
comme le parfum vert, âpre et juste du bois blessé et comme la grave
odeur des herbes qu'on foule; il flotte sur le déroulement serré des
phrases, pareil à la faible trace de fraîcheur laissée par un ruisseau.
[1] _Les Nourritures Terrestres_, p. 83.
[2] "... Une vie au monotone cours..." _La Porte Etroite_, p. 54.
[3] Dans _les Cahiers d'André Walter_, Gide est sous
l'influence symboliste et rêve d'écrire "en musique" (p. 126). Pourtant
déjà il comprend que ce n'est pas la pure inspiration musicale qui
conduit ses phrases: "Que le rythme des phrases ne soit point extérieur
et postiche par la succession seule des paroles sonores, mais qu'il
ondule, selon la courbe des pensées cadencées, par une corrélation
subtile." (p. 125. Cf. p. 207.)
[4] _Les Nourritures Terrestres_, p. 95.
[5] _El Hadj_ (_Philoctète_, p. 157).
[6] _El Hadj_ (_Philoctète_, p. 174.)
[7] _Les Nourritures Terrestres_, p. 62.
[8] _Ibid_. p. 63.
[9] _Les Nourritures Terrestres_, p. 64. Cf. _Amyntas_, p. 247:
"Là, parmi tant d'indistinctes blancheurs, parmi tant d'ombres,
ombre moi-même, ivre sans avoir bu, amoureux sans objet, j'ai marché,
me laissant tantôt caresser par la lune, tantôt par l'ombre, y
cachant pleins de larmes mes yeux, et plein de nuit, et souhaitant y
disparaître."
[10] Le style de Gide fait penser souvent à ce rayon de soleil qui
traverse le feuillage, plonge dans l'eau "et tout au fond, mais
sans insister, touche un peu de sable qui bouge". (_Amyntas_, p.
17.)--Les mots parfois se groupent un peu au hasard, lâchement, comme
pour ébaucher une direction: c'est un essai de l'âme qui cherche à
savoir si, par tel geste, il n'y aurait pas quelque aise à goûter: "Et
nous mourrons--comme quelqu'un qui se dépouille pour dormir". (_Les
Nourritures Terrestres_, p. 203.)
[11] _Les Nourritures Terrestres_, p. 25.
[12] _Amyntas_, p. 20.
[13] Parfois elles s'interrogent elles-mêmes, avec une
modestie passionnée: "Ecrirai-je, et me comprendras-tu si je dis que ce
n'était là que la simple exaltation de la LUMIÈRE?" (_Les Nourritures
Terrestres_, p. 61.)
[14] _La Porte Etroite_, p. 56.
[15] _Les Nourritures Terrestres_, p. 180.
[16] _Amyntas_, p. 9.
[17] _La Porte Etroite_, p. 37.
[18] _l'Immoraliste_, p. 253.
[19] _La Porte Etroite_, p. 246.
[20] _Le Voyage d'Urien_, p. 63. Par exemple: "Et nos vaillances
dans l'avenir luisent devant nous comme des étoiles." (_Le Voyage
d'Urien_, p. 64.)
[21] _Le Voyage d'Urien_, p. 62-63.
[22] _Les Nourritures Terrestres_, p. 108. Violemment attiré par la
phrase, aspiré par la voix, le mot _l'ennui_ prend une couleur sombre
et passionnée, une justesse obscure, dont déjà, maintenant que nous
le répétons solitaire, le voici privé.
[23] C'est par la particularité des mots que le style d'_Amyntas_
ressemble à celui des romans. Mais il tient encore du style des
premiers livres par la diverse mobilité de la phrase.
[24] _Le Voyage d'Urien_, p. 29.
[25] _Amyntas_, p. 12.
[26] _Ibid_. p. 25.
[27] _L'Immoraliste_, p. 224.
[28] _L'Immoraliste_, p. 218-219.
[29] "Trop de jour, rhétorique, le mot plus gros que la pensée",
lit-on déjà dans _les Cahiers d'André Walter_, (p. 211). Si dans
le rapprochement de ces mots l'on consent à voir une définition
de la rhétorique, et si l'on accepte cette définition, il faudra
convenir qu'il n'y eut jamais dans toute la littérature d'écrivain
moins rhéteur que Gide. Nul ne pousse plus loin que lui la crainte de
laisser l'expression dépasser son objet; tout ce qui ajoute à la vérité
l'offusque, toute amplification du sentiment lui est insupportable.
Cette haine de l'exagération l'entraîne peut-être parfois à trop de
méfiance: dès qu'un enthousiasme ne choisit plus ses mots, il en
suspecte la sincérité. C'est pourquoi les grandes passions populaires,
générales, avec leurs cris et leurs acclamations grossières le trouvent
sceptique. Il leur reproche mentalement de ne pas connaître avec
exactitude leur degré. Gide est délibérément privé; on ne l'interprète
avec justice qu'en l'acceptant distingué de la foule. Il ne met à se
séparer d'elle aucune dédaigneuse affectation, mais il est tout fait
pour vivre à part d'elle; ce n'est que dans le monde des individus
qu'il peut employer convenablement ses forces; là seulement où tout
est particulier, il peut faire jouer l'exquise justesse, le sens des
importances relatives, le discernement défini qui sont ses meilleures
vertus.
[30] _La Porte Etroite_, p. 37.
[31] Cf. _Nouveaux Prétextes_, p. 208: "Ces harpies dépichent
la trame; je n'y puis tisser rien de dru."
LA COMPOSITION
Une phrase contient, enveloppé, replié sur lui-même, l'arrangement
de tout le livre; elle se dispose selon les mêmes lois que l'œuvre
entière; elle prémédite dans sa structure minutieuse le dessin de
l'ensemble. Aussi le style de Gide va-t-il nous renseigner sur sa
manière de composer et nous aider à en surprendre le secret.
Pas plus que le style, la composition n'est restée immuable; elle
n'est pas la même dans _le Voyage d'Urien_ et dans _la Porte Etroite_.
Les livres de la première période, au lieu de se laisser conduire au
fil de quelque histoire, se divisent intérieurement et s'agencent
suivant les mouvements de l'âme. Ils n'ont pas pour sujet le récit
d'événements, mais simplement une masse d'idées et d'émotions qui n'a
de commencement ni de fin. La matière de chaque œuvre, c'est un monde
invisible de sentiments, un moment de la conscience. C'est donc quelque
chose de donné, de tout présent: rien à atteindre, rien qui demande à
être découvert. Aussi le livre ne s'organise-t-il pas pour manifester
un progrès, ne s'applique-t-il pas à ménager l'avènement de quelque
péripétie dernière; il ne tend pas, il ne prépare pas, il ne se dirige
pas. Mais il imite par sa disposition intime les allées et venues, les
bougements sur place de l'âme, ses minutieuses et contraires velléités
sur la pente où elle se retient. Il est fait d'épisodes,--d'épisodes
qui ne s'enchaînent pas mais se déroulent parallèles. Il est tout
entier de front; il ressemble à l'une de ces phrases pleines de
division, où s'exprimait l'hésitation du désir. Les chapitres, au lieu
de s'ajouter et de se continuer, reprennent tous à la même hauteur,
comme un chant qui recommence un peu différent, comme une nouvelle
tentative d'une même entreprise. Ils sont simultanés comme les aspects
du cœur. Ils plongent dans le sujet ainsi que des branches pénètrent de
partout à la fois dans une nuée, et la recueillent en la distillant.
L'ensemble des épisodes forme un système fragile dont les parties
s'avoisinent et se distinguent comme se distribuent à l'intérieur d'un
instant les sentiments d'une âme complexe.
Dès _Les Cahiers d'André Walter_, Gide inaugure ce mode de composition
dispersée. Ce premier livre est un journal, c'est-à-dire une suite de
passages distincts, d'émotions et de pensées différentes atteintes par
les phrases dans leur désordre même. Point d'autre entente que celle
inspirée par l'unité de l'âme où tout se passe.
Dans _La Tentative Amoureuse_, dans _El Hadj_, dans _Le Voyage
d'Urien_, les épisodes s'éveillent où ils sont et partout à la fois;
ils ne sont pas les phases successives d'un événement, mais ils sont
pareils à ces îles parfumées qui voguent sur la mer aux alentours de
l'Orion et dont le voyage épars dérive innombrablement. Le temps, au
lieu de fuir dans un même sens, se reprend, se recommence. Il n'y a pas
de lendemain, c'est "un autre jour".
Ils firent encore une promenade plus longue[1].
Auprès de chaque paragraphe un autre vient se placer bord à bord et
l'accompagne. Un autre est contraire à celui qui le précéda mais sans
violence, comme le remous que fait la rame immobile d'une barque qui se
veut attarder. Rien ne fait avancer le livre que l'écoulement invisible
sur tous les épisodes d'une certaine atmosphère; elle les emmène
ensemble, elle donne à leur grâce parsemée une commune intention.
La composition des _Nourritures Terrestres_ est encore plus brisée:
non plus chaque épisode, mais presque chaque phrase est à chaque autre
parallèle. Il n'y a plus même cette continuité progressive que l'on
trouvait dans les œuvres précédentes à l'intérieur d'un paragraphe.
Tout est rompu, sitôt que formé. A chaque instant recommence le livre.
C'est qu'il obéit à l'âme et à ses impatiences. Plus de suite peut-être
endormirait le sentiment qu'elle a de sa vie. Pour avoir conscience de
soi, ne faut-il pas à chaque minute se ressaisir, se poser à nouveau au
principe de soi-même? C'est pourquoi tant de phrases, tant de passages
restent volontairement inachevés. A les laisser continuer encore on
n'eût plus rien ressenti,--tandis que déjà s'éveillait en une autre
partie de l'âme cette émotion ah! vraiment si naïve, si première. Et
l'aménagement de tout le livre imite; cette délicate symphonie décousue
et comme errante que font dans la nuit claire, sur la colline; en face
de Fiesole, les voix des amants:
La lune parut entre les branches des chênes,--monotone mais belle
autant que les autres fois. Par groupes, à présent ils causaient et
je n'entendais que des phrases éparses ... il me sembla que chacun
parlait à tous les autres de l'amour et sans s'inquiéter qu'il n'était
d'aucun autre écouté[2].
Pourtant les épisodes ne sont pas toujours aussi détachés les uns
des autres. Ici ne les rejoignent que le ton général du livre et je
ne sais quelle impalpable unité sentimentale. Mais ailleurs, surtout
dans _Paludes_ et dans _Le Prométhée mal enchaîné_, une dépendance
plus marquée s'établit entre eux. Non pas qu'ils s'enchaînent comme
les anneaux d'une déduction progressive, mais ils apprennent à naître
subtilement les uns des autres. Ils s'impliquent de façon bizarre.
Chacun se présente comme un détail du précédent, comme enveloppé en
lui; il ne sera qu'une parenthèse, il ne prétend qu'à préciser un
point. Mais, au bout d'un instant, il a grandi silencieusement ainsi
qu'il arrive dans les rêves; il fait front comme le premier, il a la
même étendue, il le remplace. Il prend en lui tout le sujet auquel il
donne un nouveau sens. En même temps il ramène doucement la pensée vers
l'épisode où il eut son imperceptible origine; il pousse vers lui un
peu de sa signification, il lui ajoute de la profondeur.
Je ne parlerai pas de la moralité publique, parce qu'il n'y en a pas,
mais à ce propos une anecdote[3]:
et voici l'anecdote de Prométhée, au sein de laquelle tout aussitôt
apparaît l'Histoire du Garçon[4], laquelle s'interrompt par ces mots:
Ça n'est pas pourtant que je sois déterministe ... mais à ce propos
une anecdote[5]:
et se déclare enfin l'Histoire du Miglionnaire.
Ainsi les épisodes, par un invisible emprunt, puisent les uns dans les
autres la vie. Je les vois, rangés sur une seule ligne, regardant tous
vers moi; pourtant, chacun s'est d'abord élevé au cœur du précédent.
Ils sont attachés comme les diverses propositions d'une phrase par le
mot: _en_, de telle façon qu'on ne démêle qu'à la longue par où ils se
tiennent[6]. Et le livre est la phrase elle-même avec ses distinctions
et ses dépendances intérieures.
Un tel arrangement est loin d'indiquer une suite, un progrès de
l'œuvre. Il correspond, comme la dispersion des _Nourritures
Terrestres_, aux menées intimes de l'âme; il reproduit le va-et-vient
de la pensée, son foisonnement solitaire et antérieur aux choses.
Ce qu'il a en apparence de logique, de continu traduit seulement le
minutieux rassemblement que fait sans cesse l'esprit de ses parties. La
coordination des paragraphes vient de la réciprocité des idées et des
émotions qui s'accrochent et se tirent mutuellement en secret.
Tous les livres de la première période, qu'ils soient poétiques ou
idéologiques, sont ainsi dessinés d'après les mouvements intérieurs.
C'est pourquoi tous se distribuent en chapitres nombreux et simultanés,
imitant les complexes articulations de l'âme.
* * * * *
On retrouve dans les romans quelque chose de cette composition
distincte.--Le drame que racontent _l'Immoraliste_ ou _La Porte
Etroite_, est contenu à l'avance dans l'âme des héros. Il ne faut que
le provoquer, que l'obliger à s'accomplir. Aussi le livre est-il un
ensemble d'incidents qui viennent tenter le drame, qui l'assiègent, qui
le harcèlent légèrement jusqu'à ce qu'il soit devenu réel. Ils partent
de plusieurs points, ils ont des sources diverses, ils s'unissent par
leur intention plutôt qu'ils ne s'enchaînent. Quel lien entre les
chapitres de _l'Immoraliste_, sinon qu'ils servent tous à manifester
la terrible résurrection de Michel? entre ceux de _La Porte Etroite_,
sinon qu'ils s'entendent tous pour rendre de plus en plus sensible le
renoncement d'Alissa?
_Isabelle_, c'est une aventure tout arrivée déjà. Et le livre se
dispose autour d'elle, en autant de parties divisé que le héros
fait de tentatives pour découvrir le passé. C'est un ensemble de
regards convergents, une série d'approches dont les départs sont tous
différents. L'histoire imite par ses multiples débuts, les reprises,
les raffinements de la curiosité. Elle a je ne sais quoi de rompu dont
son auteur lui-même s'amuse à s'excuser:
--Je vous raconterais volontiers le roman dont la maison que vous
vîtes tantôt fut le théâtre, commença Gérard, mais outre que je ne
sus le découvrir, ou le reconstituer qu'en partie je crains de ne
pouvoir apporter quelque ordre dans mon récit qu'en dépouillant chaque
événement de l'attrait énigmatique dont ma curiosité le revêtait
naguère.....
--Apportez à votre récit tout le désordre qu'il vous plaira, reprit
Jammes.
--Pourquoi chercher à recomposer les faits selon leur ordre
chronologique, dis-je; que ne nous les présentez-vous comme vous les
avez découverts[7]?
Cependant la composition des romans n'est plus la même que celle des
premiers livres. Sans doute, c'est d'épisodes que l'œuvre est formée,
et qui ne se continuent pas les uns les autres en droite ligne. Mais
ils ne sont pas non plus interchangeables; chacun marque sur le suivant
un progrès, il l'augmente, il insiste, il est plus pressant, il va plus
loin, il serre de plus près le drame, il le précipite. Le livre prend
une direction; il est poussé par une instance de plus en plus grande,
par une sorte de dépassement intérieur de ses parties. Il ne se déroule
pas, mais il avance en se reprenant. Il s'approche de plus en plus de
lui-même, et soudain, sans annonce, sans bruit, presque sans péripétie,
il s'achève, il se trouve, il devient d'un coup ce qu'il attendait
d'être. Le dénouement de _La Porte Etroite_, c'est un accomplissement
silencieux, une mesure subitement comblée; le drame entre inopinément
en possession de lui-même.