[6] C'est sans doute l'impression de cette horizontalité qui inspira

à M. Francis Viélé-Griffin, à propos des _Muses_, cette phrase:

"J'aime l'ivresse de cette danse verbale, qui frappe le sol ferme d'une

sandale aisée et large et qui marche sur l'air et sur les flots d'un

pas matériel." (_L'Ermitage_, 1905.)

[7] _Les Muses_. Cinq grandes Odes, p. 12-13.

[8] _Les Muses_. Cinq Grandes Odes, p. 12.

[9] _Ibid_. p. 12.

[10] _Magnificat_. Cinq grandes Odes, p. 67.

[11] _Les Muses_. Ibid. p. 10.

[12] Cf. _Tête-d'Or_. L'Arbre, p. 46:

La Muse parfois s'égare dans un chemin terrestre;

Et profitant de l'heure le soir où ils mangent la soupe dans les

bourgs,

La passante aux cheveux hérissés de lauriers marche nu-pieds, chantant

des vers, le long de l'eau,

Toute seule, comme un cerf farouche!

[13] _Les Muses_. Cinq Grandes Odes, p. 19.

[14] _Magnificat_. Cinq grandes Odes, p. 93.

[15] _Ibid_. p. 66.

[16] _Hymne du Saint Sacrement_, dans la _Nouvelle Revue Française_

du 1er avril 1909, p. 247.

[17] _Hymne de la Pentecôte, Occident_, p. 206.

[18] _Hymne du Saint Sacrement, Nouvelle Revue Française_, p. 254.

[19] _Hymne du Saint Sacrement, Nouvelle Revue Française_, p. 246.

[20] _Saint Paul. Trois Hymnes_ dans la _Nouvelle Revue

Française_ de Décembre 1909, p. 343.

[21] _Saint Jacques. Trois Hymnes. Ibid_. p. 350.

[22] _Hymne de la Pentecôte. Occident_, p. 204.

BIBLIOGRAPHIE[1]

Morceau d'un drame,

_dans la Revue Indépendante_, 1890

Tête-d'Or (sans nom d'auteur),

_Librairie de l'Art Indépendant_, 1891

La Ville (sans nom d'auteur),

_ Librairie de l'Art Indépendant_, 1893

L'Agamemnon d'Eschyle, traduction,

_Foutchéou_, 1896

Connaissance de l'Est,

_Librairie du Mercure de France_, 1900

L'Arbre (Tête-d'Or. L'Echange. Le Repos du Septième jour.

La Ville. La Jeune Fille Violaine),

_Librairie du Mercure de France_, 1901

Connaissances du Temps,

_Foutchéou_, 1904

Les Muses, ode,

_Bibliothèque de l'Occident_, 1908

Les Muses, ode,

_dans Vers et Prose, Tome II,_ _Juillet_ 1905

Vers,

_dans l'Ermitage_, 15 _Juillet_ 1905

Camille Claudel, statuaire

_dans l Occident_, _Août_ 1905

Paroles pour de la musique,

_dans l Occident_, _Octobre_ 1905

Léonainie, _poème_ inédit d'Edgar Poë (traduction),

_dans l'Ermitage_, 15 _Janvier_ 1906

Partage de Midi,

_Bibliothèque de l'Occident_, 1906

Connaissance de l'Est (nouvelle édition augmentée de neuf poèmes

parus dans l'_Occident_),

_Librairie du Mercure de France_, 1907

Art Poétique (Connaissance du Temps. Traité de la Co-naissance

au monde et de soi-même. Développement de l'Eglise),

_Librairie du Mercure de France_, 1907

Hymne de la Pentecôte,

_dans l'Occident_, _Mai_ 1909

Hymne du St Sacrement,

_dans la Nouvelle Revue Française_, _Avril_ 1909

Trois Hymnes (Saint Paul, Saint Pierre, Saint Jacques),

_dans la Nouvelle Revue Française_, _Décembre_ 1909

Vers sur la mort de Charles-Louis Philippe,

_dans la Nouvelle Revue Française_, _Février_ 1910

La Visitation,

_dans le Catholique_, _Mars_ 1910

Magnificat,

_dans la Nouvelle Revue Française_, _Mai_ 1910

Méditation pour le Samedi Soir,

_dans la Phalange_, 20 _Juillet_ 1910

Les Paradoxes du Christianisme, par G. K. Chesterton (traduction),

_dans la Nouvelle Revue Française_, _Août_ 1910

Dédicace,

_dans l'Art Libre_, _Septembre_ 1910

Cinq Grandes Odes suivies d'un Processionnal pour saluer le siècle

nouveau,

_Bibliothèque de l'Occident_, 1910

L'Irréductible,

_dans l'Hommage à Verlaine_,

_Librairie Léon Vanier-Messein_, 1911

Théâtre. Première Série. I. Tête-d'Or (Première et seconde versions),

_Librairie du Mercure de France_, 1911

L'Otage, drame,

_Edition de la Nouvelle Revue Française_, 1911

Théâtre. Première Série. II. La Ville (Première et seconde

versions),

_Librairie du Mercure de France_, 1911

Propositions sur la justice,

_dans l'Indépendance_, 15 _Mai_ 1911

Chemin de Croix,

_dans Durendal_, 1er _Juin_ 1911

Sous presse:

Théâtre. Première Série. III. L'Echange. La Jeune Fille Violaine.

Vers d'exil.

_Librairie du Mercure de France_,

L'Annonce faite à Marie, drame,

_dans la Nouvelle Revue Française_.

[1] Parmi les œuvres publiées dans les Revues nous ne signalons

que celles qui n'ont pas été réunies jusqu'à ce jour en volume

ou qui n'ont paru que dans des éditions rares.

IV

DES MUSICIENS

_DARDANUS_ DE RAMEAU

Rameau est la récompense de notre fatigue et l'un de nos plus chers

étonnements. Cette recherche fiévreuse de l'expression dramatique que

nous avons entreprise avec Wagner, nous pensions qu'elle exigeait

d'abord l'abandon de tous les moules musicaux, de toutes les formes

prescrites; elle nous semblait impossible sans ce sacrifice préalable.

En fait, notre effort a sans cesse tendu vers la plus grande liberté.

L'œuvre de Debussy par exemple a été surtout de réagir contre ce qu'il

y avait encore de trop rituel dans l'invention dont Wagner était devenu

le prisonnier, savoir la construction thématique.--Cependant Rameau

nous est rendu; et voici qu'avec émerveillement nous constatons qu'il

a su tout exprimer, en se servant des formes mêmes dont le rejet nous

était apparu comme notre premier devoir.

Sa spontanéité est si merveilleuse qu'elle n'éprouve aucune gêne

à se voir enchaînée. Elle se lève, danse, se passionne et pleure

dans le palais qu'elle s'est choisi et dans ses jeux enfermés elle

s'emploie tout entière, si bien qu'elle n'a pas l'idée d'échapper à

une contrainte dont elle ne saurait s'apercevoir. La beauté de cette

musique commence si tôt, qu'on la ressent avant qu'il lui faille par

quelque geste d'affranchissement s'affirmer; et le sourire de la

captive qui danse est d'abord trop pur pour qu'on le puisse espérer

plus aimable, une fois les liens tombés.--Même, il semble que Rameau

ait besoin de ces formes où il s'adapte et que dans l'exactitude aisée

avec laquelle il vient les combler, il y ait quelque reconnaissance.

Je ne pense pas qu'elles lui soient nécessaires pour se soutenir; mais

son émotion est si intime, si uniquement musicale qu'elle ne saurait

comment composer d'elle-même son maintien extérieur et qu'elle accepte

avec joie un visage tout fait, ainsi que les acteurs des tragédies

grecques, n'accordant d'importance qu'à la substance même de leurs

paroles, pour les prononcer sur la scène prenaient des masques.

Un air ou un chœur de _Dardanus_, encadré par ses ritournelles ou

engagé entre deux récits de forme à peu près fixe, est aussi expressif

que les plus libres mélodies dramatiques d'aujourd'hui. Seulement,

au lieu de s'appliquer à traduire le poème mot à mot et à se modeler

sur lui, au lieu de le saisir corps à corps et de décrire son sens

avec une minutie presque syllabique, Rameau ne prend les paroles que

comme un texte à développer musicalement, comme une épigraphe qu'il

faut justifier; il les énonce, puis les enveloppe d'un merveilleux

réseau sonore qui laisse paraître parmi ses mailles leur sens visible

et prisonnier. En reprenant plusieurs fois la même phrase, il exprime

tous les aspects de l'émotion qu'elle lui suggère, jusqu'à ne pouvoir

plus que la reproduire en finissant dans la simplicité primitive de

son apparition.--Avec une âme différente et tout ce que peut ajouter

de richesse l'inquiétude de la foi, Bach écrit dans le même style ses

cantates.--D'ailleurs Rameau n'ignore pas la traduction textuelle et,

quand il y recourt, il sait noter les plus flexibles accents, les plus

sensibles désinences. La mélodie du grand air d'Iphise est comme le

battement virginal du cœur, comme la passagère lueur des yeux; elle est

fine, inquiète et mouvante, aussi attentive aux ondulations des phrases

que la déclamation de Debussy.

Mais le véritable prodige c'est l'orchestre, qui, ne procédant que

par rigaudons, menuets et chaconnes, tient l'auditeur dans un trouble

perpétuel d'attente et de délice. Partout traînent les désirs, coulent

les plaintes, glissent au long du cœur les plus voluptueux désespoirs.

Qu'on ne s'y trompe pas. Il ne s'agit pas seulement des "tendres

amours" et des "doux soupirs" dont le texte est prodigue; nous ne

respirons pas là simplement la fadeur galante du XVIIIe

siècle. Mais les sentiments que porte cette musique, ont l'élan pur

et direct des larmes qu'on ne peut empêcher. Je vois la Muse debout,

et d'une main elle contient son grand cœur anxieux qui bouge sous sa

robe; son attitude est pleine de décence; mais je n'en sais pas moins

qu'elle souffre des mêmes amours que moi. Si vous en doutez, il ne

faut qu'écouter l'admirable chaconne finale et surtout l'ascension

sombre, haletante, épuisée, bien que toujours passionnément réservée,

qui remplit le prélude du troisième acte et que _les Tablettes de la

Schola_ ont pu, sans trop d'arbitraire, rapprocher de la "Solitude" de

_Tristan_.

1909

_LA PASSION SELON SAINT JEAN_ DE J.-S. BACH

C'est la musique de la contrition. Elle est possédée par la pensée du

péché; elle s'accuse profondément; elle prie afin d'être pardonnée.

Comme la prière, dont elle emprunte les modes invariables, elle est à

la fois rigide et haletante.

Bach prend les idées l'une après l'autre. A chacune il s'attache

jusqu'à l'avoir exprimée complètement; il ne la quitte pas qu'il ne

l'ait épuisée. Il l'insère en une forme fixe, chœur, air ou récit,

dont les lignes abstraites désignent d'avance tous les trajets

par lesquels, pour l'explorer entière, il la faudra sillonner. A

l'intérieur de cette forme, une grande musique fiévreuse et unie se

développe; elle parcourt longuement l'espace qui lui est donné, elle

le crible de ses pas nombreux, elle le couvre de sa marche précipitée

et régulière. Admirable piétinement! Il n'est pas d'issue par où

je puisse m'échapper; je suis conduit avec violence; je ne peux

qu'obéir à la main qui m'a saisi; il faut que _j'éprouve_ jusqu'au

bout. Sous cette prise étroite et sévère, je me sens malmené comme

par la pénitence.--Quand le texte qu'elle commente a été complètement

_exprimé_, la musique longuement s'arrête; elle se rassemble toute;

elle vient, avec une consciencieuse passion, se réunir sur la tonique.

On discerne dans son ralentissement une satisfaction austère, comme en

ceux qui n'ont agi qu'"afin que toutes choses fussent faites".

Les _chœurs_, les _airs_, et les _chorals_, forment la partie lyrique

de la _Passion selon Saint-Jean_: avec dureté l'âme chrétienne fait

l'application à soi des paroles de l'Evangile, tourne vers soi le grief

du Sauveur. Dans les _chœurs_, l'orchestre tout de suite entreprend ses

rapides et rigides montées, l'ascension sombre de ses traits uniformes,

son grand mouvement indiscontinu qui se recouvre sans fatigue. Les

voix ajoutent la régularité âpre de leurs échanges; jamais la phrase

n'est délaissée par elles, elle s'enchaîne sans cesse avec elle-même

et la reprise perpétuelle de son intégrité dessine des ondulations

inflexibles. Toute cette musique est en proie aux amples pulsations

de la prière, elle respire fortement, toute dressée et plaintive,

elle s'agite comme un cœur bouleversé d'adoration.--Elle ne progresse

pas; tout de suite elle énonce tout ce qu'elle a à dire, puis ne

fait plus que le répéter. Mais la répétition même augmente peu à peu

l'émotion jusqu'aux larmes: chaque retour pénètre d'une pitié nouvelle

et plus forte. La prière ne compte que sur sa monotonie pour blesser

l'âme à qui elle s'adresse, elle se recommence, elle se ressaisit

elle-même, elle se tient de nouveau, pareille, entre ses propres mains

et s'offre de nouveau, pareille, comme si elle ne découvrait pas de

plus profond cri qu'elle-même.--Dans les _chorals_, la pensée est

parcourue d'une musique plus lente; elle n'est plus couverte en tous

sens, mais traversée avec douceur et exactitude d'un bout à l'autre. Le

chant prend chaque phrase, la soulève jusqu'au faîte de son intensité

contenue, puis la dépose; il s'appuie sur des silences pour que le cœur

s'écoute pénétrer par la méditation.

La partie narrative est faite des _récits évangéliques_. La mélodie

se déroule avec uniformité. Elle est accidentée, mais ses inflexions

sont comme rituelles. Son discours est plein de mouvement, mais d'un

mouvement prescrit une fois pour toutes. C'est qu'elle s'est faite

servante des formidables paroles qu'il lui faut porter; par humilité

elle s'est vêtue des habits les plus coutumiers; elle gravit le

calvaire avec modestie. A la fin des récits seulement elle se permet

parfois quelque emportement: "Alors Pilate fit prendre Jésus et le

fit fouetter." L'énormité d'un tel crime possède si fort la pensée du

musicien qu'il ne peut se séparer de cette parole, et, l'ayant saisie,

il la traîne en une longue vocalise, l'appuie au fond de sa gorge

jusqu'à l'horreur.--Parmi l'exacte monotonie de la narration, brusques,

les réponses et les invectives de la foule éclatent en _chœurs_.

Une parole est à dire, préparée de toute éternité, annoncée par les

prophètes! Voici que la foule se rue sur elle, s'empare d'elle, la

prononce enfin et, pleine de rage, s'enivre de la répéter. Puis, parce

que tout est accompli, elle se tait. Cris abrupts, brutalité haletante,

haine spasmodique du chœur: "Kreuzige" (crucifie-le). Et, soudain,

silence imprévu, interruption subite des voix: le peuple confusément

s'étonne du crime qu'il vient de commettre, reste interdit, sans

comprendre quelle fatalité le pousse.

En même temps qu'elle est une œuvre universelle, la _Passion selon

Saint-Jean_ délicieusement garde un goût national. Je pense aux

gravures sur bois des maîtres allemands: c'est bien le même calvaire,

naïf et féroce, tout en oppositions. Autour du Christ accablé, je

distingue le gros rire des bourreaux et ces faces bestiales et

sommaires, où la cruauté se déchaîne en grimace.

1910.

CESAR FRANCK

La grandeur de César Franck est de n'avoir jamais dit que ce qu'il

avait à dire. Il ne s'est pas douté qu'on pût jouer avec la matière

sonore, il a eu le respect de son utilité, il ne l'a employée que pour

la faire servir à quelque dessein. Ce n'est pas qu'il se soit décidé

à une telle probité; mais il l'avait naturelle, étant de ceux qui ne

parlent que parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Sa récompense

fut cette liberté de langage qui est la seule chose que ses disciples

n'aient pas su imiter,--cette liberté qui toujours résulte d'une

intention précise et de l'obligation; comme il savait à chaque instant

ce qu'il voulait dire, il n'était gêné par rien.

La nécessité dont la musique de Franck est imprégnée, est la

source de toutes ses vertus. D'abord de son exactitude admirable.

Chaque instrument entre à sa place, appelé par tous les autres, et

son apparition émeut tant elle est naturelle. Jamais d'effet par

l'inattendu. Si je tressaille, ce n'est que de sentir mon attente avec

perfection comblée. Le clair discours se déroule, les paroles naissent

au fur et à mesure de ce qu'il faut énoncer. Non qu'elles soient

prévues; chaque mesure au contraire est une surprise mais elle ne

surprend qu'à force de satisfaire.

Puis, son exactitude donne à cette musique sa continuité si

particulière. Elle est si serrée, elle s'agence si scrupuleusement

qu'aucune interruption ne s'y saurait insinuer; rien ne manque,

aucun passage dont le vague puisse être l'occasion d'une divergence;

l'intention est sans cesse présente en chaque détail et lui interdit

de distraire. Le développement n'emprunte rien à l'extérieur; il

procède par éclosions successives; la mélodie se déploie en plusieurs

moments, imitant la fragile et progressive détente d'une pousse; elle

ne progresse qu'en se précisant elle-même par ses répétitions, qu'en

se dégageant peu à peu elle-même de son propre repliement. A mesure

qu'elle se fortifie, l'harmonie émane d'elle et l'environne; il n'y

a enrichissement que par multiplication intérieure, et c'est par

l'approfondissement du passé, que surgissent les découvertes nouvelles.

La modulation chez Franck est elle-même une forme de la continuité;

elle n'a jamais le souci de créer un contraste; mais elle s'emploie à

marquer d'exactitude les passages; elle est toujours comme une main qui

s'ouvre lentement, comme l'insensible introduction à plus de lumière,

comme la filtration irrésistible d'une même clarté qui gagne plus

d'espace.

Une âme se chante avec fidélité. Tout vient d'elle. Elle s'épanouit

dans la solitude; elle se développe, s'accroît, se donne avec une

candide prodigalité. Mais elle est seule; on sent qu'elle n'a rien

eu à vaincre et que dès sa naissance elle fut céleste. Aucun débat.

La sensualité ne glisse nulle part ses tentations; c'est d'être si

_pure_ que la musique de Franck est si _juste_. On ne peut s'empêcher

de sourire à l'admirable _Psyché_. Franck dévêt Eros et Psyché de

leurs corps; à la charnelle poésie du mythe antique il substitue

l'histoire de l'Ame et de l'Amour; entendons: de l'Amour divin. Le duo,

si plein d'enlacements et de courbes flammes, qui s'élève soudain de

l'orchestre, brûle d'un pathétique uniquement spirituel: ce sont les

noces de l'âme sainte avec Dieu. Et l'exaltation progressive de cette

âme, son transport croissant, le tremblement de plus en plus passionné

de sa dédicace, atteignent une intensité si poignante qu'on ose à

peine préférer secrètement d'autres musiques plus humaines et moins

sûres, qui chancellent plus souvent, hésitent à plus d'obstacles et

ne maintiennent leur continuité qu'en absorbant en elles les voix de

l'entour, qu'en confondant sans cesse avec leur cœur les interjections

de ce monde périssable où elles cheminent.

1910.

_TRISTAN ET ISOLDE_ DE WAGNER

Monstrueux chef-d'œuvre! J'y entre comme dans la nuit noire et bleue.

Les formes autour de moi deviennent fantastiques; je ne les reconnais

plus. Elles ressemblent à des arbres plongés dans le courant des

ténèbres. Cependant je n'ai d'autre ressource que d'attendre le jour.

Il n'y a pas d'œuvre qui soit plus dépourvue d'espoir que _Tristan_;

car elle n'exprime que le désir, qui est le contraire de l'espoir. A

chaque mesure et dès la première, le désir. C'est lui qui se traduit

d'abord par cette sorte de continuité basse, par cette tenue de la

mélodie, pareille à la longueur des sens. Il est courbé, mais il dure

sans pause ni pitié: de là la sifflante persistance de la phrase

musicale; elle semble portée par je ne sais quel souffle aride et

inapaisable. Elle est faite de flammes soumises, mais qui gardent la

violence attachée du feu. Le thème du _Regard_, avec sa souplesse qui

ne lâche pas, est interminable comme la demande du désir chargée d'une

accusation infinie. Il monte, élastique et suivi, il est l'humble

et exigeante prière du corps, il file sans fatigue son imploration

séduisante.

En même temps une mollesse, une épaisseur où s'amortissent les sons.

Sur toute la musique de _Tristan_ plane un étouffant nuage. Au premier

acte, ce n'est qu'une lourdeur vague qui se pose sur les résonances.

Les traits rapides de la _Délivrance par la mort_, qui s'échappent

brusquement vers le milieu du prélude, retentissent dans le silence,

sourd comme le sang, de la sensualité.--Au deuxième acte le nuage

devient presque matériel. Sur le chant l'orchestre roule de chaudes

ténèbres; ses éclats mêmes se font muets comme les remous de l'air

brûlant et comme les explosions de la nuit. Il traduit par là l'informe

suspens du désir, son bourdonnement autour de l'âme ainsi qu'une brume

sombre. Les grandes délices de l'harmonie, les murmures du ruisseau

avec la chasse lointaine mélangés, tourbillonnent, bas et perdus,

semblables à des souvenirs dans un cerveau qui ne s'entend pas. Des

phrases, qui seraient bruissantes d'échos, se taisent sous le manteau

d'une ardeur obscure; la langueur descend sur elles comme l'averse d'un

silence plein de pulsations.

Parmi cet étouffement les voix montent sans relâche, travaillées par

l'effort de la volupté. Elles commencent dans une sorte de délire

sourd; elles semblent avoir à soulever toutes les ténèbres; elles

s'arrachent à l'ensevelissement; elles grandissent avec un malaise

immense. Elles sont une invocation qui prend au bas de l'âme; elles

naissent comme une parole si sombre qu'elle nous était à nous-mêmes

inconnue. Quand il touche les mornes limites de la sensualité, l'être,

égaré, ne trouve plus à donner que sa mort: la mort, en lui, devient

une sorte de sentiment démesuré, informe comme l'ombre et qu'il essaie

pourtant de saisir: et de présenter. Le chant entreprend cette offrande

formidable, il bénit la dissolution avec une solennité violente, il

s'élève ainsi qu'une prière noire, il est l'évasion des grandes eaux

funèbres, cachées au fond du cœur.--Comme la mort ne se laisse pas

embrasser, il se recommence sans trêve; il semble puiser en lui-même

un don qui toujours se dissipe. La volonté qui le porte ne cesse de

faiblir et toujours retombe à l'océan des sens. Sitôt qu'il s'est

haussé, il fléchit jusqu'à se reprendre. Il est formé de longues

phrases ascendantes que couronne l'évanouissement. A ses défaites il

met une lenteur infinie et se répand en extases renonçantes. Reniement

de toute espérance, bas amour de la perdition. L'élan de la mélodie

s'achève par les transports accablés et interminables du détachement.

Elle s'abandonne soudain, elle s'emplit d'un vaste désespoir ravi,

d'une débordante détresse, d'un apaisement épouvantable.

A tant de respirantes voluptés silence, le troisième acte s'ouvre

dans la solitude. Il est vide comme la mer. Caréol, vieille demeure

dont les murs sont gris! Rocs battus d'écume de l'antique rive

féodale! L'océan, tourmenté et silencieux, s'étend pareil à l'oubli.

C'est ici que viennent mourir les preux. L'héroïsme wagnérien, à qui

nous connaissions le visage d'un guerrier surgissant au milieu des

trompettes levées, reparaît sur le seuil de _Caréol_; mais il est

courbé comme un vieillard sous une lassitude navrante; il est une

forteresse démantelée; il ne sait plus que rêver avec désolation. O

mémoire de Tristan! O réveil des blessures! O plaintives enfances!

L'immensité du désir maintenant se verse dans le regret. Cette mélodie

du pâtre qui revient accompagner les souvenirs du héros, c'est le

sentiment d'une destinée perdue, c'est le déchirement de l'amour qui

voit sa vanité. Le passé est plein de mort; de sa voix naïve il chante

ses anciennes déroutes; il parle de funérailles d'autrefois en ce pays

de mer où personne n'aborda jamais; j'entends pleurer la musique de

l'histoire inconnue. Et maintenant il n'y a plus d'espoir qu'en la mort.

Soudain la voici qui se laisse pressentir. Par un dernier assaut de

la volupté la voici presque atteinte; elle va ne plus se refuser. La

musique peu à peu se soulève, haletante. Elle est comme une pensée

cherchée toute la vie et qui se fait de plus en plus prochaine, comme

les battements, qui passionnément s'augmentent, de la mémoire et comme

la délivrance de découvrir enfin ténébreuse, infinie, chargée de mort

et de joie, la parole tant désirée. Les dernières mesures de _Tristan_

expriment le déploiement immense du désespoir. Jamais il n'y eut

avènement plus sombre, plus triomphale entrée dans le néant.

La musique de _Tristan_, aussi longtemps qu'elle dure, occupe mon corps

ainsi qu'une flamme noire; elle le rend transparent aux ondes mortelles

qui errent à l'entour; elle le traverse comme la destruction.

1910.

_ARIANE ET BARBE-BLEUE_ DE PAUL DUKAS

L'originalité de Dukas ne se laisse pas définir du premier coup. Ce

n'est pas qu'elle soit fort complexe; mais elle ne prend pas souci de

se distinguer d'abord de toute autre. Il y a une grande honnêteté dans

la façon dont cette musique accepte de ressembler à d'autres, refuse

de dissimuler ses affinités sous l'exagération de ses différences.

Comme sa sincérité lui fait une bonne conscience, elle est ferme et

sage. Mais ce que nous exigeons d'elle en secret, n'est-ce pas plus de

décision à l'égard de ses vertus propres, un parti pris plus net qui

les lui fasse moins timidement employer?

Études: Baudelaire, Paul Claudel, André Gide, Rameau, Bach, Franck, Wagner, Moussorgsky, Debussy, Ingres, Cézanne, Gauguin · 第 6 / 13 段