La mélodie de Moussorgski, c'est le récit de l'humilité.

L'humilité,--non pas un sentiment négatif, la contrainte de

l'orgueil,--mais elle est là, respirante, vivante, avec une chère

figure timide et hardie. Sous son inspiration la mélodie parle et prie.

Tout de suite elle s'élance; tout de suite elle entame son candide

discours. Elle est prompte comme ces mots sans calcul qu'arrache

le besoin. Elle commence vive et pure, ainsi que l'enfant qui fait

quelques pas rapides et joint les mains. Elle s'échappe, elle lâche

son chant grêle et urgent; déjà souffle sa douce haleine hâtive. Si

soudaine elle naît qu'elle semble surprise. Elle est une phrase que

l'on n'a pu retenir. Elle n'a pas réfléchi. Elle n'a pas attendu de se

comprendre. Aussi son impatience est-elle saisie de modestie. Elle est

ingénue comme la misère.

Cependant aucune crainte ne suffit plus à l'arrêter. Pas de honte, ni

même de confusion. L'indigence qui la presse ne songe pas à rougir.

Et non plus elle ne revendique rien, elle ignore la justice, elle ne

réclame pas avec amertume son dû. Quel élan de la demande! Quel repos

en Celui vers qui s'élève la prière! "Demandez et on vous donnera...

Car quiconque demande reçoit." C'est la voix de l'enfant qui n'est

jamais repoussé. C'est l'animation de la confiance. La mélodie est

pleine de rapidité; l'espoir lui souffle mille paroles à la fois,

l'espoir délie ses longues phrases agiles. Elle est multiple et active;

une claire précipitation, comme dans chaque feuille et dans toutes le

vent qui parle, détermine ses notes, les entraîne. Elle se dépense en

vives instances; elle est toute délibérée: elle va aussi vite que le

langage de la prière; rien n'embarrasse la naïve générosité de son

transport. Imploration décidée des chœurs: à supplier ils mettent je

ne sais quelle alacrité. Pas même dans les lamentations ne cesse ce

rythme hardi. La plainte de Xénia[1] n'est pas une mélopée, mais une

détresse animée et, dans une âme virginale, les soudains élancements

du désespoir, les épreintes aiguës et timides du malheur. Promptes

retombées de la mélodie, poignante déprise!

Pas plus qu'elle ne s'alanguit, la mélodie ne consent à s'envelopper.

Rien n'estompe sa limpidité. Elle est une ligne sans ombres. Elle

se déroule, tout entourée de lumière, presque grêle tant l'isole la

clarté. Les sentiments, quand ils deviennent très conscients, se

peuplent de sous-entendus. Mais en voici de trop nouveaux pour souffrir

les réticences. Ils se récitent tout entiers dans un chant sans

retraits; ils se donnent en une phrase naïve; ils ne songent pas qu'ils

puissent s'enrichir de dissimulations. Aucun de ces détours, de ces

secrets et de ces allusions dont sont faites les mélodies occidentales.

La phrase est sans accident; elle est éclairée d'un jour uniforme; elle

propose sans préférence toutes ses parties; elle précipite avec égalité

ses syllabes. Chouisky[2] raconte le carnage où le tsarévitch a trouvé

la mort. O diaphane litanie! Rien qu'une ligne pure, rien que les faits

terribles énoncés les uns après les autres. La voix monotone pleure sa

peine; elle dit l'histoire, anxieuse et nue. On n'entend que sa parole

plaintive, qui va, distincte, sans le soutien d'aucun accord étouffe,

d'aucun assourdissement harmonique. Elle chante, solitaire, un amour

infini. La mélodie est claire comme l'amour; comme lui elle est toute

pleine à l'intérieur de lumière. Elle est tout avouée, elle n'a plus en

elle de silences. Elle coule transparente et plus délicieuse au cœur

que le pardon.

L'harmonie jamais n'étoffe la mélodie; car elle n'est que le

rayonnement de sa transparence; elle est pareille à la buée lumineuse

qui borde les corps diaphanes; elle résonne aussi clair que le vent à

travers le jour; elle n'approfondit que la limpidité.

Cette musique est toute en acte. En aucune partie d'elle-même il n'y

a de lenteur ni de crépuscule. Elle ignore les sentiments lourds et

éteints. Elle peut bien souffrir, mais non pas être triste. Elle a

une bonne conscience. Comment la douleur empêcherait-elle sa joie?

Elle a une sorte de gaîté qui est l'activité même de son cœur. Elle

s'éveille, elle sourit, elle est comme un enfant qui parle avec tous

les mots. O nouveauté de l'âme! Rien n'endort la chère allégresse de

cette émerveillée. Une petite flamme naïve, une tendre vivacité jusque

dans la détresse. Elle est surprise, elle est ravie. Elle se tourne

vers toutes choses. Elle joue; elle invente de courtes histoires

précipitées. Elle est affairée comme la joie, elle "a le temps, mais

juste[3]". Puis elle s'arrête tout à coup, occupée par l'importance

d'une question qu'elle brûle de poser. Fins de mélodies étonnées et

interrogatrices.

Cette délicate turbulence, il semble qu'elle subsiste jusque dans

la solennité. Celle-ci ne se marque point par un orchestre ralenti

de thèmes. Elle n'est pas étayée de fanfares. Elle n'est que

l'élargissement de l'allégresse, qu'une phrase qui s'ouvre et monte.

Elle est un enthousiasme plein de naïveté, une inspiration chargée

de prière, un triomphe pareil à un ample sourire, l'avènement de la

piété. Elle est heureuse comme le geste du prêtre qui écarte les bras

en face de la foule. Elle est semblable à cette aise de l'âme qu'emplit

sa propre oraison. Jamais elle ne devient pompeuse. Elle règne sans

emphase. Elle reste joyeuse et modeste comme les paroles d'un vieillard

qui confesse le Christ. Elle s'avance avec la parure de l'humilité,

elle s'incline, elle salue trois fois, les bras étendus en avant.

La musique de Moussorgski, c'est la voix même de la Russie. O Russie,

notre petite mère dans la douleur! notre sainte mère priante,

souffrante, souriante! Tu parles à Dieu pour nous. Tu es notre

ambassadrice. Tu lui parles avec toutes tes paroles en _ia_ et en

_schka_, avec tes longues phrases humbles, avec ton langage vif, bas

et suppliant. Tu es gaie pour nous, tu as de l'espoir pour nous. Seule

tu sais avec exactitude ce que nous valons et tu ne demandes pas

davantage qu'il ne nous est dû. Tu es notre amour le meilleur et notre

meilleure humilité. Nous te remettons nos péchés afin que tu obtiennes

pardon pour nous. Tu es la femme députée au Dieu terrible, afin que,

l'ayant vue, elle est si pitoyable qu'il ne puisse plus nous refuser sa

miséricorde.

1911.

[1] _Boris Godounoff_, Acte II, p. 95 de la partition russe.

[2] _Ibid_. Acte II, p. 125.

[3] La Chambre d'enfants, _A cheval sur un bâton_.

V

ANDRÉ GIDE

ANDRÉ GIDE

J'ai porté tout mon bien en moi comme les femmes de l'Orient pâle sur

elles leur complète fortune.

A. G.

Il est étonnant de voir avec quelle parcimonie et quel regret ses

compatriotes dispensent à André Gide leur admiration. De cette réserve

la postérité ne manquera pas de se demander les raisons.--A l'étranger

André Gide dès maintenant est considéré comme l'un de nos grands

écrivains. En France ce n'est pas qu'il soit méconnu; on confesse

sa valeur, on s'accorde sur sa considérable importance. Mais il y a

un silence autour de lui. Il semble qu'on craigne de le juger trop

favorablement. Ceux-mêmes qui affectent de le tenir en haute estime, on

les sent pleins d'inquiétudes et de restrictions secrètes: leur louange

se tait aussitôt, elle redoute d'aller trop loin.

Qu'a donc André Gide qui de la sorte nous intimide? Que nous a-t-il

fait?..... Nous aimons les artistes qui préparent eux-mêmes leur figure

et nous la transmettent bien déterminée, nette, simple, complète. S'il

leur faut se faire quelque violence, supprimer en eux certains traits,

arrêter leur développement pour se révéler à nous ainsi clairs et

parfaits, que nous importe? Nous n'avons le temps d'accueillir que des

notions achevées.--Mais Gide, il nous est impossible de le définir;

non pas qu'il se cache, mais c'est qu'il se dit tout entier. Il refuse

de s'en tenir à ce qu'il a déjà posé de lui-même. Le voici devant nous

plein de sourire et de nouveauté. Tant il change, et sous nos yeux, ne

se moquerait-il pas de nous? Toujours ouvert, toujours dans l'attente

de ce qu'il va devenir:

Ainsi ne traçai-je de moi, dit Ménalque, que la plus vague et la plus

incertaine figure, à force de ne la vouloir point limiter[1].

Que ne s'arrête-t-il? Vraiment il serait temps qu'il se rangeât; il

faudrait qu'on fût enfin sûr de pouvoir le retrouver désormais toujours

pareil à l'idée qu'une bonne fois on se serait formée de lui. Alors il

serait permis de lui décerner des éloges ..., tout au moins de choisir,

pour qualifier ses livres, des épithètes irrévocables.--Mais non. Il

augmente sans cesse. A chaque fois, on le retrouve de plus de choses

épris, à plus d'idées, à plus d'êtres attaché, moins définitif que

jamais. Il n'a même pas la pudeur de dépouiller franchement son passé à

mesure qu'il l'use. Si du moins il déclarait ce qu'il repousse! Mais il

se complique toujours davantage et l'on ne sait même pas bien ce qu'il

n'est plus.

Tant d'incertitude, une âme si diverse, cet air de prêter toujours

audience à l'avenir, c'en est assez pour expliquer l'hésitation de la

louange et cette secrète rancune que beaucoup nourrissent à l'endroit

d'André Gide.

C'est pourquoi je pense que certains goûteront, à lire cette étude,

le plaisir, d'autant plus délicat que moins avoué, d'une vengeance.

J'y voudrais en effet tâcher de surprendre cette âme amoureuse de sa

mobilité, et que son naturel élan sans cesse nous dérobe; je voudrais

essayer de pénétrer ce variable sourire et de forcer la défense qu'il

nous oppose.

Dans son œuvre c'est André Gide lui-même que je chercherai. Je n'y

saurais d'ailleurs trouver que lui. Cette œuvre en effet n'énonce

aucun système. Elle ne s'interpose pas entre son auteur et nous. Les

idées qu'elle contient ne sont pas abstraites ni placées en dehors de

l'esprit qui les a conçues; elles ne prétendent pas former, distinctes

de lui, une vérité universelle. Mais chacune, dans les subtils liens

des mots retenue plutôt qu'emprisonnée, reste vivante; elle est un

moment de l'âme; elle n'en a pas perdu la palpitation; au lieu d'être

enfermée durement et immobilisée dans la phrase, elle s'y conserve

délicatement indomptée; elle attend mon regard et, sitôt touchée par

lui, elle se reprend à vivre, elle se refait indocile; une captivité si

peu urgente n'a pas contraint son ingénuité. Il ne faut plus l'appeler:

idée. C'est un sentiment qui s'ouvre à nouveau dans mon âme, comme il

s'ouvrit d'abord dans celle de Gide.

L'œuvre est tout entière de confession; loin de le masquer, elle

trahit sans cesse son auteur, et même quand elle semble ne point le

vouloir.--Il ne faut pas se laisser duper par l'apparence: certains

livres, comme _Les Nourritures Terrestres_, ont un aspect théorique,

ont l'air d'enseigner une doctrine. Il n'en est rien. C'est simplement

que Gide est attaché à tout ce qu'il ressent; il aime ses goûts, il

prend le parti de ses préférences, il insiste un peu sur ses penchants;

tant il les trouve agréables, il ne peut s'empêcher de les conseiller

aux autres; il les voit par mille délices récompensés, et se félicite

de les éprouver, et invite le lecteur à les essayer à son tour. Mais

il n'en compose aucun système. Que son âme vienne à changer un peu:

aussitôt toute sa doctrine est oubliée; car elle n'était qu'un moyen

de mieux se faire comprendre. Au prochain livre, au lieu d'elle, c'est

Gide lui-même qu'une fois de plus nous découvrons, avec ses sentiments

nouveaux, avec son âme infatigable.

Aussi faudra-t-il nous garder de pousser jusqu'au bout l'interprétation

abstraite de chacun de ses livres. Ses idées demandent d'être entendues

avec intelligence; elles n'ont toute leur précision que dans un

mystérieux premier plan; elles ne sont justes, fines, originales

qu'aussi longtemps qu'on ne les touche pas; elles sont des aveux et

perdent leur sens dès qu'on veut voir en elles des préceptes. Si on

les oblige à devenir exactes, elles cessent de l'être[2]. Pour les

comprendre, il faut savoir que la vérité est chose fragile et qui

s'évanouit dès qu'on la presse; elle est tout près de nous; on ne

l'obtient pas par les démarches de la réflexion. La cherche-t-on? C'est

qu'on l'a dépassée.

Nous écouterons parler Gide sans jamais le contraindre. Comme au milieu

des paroles on aperçoit je ne sais quoi se débattre, c'est ainsi que

nous attendrons son âme. Elle ne se remettra à nous que peu à peu.

Peut-être nous semblera-t-elle souvent se démentir. Mais toujours

elle nous reviendra. Sous des mots contraires nous la distinguerons

pareille; nous la reconnaîtrons soudain parmi ses aveux divisés. Elle

est une; elle est fidèle à elle-même. Nous devinerons sa continuité.

Pour l'effaroucher le moins possible, n'examinons d'abord que la façon

dont elle s'exprime; la forme et le ton de ses paroles commenceront de

la trahir.

[1] Les _Nourritures terrestres_, p. 79.

[2] Elles se font banales, échangeables, indifférentes; elles n'ont

plus de sens appréciable: "Quand un philosophe vous répond, on ne

comprend plus du tout ce qu'on lui avait demandé." (_Paludes_, dans

_Le Voyage d'Urien, suivi de Paludes_, p. 193). Dans la discussion par

petits papiers qu'il entreprend avec Martin, le héros de _Paludes_,

à mesure qu'il tente de la solidifier en une formule abstraite, voit

avec stupeur son idée prendre le visage et tous les traits de l'idée

contraire.

PREMIÈRE PARTIE

LE STYLE

Ce ne sont pas les livres d'un _poète_. Le style de Gide ne _recrée_

pas les choses, il ne les restitue pas à nos yeux. Il ne faut pas lui

demander de nous rendre sensible l'univers. Ses rares images sont

justes, mais elles ne sont pas de celles qui brusquement remplacent

l'objet, qui le représentent en le supprimant. Elles viennent avec une

gracieuse aisance s'ajouter à lui et l'expliquer. Le plus souvent même,

le style est sans images:

Qui dira si jamais la campagne fut plus belle, que ce jour où je vis

les riches moissons rentrer parmi les chants, et les bœufs attelés aux

pesantes charrettes[1]!

Où donc est sa beauté? En quoi nous est-il si précieux?

Pour le comprendre il faut que nous distinguions deux époques dans

l'œuvre de Gide: l'une s'achève avec _Les Nourritures Terrestres_

(dont il faut, sous le rapport de l'écriture, rapprocher _Amyntas_);

l'autre commence avec _l'Immoraliste_ et n'est pas encore terminée.

Sans qu'il y ait entre elles de séparation profonde, le style dans la

seconde laisse paraître des qualités que dans la première il tenait

dissimulées, abandonne aussi celles qui d'abord étaient les plus

frappantes.

* * * * *

Le délice du premier style est surtout dans le mouvement des phrases.

Elles bougent; elles se déroulent, elles ont mille inclinations

diverses au gré desquelles elles se laissent porter. Elles sont pleines

de directions comme l'eau. On les lit en se penchant; tout le corps

s'intéresse à leurs modifications; on les accompagne tour à tour avec

une ployante et voluptueuse attention. La beauté du style, on ne la

découvre en aucun point, ni dans un mot, ni dans une image, mais

seulement dans la syntaxe; on la démêle comme, à suivre ses routes

sinueuses, le charme d'un pays.

Tout dans la phrase est soumis au mouvement qu'elle dessine, tout se

dispose pour n'en pas détourner l'attention; il faut qu'on n'y trouve

à goûter que lui: les diverses parties s'abouchent entre elles, se

font si amies que de l'une à l'autre on passe sans heurt, et que d'une

proposition parfois l'on ne s'aperçoit d'être sorti qu'en se surprenant

dans la suivante. Un trouble léger émeut et confond les mots, ainsi

que sous la délicatesse du vent s'emmêlent les feuillages d'arbres

différents; c'est un enchevêtrement pour plus de suite et de silence;

chaque parole finit par se poser à l'endroit où elle sera le plus

passagère et le mieux persuadera le lecteur de la quitter le moins

difficilement. Les adjectifs viennent doucement précéder les noms[2],

les pronoms prennent une place exquise et écartée; ils semblent vouloir

s'effacer dans l'ombre des mots plus graves. De souples échanges, de

petites inversions. Tout plie sous un long souffle modéré. Non pas une

banale euphonie, ni le simple souci d'éviter les hiatus. Mais Gide

veut que d'abord s'aperçoivent les démarches de la phrase; qu'en la

lisant on sente se dérouler son geste; il en apaise les différences

intérieures; il imprègne les mots de docilité; c'est pour laisser

passer sur eux comme sur un chemin uni les directions de la parole.

Ainsi chaque phrase est une invitation à des parcours séduisants; on y

entre comme en cette rivière qu'ils explorent, les marins de Virgile,

"lents sur les rames", et derrière soi l'on écoute le sillage...

Mais à cette mobilité quelle raison? Quelle nécessité intérieure

provoque ces complexes élans? Malgré l'apparence ce n'est pas la

musique[3]. Gide ne s'amuse pas à composer des mélodies verbales, à

imiter vainement avec le langage écrit le langage des sons. Ce sont

les mouvements de son âme qui soulèvent ses phrases et leur inspirent

d'errer. Comprenons bien ceci: comme l'atmosphère du matin, gagnée

de proche en proche par l'influence du soleil, peu à peu s'emplit

de mille courants invisibles, tantôt effrénés et tantôt revenant

doucement sur eux-mêmes, ainsi cette âme en présence des choses se

pénètre d'instabilité. Elle est sensible à leur chaleur; elle ne peut

faire qu'elle ne soit troublée. Des va-et-vient muets, des tendances

divergentes s'emparent d'elle; elle est en proie à des détours

délectables; chaque rayon venu du dehors éveille en elle de légers

tournoiements: velléités, renoncements, désirs comme de soudaines

traînées de brise dans l'air; offrandes et retraits; amours qui

s'élancent, puis sont saisies de repentir; attentives hésitations;

pentes délicates sitôt abandonnées. Tous ces bougements, se sont eux

qui disposent le style. Ils arrangent les mots, ils les inclinent, ils

les adressent à telle fin, ils donnent aux propositions un sens, ils

orientent la phrase. Tantôt ils versent en elle tout ce qu'ils ont de

délivré, d'épars, d'offert. Tantôt au contraire ils la font un peu

resserrée et ramenée sur elle-même.

Voici d'abord les phrases qu'animent les élancements du désir. Elles

ont toutes une sorte d'extase désemparée; elles s'attardent de partout,

elles s'alentissent passionnément; et, en même temps, je ne sais quelle

fièvre les inquiète et les empêche de se reposer dans la défaite. Les

unes fuient longtemps comme le désir qui s'échappe vainement du cœur;

elles rebondissent en s'affaiblissant toujours, elles se perdent plutôt

qu'elles ne s'achèvent. Elles sont pareilles à des promontoires: au

moment où leur ligne bleue va finir dans la mer, un bleu plus pâle les

reprend et les prolonge encore en les atténuant davantage:

Et parfois jaillissait comme spontanément dans l'extase, de cette

nuit trop chaude, une fusée lancée on ne sait d'où, qui filait,

suivait comme un cri dans l'espace, vibrait, tournait et retombait

défaite, au bruit de sa mystérieuse éclosion. J'aimais celles surtout

dont les étincelles d'or pâle retombent si longtemps et si lentement

s'éparpillent, qu'on croit après, tant les étoiles sont merveilleuses,

qu'elles aussi sont nées de cette subite féerie, et que, de les

voir, après les étincelles, demeurantes, l'on s'étonne ... puis,

lentement, après, une à une, on reconnaît chacune à sa constellation

attachée,--et l'extase en est prolongée[4].

D'autres phrases sont à la fois penchées et retenues; elles s'empêchent

d'abord de trop incliner, elles tentent de se redresser; mais c'est

pour que s'en aille d'elles le dernier mot, comme une feuille mûrie que

cueille le vent: ainsi imitent-elles l'envol délié de l'attente:

Ce fut le lendemain, au soir, qu'après la longue marche, une suprême

dune ayant été franchie, apparut devant nos désirs hors d'haleine,

d'un lac ou d'une mer la plaine doucement azurée[5].

Et dès lors m'habita cette pensée, lassante et puissante comme un

désir: certes je goûterai le bonheur de mon âme, déjà prêt, mais quand

elle sera du peuple et de l'amour et complètement, délivrée[6].

Ou bien la phrase est de son commencement tout entière occupée, elle

est tournée vers lui, elle ne le quitte pas en s'éloignant de lui, elle

en garde doucement mémoire:

Petite chambre au-dessus de la mer; m'a réveillé la trop grande clarté

de la lune, de la lune au-dessus de la mer[7].

C'est qu'elle exprime le tourment ravi de la surprise; elle montre

le cœur saisi d'une si soudaine et si paisible volupté qu'il sent la

caresse avant l'objet et n'a pas le temps d'un désir; elle s'éveille

prompte et faible, comme il s'éveille au toucher du nocturne rayon.

Parfois elle est faite de propositions parallèles qui tâtonnent

ensemble; elle est pareille aux sensations qui viennent par les doigts

et que l'on se donne plusieurs fois pour être bien sûr de leur délice;

elle se déroule comme une volupté toute proche et errante; elle reprend

les mots qu'elle trouve et les dispose nouvellement.

O! petite figure que j'ai caressée sous les feuilles--jamais assez

d'ombre n'aura pu ternir ton éclat--et l'ombre des boucles sur ton

front paraît toujours encor plus sombre[8].

... Et les corps délicats épousés sous les branches.

... J'ai touché d'un doigt délicat sa peau nacrée...

Je voyais ses pieds délicats

Qui posaient nus sur le sable[9]...

L'incertain mouvement de ces phases se modèle sur l'hésitation du

désir; elles peignent ses gestes d'essai, ses tentatives sans volonté

et d'avance renonçantes, ses expériences[10].

D'autres, au contraire, au lieu d'errer et de se défaire avec lui,

traduisent son scrupule, sa crainte de n'être pas assez fort. L'âme,

devant les choses, soudain se reproche de ne pas sentir assez

d'admiration, elle se ressaisit, elle tâche de partir de plus haut en

elle-même, elle veut au plaisir qu'elle attend une préparation plus

élevée, plus exquise.

De là ces phrases qui commencent plusieurs fois, qui sont pleines de

naissances intérieures; sitôt ouvertes, elles s'interrompent pour se

reprendre, elles entrevoient une cime plus voluptueuse d'où elles

reviennent s'élancer:

Ah! comme j'ai donc respiré l'air froid de la nuit--ah! croisées! et,

tant les pâles rayons coulaient de la lune, à cause des brouillards,

comme des sources--on semblait boire[11].

Oh! dans quel mois brûlant, quel svelte enfant grimpé dans l'arbre,

tendra-t-il vers ma main, pour ma soif, une lourde grappe cueillie[12]?

Phrases peuplées de repentirs qui sont comme de nouvelles sources;

elles dérivent à la fois de plusieurs origines, elles veulent emprunter

de toutes parts leur courant, de peur qu'il ne soit pas assez

nombreux[13].

O feinte exquise de l'amour, de l'excès même de l'amour, par quel

secret chemin tu nous menas du rire aux pleurs et de la plus naïve

joie à l'exigence de la vertu[14]!

Ou bien elles laissent au milieu d'elles éclore une faible et lasse

exclamation, comme le regret de n'être pas assez suaves, comme la

résignation à n'atteindre jamais tout le délice qu'elles avaient

entrepris de dire:

Ils chantaient, ah! plus fort qu'oiseaux, eussé-je cru, pussent

chanter[15].

Beau pays désiré, pour quelle extase et quel repos vas-tu répandre ah!

ton étendue, sous la chaude lumière dorée[16]?

Mais l'âme de Gide connaît d'autres mouvements que ceux du désir et

de l'extase; en même temps qu'elle se dénoue et qu'elle se répand,

elle se replie, elle songe à rejoindre tous les sentiments qu'elle

vient de disperser, elle craint de se trop diviser et de se perdre.

Aussi s'occupe-t-elle sans cesse de tenir enchaînées ses velléités les

plus diverses, ses pensées les plus extrêmes; elle va les rechercher,

si éloignées soient-elles, et, malgré leur contrariété, les oblige à

demeurer finement solidaires.--Comme elle en imitait les démarches

éparses, la phrase, de même, traduit ce resserrement de l'âme. Il y a

une union subtile, une minutieuse dépendance entre ses propositions;

elles conduisent l'esprit, par une sorte de va-et-vient, des unes aux

autres. Même quand elles ont l'air de vouloir se désorganiser sous

l'influence du plaisir, elles gardent certaines attaches bien secrètes:

par exemple, elles possèdent en commun un mot dont elles se partagent

le sens; une légère avarice les empêche de pousser jusqu'à l'oubli les

unes des autres leur aventureuse générosité:

Il ne me paraît pas qu'Alissa y fût sensible et fît rien à cause de

moi, ou pour moi, qui ne m'efforçais que pour elle[17].

Études: Baudelaire, Paul Claudel, André Gide, Rameau, Bach, Franck, Wagner, Moussorgsky, Debussy, Ingres, Cézanne, Gauguin · 第 8 / 13 段