L'humilité,--non pas un sentiment négatif, la contrainte de
l'orgueil,--mais elle est là, respirante, vivante, avec une chère
figure timide et hardie. Sous son inspiration la mélodie parle et prie.
Tout de suite elle s'élance; tout de suite elle entame son candide
discours. Elle est prompte comme ces mots sans calcul qu'arrache
le besoin. Elle commence vive et pure, ainsi que l'enfant qui fait
quelques pas rapides et joint les mains. Elle s'échappe, elle lâche
son chant grêle et urgent; déjà souffle sa douce haleine hâtive. Si
soudaine elle naît qu'elle semble surprise. Elle est une phrase que
l'on n'a pu retenir. Elle n'a pas réfléchi. Elle n'a pas attendu de se
comprendre. Aussi son impatience est-elle saisie de modestie. Elle est
ingénue comme la misère.
Cependant aucune crainte ne suffit plus à l'arrêter. Pas de honte, ni
même de confusion. L'indigence qui la presse ne songe pas à rougir.
Et non plus elle ne revendique rien, elle ignore la justice, elle ne
réclame pas avec amertume son dû. Quel élan de la demande! Quel repos
en Celui vers qui s'élève la prière! "Demandez et on vous donnera...
Car quiconque demande reçoit." C'est la voix de l'enfant qui n'est
jamais repoussé. C'est l'animation de la confiance. La mélodie est
pleine de rapidité; l'espoir lui souffle mille paroles à la fois,
l'espoir délie ses longues phrases agiles. Elle est multiple et active;
une claire précipitation, comme dans chaque feuille et dans toutes le
vent qui parle, détermine ses notes, les entraîne. Elle se dépense en
vives instances; elle est toute délibérée: elle va aussi vite que le
langage de la prière; rien n'embarrasse la naïve générosité de son
transport. Imploration décidée des chœurs: à supplier ils mettent je
ne sais quelle alacrité. Pas même dans les lamentations ne cesse ce
rythme hardi. La plainte de Xénia[1] n'est pas une mélopée, mais une
détresse animée et, dans une âme virginale, les soudains élancements
du désespoir, les épreintes aiguës et timides du malheur. Promptes
retombées de la mélodie, poignante déprise!
Pas plus qu'elle ne s'alanguit, la mélodie ne consent à s'envelopper.
Rien n'estompe sa limpidité. Elle est une ligne sans ombres. Elle
se déroule, tout entourée de lumière, presque grêle tant l'isole la
clarté. Les sentiments, quand ils deviennent très conscients, se
peuplent de sous-entendus. Mais en voici de trop nouveaux pour souffrir
les réticences. Ils se récitent tout entiers dans un chant sans
retraits; ils se donnent en une phrase naïve; ils ne songent pas qu'ils
puissent s'enrichir de dissimulations. Aucun de ces détours, de ces
secrets et de ces allusions dont sont faites les mélodies occidentales.
La phrase est sans accident; elle est éclairée d'un jour uniforme; elle
propose sans préférence toutes ses parties; elle précipite avec égalité
ses syllabes. Chouisky[2] raconte le carnage où le tsarévitch a trouvé
la mort. O diaphane litanie! Rien qu'une ligne pure, rien que les faits
terribles énoncés les uns après les autres. La voix monotone pleure sa
peine; elle dit l'histoire, anxieuse et nue. On n'entend que sa parole
plaintive, qui va, distincte, sans le soutien d'aucun accord étouffe,
d'aucun assourdissement harmonique. Elle chante, solitaire, un amour
infini. La mélodie est claire comme l'amour; comme lui elle est toute
pleine à l'intérieur de lumière. Elle est tout avouée, elle n'a plus en
elle de silences. Elle coule transparente et plus délicieuse au cœur
que le pardon.
L'harmonie jamais n'étoffe la mélodie; car elle n'est que le
rayonnement de sa transparence; elle est pareille à la buée lumineuse
qui borde les corps diaphanes; elle résonne aussi clair que le vent à
travers le jour; elle n'approfondit que la limpidité.
Cette musique est toute en acte. En aucune partie d'elle-même il n'y
a de lenteur ni de crépuscule. Elle ignore les sentiments lourds et
éteints. Elle peut bien souffrir, mais non pas être triste. Elle a
une bonne conscience. Comment la douleur empêcherait-elle sa joie?
Elle a une sorte de gaîté qui est l'activité même de son cœur. Elle
s'éveille, elle sourit, elle est comme un enfant qui parle avec tous
les mots. O nouveauté de l'âme! Rien n'endort la chère allégresse de
cette émerveillée. Une petite flamme naïve, une tendre vivacité jusque
dans la détresse. Elle est surprise, elle est ravie. Elle se tourne
vers toutes choses. Elle joue; elle invente de courtes histoires
précipitées. Elle est affairée comme la joie, elle "a le temps, mais
juste[3]". Puis elle s'arrête tout à coup, occupée par l'importance
d'une question qu'elle brûle de poser. Fins de mélodies étonnées et
interrogatrices.
Cette délicate turbulence, il semble qu'elle subsiste jusque dans
la solennité. Celle-ci ne se marque point par un orchestre ralenti
de thèmes. Elle n'est pas étayée de fanfares. Elle n'est que
l'élargissement de l'allégresse, qu'une phrase qui s'ouvre et monte.
Elle est un enthousiasme plein de naïveté, une inspiration chargée
de prière, un triomphe pareil à un ample sourire, l'avènement de la
piété. Elle est heureuse comme le geste du prêtre qui écarte les bras
en face de la foule. Elle est semblable à cette aise de l'âme qu'emplit
sa propre oraison. Jamais elle ne devient pompeuse. Elle règne sans
emphase. Elle reste joyeuse et modeste comme les paroles d'un vieillard
qui confesse le Christ. Elle s'avance avec la parure de l'humilité,
elle s'incline, elle salue trois fois, les bras étendus en avant.
La musique de Moussorgski, c'est la voix même de la Russie. O Russie,
notre petite mère dans la douleur! notre sainte mère priante,
souffrante, souriante! Tu parles à Dieu pour nous. Tu es notre
ambassadrice. Tu lui parles avec toutes tes paroles en _ia_ et en
_schka_, avec tes longues phrases humbles, avec ton langage vif, bas
et suppliant. Tu es gaie pour nous, tu as de l'espoir pour nous. Seule
tu sais avec exactitude ce que nous valons et tu ne demandes pas
davantage qu'il ne nous est dû. Tu es notre amour le meilleur et notre
meilleure humilité. Nous te remettons nos péchés afin que tu obtiennes
pardon pour nous. Tu es la femme députée au Dieu terrible, afin que,
l'ayant vue, elle est si pitoyable qu'il ne puisse plus nous refuser sa
miséricorde.
1911.
[1] _Boris Godounoff_, Acte II, p. 95 de la partition russe.
[2] _Ibid_. Acte II, p. 125.
[3] La Chambre d'enfants, _A cheval sur un bâton_.
V
ANDRÉ GIDE
ANDRÉ GIDE
J'ai porté tout mon bien en moi comme les femmes de l'Orient pâle sur
elles leur complète fortune.
A. G.
Il est étonnant de voir avec quelle parcimonie et quel regret ses
compatriotes dispensent à André Gide leur admiration. De cette réserve
la postérité ne manquera pas de se demander les raisons.--A l'étranger
André Gide dès maintenant est considéré comme l'un de nos grands
écrivains. En France ce n'est pas qu'il soit méconnu; on confesse
sa valeur, on s'accorde sur sa considérable importance. Mais il y a
un silence autour de lui. Il semble qu'on craigne de le juger trop
favorablement. Ceux-mêmes qui affectent de le tenir en haute estime, on
les sent pleins d'inquiétudes et de restrictions secrètes: leur louange
se tait aussitôt, elle redoute d'aller trop loin.
Qu'a donc André Gide qui de la sorte nous intimide? Que nous a-t-il
fait?..... Nous aimons les artistes qui préparent eux-mêmes leur figure
et nous la transmettent bien déterminée, nette, simple, complète. S'il
leur faut se faire quelque violence, supprimer en eux certains traits,
arrêter leur développement pour se révéler à nous ainsi clairs et
parfaits, que nous importe? Nous n'avons le temps d'accueillir que des
notions achevées.--Mais Gide, il nous est impossible de le définir;
non pas qu'il se cache, mais c'est qu'il se dit tout entier. Il refuse
de s'en tenir à ce qu'il a déjà posé de lui-même. Le voici devant nous
plein de sourire et de nouveauté. Tant il change, et sous nos yeux, ne
se moquerait-il pas de nous? Toujours ouvert, toujours dans l'attente
de ce qu'il va devenir:
Ainsi ne traçai-je de moi, dit Ménalque, que la plus vague et la plus
incertaine figure, à force de ne la vouloir point limiter[1].
Que ne s'arrête-t-il? Vraiment il serait temps qu'il se rangeât; il
faudrait qu'on fût enfin sûr de pouvoir le retrouver désormais toujours
pareil à l'idée qu'une bonne fois on se serait formée de lui. Alors il
serait permis de lui décerner des éloges ..., tout au moins de choisir,
pour qualifier ses livres, des épithètes irrévocables.--Mais non. Il
augmente sans cesse. A chaque fois, on le retrouve de plus de choses
épris, à plus d'idées, à plus d'êtres attaché, moins définitif que
jamais. Il n'a même pas la pudeur de dépouiller franchement son passé à
mesure qu'il l'use. Si du moins il déclarait ce qu'il repousse! Mais il
se complique toujours davantage et l'on ne sait même pas bien ce qu'il
n'est plus.
Tant d'incertitude, une âme si diverse, cet air de prêter toujours
audience à l'avenir, c'en est assez pour expliquer l'hésitation de la
louange et cette secrète rancune que beaucoup nourrissent à l'endroit
d'André Gide.
C'est pourquoi je pense que certains goûteront, à lire cette étude,
le plaisir, d'autant plus délicat que moins avoué, d'une vengeance.
J'y voudrais en effet tâcher de surprendre cette âme amoureuse de sa
mobilité, et que son naturel élan sans cesse nous dérobe; je voudrais
essayer de pénétrer ce variable sourire et de forcer la défense qu'il
nous oppose.
Dans son œuvre c'est André Gide lui-même que je chercherai. Je n'y
saurais d'ailleurs trouver que lui. Cette œuvre en effet n'énonce
aucun système. Elle ne s'interpose pas entre son auteur et nous. Les
idées qu'elle contient ne sont pas abstraites ni placées en dehors de
l'esprit qui les a conçues; elles ne prétendent pas former, distinctes
de lui, une vérité universelle. Mais chacune, dans les subtils liens
des mots retenue plutôt qu'emprisonnée, reste vivante; elle est un
moment de l'âme; elle n'en a pas perdu la palpitation; au lieu d'être
enfermée durement et immobilisée dans la phrase, elle s'y conserve
délicatement indomptée; elle attend mon regard et, sitôt touchée par
lui, elle se reprend à vivre, elle se refait indocile; une captivité si
peu urgente n'a pas contraint son ingénuité. Il ne faut plus l'appeler:
idée. C'est un sentiment qui s'ouvre à nouveau dans mon âme, comme il
s'ouvrit d'abord dans celle de Gide.
L'œuvre est tout entière de confession; loin de le masquer, elle
trahit sans cesse son auteur, et même quand elle semble ne point le
vouloir.--Il ne faut pas se laisser duper par l'apparence: certains
livres, comme _Les Nourritures Terrestres_, ont un aspect théorique,
ont l'air d'enseigner une doctrine. Il n'en est rien. C'est simplement
que Gide est attaché à tout ce qu'il ressent; il aime ses goûts, il
prend le parti de ses préférences, il insiste un peu sur ses penchants;
tant il les trouve agréables, il ne peut s'empêcher de les conseiller
aux autres; il les voit par mille délices récompensés, et se félicite
de les éprouver, et invite le lecteur à les essayer à son tour. Mais
il n'en compose aucun système. Que son âme vienne à changer un peu:
aussitôt toute sa doctrine est oubliée; car elle n'était qu'un moyen
de mieux se faire comprendre. Au prochain livre, au lieu d'elle, c'est
Gide lui-même qu'une fois de plus nous découvrons, avec ses sentiments
nouveaux, avec son âme infatigable.
Aussi faudra-t-il nous garder de pousser jusqu'au bout l'interprétation
abstraite de chacun de ses livres. Ses idées demandent d'être entendues
avec intelligence; elles n'ont toute leur précision que dans un
mystérieux premier plan; elles ne sont justes, fines, originales
qu'aussi longtemps qu'on ne les touche pas; elles sont des aveux et
perdent leur sens dès qu'on veut voir en elles des préceptes. Si on
les oblige à devenir exactes, elles cessent de l'être[2]. Pour les
comprendre, il faut savoir que la vérité est chose fragile et qui
s'évanouit dès qu'on la presse; elle est tout près de nous; on ne
l'obtient pas par les démarches de la réflexion. La cherche-t-on? C'est
qu'on l'a dépassée.
Nous écouterons parler Gide sans jamais le contraindre. Comme au milieu
des paroles on aperçoit je ne sais quoi se débattre, c'est ainsi que
nous attendrons son âme. Elle ne se remettra à nous que peu à peu.
Peut-être nous semblera-t-elle souvent se démentir. Mais toujours
elle nous reviendra. Sous des mots contraires nous la distinguerons
pareille; nous la reconnaîtrons soudain parmi ses aveux divisés. Elle
est une; elle est fidèle à elle-même. Nous devinerons sa continuité.
Pour l'effaroucher le moins possible, n'examinons d'abord que la façon
dont elle s'exprime; la forme et le ton de ses paroles commenceront de
la trahir.
[1] Les _Nourritures terrestres_, p. 79.
[2] Elles se font banales, échangeables, indifférentes; elles n'ont
plus de sens appréciable: "Quand un philosophe vous répond, on ne
comprend plus du tout ce qu'on lui avait demandé." (_Paludes_, dans
_Le Voyage d'Urien, suivi de Paludes_, p. 193). Dans la discussion par
petits papiers qu'il entreprend avec Martin, le héros de _Paludes_,
à mesure qu'il tente de la solidifier en une formule abstraite, voit
avec stupeur son idée prendre le visage et tous les traits de l'idée
contraire.
PREMIÈRE PARTIE
LE STYLE
Ce ne sont pas les livres d'un _poète_. Le style de Gide ne _recrée_
pas les choses, il ne les restitue pas à nos yeux. Il ne faut pas lui
demander de nous rendre sensible l'univers. Ses rares images sont
justes, mais elles ne sont pas de celles qui brusquement remplacent
l'objet, qui le représentent en le supprimant. Elles viennent avec une
gracieuse aisance s'ajouter à lui et l'expliquer. Le plus souvent même,
le style est sans images:
Qui dira si jamais la campagne fut plus belle, que ce jour où je vis
les riches moissons rentrer parmi les chants, et les bœufs attelés aux
pesantes charrettes[1]!
Où donc est sa beauté? En quoi nous est-il si précieux?
Pour le comprendre il faut que nous distinguions deux époques dans
l'œuvre de Gide: l'une s'achève avec _Les Nourritures Terrestres_
(dont il faut, sous le rapport de l'écriture, rapprocher _Amyntas_);
l'autre commence avec _l'Immoraliste_ et n'est pas encore terminée.
Sans qu'il y ait entre elles de séparation profonde, le style dans la
seconde laisse paraître des qualités que dans la première il tenait
dissimulées, abandonne aussi celles qui d'abord étaient les plus
frappantes.
* * * * *
Le délice du premier style est surtout dans le mouvement des phrases.
Elles bougent; elles se déroulent, elles ont mille inclinations
diverses au gré desquelles elles se laissent porter. Elles sont pleines
de directions comme l'eau. On les lit en se penchant; tout le corps
s'intéresse à leurs modifications; on les accompagne tour à tour avec
une ployante et voluptueuse attention. La beauté du style, on ne la
découvre en aucun point, ni dans un mot, ni dans une image, mais
seulement dans la syntaxe; on la démêle comme, à suivre ses routes
sinueuses, le charme d'un pays.
Tout dans la phrase est soumis au mouvement qu'elle dessine, tout se
dispose pour n'en pas détourner l'attention; il faut qu'on n'y trouve
à goûter que lui: les diverses parties s'abouchent entre elles, se
font si amies que de l'une à l'autre on passe sans heurt, et que d'une
proposition parfois l'on ne s'aperçoit d'être sorti qu'en se surprenant
dans la suivante. Un trouble léger émeut et confond les mots, ainsi
que sous la délicatesse du vent s'emmêlent les feuillages d'arbres
différents; c'est un enchevêtrement pour plus de suite et de silence;
chaque parole finit par se poser à l'endroit où elle sera le plus
passagère et le mieux persuadera le lecteur de la quitter le moins
difficilement. Les adjectifs viennent doucement précéder les noms[2],
les pronoms prennent une place exquise et écartée; ils semblent vouloir
s'effacer dans l'ombre des mots plus graves. De souples échanges, de
petites inversions. Tout plie sous un long souffle modéré. Non pas une
banale euphonie, ni le simple souci d'éviter les hiatus. Mais Gide
veut que d'abord s'aperçoivent les démarches de la phrase; qu'en la
lisant on sente se dérouler son geste; il en apaise les différences
intérieures; il imprègne les mots de docilité; c'est pour laisser
passer sur eux comme sur un chemin uni les directions de la parole.
Ainsi chaque phrase est une invitation à des parcours séduisants; on y
entre comme en cette rivière qu'ils explorent, les marins de Virgile,
"lents sur les rames", et derrière soi l'on écoute le sillage...
Mais à cette mobilité quelle raison? Quelle nécessité intérieure
provoque ces complexes élans? Malgré l'apparence ce n'est pas la
musique[3]. Gide ne s'amuse pas à composer des mélodies verbales, à
imiter vainement avec le langage écrit le langage des sons. Ce sont
les mouvements de son âme qui soulèvent ses phrases et leur inspirent
d'errer. Comprenons bien ceci: comme l'atmosphère du matin, gagnée
de proche en proche par l'influence du soleil, peu à peu s'emplit
de mille courants invisibles, tantôt effrénés et tantôt revenant
doucement sur eux-mêmes, ainsi cette âme en présence des choses se
pénètre d'instabilité. Elle est sensible à leur chaleur; elle ne peut
faire qu'elle ne soit troublée. Des va-et-vient muets, des tendances
divergentes s'emparent d'elle; elle est en proie à des détours
délectables; chaque rayon venu du dehors éveille en elle de légers
tournoiements: velléités, renoncements, désirs comme de soudaines
traînées de brise dans l'air; offrandes et retraits; amours qui
s'élancent, puis sont saisies de repentir; attentives hésitations;
pentes délicates sitôt abandonnées. Tous ces bougements, se sont eux
qui disposent le style. Ils arrangent les mots, ils les inclinent, ils
les adressent à telle fin, ils donnent aux propositions un sens, ils
orientent la phrase. Tantôt ils versent en elle tout ce qu'ils ont de
délivré, d'épars, d'offert. Tantôt au contraire ils la font un peu
resserrée et ramenée sur elle-même.
Voici d'abord les phrases qu'animent les élancements du désir. Elles
ont toutes une sorte d'extase désemparée; elles s'attardent de partout,
elles s'alentissent passionnément; et, en même temps, je ne sais quelle
fièvre les inquiète et les empêche de se reposer dans la défaite. Les
unes fuient longtemps comme le désir qui s'échappe vainement du cœur;
elles rebondissent en s'affaiblissant toujours, elles se perdent plutôt
qu'elles ne s'achèvent. Elles sont pareilles à des promontoires: au
moment où leur ligne bleue va finir dans la mer, un bleu plus pâle les
reprend et les prolonge encore en les atténuant davantage:
Et parfois jaillissait comme spontanément dans l'extase, de cette
nuit trop chaude, une fusée lancée on ne sait d'où, qui filait,
suivait comme un cri dans l'espace, vibrait, tournait et retombait
défaite, au bruit de sa mystérieuse éclosion. J'aimais celles surtout
dont les étincelles d'or pâle retombent si longtemps et si lentement
s'éparpillent, qu'on croit après, tant les étoiles sont merveilleuses,
qu'elles aussi sont nées de cette subite féerie, et que, de les
voir, après les étincelles, demeurantes, l'on s'étonne ... puis,
lentement, après, une à une, on reconnaît chacune à sa constellation
attachée,--et l'extase en est prolongée[4].
D'autres phrases sont à la fois penchées et retenues; elles s'empêchent
d'abord de trop incliner, elles tentent de se redresser; mais c'est
pour que s'en aille d'elles le dernier mot, comme une feuille mûrie que
cueille le vent: ainsi imitent-elles l'envol délié de l'attente:
Ce fut le lendemain, au soir, qu'après la longue marche, une suprême
dune ayant été franchie, apparut devant nos désirs hors d'haleine,
d'un lac ou d'une mer la plaine doucement azurée[5].
Et dès lors m'habita cette pensée, lassante et puissante comme un
désir: certes je goûterai le bonheur de mon âme, déjà prêt, mais quand
elle sera du peuple et de l'amour et complètement, délivrée[6].
Ou bien la phrase est de son commencement tout entière occupée, elle
est tournée vers lui, elle ne le quitte pas en s'éloignant de lui, elle
en garde doucement mémoire:
Petite chambre au-dessus de la mer; m'a réveillé la trop grande clarté
de la lune, de la lune au-dessus de la mer[7].
C'est qu'elle exprime le tourment ravi de la surprise; elle montre
le cœur saisi d'une si soudaine et si paisible volupté qu'il sent la
caresse avant l'objet et n'a pas le temps d'un désir; elle s'éveille
prompte et faible, comme il s'éveille au toucher du nocturne rayon.
Parfois elle est faite de propositions parallèles qui tâtonnent
ensemble; elle est pareille aux sensations qui viennent par les doigts
et que l'on se donne plusieurs fois pour être bien sûr de leur délice;
elle se déroule comme une volupté toute proche et errante; elle reprend
les mots qu'elle trouve et les dispose nouvellement.
O! petite figure que j'ai caressée sous les feuilles--jamais assez
d'ombre n'aura pu ternir ton éclat--et l'ombre des boucles sur ton
front paraît toujours encor plus sombre[8].
... Et les corps délicats épousés sous les branches.
... J'ai touché d'un doigt délicat sa peau nacrée...
Je voyais ses pieds délicats
Qui posaient nus sur le sable[9]...
L'incertain mouvement de ces phases se modèle sur l'hésitation du
désir; elles peignent ses gestes d'essai, ses tentatives sans volonté
et d'avance renonçantes, ses expériences[10].
D'autres, au contraire, au lieu d'errer et de se défaire avec lui,
traduisent son scrupule, sa crainte de n'être pas assez fort. L'âme,
devant les choses, soudain se reproche de ne pas sentir assez
d'admiration, elle se ressaisit, elle tâche de partir de plus haut en
elle-même, elle veut au plaisir qu'elle attend une préparation plus
élevée, plus exquise.
De là ces phrases qui commencent plusieurs fois, qui sont pleines de
naissances intérieures; sitôt ouvertes, elles s'interrompent pour se
reprendre, elles entrevoient une cime plus voluptueuse d'où elles
reviennent s'élancer:
Ah! comme j'ai donc respiré l'air froid de la nuit--ah! croisées! et,
tant les pâles rayons coulaient de la lune, à cause des brouillards,
comme des sources--on semblait boire[11].
Oh! dans quel mois brûlant, quel svelte enfant grimpé dans l'arbre,
tendra-t-il vers ma main, pour ma soif, une lourde grappe cueillie[12]?
Phrases peuplées de repentirs qui sont comme de nouvelles sources;
elles dérivent à la fois de plusieurs origines, elles veulent emprunter
de toutes parts leur courant, de peur qu'il ne soit pas assez
nombreux[13].
O feinte exquise de l'amour, de l'excès même de l'amour, par quel
secret chemin tu nous menas du rire aux pleurs et de la plus naïve
joie à l'exigence de la vertu[14]!
Ou bien elles laissent au milieu d'elles éclore une faible et lasse
exclamation, comme le regret de n'être pas assez suaves, comme la
résignation à n'atteindre jamais tout le délice qu'elles avaient
entrepris de dire:
Ils chantaient, ah! plus fort qu'oiseaux, eussé-je cru, pussent
chanter[15].
Beau pays désiré, pour quelle extase et quel repos vas-tu répandre ah!
ton étendue, sous la chaude lumière dorée[16]?
Mais l'âme de Gide connaît d'autres mouvements que ceux du désir et
de l'extase; en même temps qu'elle se dénoue et qu'elle se répand,
elle se replie, elle songe à rejoindre tous les sentiments qu'elle
vient de disperser, elle craint de se trop diviser et de se perdre.
Aussi s'occupe-t-elle sans cesse de tenir enchaînées ses velléités les
plus diverses, ses pensées les plus extrêmes; elle va les rechercher,
si éloignées soient-elles, et, malgré leur contrariété, les oblige à
demeurer finement solidaires.--Comme elle en imitait les démarches
éparses, la phrase, de même, traduit ce resserrement de l'âme. Il y a
une union subtile, une minutieuse dépendance entre ses propositions;
elles conduisent l'esprit, par une sorte de va-et-vient, des unes aux
autres. Même quand elles ont l'air de vouloir se désorganiser sous
l'influence du plaisir, elles gardent certaines attaches bien secrètes:
par exemple, elles possèdent en commun un mot dont elles se partagent
le sens; une légère avarice les empêche de pousser jusqu'à l'oubli les
unes des autres leur aventureuse générosité:
Il ne me paraît pas qu'Alissa y fût sensible et fît rien à cause de
moi, ou pour moi, qui ne m'efforçais que pour elle[17].